‹ Nos amis les canadiensChapitre 75 sur 109 · La Vérité, de Québec, 25 janvier · texte numérisé non relu

La Vérité, de Québec, 25 janvier

Commençant, chose curieuse, par la province très anglaise d'Ontario, où il fit applaudir son patriotisme, sa ténacité, sa hardiesse, il parcourut ensuite tout le Bas-Canada, allant de cité en cité et de petite ville en petite ville porter partout la parole nouvelle, qui fut partout accueillie, sauf à Saint-Roch de Québec, avec une très bienveillante attention '. La croisade parut exciter l'enthousiasme, moins encore du peuple proprement dit (si l'on peut commettre cette hérésie de distinguer des classes sociales sur le sol de l'Amérique) que de la bourgeoisie qui réfléchit, surtout dans la jeunesse indépendante, et nous avons assisté, le 25 avril 1907, à une vraie ovation faite à Henri Bourassa par 2.000 jeunes gens de Montréal, dans un milieu universitaire de Canadiens-Français, où il donnait une conférence sur « l'Immigration au Canada ».

Le jeune apôtre politique est soutenu dans sa lutte, pour ne pas dire précédé dans sa marche, par un journaliste de son âge, de son talent et de son désintéressement, mais plus audacieux encore, plus bilieux, et plus mordant, Olivar Asselin. Celui-ci rédige à Montréal, avec quelques amis, une simple feuille hebdomadaire de 4 pages, dont l'apparition fait, chaque semaine, une manière de petit événement. Tous les yeux, chaque dimanche matin, se tournent, avec malice ou inquiétude, vers le numéro

1. A Québec, M. Bourassa et ses amis ont été assaillis par des injures et des cailloux, attentat qui fut, le lendemain, réprouvé par tous les partis.

du Nationaliste, comme toutes les oreilles se tendent vers les conférences prodiguées par le chef cloquent de la nouvelle « ligue nationaliste ».

Lui-même a fondé en 1910 à Montréal et dirige le journal quotidien que tout le monde, amis et ennemis, attendait : le Devoir, dont un jeune journaliste de talent, M. Omer Héroux, est rédacteur en chef.

Une plus grande honnêteté financière et plus de franchise morale dans la politique, une distribution plus rationnelle et plus équitable, par le gouvernement, du domaine national, terres, forêts et mines, le retour progressif à l'Etat des grandes entreprises privées, comme les chemins de fer, pour mettre fin aux abus des monopoles particuliers, tels sont, en dehors des questions de personnes et des vives attaques contre les ministres, quelques-uns des principaux points du nouveau programme. Si nous avions à le discuter, encore qu'il soit toujours fort délicat de juger du dehors la politique intérieure d'un pays, nous ne manquerions pas de remarquer à quel point ce courant d'étatisme est, à l'heure présente, général sur tout le continent américain, qui, durant si longtemps, n'a rien demandé à l'Etat, sinon de rendre la justice, d'assurer la police (et encore...) et de laisser le citoj^en tranquille. M. le vicomte d'Avenel en a fait naguère une remarquable démonstration pour les Etats-Unis '. Nous nous

1. Aux Etats-Unis, les champs, les affaires, les idées, 1908. — Sir Wilfrid était persoQaellement hostile à la nationalisation

trouvons plus à l'aise pour aborder le point qui paraît bien être l'un des premiers du programme nationaliste : enrayer F immigration anglaise au profit de Vimmigration française. Ce point, touchant à la politique extérieure, nous intéresse directement, et nous donne dès lors voix au chapitre.

Deux coups de théâtre sont venus passionner d'abord, puis clore en apparence cet ardent débat. Le ministre de la province de Québec le plus visé par MM. Asselin et Bourassa, celui de la Colonisation, M. Jean Prévost, a donné subitement, dans les premiers jours d'octobre 1907, sa démission de ministre. — Ensuite, M. Turgeon, le ministre de l'Agriculture de la même province, donna sa démission de député provincial afin de se faire à nouveau blanchir par ses électeurs. Aussitôt M. Bourassa, résignant lui-même son mandat de député fédéral, courut se présenter crânement dans la circonscription même de M. Turgeon. 11 fut battu en novembre, grâce à toutes les forces coalisées du parti libéral, qui poussa des clameurs de triomphe à Ottawa et à Québec, criant, un peu tôt, à « la mort politique » de M. Bourassa. La conscience publique s'était montrée trop vivement émue par le mouvement « nationaliste » pour qu'on pût douter qu'il ne répondit à quelques-unes de ses plus intimes aspirations. Le 8 juin 1908, M. Bourassa était élu

des services d'entreprises privées (voir les Débats du 6 janvier 1908).

dans deux circonscriptions à la fois, à Saint-Hyacinthe et dans un des quartiers même de Montréal contre le premier ministre de la province. M. Lomer Gouin.

En somme, la question qui préoccupe si fort aujourd'hui nos cousins d'outre-mer, offre une double face, l'une canadienne et l'autre française. Du point de vue canadien, elle est de première importance : orateurs et écrivains « nationalistes » affirment tous les jours que le Canada, s'il persévère dans les mêmes errements de colonisation, ne court à rien moins qu'à un « suicide national ». Envisagée de ce côté de l'Atlantique, elle est pour nous, à vrai dire, secondaire, mais d'un intérêt vif encore et plus que jamais éveillé à l'heure présente où, en France, l'on s'occupe si curieusement du Canada, sans d'ailleurs ordinairement le connaître avec précision.

Est-il vrai que le gouvernement actuel du Canada ne favorise point l'immigration française et qu'il pourrait agir autrement ? et, s il en est ainsi, quelles en sont les raisons ?

Emigrer davantage dans la « Nouvelle-France » est-il bon pour nous ?

Tels sont les deux ordres de questions auxquelles nous allons nous appliquer à répondre le plus impartialement qu'il nous sera possible, en nous appuyant sur les documents officiels d'Ottawa euxmêmes, éclairés par notre propre séjour en Canada.

Page 1