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CHAPITRE IX

PREMIÈRES CIVILISATIONS. — L AGE DE LA PIERRE POLIE LES MŒURS ET LA VIE SOCIALE

Toutes ces manifestations de l'activité humaine, tous ces produits d'une industrie naissante ne nous montrent encore que Tindividu, tout au plus le ménage. Il nous faut considérer maintenant ce qu'était alors la vie commune, la vie sociale. La conduite des troupeaux, la domestication et l'élevage de certains animaux, la culture de plantes textiles et alimentaires, la fabrication d'un grand nombre d'objets usuels ou précieux nous indiquent cependant que l'isolement par petits groupes n'était plus pQssible. Déjà, à la fin de la période quaternaire, a,ux époques dites de Solutré et de laMagdelaine, nous avons vu les hommes réunis, associés dans des efforts communs pour la lutte contre les forces de la nature. Aujourd'hui, au temps de la civilisation néolithique, ce sont de véritables tribus, .presque des peuples qui ont fait leur apparition sur notre sol, Et pourtant aucun document écrit, aucune tradition ne nous le révèle. Mais des indices matériels^ positifs^ indéniables i^m le montrent.. , "

Tandis qu'autrefois une caverne abritait un agrégat humain, vivant en pleine promiscuité, ou bien qu'une bande de chasseurs campait pèle* mêle dans les bois ou au pied de quelque pan de roche, nous voyons à présent des cabanes groupées ^en bourgades plus ou moins nombreuses ; nous sommes en face d'une cité, do médiocre étendue peut-être y jouissant cependant des avantages et de la force que donne Tunion constante et réglée par les mœurs • et les institutions. Chaque habitation, par ses dimensions relativement restreintes, n'appartient plus qu'à un seul ménage : donc la famille est constituée. La réunion perma* nente de ces familles, marquée par Texistence de véritables villages, dont on retrouve les emplacements et les restes incontestables, a créé la tribu, la peuplade pourvue d'un gouvernement, de lois, de traditions, que nous n'hésitons pas à appeler « nationales ». Certes, il y a encore bien loin de cet état social encore étroit à la grande cité antique de la Grèce ou de l'Italie et, à plus forte raison, à la patrie telle que nous la concevons au xix* siècle. Mais tout cela est né avec la fondation du village et avec l'institution de la famille ; il y a désormais une vie sociale pour les peuples pasteurs et agriculteurs qui polissent la pierre dure, tissent des. étoffes, façonnent et cuisent l'argile*

Ces villages, nous en retrouvons les restes au fond des lacs d'Autriche, de Suisse, de Savoie et du Jura. Ce n'est pas néanmoins qu'il n'en ait

existé qae là. Toute TEurope occidentale a été peuplée par les hommes de la pierre polie qui ont envahi TÂngleterre et Tlrlande, et partout ils ont édifié leurs cabanes et fondé leurs villages. Sur les plateaux des collines, sur des emplacements défendus de divers côtés par des pentes escarpées, et là où le sol est de plain-pied par des fossés et des retranchements, ils établirent leurs cités. Le site appelé le camp de Chassey, près de Cbagny (Saône-et-Loîre), que nous avons visité et dont nous parlons de visu, représente bien le type de ces bourgades non lacustres. Dans les buttes crayeuses de la vaUée du Morin en Champagne, on préféra creuser avec assez de facilité des grottes nombreuses dont la réunion forme un véritable village. Ailleurs, dans les clairières humides des grands bois, à défaut de lacs ou d'étangs, on dressa sur pilotis des cabanes dont les restes, mêlés aux abondants détritus de cuisine et d'industrie, ont produit des buttes pleines de vestiges de la civilisation néolithique.

Mais ce sont les a cités lacustres » qui nous ont fourni les documents les plus nombreux et les plus précieux sur la vie de nos ancêtres de Fépoque de la pierre polie ; et M. de Mortillet a pu avec beaucoup de justesse, attribuer à cette époque-là, dans sa classification, Tépithète de robenhausienne^ tirée du npm d'une de ces stations, Robenhausen, dans le canton de Zurich, où les archéologues ont fait les découvertes les plus nombreuses et les plus intéresante»»

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Détruites à deux reprises différentes parl'in-* cendie, les habitations de cette bourgade néolithique se sont deux fois abiméed dans les flots d'un lac, et, par suite de l'action successive du feu et de Teau, une infinité d'objets et de débris ont été mis à l'abri de l'action dissolvante du temps, sous une sorte de croûte préservatrice de charbon, de cendre et de vase. La « cité lacustre » de Robenhausen a été une sorte de Pompéi préhistorique ; toutefois d'autres stations semblables, en Suisse et ailleurs, nous ont fourni également de très curieuses révélations. On peut donc, sans trop de hardiesse, se permettre de tracer les grandes lignes du spectacle que devait présenter un village de l'époque robenhausienne.

La tribu arrive de loin, de bien loin, de si loin du côté où le soleil se lève, que les vieillards euxmêmes n'ont qu'un vague souvenir du pays d'où les aïeux de leurs aïeux sont venus. De ce souvenir il ne reste qu'une tradition confuse, mais elle suffit pour unir fortement, par les liens de la parenté et d'une mystérieuse origine commune, les diverses familles qui composent la tribu. Celle-ci a -marché longtemps, et de génération en génération s*est avancée, en suivant le cours du soleil, vers les régions où Tastre disparait; et toujours devant elle s'est reculée la limite du monde habitable.

Rien ne l'a arrêtée pendant cette migration obstinée vers un pays idéal : les grands fleuves aux ondes puissantes, débordant au loin sur leurs rives, ont été

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franchis ; les lacs et les golfes des mers ont été contournés patiemment ; en vain des chaînes élevées aux cimes neigeuses, aux pentes inaccessibles revêtues de forêts impénétrables, repaires d'animaux féroces, ennemis redoutables pour ces pasteurs, se sont dressées devant eux ; avec persévérance, avec entêtement ils ont voulu allçr au delà. Ils ont âfii par découvrir quelque défilé, faille étroite ou sombre écroulement formidable de rochers, ôt par cette brèche dans la muraille de montagnes, ils se sont de nouveau lancés dans l'inconnu, à la conquête de nouvelles terres, de nouveaux pâturages ; les vastes déserts, les immenses steppes couvertes d'une herbe amère et dure, où le soleil brûle impitoyablement rété, où le vent du nord souffle cruellement l'hiver, ne les ont pas effrayés : ces espaces ngrats ont été traversés ; traversés aussi ou évités, les marais hantés par les reptiles, semés de fondrières où l'on s'enlise sans espoir de salut, encombrés de roseaux poussant drus et serrés* La haché de pierre polie au poing, ces voyageurs se sont frayé passage dans les taillis épais ; ils ont abattu les arbres séculaires, ils ont mis le feu à des quartiers de forêts pour créer des emplacements libres où ils pussent camper avec leurs troupeaux, et se retrancher contre les attaques des fauves et des ennemis.

Car ce ne sont pas seulement les attaques des ours et des loups que les immigrants ont a redouter, mais aussi celles d'autres tribus de même racé

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qu'eux peut-être» jalouses des terres nouvellement acquises, concurrentes dans cette occupation du sol de FEurope occidentale. Et puis les anciens habitants, les sauvages descendants des hommes quaternaires, tapis au fond des grands bois, ou guettant ces nouveaux venus de leurs réduits dans les montagnes, s'irritent de les voir pénétrer dans une région dont ils étaient jusqu'alors les maîtres incontestés. Voilà que d'autres hommes chassent leur gibier, pèchent le poisson de leurs lacs et de leurs rivières, coupent les arbres de leurs forêts : cela est intolérable ; et les flèches et les javelots partent de derrière les broussailles et blessent les envahisseurs.

Ceux-ci, nombreux, forts et bienarmés, repoussent vigoureusement ces attaques. Si les autochtones défendent leurs territoires de chasse, les arrivants entendent se maintenir sur ce qu'ils considèrent comme leur conquête. Ne leur faut-il pas s'arrêter dans leur marche vers le couchant ? Les femmes et les enfants ont besoin de repos et les guerriers ne sont pas moins las de toujours batailler contre les obstacles renaissants d'un voyage à travers un monde inconnu. Aussi bien les troupeaux ont diminué en route, il faut les refaire au milieu de gras pâturages ; les provisions de blé et d'orge sont presque épuisées, ii convient de défricher des champs pour semer de ces céréales. Le' site où Ton est parait favorable. En dépit des résistances des sauvages premiers occupants, on j demeurera.

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