N06 ANG&TRES
Ces êtres faméliques, mal armés, dispersés par petites bandes dans le pays, ne sont pas d'ailleurs bien redoutables ; qu'ils se hasardent à livrer bataille, les grands arcs au jet puissant, les haches et les cassQrtêtes de roche dure et polie en auront aisément raison. Quant aux embûches qu'ils prépareront, quant aux surprises qu'ils tenteront, la prudence et la vigilance de tous en préserveront la tribu.
L'emplacement où l'on s'est arrêté présente tant d'avantages ! Au centre d'une vallée fertile, couverte de prairies verdoyantes où les bestiaux pâtureront et se multiplieront à plaisir, dort paisiblement un beau lac aux ondes bleues, où fourmillent les poissons savoureux. La terre grasse et féconde des terrains en pente douce qui mènent aux hautes montagnes dont la vallée est entourée, une fois défrichée et mise en culture, promet de donner d'abondantes moii^ons decéréalôs, de fortes récoltes de lin et de légumes. Les vastes forêts dont les montagnes sont revêtues regorgent de gibier et offrent à la hache du constructeur d'admirables matériaux pour son industrie. C'est ici qu'il faut décidément s'arrêter.
Mais dans les gorges, dans les ravins du voisinage sont réfugiés quelques groupes humains»
farouches prédécesseurs des immigrants dans cette heureuse contrée dont on les a expulsés en arrivant. Non seulement ils haïssent ceux qui les ont chassés des bords du lac, mais ils envient leur bien-être,
leurs proTisions et leurs troupeaux, ressources permanentes contre la faim. Des rapts, des vols, des attaques nocturnes sont à craindre si Ton ne s'arrange pas pour faire rentrer chaque soir les animaux domestiques au «bercail, pour mettre les récoltes et les familles à Tabri. Rien de plus simple, d'ailleurs. On a conservé la tradition des habitations sur pilotis rapportée des lointaines régions orientales qui ont été le berceau de la race. Le lac est là, qui offre une anse tranquille, abritée des yents et de la houle du large, suffisamment profonde pour qu'on n*en puisse atteindre le milieu sans embarcation, pas assez cependant pour qu'il ne soit aisé d' j enfoncer des poteaux destinés à supporter les habitations. C'est dans cet endroit qu'on va s'établir.
Et d'abord on prépare des embarcations : des chênes sont abattus ; on a choisi ceux dont le tronc est bien droit, bien arrondi en fût de colonne et dont la ramure est assez élevée au-dessus du sol ; de ces troncs d'arbre on détache à coup de haches en pierre polie de longues billes, parfaitement cylindriques, que Ton équarrit ensuite sur une des faces; celle-ci est ensuite creusée, peut-être à l'aide du feu, mais certainement au moyen des herminettes que nous savons déjà être aux mains des charpentiers de l'époque robenhausienne. On obtient ainsi de lourds bachots que rappellent admirablement nos auges modernes ; mais, tels qu'ils sont, ces bachots sont suffisants pour s'aventurer
sur Te lac, pour aller pêcher en eau profonde et surtout pour transporter au centre de Tans e où Ton doit installer le village les divers matériaux nécessaires à sa construction.
L'emplacement est définitivement choisi et les moyens de s'y rendre sont acquis. Maintenant, il
Pirogue néolithique de Saint-Jean-des-Prés, à AbbeviUe, Échelle —j. A. Vue de face. — B. Profil. — C. Coupe au milieu.
faut se mettre décidément à l'œuvre ; dans les forêts voisines, sur le versant des hautes montagnes, croissent les mélèzes et les pins élancés, au tronc droit et régulier, au bois résineux et résistant à l'action dissolvante de l'eau. Dans ces futaies séculaires, on ne s'attaque pas aux individus les plus minces ; les troncs de 28 à 30 centimètres de diamètre sont préférés pour former les pilotis de la
196 NOS AMCftTRBS
future bourgade lacustre ; on les coupe à la base, on les ébranche et on les traîne sur le rivage; là, avec la hache, on appointe une des extrémités qui, présentée ensuite au feu, acquiert ainsi une grande dureté. Puis, quand on est en possession d'un grand nombre de ces piliers, dont la hauteur a été calculée pour qu'une fois solidement plantés dans le fond du lac la plate-forme qu'ils supporteront soit bien au-dessus des vagues soulevées les jours de tempête et même supérieure àla taille des visiteurs debout dans leurs barques, on les amène en canot à l'endroit désigné.
Nos constructeurs sont bons nageurs et plongent avec hardiesse ; tandis que les uns de la surface du lac immergent le pieu, d'autres, se soutenant entre deux eaux, en dirigent la pointe droit vers le fond. Avec de grands efforts, on enfonce le pilotis dans la vase, dans le sable, dans la terre. Si celle-ci est trop délayée, trop limoneuse pour maintenir fermement la base du pilier, on apporte des' chargements de pierres et de gros cailloux que Ton jette à l'eau et dont on fait de petites buttes qui consolident le terrain et le tronc d'arbre. Si au contraire le pieu rencontre un morceau de rocher qui ne lui permet pas de s'enfoncer solidement en terre, on a encore recours à Tamoncêllement de pierres que l'on maçonne presque avec de la terre glaise et que Ton consolide au moyen de branches, encore assez grosses et assez fortes, placées horizontalement.
Bientôt se dresse au-dessus du lac une véritable forêt de troncs d'arbres bien verticalement plantés. Et ce mot, forêt, que nous employons, n'est pas exagéré : à la station-type de cette période, à Robenhausen, on a calculé qu'il y avait environ cent mille pilotis. Chaque famille alors se porte vers le groupe de pieux qui doit soutenir sa future demeure. *Les sommets de ces pieux sont d'abord réunis par d'autres pièces de bois posées à plat et qui les maintiennent bien droits. On établit ainsi la charpente d'une plate-forme, un réseau assez serré sur lequel on étend des rameaux d*arbre, puis des planches. . On a donc obtenu au-dessus des eaux une surface plane et unie sur laquelle il va être facile de bâtir la cabane.
On comprend que cette dernière doit être construite en matériaux légers ; à la faire en lourds madriers, on risquerait de crever la plate-forme et de casser les pilotis. Aussi bien, ce peuple exclusivement pasteur autrefois et tout récemment encore en pleine migration, n'a pas l'habitude des maisons massives. Ses huttes ont toujours été faites d'un entrelacement de branchages, d'un véritable treillis recouvert de peaux. Toutefois, comme on est établi désormais à poste fixe, on peut s'offrir une demeure mieux close que par des draperies de cuir. En bouchant tous les interstices de la charpente avec de l'argile, on arrive à ce résultat et la cabane se trouve à la fin revêtue d'une couche de terre glaise que le soleil sèche et durcit. Mais, on
198 NOS ANGÉTBES
conserve la forme traditionnelle de la tente, souvenir du long voyage d'Orient en Occident, la forme circulaire; et comme le chaume fournipar les récoltes de blé et d'orge offre les éléments d'une toiture légère, chaude et résistante à la pluie, les habitatio ns de la cité lacustre présentent l'aspect d'autant de gran des ruches d'abeilles. Non pas qu'à cette époque on eût pris celles-ci pour modèles, mais bien plutôt, dirons-nous, la ruche classique a sans doute été conçue plus tard, dès l'origine de l'agriculture, comme une réduction de la hutte alors en usage.
A côté des habitations humaines, y avait-il des étables ? La chose paraît pour le moins douteuse. Ramener chaque soir sur ces plates-formes tremblantes et à l'aide de canots, des bandes d'animaux parfois indociles, n'était vraiment pas très pratique. Que le chien, gardien vigilant, y ait accompagné son maître ; qu'une bonne ménagère y ait installé une brebis ou une chèvre favorite, rien déplus naturel.* Mais que régulièrement on ait fait rentrer, dans les bourgades lacustres pour y passer les nuits, les troupeaux de porcs, de bœufs et de vaches qui vivaient sur les bords du lac, cela présentait trop d'inconvénients pour que la coutume en ait été suivie. Peut-être dans des circonstances exceptionnelles, lorsqu'on était pressé par un ennemi vainqueur qui s'était rendu maître des pâturages,rassemblait-on dansce refuge ceuxdesbestiaux qui avaient échappé au pillage ; mais, en temps ordinaire, les animaux domestiques devaient rester
dans leurs prairies, sous la garde des bergers et des chiens et n'avaient point accès dans des villages perchés sur des pieux, au milieu des lacs.
Autrefois, il n'est pas impossible que les stations rapprochées du bord y aient été reliées par des passerelles étroites, dont le soir on enlevait le plancher mobile. Dans ce cas, les troupeaux purent être amenés au centre du village. Plus tard, cela ne fut plus possible, car les habitations lacus-
Harpon en bois de cerf. Saint-Aubin. Coll. Clément. Gr. nat.
très s'éloignèrent du rivage, et l'emploi des passerelles devint à peu près impossible.
L'art de la navigation en devint plus perfectionné : les lacs, les fleuves et les rivières furent sillonnés de barques transportant les hommes de l'époque néolithique, non sans faire parfois naufrage, comme celles qui avaient coulé bas dans la Somme, près de l'endroit où fut plus tard Abbeville. Grâce aux filets de lin, aux nasses d'osiers, la pêche au large des lacs et des cours d'eau devint plus abondante, bien qu'on n'ait point alors abandonné ni le hameçon, ni le harpon de corne des temps quaternaires.
Dans de telles conditions d'existence, la vie so-
ciale devenait beaucoup plus compliquée et plus puissamment constituée à la fois que dans les temps antérieurs. Le travail en commun nécessité par la domestication et la garde du bétail, par la culture des champs, par Tindustrie du charpentage, du tissage, de la céramique, du polissage des roches dures, etc., resserrait chaque jour les liens qui unissaient les divers membres de la tribu ; l'organisation même de ce travail avait donné naissance à des règlements fixes, à des coutumes et à des lois. On conçoit en effet que chacun ne pouvait plus s'abandonner entièrement à sa libre fantaisie; la coopération indispensable de tous à l'œuvre commune avait pour but le bien-être, la sécurité, et enfin le triomphe de la tribu sur ses rivales dans la concurrence vitale, dans la lutte pour l'existence, transportée du terrain individuel sur le terrain de l'association. Or, cette coopération créait des devoirs sociaux évidents et auxquels nul ne pouvait se soustraire, sinon sans mettre toujours en danger la collectivité, du moins sans lui causer un préjudice vivement ressenti par tous. De là un gouvernement.
Auparavant déjà, en pleine période quaternaire, la guerre entre agglomérations humaines avait donné de l'autorité au plus hardi, au plus fort, au plus adroit. Mais, cette autorité était précaire et malgi'é la sélection naturelle qui maintenait dans la descendance de ce chef une supériorité réelle à tous les points de vue, elle n'était fondée que sur
NOS angAtres soi
la force et sur la terreur que celle-ci inspirait. Bien qu'encore rudes et quelque peu barbares, les hommes de Tépoque néolithique durent avoir des conceptions politiques et sociiales d'un ordre plus relevé. Du moment qu'ils habitaient des villages composés d'autant de cabanes qu'il y avait de ménages et. qu'ils ne vivaient plus dans la promis cuite de la grande caverne des Troglodytes magdaléniens par exemple, l'institution de la famille, avec ses règles déterminées par un usage séculaire, se trouvait définitivement fondée. Chacun avait son chez soi, son foyer domestique inviolable où le chef de famille exerçait ses droits, où réponse remplissait des fonctions consacrées par les mœurs, où les enfants dépendant désormais d'un père reconnu comme tel et investi par cela même d'un pouvoir incontesté étaient élevés, soutenus, défendus, instruits jusqu'au jour où, à leur tour, en s'unissant avec des jeunes filles prises tantôt dans la tribu, tantôt en dehors, suivant que l'ordonnait la loi édictée par les aïeux, ils créaient de nouvelles familles à côté de l'ancienne.
Concurremment à la formation de cette base essentielle de toute société organisée, la famille régulière, se constituait l'autre élément social primordial, la propriété. Si peu que soit développé chez le sauvage le sentiment du tien et du mien, il n'en existe pas moins cependant. C'est le cas, par exemple, pour ses bijoux et ses armes, pour son gibier, avant qu'il soit repu; mais cela ne va guère
au delà. Tel devait être Tétat de choses durant les âges de la pierre taillée, et cependant le commerce existait déjà^commenousTavonsindiqué plus haut. A répoque néolithique seulement, la propriété étendue à d'autres objets qu'à ceux d*un usage intimement personnel, fait sod apparition. L'habitation séparée en présente un indice suffisant. Elle est. en effet le premier immeuble. Son possesseur n'est point une vaste collectivité comme la tribu, mais bien le chef de la famille, le guerrier adulte, époux et • père. Le mobilier devenu plus considérable est également une propriété individuelle et le fait d'une industrie déjà assez perfectionnée pour que la division du travail se soit opérée , place dans les limites de cette propriété individuelle les produits de l'habileté de main de nos ancêtres d'alors. C'est ainsi qu'outre ses vêtements, ses parures, ses armes et ses outils, l'homme néolithique possède sa maison, son mobilier et les objets qu'il a fabriqués de ses mains ou qui ont été exécutés par les siens, sous ses yeux et d'après ses ordres.
Or, la diversité des fabrications commence à exiger que l'homme se voue à une spécialité. Tout le monde est encore pasteur et cultivateur, tout le monde est chasseur et guerrier, mais il est difficile d'être à la fois charpentier et tisserand, potier et tailleur-polisseur de roches dures. Il est vrai que certains de ces métiers peuvent être dévolus aux femmes. Le travail de la préparation et du âlage du lin, du tissage des étoffes, ainsi que la tâche
de façonner et de faire cuire les vases de terre glaise peuvent leur avoir été réservés. Toutefois, il paraît difficile qu'une fois installés dans leurs villages, soit lacustres, soit perchés sur des sommets, les hommes de ce temps-là, absorbés déjà en grande partie parla garde et la défense de la tribu, par les soins à donner aux troupeaux et aux champs, aient pu se livrer indifféremment au charpentage, à la menuiserie et à la confection des armes et des outils de pierre dure, par exemple. Il y eut donc des ouvriers spéciaux, on pourrait dire des corps d'état, plus particulièrement habiles à telle ou telle besogne, et auxquels on avait recours en cas de besoin. De là, un échange non seulement de services mais d'objets manufacturés entre les divers membres de la cité, un véritable commerce intérieur, et par suite de ces transactions la formation de la propriété mobilière représentée par un stock de produits industriels prêts à être troqués tantôt contre d'autres produits, tantôt contre des services.
Les mêmes opérations durent se faire en outre de tribus à tribus, à l'exemple de ce qui se pratiquait autrefois chez les Troglodytes de la Meuse qui recevaient des silex de la Champagne et de plus loin, ou chez ceux du sud-ouest de la France qui acquéraient ainsi des coquilles ramassées sur les côtes de Provence. Ce commerce semble du reste s'être accru considérablement et avoir gardé de lontaines relations avec les pays d'origine de la
civilisation néolithique, puisque nous rencontrons dans des gisements de cette époque des objets en pierre rare, comme la néphrite, dont on n'a jusqu'à présent rencontré de spécimens à l'état brut que dans les montagnes de l'Asie centrale. Il faut remarquer cependant que ces objets appartiennent à la fin de la période robenhausienne, qu'on en a trouvé aussi mêlés à des objets de bronze et qu'il y a tout-lieu de croire que c'étaient des symboles, des amulettes.
Nos ancêtres de l'âge de la pierre polie avaient en eflfet une religion. Déjà leurs prédécesseurs, nous l'avons dit plus haut, ne paraissent pas avoir été étrangers à certaines superstitions, analogues à celles des Esquimaux, des habitants du nord de l'Asie, des Australiens, desPapous. A la civilisation plus avancée de l'époque robenhausienne a donc dû correspondre, dans le domaine religieux, un développement adéquat à celui des institutions sociales. S'il est douteux qu'aux temps quaternaires, les artistes du Périgord, les chasseurs de renne, aient eu pour leurs morts un sentiment durable de respect, quelque chose comme un pieux souvenir, il est certain du moins que les tribus organisées de la période néolithique avaient pour les trépassés lin culte véritable, qui ne peut s'accorder qu'avec des conceptions plus ou moins théologiques sur une vie future, sur la persistance de l'individualité après le décès, sur l'existence d'esprits, d'âmes ou de mânes, comme on voudra les appeler. Alors,
on ensevelissait religieusement les morts, non pas dans des fosses creusées en terre, ainsi que nous avons coutume de le faire aujourd'hui, mais dans de véritables demeures où ils étaient réunis à leurs aïeux et où leurs descendants venaient plus tard les rejoindre.
Les cavernes, qui autrefois servaient d'habitations aux vivants, furent désormais et en général affectées à la sépulture des cadavres. La grotte de Sordes, dans les Basses-Pyrénées par exemple, qui nous a fourni tant de documents précieux sur les Troglodytes de Tépoque magdalénienne enfouis dans les couches profondes de son sol, est un véritable caveau funéraire à l'âge de la pierre polie. Dans la Lozère, les cavernes explorées par M. Prunières et qui ont donné une grande abondance de renseignements sur la civilisation néolithique constituèrent des cimetières pour la population de ces temps-là.
Mais la nature n'offrait point partout de semblables abris ; là où les hauteurs n'étaient pas composées de roches éboulées et amoncelées, ou dont le flanc n'avait pas été fouillé autrefois par le remous des grands fleuves tertiaires ou quaternaires, il fallait bien suppléer à l'absence de grottes pour donner aux morts un asile inviolable. Dans certaines régions on en creusa : les collines crayeuses de la Marne offrirent ainsi au pic et à la pioche des hommes de l'époque de la pierre polie des pentes faciles à entamer, et où ceux-ci pratiquèrent des
906 NOS angAtres
cavernes artificielles destinées, les unes à servir de sépulcre, les autres à être habitées par les vivants. Ces caves découvertes par M. de Baye, notamment dans la vallée du Petit-Morin, nous ont apporté des révélations d'un haut intérêt sur les mœurs et l'industrie de leurs possesseurs. Dans celles qui servaient d'habitations, reposaient encore sur des étagères taillées à même la craie un certain nombre d'objets usuels, et sur le sol on a recueilli des haches encore pourvues de leurs manches dont la représentation était figurée en une sorte de bas-relief sur les parois. Les grottes sépulcrales contenaient, avec les restes de ceux qui j avaient été déposés, im mobilier funéraire des plus intéressants..
Enfin, sur toute la surface de l'Europe occidentale s'élèvent des monuments singuliers dont on avait longtemps attribué la construction aux Gaulois, disciples des Druides, mais dont l'antiquité est infiniment plus lointaine. Nous voulons parler des monuments mégalithiques, et particulièrement des dolmens. Ceux-ci sont formés de pierres énormes qui n'ont jamais subi aucune espèce de taille ; elles sont telles que la nature les a faites. A grands efforts et à grand'peine on les a disposées en un rectangle plus ou moins long, constituant ainsi tantôt une chambre, tantôt un véritable couloir ; on a recouvert ces monuments d'autres pierres non moins gigantesques et non moins brutes, mais affectant l'aspect de dalles posées à plat. C'étaient
SOS NOS angAtres
ainsi des grottes artificielles, grottes funéraires où la tribu qui les avait construites déposait les cadavres de ses membres décédés. L'entrée en était close à l'aide de pierres semblables à celles dont le monument était bâti, et lorsqu'un nouveau mort devait être introduit dans le sépulcre, on l'y glissait en déplaçant une des pierres de la façade que l'on refermait soigneusement ensuite. Beaucoup de ces dolmens, de ceux qui sont très allongés et que Ton appelle justement des « allées couvertes», sont divisés en deux chambres par un mur intérieur : la chambre du fond étant le réceptacle des cadavres où Ton ne pénétrait que par une ouverture étroite, parfois circulaire et taillée alors dans la pierre principale de cette cloison.
Répandus dans toute l'Europe occidentale depuis le Danemark jusqu'au détroit de Gibraltar, abondants surtout le long des côtes de l'Atlantique, en Angleterre et en Irlande, dans la Bretagne française comme en Galice et en Portugal, les dolmens se retrouvent encore au Maroc et en Algérie.
Aussi a-t'on pensé au premier abord que ces monuments prodigieux, que ces massives sépultures étaient l'œuvre d'un peuple particulier venu du Nord, qui dans sa migration vers le Sud suivit les bords de rOcéan. Cette hypothèse était d'autant plus séduisante que l'on crut remarquer que tandis que les dolmens des pays septentrionaux ne contenaient que des vestiges de la civilisation de la pierre polie, ceux du Midi oflFraient à Tarchéologue
NOS ANCÉTRKS 209
des objets de métal, de bronze en Europe, de fer en Afrique ; ainsi à mesure qu'il s'éloignait de son berceau, le peuple des dolmens se civilisait, mais fidèle à ses rites funéraires, à sa foi religieuse, ilcon- * servait jalousement l'usage d'élever des tombeaux avec des grandes pierres brutes afin d'y loger ses morts.
Rien n'est venu confirmer cette théorie spécieuse qui a été définitivement renversée, lorsque M. de Mortillet eut constaté qu'il n'y avait de dolmens que là où l'on trouvait de grandes dalles de pierre et où n'existaient ni cavernes naturelles, ni terrain propice au creusement de grottes artificielles Aussi bien a-t-on retrouvé des dolmens bien loin de l'Atlantique, en Syrie et en Palestine par. exemple ; et de nos jours, les populations autochthones et sauvages de certaines montagnes de l'Inde élèvent des dolmens et autres monuments de même nature. Comme l'art de tailler et de polir les instruments de pierre, la coutume de construire ce qu'on nomme des monuments mégalithiques (1) n'est que la marque d'une phase de la civilisation et n'appartient pas à tel ou tel peuple, à tel ou tel culte en particulier. Il existe d'ailleurs dans la France centrale des dolmens dans des caùtons voisins de ceux qui possèdent des grottes sépulcrales préhistoriques, et les uns comme les autres tantôt ont fourni exclusivement des objets néoli-
(1) Des deux mots ^recs : mégas m grande » et lithoi « pierre *-•
210 NOS angAtbss
thiques et tantôt des iastroments de bronze mêlés à des armes en pierre polie.
On s^est demandé aussi comment nos ancêtres purent arracher du sol, transporter assez loin, dresser et rassembler, de façon à en construire des édifices aussi considérables, les pierres énormes de leurs' monuments mégalithiques. Il en est en efifet de ces derniers qui ont plus de yingt mètres de long sur près de trois mètres de haut et dont les blocs, même ceux qui les recouvrent, sont d'une grande épaisseur et par conséquent d'un poids efifrajant. Que d'efibrts, que de fatigues et en même temps que d'habileté et de hardiesse ne fallut-il pas pour entreprendre une pareille œuvre de Titans! On admire encore l'art prodigieux avec lequel les murailles dites cyclopéennes de la Grèce furent bâties, et les temples, les pyramides et les obélisques de l'antique Egype furent élevés autrefois ; mais les architectes et les ouvriers, si anciens qu'ils soient, de ces puissantes constructions, jouissaient déjà des connaissances d'une civilisation plus parfaite que celle des peuples de l'époque néolithique dans notre pays; ils disposaient surtout d'une foule immense de travailleurs dont le nombre et les mouvements adroitement guidés et combinés suppléèrent vraisemblablement à nos machines et à notre science de la mécanique.
€e n'était assurément point le cas des hommes encore barbares mais pieux qui, voulant donner à leurs morts une demeure aussi inviolable, aussi
inébranlable que les cavernes ereusées par la nature dans le flanc des montagnes éternelles, édifièrent les tombeaux étonnants que nous appelons a dolmens » (1). Le poète l'a dit « Patience et longueur de temps font plus que force et que rage » ; nos aieux de Fâge de la pierre polie appliquèrent ce sage prétexte ; leurs longs eflforts, incessamment répétés, vinrent à bout de difficultés, qui, pour être vaincues, nécessiteraient aujourd'hui la puissance des engins modernes les plus perfectionnés mus par les forces naturelles, la vapeur ou l'électricité, désormais soumises au bon plaisir de l'homme.
Qu'importait à la tribu qui préparait un de ces sépulcres étranges que la construction en durât des mois ou des années : n'était-ce pas pour l'éternité qu'elle travaillait? Chacun donc apportait à l'œuvre sacrée tout son zèle, toute son assiduité. A l'abri de la faim, grâce aux troupeaux et aux récoltes, cette petite nation tout entière, vieillards et hommes faits, femmes et enfants, n'épargnait point ses peines, et avec l'obstination victorieuse des fourmis, parvenait tôt ou tard à son •but. Et puLs, on savait profiter de tous les avantages du terrain, on n'employait que les roches qu'on avait sous la main, comme le granit en Bretagne, cette patrie des monuments mégalithiques. Il est déjà assez merveilleux de constater le
il) Tables de pierre, du breton daul t table » et maen « pierre *•
$12 NOS ÀNCÉTAKS
déplacement et l'édification de ces blocs gigantesques sans inventer d'invraisemblables tours de force.
Dans le golfe du Morbihan il y a un archipel dont les îles sont couvertes de dolmens et de « menhirs » ou pierres debout, pierres fittes. Un de ces dolmens, situé dans File deGavr (GatT7nms) est célèbre parmi les archéologues ; c'est un monument composé d'une allée de 13",20 de long et large de 2",40 qui donne accès à une chambre sépulcrale rectangulaire de 2",40 sur 2",70, le tout couvert de larges et épaisses dalles et enveloppé enfin par un tertre ou tumulus en pierraille amoncelée de 100 mètres de circonférence et de 8 mètres de hauteur ; enfin, la plupart des grandes pierres dont il est formé, portent sur leur surface intérieure des dessins bizarres, profondément gravés dans le roc et dont nous reparlerons plus bas. Or, ces pierres sont d'un granit qui ne se trouve pas à Gavr'Innis, mais bien dans les landes du continent voisin.
On en a donc inféré qu'elles avaient été apportées dans l'île sur des embarcations et on admire l'habileté et l'industrie des constructeurs oubliés qui obtinrent un si prodigueux résultat. Malheureusement^ il y a à cette théorie une objection assez sérieuse : le Morbihan est très récent ; il a été produit par un abaissement lent de cette partie de la côte armoricaine qui ne s'est opéré vraisemblablement qu'assez longtemps après la con-
NOS ANGÉTRB9 213
quête romaine(l) ; en tous cas, à l'époque néolithique le sol du golfe, encore à présent assez pou profond du reste, était au-dessus du niveau de la mer, puisqu'à l'entrée même, dans un endroit aujourd'hui enfoncé d'environ 5 mètres et que les plus basses marées ne découvrent point, on a constaté l'existence de monuments mégalithiques et recueilli des instruments de pierre polie. Les gens de ce temps-là ne s'amusaient point sans doute à jeter leurs armes et leurs outils à la mer et, encore moins, élevaient-ils leurs sépultures et leurs symboles religieux à cinq mètres au-dessou9 de la surface des flots.
A l'origine, et probablement pour imiter encore mieux les grottes funéraires naturelles^ les dolmens étaient comme revêtus d'une masse de terre ou de cailloux et prenaient ainsi l'apparence de caveaux creusés dans une colline. Ces tertres ou ttimuli sont de proportions très diverses ; il en est qui recouvrent légèrement de petits dolmens, d'autres, au contraire, sont très considérables et forment des hauteurs telles qu'on est tenté de ne pas les croire artificielles ; on en voit, d'ailleurs, sur lesquels on a construit postérieurement des édifices, le plus souvent des chapelles ou des églises, comme à Carnac (Morbihan) où un tumulus, recelant un dolmen et peut-être plusieurs, porte un sanctuaire consacré à Saint-Michel et bâti sur les ruines d'un temple
(1) Cfr. S. Desjardins (de l'Institut), Géographie de la Gaule romaine, t. I, pp. 299 et suiv. Paris, 1876. (Hachette et C^o, édit.)
214 NOS AIIGÉTBES
gallo-romain, ainsi que les ruines dMne ancienne tour de sémaphore. Ces grands tertres contiennent parfois plusieurs dolmens : celui de la Roche-Gujon àPlouharnel (Morbihan) en a trois, et dans celui de Pornic (Loire-Inférieure) on en a trouvé six.
11 faut dire cependant qu'un grand nombre de dolmens nous apparaissent dépouillés de tout revêtement et on a longtemps cru qu^ils avaient toujours été ainsi. Oi discute même encore la question de savoir si la mode ne variait pas suivant les pays et surtout suivant les époques, et si ces caveaux n'étaient pas dès le principe tant6t à l'air libre, tantôt recouverts. La supposition est en effet assez plausible, mais Tintention bien marquée par les hommes de l'époque néolithique d'imiter les cavernes naturelles, pèse d'un grand poids en faveur du système d'après lequel les dolmens avaient tous une enveloppe de terre au début.
L'existence d'un culte des morts, et par conséquent des âmes de ceux-ci, est donc un fait qui semble parfaitement établi, en ce qui concerne les peuples de la période néolithique dans nos contrées. Mais sommes-nous en mesure de nous faire une idée de ce qu'était le concept de l'âme chez ces gens-là? Assiu*ément oui : les sépultures qu'ils nous ont laissées fournissent à ce sujet des révélations frappantes. On y rencontre, en effet, avec les ossements des êtres humains qui y ont été enfermés pieusement,, des spécimens de la plupart des objets qui étaient d'un usage constant durant
NOS AMCÉTRSS 21K
la vie de ce monde. Ce sont les armes de pierre polie) et souvent des plus précieuses» si précieuses même, soit par la matière, soit par la finesse du travail qui les rendait impropres atout service pratique, qu'elles doivent être rangées dans la catégorie des armes de luxe et de parade ; ce sont les bijoux, les amulettes ; cesontlesvasesplusoumoinsélégants,plus ou moins ornés de dessins et de moulures qui contenaient des aliments et des boissons, dernières offrandes aux parents, aux amis trépassés. Les archéologues ont recueilli dans ce «mobilier funéraire», comme ils disent avec une grande justesse d'expression, des données nombreuses sur Tart et l'industrie de cette époque.
A son tour, le philosophe y voit une indication démonstrative des croyances d'alors, analogues évidemment à celles des peuples qui aujourd'hui ont bien soin de ne pas abandonner leurs morts sans les pourvoir de tout ce qui pourra leur être nécessaire pendant leur voyage vers le pays des esprits, et même pendant Téternel séjour qu'ils y feront. Les Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord ont soin de ne jamais ensevelir un guerrier sans son tomahawk, sans son couteau à scalper, sans sa lance, son arc et ses flèches ; ils Tenveloppeut dans ses vêtements de peau et de fourrures, le chaussent de ses mocassins brodés, le parent de ses colliers et le peignent de ses plus belles couleurs, afin qu'il puisse se présenter dignement au Grand-Esprit qui lui ouvrira pour toujours ses
216 * NOS ANCAtRSS
territoires de chasse illimités et remplis de bisons, de daims et de castors. Afin de nourrir son àme le long de la route qu'elle doit faire on place auprès du cadavre des provisions de bouche et, si les moyers de famille le pe^^mettent, on tue près de la tombe le cheval favori du mort qui aura ainsi une forte et rapide monture dans l'autre monde.
Les noirs d'Afrique n'agissent pas autrement : sur les côtes de Guinée, tandis que le pauvre diable de nègre n'emporte dans son trou qu'une vieille marmite cassée et quelques menus objets, le roi de Dahomey ou celui des Achantis, non seulement est entouré dans son tombeau d'une foule de richesses qu'il compte retrouver chez les mânes, mais il y doit être suivi, comme le croient son successeur et ses sujets, par un peuple de serviteurs, d'esclaves et de femmes que l'on immolé par centaines afin de lui composer un cortège et une maison en rapport avec le haut rang qu'il a occupé sur la terre.
Il y a donc dans le développement moral de l'humanité une phase au cours de laquelle l'âme n'est considérée que comme une sorte de dédoublement du corps; on lui attribue les besoins et les goûts que l'homme avait en vie et on lui fournit les moyens de les satisfaire. Aussi cette conception de rame assez grossière a persisté longtemps et dure encore dans les milieux plus civilisés ; les supplices de l'enfer et les joies du paradis, pour la plupart des chrétiens par exemple, sont au fond
très matériels et ne s'appliquent guère à de purs esprits. La présence dans les tombeaux néolithiques d'armes et d'objets usuels, le « mobilier funéraire » en un mot, implique donc chez les constructeurs de dolmens comme chez ceux qui ensevelissaient leurs morts dans les cavernes naturelles ou artificielles, la croyance dans une autre vie à peu près identique à celle de ce monde, où Ton mangeait, où l'on buvait, où l'on chassait et combattait, où l'on se parait et se vétissait de beaux habits pour danser, chanter et se réjouir.
S'il y avait pour nos ancêtres de l'âge de la pierre polie des esprits des morts favorables et bienfaisants à leur famille et à leur tribu, moyennant un culte pieux et de la vénération, vraisemblablement il ne manquait point non plus de méchants esprits, démons malveillants, auteurs de tout ce qui arrivait de mauvais, dont il fallait conjurer les desseins, apaiser la colère ou faire tourner à bien les caprices dangereux, souvent mortels. Dans l'état intellectuel où étaient alors nos ancêtres, tout événement avait sa cause que l'ignorance à peu près générale attribuait à quelque volonté, à quelque pouvoir surnaturel. De là, l'emploi constant d'amulettes, de talismans de toute forme et de toute espèce : dents d'animaux sauvages, défenses de sanglier, pendeloques de schiste couvertes de signes étranges, petites haches polies, percées d'un trou de suspension, etc. Mais les plus curieuses pièces que nous ait léguées l'époque robenhau*
218 NOS ancAtbes
sienne sont, sans contredit, les rondelles prises sur les os du crâne humain, Ce fait, extrêmement intéressant, a été le résultat de découvertes on ne peut plus ingénieuses faites par Broca et dont nous allons entretenir nos lecteurs.
Dans ses fouilles de la Lozère, et pour la première fois dans un dolmen situé près de Marvejols, M. le docteur Prunières avait trouvé des plaques osseuses en forme de disque qui paraissaient avoir été détachées de crânes humains; il avait recueilli également des crânes qui présentaient chacun une perforation assez grande opérée sur le vivant comme l'indique la constitution de Tos et à la suite de laquelle le sujet, généralement jeune, semblait n'avoir point succombé; mais au contraire avoir vécu longtemps. Broca étudia ces pièces extraordinaires et arriva à cette conclusioUi que l'opération, assez semblable à celle du trépan, avait dû être faite au moyen du raclage par une lamelle de silex ; rappelant qu'elle est encore en usage chez divers peuples, chez les Kabyles où elle est, par exemple, pratiquée notamment sur les individus atteints de certaines maladies nerveuses, aux symptômes effrayants et quelque peu mystérieux, dans lesquelles on croit voir l'action d'un dieu ou d'un esprit, telles que l'épilepsie ou les convulsions des enfants, il en inféra qu'il y avait là l'indice d'une cérémonie sacrée, d'une initiation à une sorte de sacerdoce. Les individus atteints de ces affections étranges passent généralement
parmi les populations ignorantes pour être sous l'action immédiate d'une divinité. L'épilepsie n'a-telle pas porté le nom de « mal sacré » ?
Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que les hommes de la civilisation néolithique aient cru voir dans ces phénomènes les signes de la possession d'un esprit auquel en ouvrant le crâne .du patient on livrait passage pour s'enfuir. Toutefois, celui qui avait été ainsi visité par une puissance surnaturelle devait à leurs yeux conserver quelque chose de divin, il devenait un personnage saint et tous ceux qui subissaient comme lui la trépanation acquéraient par cela même un pouvoir secret sur les choses de l'autre monde. Mais lopsqu'après leur mort, ils devaient pénétrer dans la région mystérieuse des mânes et des esprits, il leur fallait sans doute représenter ce qu'on avait enlevé à leur personne; c'est pourquoi on leur replaçait sur la tête une plaque en façon de rondelle enlevée au crâne d'un homme mort et portée jusqu'alors en guise d'amulette. La chose est évidente, puisque dans les crânes trépanés sur le vivant qu'on retrouve dans lés sépultures néolithiques, on remarque fréquemment de semblables rondelles osseuses. Tout cela a été lumineusement exposé par l'illustre anthropologiste français et il s'en dégage un jour nouveau sur les croyances des hommes de l'âge de la pierre polie. Les grottes de la vallée du Petit-Morin, un tumulus exploré par M. Chouquet, à Moret (Seine-et-Marne) et d'autres
gisements répandus par toute la France ont procuré la preuve que cet usage était très suivi à l'époque néolithique, chez nos ancêtres de ces temps.
Lorsque Ton se reporte à la découverte, faite pw M. de Baye, de grottes artificielles creusées dans la craie compacte de la vallée du Petit-Morin, on est bientôt convaincu que ces mêmes ancêtres de notre population française commençaient à sortir de la phase du fétichisme pur et entraient dans celle qui est caractérisée par l'éclosion d'une religion anthropomorphique, c'est-à-dire d'un culte pour des dieux et des déesses doués d'une individualité propre, extérieurs aux choses qu'ils régissent, et représentés sous l'apparence humaine. En effet, sur les parois de ces caveaux, on a remarqué des figures à moitié gravées, à moitié sculptées dans la craie, et parmi elles l'ébauche d'une femme dont seule la tête et la partie supérieure du corps sont indiquées. Cette figure est des plus curieuses. Un nez très prononcé s'avançant entre deux trous ronds remplis d'un enduit de couleur noire qui sont assurément les yeux, donne au visage la physionnomie d'un oiseau de nuit ; deux seins d'un relief excessivement accentué indiquent clairement le sexe de la divinité qui porte au cou un collier fort bien représenté et auquel paraît suspendue une de ces pendeloques si nombreuses parmi les bijoux recueillis dans les gisements néolithiques; cet ornement est peint en jaune. On a voulu voir dans cette production d'un art si ancien
quelque chose comme la représentation d'une déesse à tête.de chouette, de même qu'entre certaines urnes à visage, trouvées dans les fouilles d'Hissarlik où M. Schlieman s'imagine avoir trouvé l'emplacement delà Troie homérique, et la chouette de Minerve, on a voulu établir des rapprochements excessivement contestables. Dans la âgure de femme des cavernes crayeuses de la Marne nous nous contentons de voir l'essai de la main inhabile d'un artiste barbare qui a représenté' sa déesse de la façon la plus frappante pour lui et ses contemporains, sans chercher midi à quatorze heures, c'est-à-dire sans tenter de ces combinaisons mystiques qui n'appartiennent qu'à des époques plus avancées du développement religieux de l'humanité. C'est du reste le seul exemple que l'on possède en France de la représentation de la forme humaine durant l'âge dé la pierre polie.
Aussi bien, si les sculpteurs champenois d'alors avaient voulu figurer une chouette, ils l'auraient fait tout simplement de la même façon qu'ils ont réprésenté des haches dans ces mêmes cavernes de la vallée du Petit-Morin. Cette arme, que nous avons appelée « nationale Tf> pour la civilisation néolithique, paraît bien avoir été dans ce temps-là l'objet d'un- culte. Les dolmens du Morbihan, notamment ceux de Krukenno près de PL uharnel, de Gavrlnnis, de Manè ér H'rœk, de Mane-Lu i près de Locmariaker dont les' dalles verticales sont couvertes de dessins bizarreSi cercles, disques,- spirales.
Digrtized by VjOOQIC
222 NOS AMCÉTRES
lignes ondulées et en dents de scie, stries, chevrons, crosses, ne présentent guère d'autres formes reconnaissables d'objets que celles de haches emman^ chées comme celles que Ton a retrouvées dans les stations lacustres. Seul le dolman d'Arzon nous oflfre le dessin très net de deux empreintes de pied humain. Pour graver ainsi des figures de hache, il fallait donc qu'on eût pour cette arme une considération particulière ; c'était sans doute l'emblème ou la personnification de quelque génie, de quelque dieu plus tard. Nous en avons d'ailleurs un indice sérieux, dans cette mode de porter des réductions de hache polie en pierre soit précieuse, soit impropre à tout service, véritables bijoux-amulettes auxquels on attachait sans doute la même signification superstitieuse que nos dévot et dévotes attribuent aux croix, aux chapelets bénis, et les musulmans à des phrases du Coran inscrites sur des morceaux de parchemin ou de papier renfermés dans des sachets en guise de scapulaires.
Enfin il existe encore de puissants témoins de la foi religieuse des habitants de la Gaule à l'époque néolithique. Nous voulons parler des menhirs ou « pierres levées » qui abondent dans notre pays et qu'on rencontre soit isolés, soit en cercles, soit en longues et vastes rangées parallèles. Ils varient considérablement de dimensions ; il y en a de petits qui s'élèvent à peine à un mètre du sol, tandis que le menhir de Locmariaker (Morbihan), aujourd'hui .renversé et brisé ^n quatre fragments, mesure
NOS ANCÉTBES 223
22 mètres de long et doit peser environ 2S0 mille kilogrammes. Le souvenir de la chute de ce monolithe formidable et des causes de cet accident est complètement perdu. C'est là cependant une exception^ et la hauteur des menhirs varie ordinairement de 7 à 10 mètres, ce qui est déjà fort respectable, si on réfléchit que ces obélisques barbares, vierges de toute préparation, de tout travail, doivent s'enfoncer assez profondément en terre pour se tenir debout et sont loin d'être minces et élancés.
En France, les plus étonnants assemblages de monuments de cette sorte sont dans le Morbihan : un à Erdeven et trois à Carnac. Ceux de Carnac surtout sont vraiment merveilleux. Sur une surface de 3 kilomètres, 4,000 pierres levées disposées en onze rangées subsistent encore ; on assure qu'originairement ces monuments devaient dépasser dix mille ! Quel spectacle majestueux et étrange ce devait être qu'une cérémonie religieuse accomplie à l'époque néolithique, au milieu de cette armée de monolithes doAt les avenues aboutissaient les unes à des menhirs énormes et isolés, les autres à des cercles au centre desquels les rites de la religion d'alors étaient exécutés au son de chants sauvages qu'accompagnait la basse profonde de l'Océan dont les vagues déferlent sur la plage voisine ! Ce sanctuaire de peuples disparus, oubliés^ qui s'étend à sur une grève que baigne « la mer Brumeuse » féconde en orages, et qui continue les vastes landes armoricaines où le vent chante des airs bizarres dans
les ajoncs et les bruyères, sous un ciel tantôt gris tantôt bleu pâle, traversé par les grands nuages, voilé par les nuées épaisses que l'Océan envoie vers la terre, c'est bien l'œuvre de la civilisation barbare dont les restes et les produits ne nous ont été connus qu'en violant des tombeaux ou en recueillant les débris des villages lacustres incendiés et ensuite engloutis.
Rude et farouche époque que celle-là, en dépit des progrès incontestables de la civilisation. Les temps sont encore bien durs et les mœurs bien sauvages. C'est une religion terrible, celle où Ton est initié au sacerdoce par une opération aussi cruelle que celle du trépan. Certains tombeaux nous laissent deviner qu'aux funérailles des chefs on immolait des victimes humaines dont les âmes étaient sans doute destinées à servir les mânes des puissants dans l'autre vie. Et que de guerres implacables, que de massacres, que de tueries I Les ossements trouvés dans les cavernes et dans les dolmens portent souvent les traces de blessures graves, de coups mortels. Attaqués, surpris malgré la défense naturelle de leur situation, les villages sur pilotis ont été fréquemment brûlés, détruits par des ennemis sauvages et acharnés.
L'expansion de la civilisation néolithique et la fusion des anciennes races avec les nouveaux venus ne se sont évidemment point opérées sans bataille, sans lutte. Les pasteurs et agriculteurs qui ont pénétré sur notre sol, l'ont fait la hache et le casse-
IS
tête au poing, chassant les indigènes des cantons à leur convenance ou les réduisant en servitude. Les derniers ont résisté, ou s'ils ont reculé devant les envahisseurs leur ont voué une haine profonde. Le rapt, la violence, le meurtre ont régné longtemps dans nos vieilles forets, dans nos vallées et sur les plateaux de nos montagnes.
Et pourtant cet âpre combat pour la vie a servi la cause du progrès ; les sauvages habitants du pays, descendants des races quaternaires, ont adopté l'industrie de leurs ennemis, peut-être leurs mœurs et très probablement leurs croyances religieuses amalgamées à leurs vieilles superstitions. Dans les Cévennes, où ils étaient réfugiés, des hommes du type de Cro-Magnon ont élevé des dolmens, ont fabriqué des haches de silex poli, se sont pourvus de l'armement et de l'outillage néolithique. Les découvertes de M. Prunières, dans la Lozère nous en fournissent les preuves, en même temps qu'elles nous apportent le témoignage des guerres acharnées qui se faisaient alors de tribu à tribu.
Ailleurs, le mélange entre les deux populations, l'ancienne et la récente, a constitué un type nouveau, à côté duquel les types antérieurs se sont maintenus et reparaissent de temps à autre. La variété devient de plus en plus grande parmi les hommes qui vivent sur le sol de la France future, mais en même temps il se constitue entre toutes ces tribus diverses, sous l'action d'une même
civilisation, quelque chose comme une unité naissante. Vienne un nouvel élément de progrès, une culture morale et industrielle plus forte avec son véhicule le plus puissant, son moyen de propagande la plus énergique, un seul et même langage, il y aura en Gaule un peuple, une nation.