‹ Nos amis les canadiensChapitre 76 sur 109 · La question canadienne-française · texte numérisé non relu

La question canadienne-française

L'originalité propre et unique au monde du Canada réside, comme l'on sait, dans la constitution de ce paj's par Taccord sans fusion, de deux des races les plus remarquablement douées, bien que de qualités diverses, la race française et la race anglaise. Sa raison même d'exister est évidemment dans une « entente cordiale », qui se pratiquait làbas bien avant qu'elle ne fût décrétée chez nous.

Or, d'après le dernier recensement officiel, celui de 1911, le Dominion compte 7.100.000 habitants, parmi lesquels 2 millions de Canadiens-Français, soit le tiers de l'ensemble, exactement 28 pour 100. L'élément de race française ne possède donc point la prépondérance, d'autant mieux que les plus gros capitaux sont entre les mains anglaises; néanmoins, il défend encore vaillamment ses positions, grâce au prestige de son ancienneté d'occupation du sol, grâce à sa possession de la grande entrée européenne du Canada, les bouches maritimes du Saint- Laurent, grâce à ses qualités bien françaises de persévérance au travail, de sociabilité, de vivacité, de gaieté, enfin, il faut l'ajouter, grâce au charme extraordinaire de son principal homme d'Etat, sir Wilfrid Laurier, qui, bien que membre de la minorité ethnique, a dirigé durant quinze ans, avec une si sereine autorité, le gouvernement de ce peuple à deux têtes. Néanmoins, les Canadiens-Français doivent se surveiller de près, s'ils veulent conserver

les droits qu'ils ont conquis de haute lutte depuis cent cinquante ans, et dont ils sont très légitimement fiers. L'émigration considérable, qui se fait actuellement au Canada, est-elle de nature à les alarmer ?

Les chiffres vont se charger de nous répondre, car là-bas, — tendance américaine sans doute, — tout se mesure, se jauge, se pèse et se compte. Le gouvernement est prodigue de statistiques en tous genres, que l'on excelle à vulgariser par les moyens les plus ingénieux, tantôt en les reportant sur des cartes de géographie, comme dans le bel atlas de M . James White ' , tantôt en les étalant aux yeux sous forme d'échelles progressives et de ballots multicolores d'épaisseurs proportionnelles aux chiffres.

Les nombres officiels nous apprennent donc que, en dix ans, de 1897 à 1906, le Canada a reçu 311.000 Anglais et 280.000 Américains des États- Unis, soit, en chiffres ronds, 600.000 Anglo-Saxons pour... 14.000 émigrants de France et de Belgique. Déjà réduite à 28 p. 100, la minorité « française », dans cet afflux considérable qui vient ainsi compléter rapidement le Canada, ne se voit plus représenter que par 2 pour 100. On voit que le péril est loin d'être imaginaire.

Il ne serait pas encore bien grave si la population indigène pouvait, par son propre chiffre, résister longtemps à ces arrivages si disproportionnés. Mais

Page 1