‹ Nos amis les canadiensChapitre 68 sur 109 · La Poésie · texte numérisé non relu

La Poésie

A. L'Ecole épique de Québec.

Voulez-vous à présent que nous fassions visite aux frères des orateurs, les poètes?

Ceux de mes lecteurs qui ne sont plus de la prime jeunesse doivent se souvenir, ainsi que moi, de la bonne émotion qui faisait vibrer nos vingt ans, aux derniers jours de l'année 1887, en apprenant le nom de Louis Fréchette, un Canadien qui aimait la France en vers français (je le lui rappelai, un dimanche matin de 1907, où j'avais entendu la messe à ses côtés, au Mont-Saint-Louis de Montréal). Alors il présentait la Légende d'un peuple à notre pays par l'intermédiaire de M. Jules Claretie, mais sa préface à lui était dune sincérité singulièrement touchante, et l'émouvant commentaire de sa pièce le Drapeau anglais :

A la Fiance.

Mère, je ne suis pas de ceux qui ont eu le bonheur d'être bercés sur tes genoux.

Ce sont de bien lointains échos qui m'ont familiarisé avec ton nom et ta gloire.

Ta belle langue, j'ai appris à la balbutier loin de toi.

J'ose cependant, aujourd'hui, apporter une nouvelle page héroïque à ton histoire déjà si belle et si chevaleresque. Cette page est écrite plus avec le cœur qu'avec la plume.

Je ne te demande pas, en retoiu", un embrassement maternel pour ton enfant, hélas ! oublié.

Mais permets-lui, au moins, de baiser avec attendrisse-

ment et fierté le bas de cette robe glorieuse qu'il aurait tant aimé voir flotter auprès de son berceau.

La belle physionomie fine et franche, que nous donnaient les journaux illustrés, achevait d'exciter notre sj^mpathie enthousiaste.

Nous ne nous doutions guère que Louis Fréchette, qui vient de disparaître, n'était point, chronologiquement, le premier poète français au Canada : huit ans auparavant était mort, exilé au Havre, un libraire ruiné de Québec, qui avait été le père de la poésie canadienne. Celle-ci, en effet, s'éveilla en août 1855, au canon jo3^eux de la corvette française la Capricieuse, envoyée par Napoléon III pour nouer des relations commerciales avec le Canada. Pour la première fois, depuis cent ans, l'ancienne mére-patrie donnait un signe de vie à son enfant perdu. Les hommes de goût, qui avaient pris l'habitude de se réunir dans l'arrière-boutique du pauvre libraire, frémirent, et lui-même. Octave Crémazie, qui commençait à faire des vers, en abandonnant les fadeurs de la mythologie poétique et se rapprochant du romantisme, chanta le Vieux soldat Canadien^ qui, après le traité de Paris, monte obstinément sur les remparts de Québec, espère toujours le retour des Français, et répète, mélancoliquement, comme un ref^-ain :

Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ?

Dans son exil Crémazie entretint avec ses amis et parents du Canada une correspondance très litté-

raire et médita toujours, sans l'achever, sa Promenade des trois Morts, « fantaisie » funèbre, d'une grande beauté étrange et hardie.

A ce précurseur, Montréal a élevé, en 1906, sur « le carré Saint-Louis », un monument dû au remarquable ciseau du sculpteur canadien Hébert : au-dessous du buste, l'on voit un autre soldat qui est parti en vain porter à Versailles le Drapeau de Carillon conduit jadis par Montcalm à la victoire : le voilà qui s'est rendu à Carillon même et qui expire sur la neige, en serrant la relique sur son cœur :

Pour mon drapeau, je viens ici mourir.

Chez les peuples qui se souviennent, l'idée devient ainsi poésie, puis, de là, marbre ou bronze ^.

Louis Fréchette succéda à Octave Crémazie, comme, dans les d3'nasties, le fils succède au père : il fréquentait dans 1 arrière-boutique de Québec, et se souvenait fort bien de l'émotion qu'avait procurée à ses seize ans l'arrivée de la Capricieuse :

C'était l'enfant perdu qui retrouvait sa mère ; c'était la mère en pleurs embrassant son enfant.

Ses premiers recueils lyriques, Mes Loisirs, Pèle- Mêle, les Oiseaux de neige, révèlent, parmi toutes

1. Les Œuvres complètes d'Octave Crémazie ont été publiées sous le patronage de 1 Institut canadien de Québec, avec une Introduction par l'abbé H. R. Casgrain, 1 vol., 1882, chez Beauchemin et Bis, Montréal,

sortes d'imitations flagrantes, quelques indices du futur poète épique des gloires nationales.

Il fut un Créraazie aussi Français, plus ample et plus suivi, plus abondant, plus hardi : il ne craignit point de briguer pour ses œuvres les suffrages de lAcadémie et les préfaces des académiciens : son nom, où coule une source, se mit à bruire dans la mémoire des jeunes générations françaises, et nous étions beaucoup, de ce côté, pour qui le Canada était presque exclusivement... le pays défendu par Montcalm et chanté par Fréchette.

Comme Crémazie, il appartient à l'école oratoire en vers, qui fut celle de Malherbe et de Corneille, avec une teinte romantique aussi, — quelque chose comme Casimir Delavigne ou Henri de Bornier. Voici, par exemple, comment, dans une pièce célèbre là-bas, Notre histoire, il pleure la perte du Canada par la France :

... Mais le nombre devait triompher du courage. Un roi lâche, instrument d'un plus lâche entourage, satyre au Parc aux Cerfs, esclave au Trianon, plongé dans les horreurs de débauches sans nom, au gré des Pompadours jouant comme un atome le sang de ses soldats et l'honneur duroj-aume, de nos héros mourants n'entendit pas la voix. Montcalm, hélas ! vaincu pour la première fois, tombe au champ du combat, drapé dans sa bannière ; Lévis, dernier lutteur de la lutte dernière, arrache encor, vengeant la France et sa fierté, un suprême triomphe à la fatalité !

Puis ce fut tout. Au front de nos tours chancelantes l'étranger arbora ses couleurs insolentes;

et notre vieux drapeau, trempé de pleurs amers, ferma son aile blanche... et repassa les mers.

Un poète de la jeune école canadienne aj'ant fait observer, en 1907, que ce vers était mal venu, et que son aîné avait sans doute voulu écrire : « Ouvrit son aile blanche », il se trouva une femme d'esprit pour organiser un concours de réponses sur ce point, un sénateur pour subventionner le concours d'une somme importante, qui aurait été si bien employée à encourager quelque production originale, —tant il y a de personnes au Canada pour assimiler la littérature à de simples devinettes comme l'on en trouve dans les premières ou les dernières pages des journaux illustrés.

La pièce de M. Fréchette se termine par cette brillante fiction, qui a bien l'air d'une pâle réminiscence du Plein ciel de la Légende des siècles, avec deux beaux vers étincelants que nous soulignons :

... Et maintenant, cinglant vers la rive nouvelle,

voyez bondir là-bas la blanche caravelle,

toujours le pavillon de France à son grand mât !

Elle navigue enfin sous un plus doux climat;

une brise attiédie enfle toutes ses voiles ;

à sa proue un flot clair jaillit, gerbe d'étoiles ;

les reflets du printemps argcntent ses huniers;

sur sa poupe, au soleil, paisibles timoniers

— car la concorde enfin a complété son œuvre, —

consultant Ihorizon, veillant à la manœuvre,

se prêtent tour à tour un cordial appui

les ennemis d'hier, les frères d aujourd'hui !

Deux vaisseaux de haut bord à la vaste carène, promenant sous les cieux leur majesté sereine, avec son équipage échangent, solennels, de moments en moments des signaux fraternels. Du haut de la vigie un mousse a crié : Terre ! et, sous les étendards de France et d'Angleterre, fiers d'un double blason que rien ne peut ternir, nos marins jettent Tancre au port de l'avenir !

Chaque Français devrait posséder dans sa bibliothèque cette Légende d'un peuple, car il apprendrait avec agrément et émotion les plus belles pages de l'épopée canadienne ; dans la Première époque, les 16® et 17® siècles, avec la naissance de Québec et de Montréal, et l'héroïsme historique de ce Cadieux qui, pour sauver ses compagnons, voulut demeurer seul à tirailler dans la forêt contre les Iroquois : lorsqu'on vint le rechercher, l'on ne retrouva plus que son cadavre au pied d'une croix qu'il avait préparée à l'avance, avec sa fosse et tenant les vers pieux et mélancoliques qu'il avait composés, la populaire Complainte à Cadieux. La Deuxième époque débute par la prouesse de ce Saint-Hélène qui conquit à la nage, sous les murs de Québec, le pavillon anglais du vaisseau amiral abattu par un boulet, et elle nous conduit par le si tragique 18= sièclejusqu'à Montcalm et Lévis .

O France, ces héros qui creusaient si profonde, au prix de tant d'efforts ta trace au nouveau monde, ne méritaient-ils pas un peu mieux, réponds-moi, qu'un crachat de Voltaire et le mépris d'un roi ?

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La Troisième époque exalte les patriotes martyrs du 19® siècle, et leur conquête de la liberté politique pour se terminer par un noble salut à la France, qui est vraiment l'héroïne du livre, comme le Canada en est le héros.

Après le dernier recueil les Feuilles volantes, le poète mourait en 1908 *.

Ce genre d'histoire poétique semble assez démodé en France, surtout lorsque le récit s'accompagne d'autant d'effusions personnelles, et nous n'ignorons pas, non plus, les adversaires et les railleurs que Fréchette a comptés au Canada. Mais, quitte à passer pour un Béotien, je ne crains point d'affirmer que cette manière plaît encore à ceux qui, même en poésie, prisent le fond plus que la forme, l'élévation des idées plus que la rareté des impressions, le cœur plus que l'esprit, et, dans la forme même, la clarté et le mouvement du style plus que l'étrangeté des alliances de mots, et, à un sonnet raffiné et précieux préféreront toujours un fier récit patriotique.

Sans doute, à ces premiers poètes on eût pu

1. On peut lire les meilleures poésies de Louis Fréchette dans une édition récente publiée en 1908, parla librairie Beauchemin, de Montréal, en 3 beaux volumes in-4'', « édition définitive, revue, corrigée et augmentée». Poésies choisies : T. l", La Légende d'un Peuple (entière) avec illustrations ; T. II, les Feuilles volantes et les Oiseaux de neige ; T. III : Epaoet poétiques et Veronica, « drame en cinq actes ». — Sur le poète, nous signalons, outre le chapitre de M. ab der Halden, la brochure de M. Fernand Rinfret à Saint- Jérôme, librairie J.-T. Prévost, 1906) et surtout les articles de M. l'abbé Camille Roy, dans le Bulletin du Parler français (mai à décembre 1911).

souhaiter une imagination plus saisissante et colorée pour revivre les scènes si pittoresques de l'épopée canadienne, mais il restera aux Crémazie et aux Fréchette l'honneur d'avoir découvert et d'avoir suivi cette haute veine nationale.

C'est celle aussi de M. William Chapman, d'Ottawa, bien Français de cœur et de langue en dépit de son nom anglais, le seul survivant aujourd'hui de cette première école de poésie. Il continue visiblement M. Fréchette, c'est pourquoi peut-être il ne s'entendit pas avec lui, semblant inconsciemment lui reprocher de l'avoir devancé dans la vie, mais avec lui il se réconcilia sur sa tombe d'une manière touchante.

Lui aussi, il sait faire sonner le vers alexandrin et y laisser déborder les nobles sentiments ou les grandioses horizons, surtout ceux de la mer qu'il a excellé à peindre, et avec des procédés tout classiques, sans la moindre incohérence romantique. Nous savons, dans notre poésie, peu d'aussi larges tableaux que celui de Terre ! qui renchérit encore sur le tableau correspondant de Fréchette ; il débute ainsi :

Issu de ces Bretons, altiers comme le chêne, qu'enivraient les clameurs du vent qui se déchaîne à travers les embruns des grands flots aboyants. de ces marins, aussi courageux que croj'ants, qui sur chaque océan déferlaient leurs voilures, Cartier grandit avec la soif des aventures.

et coula sa jeunesse au bord du gouffre amer, hanté par des projets vastes comme la mer.

La « Bénédiction du départ » rappelle le beau tableau français, la Première messe à Ville-Marie, qui orne la cathédrale de Montréal :

... Avant que de partir pour aller affronter l'immensité des eaux et des forêts sauvages, Cartier dans le lieu saint conduit ses équipages, et là, devant l'autel, où le lourd ostensoir flambe dans un nuage odorant d'encensoir, comme le soleil d or rayonne dans la brume que la mer fait monter de sa vague qui fume, il implore avec eux le Maître souverain ; et tous ces matelots aux poitrines d'airain, tous ces aventuriers qui n'ont courbé la tête ni devant les puissants ni devant la tempête, au signal de leur chef s inclinent tout tremblants sous l'absolution d'un prêtre en cheveux blancs.

La description de la tempête est fort belle, d'une beauté extraordinairement simple :

... Des vols de goélands, tournoj'ant sur les flots,

semblaient de leurs longs cris railler les matelots.

Sous le vent, qui déjà gémissait dans la brume,

les ondes crépitaient en se marbrant d'écume ;

comme un sein oppressé l'Océan se gonflait.

Dans sa trompe, au lointain, la tempête soufflait,

et sa rauque clameur, par instant suspendue,

roulait comme un sanglot dans la morne étendue.

Les flots s'enflaient, s'enflaient, et les ponts des vaisseaux,

tout penchés, blanchissaient sous 1 écume des eaux.

L'ouragan, à présent, déchaînait tous ses souffles,

et secouant les mâts, les haubans et les moufles,

ruant sur les gaillards de lourds paquets de mer,

poussait dans l'infini des hurlements d'enfer.

... Et le grain s'éternise en assauts brefs et lourds,

et le rude marin lui résiste toujours;

puis quand un flot géant, héi-issant sa crinière,

menace d'envalair le vaisseau par l'arrière,

alors il se retourne, et, d'un signe de croix

que son bras étendu fait sur l'onde aux abois,

il paraît arrêter sa fougue échevelée :

tel le Christ maîtrisant la mer de Galilée.

... Dans les mâts du navire éclata : Terre! Terre ! ... Et la terre monta dans la sérénité de l'espace inondé des raj'ons de l'été, dessinant des forêts et des grèves d'opale, pleine d'une fraîcheur suave et virginale. Et quand le couchant d'or sombra dans l'Océan, — lent, calme et solennel, un cantique géant annonçait aux échos du Canada sauvage que des braves venaient de fouler son rivage, apportant avec eux — signe de liberté — l'étendard de la France et de la chrétienté.

Tous les vers de M. W. Chapman ne valent pas évidemment ceux-ci, non plus que ceux de l'Enfant de la Balle, conte familier et dramatique à la François Coppée, qui pourrait servir d'intéressant monologue à réciter : son inspiration est trop souvent déparée par des défaillances, que ne vient même pas voiler, malheureusement, le travail du stjle. L'Académie française n'a pas voulu les voir, probablement parce qu'il était Canadien, lorsqu'elle couronna ses Aspi-

LA LITTÉRATURE CANAniENNE 1G5

rations en 1904 ^ et en 1910 les Rayons du Nord, dont la deuxième partie achève de nous montrer un peintre de la grande nature canadienne, en même temps qu'un poète fort accessible au sentiment proprement dit -. Mais la jeune école littéraire lui reproche ses négligences de forme avec une critique aussi âpre que celle dont il a lui-même usé envers Louis Fréchette.

Les Fleurs de Givre, écloses à la librairie A. Lemerre en 1912, et très inégales encore, oflVent de belles pièces, les Trappeurs, l'Aurore, la Mouette, etc.

B. — L'Ecole lyrique de Montréal.

Cette école qui s'intitule « l'Ecole littéraire de Montréal », s'organisa en 1895 et donna des lectures publiques de 1898 à 1900. Elle quitta les hautes cimes classiques et la culture, presque exclusive, du grand alexandrin en vers suivis -, et, se rendant compte que les poètes canadiens devaient commencer par assouplir leur instrument, c'est-à-dire leur langue et leur versification, les nouveaux, repliés sur eux-mêmes, se sont attachés à rendre avec une finesse forte leurs plus intimes impressions dans des rythmes variés, entre autres par des sonnets. Il convient de remarquer que les contemporains

1. Paris, Librairies-Imprimeries réunies, Motteroz, Martinet, 2^ édition.

2. Les Rayons du Nord ont paru à Paris, à la Revue des Poètes (rue de Vaugirard, 235 bis).

comptent des précurseurs parmi les disparus de la première école.

Crémazie lui-même imita un jour de très près la légèreté rjthmique de Hugo, lorsqu'en une suite de cinquante quatrains célèbres il chanta les Mille Iles, si gracieusement semées dans le Saint-Laurent, à la sortie du lac Ontario :

... Et les archanges, sur leurs ailes, prenant lEden silencieux, au haut des sphères éternelles, le déposèrent dans les cieux.

Mais, en s'élançant dans l'espace, ils laissèrent sur leur chemin tomber, pour indiquer leur trace, quelques fleurs du jardin divin.

Et ces fleurs aux couleurs mobiles, tombant dans le fleuve géant, firent éclore les mille îles, le paradis du Saint-Laurent.

Un autre précurseur est mort seulement en 1904. Voulez-vous, quelque matin d'été ou de printemps, emporter un léger livre de poésie, léger de poids, léger de rj^thme, léger d'inspiration un peu courte et toujours délicate, tout miroitant du brillant de la vie, de fleurs et de couleurs vaporeuses, d'âmes tendrement et honnêtement aimées :

... La montagne a le chant des pâtres, l'Océan vert, les goélands, la grève, les galets bleuâtres, et cette vie a son printemps 1

O soleils d'or ! jeunesse pure !

Comme alors les sentiers sont verts !

Les heures que cet âge azuré ont le chant léger des flots clairs.

Mais les heures sont fugitives.

Où sont-elles ? dit-on un jour. Or, la saison des aubes vives est aussi celle de l'amour.

Emportez, comme j'aime à le faire, ce compagnon charmeur qui se nomme les Poésies cI'Alfred Gar- NEAU *.

Vous lirez de beaux sonnets où, malgré l'habituelle vivacité de l'auteur, s'empreint une grave tristesse, comme celui qu'il a composé Devant la grille du cimetière admirablement poétique de Montréal :

... Salut, vallon sacré, notre terre promise !

A la fin, le fossoyeur repasse, il voit la croix qui veille :

Et de loin, comme il fait sans doute tous les soirs, cet homme la salue avec un geste immense... Un chant très doux d'oiseau vole dans le silence.

Je vous recommande encore le Nid.

Mais vous avez droit à un sonnet tout entier. Ecoutez Vent du ciel :

Pâle, elle cria : « Jean ! » du seuil de la chaumière. Lui chantait dans les ors lourds des épis penchants.

1. 220 pages in-12 avec un portrait de l'auteur. Montréal, librairie Beauchemin, 190C.

Midi de son haleine assoupissait les champs ;

un nuage, au lointain, montait dans la lumière, —

un grand nuage trouble aux murmures méchants... Jean le Vieux entend-il sa femme, la fermière ? « Ah ! Jean ! » — Les sombres feux qu'elle a vus la première frappent ses j'eux enfin, il a cessé les chants.

La faucille à son poing tombe, car la nuée accourt, — enfer de flamme à peine atténuée... « Est-ce, Dieu, la ruine ? O Père, épargne-nous 1 »

Et le vent se déchaîne en fureur, et la grêle fouette et vanne les blés autour de l'homme frêle tombé sur ses genoux.

De ma vie je n'oublierai qu'en ouvrant mon cours public à Montréal, le 6 novembre 1906, je fis allusion à ce volume qui venait de paraître, publié par le fils de l'auteur, et je récitai la dernière pièce, qui fut acclamée par mes 1.200 auditeurs :

France.

Terre d'abondance, aux grands blés lourds, aux vignes d'or, à l'olivier plus blond encor, France !

Terre de plaisance, Où se chantent, les nuits d'été, tant d'airs d'amour et de gaieté, France !

Terre de vaillance, toi dont les preux, dès Roncevaux, furent si longtemps sans rivaux, France !

Terre de science, la plus féconde en bous labeurs, ô sainte terre des Pasteurs,

France !

Terre d'espérance, quand verras-tu fuir sur le Rhin les aigles d'ombre au bec d'airain, France !

Ce sont, pour un Français, des minutes roj-ales dans l'existence que celles où, si loin, il entend ainsi acclamer sa patrie.

Si, dans ce recueil, vous rencontrez de temps à autre des réminiscences de Lamartine, de Hugo et surtout d'Alfred de Musset, le poète de chevet d'Alfred Garneau, ne vous en étonnez pas : ce sont ces influences françaises qui permirent à sa vive personnalité canadienne de se produire.

Étes-vous d'aventure en veine de tristesse, et dans une de ces heures sombres où Ion est tenté de penser que seules les âmes mélancoliques sont des âmes d'artistes ? Oh ! alors, prenez le volume — publié par un ami en 1903 — de ce tout jeune poète, au teint pâle, aux 3'eux noirs, aux cheveux d'ébène en broussaille, qui réunissait les deux sangs de l'Irlande et du Canada, mélange en lui si fort que son cerveau ne le put supporter plus loin que la vingtième année, et que, après avoir orgueilleusement rêvé la fin tragique de Baudelaire et de Maupassant, Emile Nelligan fut pris au mot par la destinée : il vit encore

hélas ! mort pour la raison et pour la poésie. Est-ce cette lugubre catastrophe qui l'a splendidement auréolé vis-à-vis des purs littérateurs, des dilettanti du Canada et même de la France ? Ceux-là le regardent comme le premier poète canadien, et Ton a même osé prononcer, de ce côté-là de l'Océan, le redoutable mot de « génie ». lien eût eu, peut-être, si la Providence, aux vues insondables, lui eût laissé le temps de le mûrir : en fait, à mon humble avis, avec des germes du plus vif talent, il nous a montré surtout ses « névroses », comme notre Rollinat, mais avec une bien moindre sensualité, — ses « névroses » dont lui-même parle si souvent :

Comme il te dit de mornes choses, ce clavecin de mes névroses, rythmant le deuil hâtif des roses, Gretchen !

[Frisson d'hiver.)

Sa sensibilité extrêmement affinée, — Ma pensée est couleur de lumières lointaines, —

s'est exercée à noter de cent manières le dégoût de la vie et la tristesse de la première jeunesse envolée :

... Ah ! vois sur la pente des années choir mes illusions fanées, toutes fanées !

(Tarentelle d'automne.)

ou bien :

Comme des larmes d'or qui de mon cœur s'égouttent, feuilles de mes bonheurs, vous tombez toutes, toutes.

{Sérénade triste.)

et je me demande si n'importe quel autre poète français a eu des notes aussi navrantes que lui. Un jour, il évoque l'admirable symbole du Vaisseau d'or, qui a bien l'air de contenir, en ses quelques vers éclatants, tout le pressentiment d'une tragique destinée :

Ce fut un grand Vaisseau taillé dans l'or massif : ses mâts touchaient l'azur, sur des mers inconnues ; la Cyprine d amour, cheveux épars, chairs nues, s'étalait à sa proue au soleil excessif.

Mais il vint une nuit frapper le grand écueil dans l'Océan trompeur où chantait la Sirène, et le naufrage horrible inclina sa carène aux profondeurs du Gouffre, immuable cercueil.

Ce fut un Vaisseau d'or, dont les flancs diaphanes révélaient des trésors que les marins profanes, Dégoût, Haine et Névrose, entre eux ont disputé.

Que reste-t-il de lui dans la tempête brève ? Qu'est devenu mon cœur, navire déserté ? Hélas ! Il a sombré dans l'abîme du Rêve I

Cette image nautique revient plus d'une fois, et elle ne surprend point, sous la plume de cet Irlandais-Canadien, héritier de deux races de navigateurs. Souvent, d'ailleurs, il sait trouver dans l'ordre physique les symboles propres à exprimer aux yeux les choses morales ou irapalpablement matérielles, et c'est là un des signes du vrai poète, et surtout du poète intime, à la manière du Sully- Prudhomrae des Destins ou des Solitudes ; par exemple le Lac :

Ainsi la vie humaine est un grand lac qui dort,

plein, sous le masque froid des ondes déployées, de blonds rêves déçus, d'illusions noyées, où l'espoir vainement mire ses astres d'or.

Ailleurs, dans VHiver sentimental, il s'écrie : Clairs yeux dont je bois les liqueurs

Ce sensitif note de la façon la plus ténue les pas les plus furtifs qui soient, ceux des Carmélites :

Parmi l'ombre du cloître, elles vont, solennelles,

et leurs pas font courir un frisson sur les dalles,

cependant que du bruit funèbre des sandales

monte un peu la rumeur chaste qui chante en elles

Parmi le froid du cloître, elles vont, solennelles,

et leurs pas font des chants de velours sur les dalles

Mais quand il veut décrire ainsi la démarche de Gretchen la Pâle :

Son pas, soupir lacté de fraîche mousseline,

j'éclate, et déclare tout net que c'est du pur galimatias. De même, ce vers :

Des gels norvégiens métalllsent les glèbes

veut sans doute dire que la terre est gelée, mais je ne suis pas bien sûr qu'il s'agisse de nuages rouges dans ces mots :

De grands chevaux de pourpre erraient, sanguinolents, par les célestes turfs,

et l'on a soin de nous dire, veuillez le remarquer, que la main amie qui a publié ces vers a choisi les meilleurs.

Aussi, avec un pareil manque de naturel et, disons-le, parfois de goût, comme il est malaisé de citer de Nelligan une seule pièce d'un bout à l'autre ! et cependant il les a faites courtes ; la plupart sont des sonnets. Il en est sur les choses extérieures, comme Eventail, l'Antiquaire, les Camélias, que n'eût peut-être point désavoués le maître Heredia. N'iraporte, je n'ai point, je vous le confesse, la superstition du sonnet. Et ne croj'ez-vous point que le vieux Boileau nous a laissé entre autres, à moins que ce ne fût une pure hyperbole, cette bourde monumentale :

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème.

Jamais de la vie un exquis bibelot d'étagère n'équivaudra à une belle statue.

Si donc la pièce n'était pas un peu longue, je vous citerais Pn'ère du soii\ en observant que malgré tous les efforts faits par cet infortuné jeune homme pour prendre l'âme d'un « bohème », le fond de mysticité qui demeure en lui malgré tout contribue à ses meilleures inspirations, témoin sa belle Réponse du crucifix ou Communiantes.

Sonnets pour sonnets, je préfère de beaucoup ceux oîi il a mis de l'âme, de sa pauvre et belle âme, profonde, triste et subtile, par exemple Rêve d'artiste,

délicat pendant du Conseil de Sully-Prudhomrae, ou bien Amour immaculé, que voici :

Je sais en une église un vitrail merveilleux où quelque artiste illustre, inspiré des archanges, a peint d'une façon mystique, en robe à franges, le front nimbé d un astre, une sainte aux yeux bleus.

Le soir, l'esprit hanté de rêves nébuleux et du céleste écho de récitals étranges, je m'en viens la prier sous les lueurs oranges de la lune qui luit entre ses blonds cheveux.

Telle sur le vitrail de mon cœur je t'ai peinte, ma romanesque aimée, ô pâle et blonde sainte, toi, la seule que j'aime et toujours aimerai ;

mais tu restes muette, impassible, et, trop Cère,

tu te plais à me voir, sombre et désespéré,

errer dans mon amour comme en un cimetière *.

Ce malheureux poète, si bien doué sous le rapport de l'art, si mal à l'égard de l'action (et les deux termes ne sont pas, quoi qu'on en dise, inconciliables), incarne le mieux ce qui s'appelle « l'école littéraire de Montréal ». II est véritablement un dieu pour les jeunes auteurs du Canada, et son œuvre exerce sur eux la plus profonde influence. Je ne suis point sûr que cette action soit uniquement bonne, parce qu'elle les incite à se contempler trop euxmêmes et les détourne des sources plus grandes et plus larges de la poésie. Aussi, s il était encore

1. Emile Nelligan et son Œuvre, xxxiv-164 pages iu-S", avec un portrait et une remarquable préface de M. Louis D.\ntin. Montréal, librairie Beaucheinin 1904.

là-bas quelques jeunes gens qui eussent confiance en moi, je leur crierais de toutes mes forces : « Etudiez l'œuvre de Nelligan, apprenez de lui l'infinie délicatesse des mots, de leurs alliances ou de leurs répétitions pour rendre vos plus fines pensées, et, après lui avoir rendu un pieux hommage, fu3-ez-le, tout comme les voN'ageurs évitent de s'endormir sous l'ombre de mort du mancenillier des Antilles ; allez au soleil, à la vie, à la joie saine et élevée, à l'action, et aspirez à être, plutôt que l'incompris qui se promène solitaire dans un cimetière fleuri, — le porte-parole, en ses jours de grandes émotions, de votre jeune peuple. »

Il en est heureusement parmi ses admirateurs qui ont le bonheur de ne point lui emprunter ses excentricités, et c'est le cas d' Albert Lozeau, malgré le titre du recueil si agréablement imprimé, qu'il a publié à Paris, en 1907 : lAme solitaire^. Ce jeune poète a un avantage sur beaucoup de ses confrères des deux mondes ; c'est que, à la manière de nos poètes récemment disparus, Sully-Prudhomme et

1. 224 pages in-8», 2^ édition, chez F. R. de Rudeval, aujoui»»' d'huiJ. Lamarre et C'* (rue Antoine-Dubois, -i, Paris, \'I« , dans la Bibliothèque canadienne ;en vente à Montréal, à la librairie C. Déom, rue SteCatherine Est 47). Cette bibliothèque étant arrêtée (elle comprend, avec ce volume, les deux volumes de critique de M. Ab der Halden cité plus haut), il est à souhaiter que des publications canadiennes paraissent nombreuses dans la nouvelle « Bibliothèque France-Amérique » fondée par la Revue de ce nom et qui s'ouvre, on le verra plus loin, par l'Histoire du Canada.

François Coppée, il est un vrai modeste, il est même un humble :

Je suis, dit-il, un ignorant. Je ne sais pas ma langue. Je n'ai pas d'idées. Je rêve et ne pense pas. J'imagine, je n'observe pas. J'exprime des sentiments que je ressentirais.

Il m'est parfois arrivé d'en exprimer que j'ai ressentis

Je suis resté neuf ans les pieds à la même hauteur que la tête : ça m'a enseigné l'humilité

De fait, je l'ai pu constater, le fauteuil de ce sympathique infirme, qui continue le martyrologe de la pensée canadienne (Crémazie, Nelligan, Lozeau), est un des centres littéraires les plus attirants de Montréal, — toujours entouré qu'il est, sur le soir, d'amitiés précieuses qui viennent, en ce sanctuaire du cœur et de Tesprit, aviver en commun la lampe de l'idéal.

Et même, lorsqu'on sait les fleurs rares de résignation et d'amitié qui s'épanouissent dans cet étroit parterre, Ton est un peu déçu, faut-il le dire, de ne les point retrouver dans le livre, après les avoir goûtées et respirées dans la réalité.

La raison n'en est point qu'Albert Lozeau ignore « sa langue » ; il la sait, il la manie avec soin, avec amour, et, durant les longues heures de solitude du jour ou de la nuit, il corrige, il perfectionne, et il en résulte un verbe fin, approprié, presque toujours correct et ordinairement clair. Mais ce qu'il ignore, hélas ! c'est le monde extérieur, qu'il n'a vu littéralement que par sa fenêtre, c'est l'abondante provision d'images que nous fournissent les sensations

LA LITTÉUATUUE CANADIENNE 177

fortes pour traduire les mouvements intérieurs de Tàme. C'est déjà un joli tour de force que ce « Voj'age poétique autour de ma chambre » ; et puis, aimons ces vers, puisque le sympathique poète nous avoue

lui-même :« Le mal de rimer m'a, je le crois

sincèrement, arraché au désespoir et à la mort. »

Sa manière ordinaire n'est point celle que nous venons de constater chez Xelligan ; elle ne consiste pas à peindre directement une chose d'âme en inventant des symboles concrets de jardins roses, de corbeaux noirs ou de vaisseaux d'or, mais inversement à décrire avec exactitude un petit coin du monde ma tériel et à insérer simplement à la fin quelques vers d'application morale ; par exemple, dans Cérès, il chante le froment mûri « aux feux créateurs de messidor qui flambe », puis il termine ainsi :

O déesse, par qui les épis lourds sont faits,

mûris pour mon cerveau le blé d'or des idées 1 Sur la gerbe, à genoux, frappé du plein soleil, la lèvre habituée aux prières ardentes, je viens triste, troublant les cigales stridentes, mendier un froment nouveau de blé vermeil.

Ailleurs, dans le Piano divin, il admire la prestesse d'un virtuose :

D'elles-mêmes glissant, vont à vos doigts les touches, ainsi que des baisers s'appliquent à des bouches,

et il fait ce retour mélancolique sur lui-même :

Telle, mon âme faible a des notes d'ivoire,

une petite gamme y vibre, blanche et noire ;

mais quel amour saura jamais, sans dévier, sn faire largement chanter tout le clavier !

Quelque part, dans la Chanson des mois, il compare joliment les brillantes fleurs de givre qui décorent sa vitre et qui s'effacent si vite :

^... Vision qui fondra dès la première flamme, comme le rêve pur des jeunes ans de l'âme ; espoirs, illusions qu'on regrette tout bas : $iir la vitre du cœur, frêles fleurs de frimas.

Chose curieuse, ce n'est donc ni la foi ni l'amitié qui a inspiré à Albert Lozeau les meilleurs accents de son livre, c'est l'amour, décrit en de chastes ardeurs, et lui qui a tant retourné et écouté les mots, qui sait toute la difficulté de leur emploi, il a bien des notes originales sur leur insuffisance et leur trahison dans la tendresse ; ainsi dans Silence :

L'heure coulait comme un ruisseau, vive et divine, sous les arbres feuillus où tous deux nous rêvions : et comme font les vrais amants, nous écoutions tout ce qui dans nos yeux attendris se devine.

Les mots ne rendent pas tout ce qu'on imagine. Depuis que l'homme souffre en proie aux passions, ils trahissent, les mots ; et nous, qui le savions, nous gardions le silence où lamour grave incline

Si nous pouvions ainsi, jusqu'au bout du chemin,

nous dire nos secrets d'un pressement de main,

nos peines d'un regard, nos bonheurs d'un sourire

et nous passer des mots, infidèles, petits,

qu on désavoue, à peine aussitôt qu'ils sont dits,

comme ceux-là qu'ici, pour vous, je vieus d'écrire !

Cette délicatesse de touche ne vous rappelle-t-elle pas celle de notre poète de France souhaitant aux songeurs une compagne qui crée seulement autour d'eux

une solitude où voltige un baiser ' ?

Bonheur, les Mots, les Amitiés, sont dans la même note doucement chaude, touchante et triste, tout comme les quatre beaux vers de la fin du Tombeau :

Je n'irai pas dormir sous la funèbre pierre :

depuis toujours j'ai pour linceul votre paupière !

Je suis couché, parmi d'autres silencieux,

au noir tombeau d'oubli que m'ont creusé vos yeux.

Dans la nature Albert Lozeau est heureusement inspiré par la lune et par les arbres, les arbres « qu'il a vus à travers des fenêtres », et cette âme aimante loue délicatement arbres et lune de la protection qu'ils accordent en commun aux oiseaux. A la lune :

Quand tu pleus en reflets sur les grands arbres verts,

les oiseaux endormis que tu trempes d'opale doivent songer à toi, lune adorable et pâle, pénétrés de bien-être en leurs abris divers.

Leur petite âme frêle, inquiète et farouche,

se pelotonne à l'aise eu leurs chauds petits corps,

quand tu luis ; chaque oiseau craignant les mauvais sorts

fait sa prière à toi, lune, quand il se couche.

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