Imprimerie du (( Devoir •>, Moniréal
... Humble bijou d'argent ouvragé d'un art sûr, qui restes, quand l'éclat hautain de l'ode passe..., écrin de grâce où luit la perle d'une larme ;
sonnet, gentil sonnet plus que l'or précieux, je te rime avec soin, te polis avec charme, en croyant ciseler une étoile des cieux.
(Le Sonnet.)
Dans l'atelier bien garni de l'orfèvre nous détachons cette exquise œuvre d'art et de discrète émotion :
La Première.
La première qu'on aime est toujours la plus belle. On la cherche des j-eux comme du souvenir. Elle ne peut cesser de nous appartenir par ce qu'il reste en nous de jouissance d'elle.
Notre cœur inconstant lui demeure fidèle. C'est elle qu'en nos bras nous rêvons de tenir en toute femme aimée, et qu'on voit revenir dans un sourire, un geste, un mot qui la rappelle.
Elle a mêlé son âme à notre âme, elle est nous. Quand devant la beauté nous ployons les genoux, c'est elle reconnue en d'autres, qu'on adore ;
son amour nous retient et nous suit pas à pas, car nous gardons, unique, à nos lèvres encore un baiser que tous les baisers n'effacent pas !
Albert Lozeau s'affirme donc comme un Sully- Prudhomme canadien, le Sully- Prudhomme des Solitudes, qui serait plus soigné encore de forme, mais
moins philosophe. Certes le rang est noble, mais le jeune poète de Montréal ne peut-il pas plus encore? Lui-même, tout comme Alfred Garneau, nous dit qu'il a « Musset pour maître » : qu'il songe que Musset ne fut pas une forte imagination ni un impeccable sonnettiste, mais qu'il est l'auteur des Nuits, où il laissa largement chanter son âme. Que le disciple canadien fasse de même, qu'il nous livre le fond de son cœur : rien ne nous attachera davantage que d'entendre célébrer par lui tous les grands souffles qui ont rafraîchi son âme, et, dans une aussi incroj'able épreuve, Tont gardée du désespoir. J'en crois déjà entendre un premier son dans une de ses dernières pièces qui n'a point paru dans ses livres, un sonnet de remerciement au délicat présent que lui avait fait Tarchevêque de Montréal.
Sur un Crucifix.
Clair crucifix où meurt le Seigneur indulgent pour mériter le ciel aux pécheurs de ce monde, je te comprends ; je sais ce qu'il faut qu'on réponde au geste immensément ouvert des bras d'argent.
Ce front divin souillé du crachat outrageant, où l'épine creusa la blessure profonde, penche encore si;r nous la bonté qui l'inonde, comme au Calvaire sombre il s inclinait vers Jean.
Qui donc d'amour fervent embaumera tes plaies ? Qui donc, Jésus, dans le ruisseau des larmes vraies, lavera ton beau corps des opprobres reçus ?
Tu sauvas l'univers, et l'univers t'oublie ; du vieux calice amer tu bois toujours la lie, et tu meurs chnque jour sur la croix, ô Jésus !
Je n'ai pas nommé tous les poètes canadiens ; j'aurais encore à citer l'honorable juge Routhier, inventeur de Iharmonieux et ample chant national :
« 0 Canada, terre de nos aïeux » ; M. Albert
Ferland, qui donne de temps à autre une mince plaquette illustrée quelquefois par lui-même, et qui a composé, entre autres, un si joli sonnet sur les Feuilles mortes ' ; M. Desaulniers, qui nous récitait souventde délicates descriptions en versa nosdînerscauseries de Français à Montréal ; d'autres encore-.
1. M. Albert Ferland a commencé, en 1908, une série intitulée le Canada chanté. Liv. I'^'', les Horizons, plaquette de 32 pages in-S", illustrations de l'auteur. Chez Déom frères, à Montréal ; 1909, Liv. II, le Terroir, et Liv. III, l'Ame des Bois, chez Oranger frères, à Montréal.
2. Je ne résiste pas au plaisir de publier une pièce de beaux vers qui courait sous le manteau, ces dernières années, à Montréal : je ne crois pas qu'elle ait encore vu le grand jour de l'imprimé. Simplement signée des lettres C. L. G., voile qui cache, dit-on, une religieuse de Québec, elle n'appartient à aucune des deux écoles décrites plus haut. Ne dirait-on pas d'un Lamartine précis, usant d'un rythme étrange ? et est-ce la poésie ou la philosophie qui brille le plus au fond de ces strophes pénétrantes ?
Egarés ou Inconstants.
Des profondeurs du firmament où roulent éternellement
les mondes, quand viennent jusque dans nos cieus les comètes aux longs cheveux
vagabondes, l'esprit se trouble, et dans les cœurs affolés, naissent des terreurs profondes.
Mais le peu que j'ai dit doitsuffire, sije ne me trompe, àfairevoirquela poésie canadienne aconnu et connaît encore deux veines bien distinctes : la veine épique, avec Octave Crémazie, Louis Fréchette, William Chapman, puis la veine, plus courte et plus artiste, la veine sonnettique, sije puis la nommer ainsi, avec
Pauvre ignorant, rassure-toi ; l'astre qui jette en cet efiFroi
ton âme, n'est qu'un nuage, une vapeur qui reflète l'éclat trompeur
de la flamme, vaine fumée en longs sillons que le soleil de ses raj'ons
enflamme.
Fantôme brillant et léger, rapide comme un messager,
il passe.
Dans le ciel bientôt traversé on cherche en vain s'il a laissé
quelque trace ; moins vite en un sable mouvant une ride au souffle du vent s'efi'ace.
Dans ses tendresses inconstant, autour du soleil qu'un instant
il aime, il tourne aujourd'hui ; mais demain s'éloignant avec un dédain
suprême, près d'autres il ira briller pour les trahir et s'en aller
de même.
Alfred Garneau, Emile Nelligan, Albert Lozeau, qui auront certes beaucoup travaillé à assouplir la langue littéraire canadienne-française, laquelle en avait grand besoin.
Mais nous supplions nos jeunes amis du Canada de ne pas s'en tenir là, de ne se point immobiliser dans
Homme qui changes tant de fois, insensé qui pourtant te crois
si sage, dans cet astre partout courant vois, pauvre cœur toujours errant,
ton image.
Un rien te captive aujourd'hui, demain tu seras loin de lui, volage.
Ce que tu veux, je le sais bien :
par mon cœur je connais le tien,
mon frère , c'est le bonheur que tu poursuis, mais, pauvre égaré, tu le fuis
au contraire :
le bonheur n'est point ici-bas, le sage ne le cherche pas
sur terre.
Sèvre ton cœur, ouvre tes j-eux et déployant à travers cieux
ton aile, jusqu'au centre de la beauté, jusqu'au cœur de la vérité
éternelle, va chercher le seul vrai bonheur :
Dieu lui-même, ton Créateur,
t'appelle.
l'indéfinie expression de leurs petites sentimentalités personnelles et dans l'infatigable perfectionnement des sonnets, cet alexandrinisme moderne : l'on a vu, une fois dans leur mère-patrie, un poète passer une vie à polir un petit volume de sonnets, et ainsi parvenir à l'Académie française et à la gloire. Mais l'exemple, il faut le souhaiter, ne s'en reproduira pas souvent. Que nos poètes canadiens relisent le Lac, Napoléon II, les Pauvres gens, la Nuit d'octobre, la Bouteille à la mer et le Zénith; qu'ils nous disent si la poésie ne vit pas surtout des grandes pensées de l'âme humaine, qu'ils y reviennent eux-mêmes avec leur langue minutieusement travaillée et plus artiste; qu'ils ne jouent pas au peuple vieux (on va même jusqu'à entonner chez eux des chansons « rosses » I) eux qui sont si jeunes, et que, d'un franc essor d'imagination, ils nous donnent au plus tôt, s'il plaît à Dieu, une troisième saison poétique qui tiendrait des deux premières en les éclipsant et nous ferait, nous, battre des mains.