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C. — Le Témiscamingue

Enfin la plus occidentale des régions québecquoises de colonisation est le Témiscamingue, sur le bord Est du beau lac de ce nom, vaste fissure des

Laurentldes, qui s'étend sur 120 kilomètres du Nord au Sud, à égale distance de la baie d Hudson et de Montréal situés à 600 kilomètres de chaque côté.

De Montréal, on met une quinzaine d'heures de chemin de fer pour accéder « au pied du lac », comme l'on dit là-bas, puis il faut six heures pour le traverser en bateau à vapeur ou en traîneau, suivant la saison, et arriver au centre de la région, à Ville-Marie.

Ce pays, révélé par les Pères Oblats de Marie Immaculée (O. M. I.) à partir de 1882, s'est peuplé, en une vingtaine d'années, de 1.200 familles comprenant plus de 7.000 individus répartis en sept paroisses.

La plus importante, Ville-Marie, où la vue rappelle assez, hauteur des montagnes en moins, celle de Biarritz, a doublé depuis peu d'années : soixantedix maisons s'y sont bâties depuis 1907, et elle possède trois hôtels, un palais de justice, une église bien entendu, un magnifique pensionnat de jeunes filles, une école pour les garçons ; l'on attend la prochaine fondation d'un grand collège. Un ingénieur français a fait venir par un aqueduc l'eau pure de la montagne voisine. Centre essentiellement français, Ville-Marie compte une centaine de chefs de famille français, qui s'estiment contents de leur sort et réussissent bien, et la ville se développe surtout par l'apport de capitaux français. Deux jeunes industriels de Roubaix tiennent un « magasin général » qui fait, chaque année, environ pour 700.000 francs d'affaires,

et un intelligent noble du Poitou, qui a réalisé ses propriétés du Loudunais, pratique le commerce de l'argent et prête aux colons, au taux ordinaire, en pareil cas, de 8 0/0.

Ce qui est à la fois une preuve et un gage de succès, c'est qu'un vicaire apostolique vient d'être nommé au Témiscamingue ; il s'agit de l'actif Mgr Latulippe (au nom singulièrement français), que l'on appelle déjà « l'évêque de la colonisation ».

Les terres sont excellentes, formées d'argiles calcaires de bonne qualité, recouvertes souvent d'un épais humus noir qui égale leur fertilité à celles du Nord-Ouest. Le défrichement en est un peu moins difficile qu'ailleurs, à cause des vastes étendues de forêt qui ont été incendiées : presque nulle part l'on ne rencontre de rochers que sur les montagnes.

Tous les légumes viennent bien et sont bons. Fraises et framboises sauvages abondent dans les bois, et la montagne produit aussi les baies de myrtil, dont l'exportation, il est vrai, n'est point organisée encore.

Le trèfle donne de fort belles récoltes, ordinairement deux par été. Le blé et le maïs poussent bien, l'avoine fournit 25 à 65 hectolitres à l'hectare (la moyenne en France est actuellement, comme l'on sait, de 15 à 30). Mais on cultive peu les céréales, le foin venant très bien, sans peine, et produisant cinq tonnes à l'hectare qui se vendent au prix rémunérateur de 75 à 100 fr. la tonne. Son principal écoulement, comme celui des animaux de bou-

chérie, celui des pommes de terre ou « patates » (qui rendent de 10 à 30 pour 1) se trouve dans les « chantiers » : ceux-ci occupent pendant les six mois d'hiver plus d'un millier d'hommes et autant de chevaux pour l'exploitation des vastes épinettières, et, durant cette morte saison de la culture, plus d'un colon s'y loue, lui et son cheval, et peut, au printemps, facilement revenir à son home stead avec 1.500 francs d'économie.

Le froid est assez grand et atteint quelquefois 45° en janvier, mais le climat est sec et très salubre. La mortalité est remarquablement minime ; par exemple, le comté de Guigues, en 1907, sur 1,300 âmes n"a enregistré, pour soixante-quatre naissances, que neuf morts, et encore une seulement d'adulte.

Les habitants du Témiscamingue ont toujours été persuadés que leur sous-sol devait être aussi riche que celui de l'autre rive du lac, où les célèbres mines de Cobalt, trouvées enl904, donnent unebonne partie de la production de minerai argentifère du monde. A Ville-Marie, une mine de plomb argentifère continuera d'être exploitée lorsque arrivera jusqu'à cette ville la ligne du « Canadien Pacifique », dont les travaux préparatoires sont achevés.

En 1910, un gisement aurifère a été découvert dans le canton de Fabre, et sa mise en valeur va donner le plus vif essor à la prospérité de cette région. Pour les exploitations minières et les scieries et « pulperies » de l'avenir, on fait valoir justement la quantité de pouvoirs hydrauliques que peuvent

fournir les cours d'eau tributaires du lac, notamment dans le Nord, la Rivière des Quinze, c'est-àdire des Quinze chutes, déjà toutes achetées par des « Américains », c'est-à-dire des habitants des Etats- Unis.

L'avenir est donc plus brillant encore que le présent. Le Gouvernement de la province de Québec vient de tracer, sur une grande diagonale partant de Ville-Marie vers le Nord-Est, un chemin de 300 kilomètres pour aller rejoindre le nouveau Transcontinental du Grand Tronc, qui est en train de s'achever. Par là passe tout le ravitaillement en provisions et outillage d'une section de 500 kilomètres de cette ligne, et, de part et d'autre de la route de terre, s'oÊfrent aux nouveaux colons 16.000 hectares de terres fertiles, plates et faciles à cultiver.

Par cette route, un chemin de fer est même sérieusement projeté pour relier Ville-Marie au nouveau Transcontinental ; ainsi dans un certain nombre d'années, la grandiose boucle de fer sera fermée, et tout le commerce de l'immense hinterland de la province de Québec entre le lac Saint-Jean et l'Abbitibi, devra s'écouler vers la vallée du Saint- Laurent par le Témiscamingue québecquois.

Combien seront avisés, selon nous, les colons français qui, d'ici à quelques années, se feront délivrer un ou plusieurs des lots de 40 hectares, au prix de... 1 à 3 francs l'hectare, dans cette admirable région, aussi peu connue que privilégiée I

De tous ces documents sur la colonisation, vécus sur place, que se peut-il conclure ? — C'est que, avec comme sans avance d'argent, l'on peut réussir au Canada, à condition d être énergique, mais aussi de s'engager prudemment, et d'étudier d'abord, au moins un an, la culture canadienne.

Les jeunes gens qui disposent de quelque avance feront bien de commencer par un stage dans une grande école d'agriculture, par exemple à l'école des Trappistes d'Oka, rattachée à l'Université Laval de Montréal, ou bien à la Ferme-Ecole des Frères de Saint-François-Régis du Lac-Saint-Jean, ou encore chez un particulier du Témiscamingue. Ils y apprendront les procédés de la culture canadienne, quittes à essayer plus tard de les améliorer sur certains points, et en même temps ils étudieront les meilleurs lots qu'ils pourront acquérir pour eux. Il pourra même leur arriver de profiter de bonnes occasions et de pouvoir acheter â bon compte un lot en partie défriché.

Le colon qui n'a rien se fera domestique de ferme ou bien ouvrier dans une scierie ou une pulperie, ou encore il partira « en chantier », comme nous avons vu le faire certains de nos jeunes amis. L'été venu, il acquerra une « concession», presque gratuite, et il commencera à défricher. A l'entrée de l'hiver il redeviendra ouvrier, pour faire, l'année suivante, ses premières semailles au milieu des grosses souches. L'année d'après, il aura pu un peu mieux préparer

son terrain, et ainsi de suite, sans vouloir aller trop vite et surtout sans se décourager *.

Au bout de cinq ou six ans, que vous soyez arrivé riche ou pauvre, vous gagnez donc énergiquement votre vie et celle de votre famille. Vous vivez tranquille, honoré, professant librement les idées qui sont vôtres, vous donnant le luxe consolant et moral d'avoir beaucoup d'enfants que vous êtes assuré de nourrir et d'établir. Tous les deux ou trois ans, vous allez passer un ou deux mois en France. Les jours de fête, vous vous donnez la joie, tout comme les Canadiens, de hisser au grand mât planté devant votre maison le cher drapeau tricolore, dont on ne se rend compte à quel point on le chérit que lorsqu'on en a été quelque temps sevré ; et alors, tout comme vos devanciers, vous jouissez du bonheur lorsque, voyant femme et enfants autour de votre table, vous dites : «Voilà ma France I », et vous frémissez d'un intime sentiment de fierté lorsque, le dimanche, les Canadiens, vos frères, viennent vous dire : « Parlez-nous d'iE/Ze, parlez-nous de Napoléon, de Louis XIV, de Jeanne d'Arc. »

1. Ainsi, dans l'automne de 1911, un jeune paysan démon village, garçon énergique et triste de 20 ans, a voulu partir, à la suite d'une grande douleur de famille : après cinq ou six entretiens, très précis avec moi, tenus entre les séances de « batterie», il s'est embarqué en octobre et a été aussitôt dirigé sur Cochrane (Ontario) dans les grands chantiers de la nouvelle ligne du Grand Tronc. 11 m'écritîdes lettres pleines de contentement et de reconnaissance. Excellent travailleur des champs, très économe, il met de côté afin de pouvoir acheter un domaine d'ici à très peu d'années.

Les colons, et les autres Français, quels qu'ils soient, qui s'établiront au Canada me permettront bien de leur donner un dernier conseil résultant encore d'un dicton bien familier, partout répandu làbas : « Dès qu'il y a quelque part deux Français ensemble, ils se mangent le nez. » Que nos compatriotes mettent donc délibérément un frein à leur terrible individualisme et une sourdine à leur si rapide moquerie des défauts et des ridicules du voisin, et l'on ne verra point partout au Canada ce spectacle lamentable et ridicule lui-même de Français brouillés les uns avec les autres et vivant sur un pied d'hostilité, à 5 ou 6.000 kilomètres de leur patrie.

En somme, dans les villes ou dans la campagne, le Français installé au Canada mènera une existence utile non seulement à lui-même, mais à notre chère France, car il renforcera par son action et son rayonnement le grand courant français qui a su se maintenir et prospérer, depuis 150 ans, sur les rives du Saint-Laurent, dans le seul pays au monde où nous puissions trouver des indigènes français,

La vie dans de telles conditions, prudemment préparées, mais franchement abordées et énergiquement suivies, ne vaut-elle pas, entre toutes, pour un homme, pour un Français, la peine d'être vécue ?

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