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CHAPITRE m

LES PREMIERS HOMMES — l'ÉPOQUE QUATERNAIRE PÉRIODE ACHEULÉENNE

La succession des temps a suivi son cours sans relâche ; la nature n'a cessé de se transformer et, bien que les siècles qui se sont écoulés depuis que, sur les bords du lac de Beauce, un être innomé taillait les silex de Thenay ne puissent se compter que par milliers, bien que la faune et la flore dans nos contrées se soient modifiées plusieurs fois^ Tenchaînement des êtres vivants s'est continué sans solution de continuité. Végétaux et animaux sont les descendants légitimes de ceux qui florissaient et qui s'agitaient pendant l'époque tertiaire.

Nous sommes à présent au début de ce qu'on appelle l'époque quaternaire ou post-pliocène, et cette fois, nous ne pouvons plus douter de l'existence de l'homme sur la terre : car, si nous avons ses outils, déjà plus parfaits que ceux des tailleurs de silex miocènes et pliocènes, nous possédons aussi ses ossements qui sont bien des ossements humains, et non ceux d'un prhnate anthropomorphe. Tous les naturalistes sont d'accord sur ce point.

A la période où nous sommes arrivés, l'aspect de l'Europe occidentale, la seule région qui doive

nous occuper ici, est bien différent à la fois de ce qu'il a été précédemment et de ce qu'il sera plus tard. Des affaissements considérables se sont produits dans le Nord ; Focéan Glacial recouvre la moitié de la Russie, les grandes plaines de l'Allemagne septentrionale, presque toute la Hollande et la plus grande partie de l'Angleterre, qui est rattachée à la France par un isthme que percera plus tard le détroit du Pas-de-Calais. Les Alpes sont en plein soulèvement, les volcans de l'Auvergne vomissent encore de la lave et des roches liquéfiées ; les grands fleuves, comme la Somme, la Seine, la Loire, débitent des [masses d'eau énormes, forment de grands lacs pareils à ceux de l'intérieur de l'Afrique actuelle — remplacement de Paris est un de ces lacs — et travaillent à se creuser les lits profonds qui deviendront plus tard les belles vallées au centre desquelles couleront leurs ondes bien réduites alors. Le climat est doux et humide, sans grandes et brusques transitions du chaud au froid. Toutefois, sous l'influence des brises glacées du Nord, les nuages qui s'assemblent épais et nombreux autour des massifs montagneux se résolvent là en neige abondante qui contribue à la formation d'immenses glaciers ; ceux-ci couvrent de vastes espaces, descendent au loin dans les plaines où ils creusent de larges ravins et apportent des blocs de rochers arrachés des hauteurs souvent lointaines. Malgré cela, la température n'a rien d'excessif ; ces grandes masses congelées, lorsque le vent souffle du

Midi, lorsque le soleil brille au ciel, se fondent partiellement à la base, et fournissent aux lentes rivières de l'époque une quantité d'eau coi^idérable ; mais la nuit plus fraîche sur les «ommets, et les vapeurs condensées vers les cimes par la froide bise chargée des frimas de la mer du Nord, ne tardent pas à compenser cette déperdition intense. En résumé, partout où il y a un relief accentué, les glaces forment des amas formidables et dans les plaines, au contraire, une température douce, mais moite, entretient une végétation qui, si elle n'a pas la luxuriante intensité des temps antérieurs, n'en est pas moins abondante et suffit amplement aux besoins d'ime faune encore gigantesque.

Les caractères distinctifs de la flore des premiers temps quaternaires, dans le nord de la France, sont les mêmes que ceux de la flore actuelle des bords de la Méditerranée : sur la rive droite de la Seine, à la Celle-sous-Moret, M. de Mortillet a trouvé, dans un dépôt de tuf quaternaire, les empreintes de feuilles d'arbres qui ne poussent plus naturellement dans cette région, bien qu'ils y vivent encore dans les jardins ; ce sont les figuiers et les arbres de Judée, par exemple.

Le monde animal, de son côté, présentait encore une physionomie toute particulière. Dans les plaines et dans les bois de nos pays erraient encore de grands proboscidiens ; Velephas antiquuSy plus fort que l'éléphant d'Afrique, mais pourtant analogue à lui, a

laissé ses os en abondance dans les graviers quaternaires les plus anciens des vallées de la Seine et de la Somme. A côté de lui vivait le puissant mammouth {elephas primigenius)^ à la peau recouverte d'une toison épaisse, à la queue pourvue de longs crins, aux défenses énormes et extraordinairement recourbées, à la taille gigantesque, tel, en un mot, qu'on le retrouve tout entier, conservé dans la glace éternelle des toundras ou marais gelés de la Sibérie du nord, tel aussi que des artistes inconnus d'une époque postérieure, — la fin de la période quaternaire — le représentèrent sur des plaques d'ivoire à l'aide de burins de silex (fouilles de la Madeleine et de Laugerie-Basse).

Les rhinocéros n'avaient point encore disparu de nos climats, et l'un d'eux {rhinocéros tichorhinus)^ velu comme le mammouth, devait, comme lui, résister longtemps au refroidissement graduel de la température. Dans nos larges rivières et dans nos lacs, des hippopotames se baignaient et paissaient encore les plantes aquatiques.

Mais les légères antilopes d'autrefois, bondissant gracieusement dans les prabies tertiaires, étaient déjà remplacées par les cervidés des zones plus froides : c'était le géant du genre, le cerf irlandais aux cornes immenses {megaceros hibernicus) , qui a disparu plus tard ; c'étaient aussi, espèces qui ont persisté jusque dans notre temps, l'élan (alces), le cerf {ceiims elaphus), le chevreuil (c. capreolus) et à côté d'eux, mais hantant probablement les abords des glaciers, le renne

(eervus ^arandtis), habitant aujourd'hui les régions polaires, ainsi que le bœuf n^usquë (ovibos moschatus), qui a laissé également de ses débris dans les couches quaternaires anciennes. La famille bovine était représentée par deux puissants animaux qui ont longtemps survécu en Europe : l'unis {bos primigenms) et l'aurochs (bison priscus), qui vit encore, mais en petit nombre,, dans la forêt impériale de Byalistok en Lithuanie. Le che\al{equus caballus) partageait avec ces cervidés et ces bœufs les pâturages quaternaires et il y prospérait au point que M. Blackmore arecueilli dans un gisement situé aux environs de Salisbury, en Angleterre, les restes de quatre variétés d'équidés. Dans les halliers et les marais, des porcs sauvages {sus scrofa) avaient leurs bauges. Le lièvre et le lapin foisonnaient dans les landes et les garennes de ces vastes plateaux, que fouissaient la taupe, le lemmyng, le mulot, le campagnol, le rat et la souris, tandis que le castor édifiait ses curieuses habitations au milieu des cours d'eau, où la loutre faisait aux poissons une chasse acharnée et meurtrière.

Les carnassiers, grands et petits, ne manquaient pas non plus et rendaient la vie dure à tous ces rongeurs et herbivores. La belette, le putois, l'hermine et la martre disputaient leur proie, c'est-à-dire les oiseaux et les mammifères de petite taille, au chat sauvage. Les formidables congénères de celui-ci, grands félins, ancêtres soit du lion, soit du tigre, que les paléontologistes ont distingué du nom àefelis spelœa ou « des cavernes », vu l'abondance de ses os-

sements dans les grottes creusées plus tard par les eaux des rivières, rivalisaient de férocité avec trois espèces d'ours dont on a identifié Tune avec l'ours hlanc {ursus arctos) y Tautre avec Tours brun (ursus ferox) de nos montagnes, et dont la troisième semble avoir disparu, à moins qu'elle n'ait un continuateur dans le terrible « grizzly » de l'Amérique du Nord : cette troisi^e espèce porte à son tour l'épithète « des cavernes » {ursus spelœus), et se caractérise non seulement par sa taille redoutable, mais par son front bombé, comme le montrent et les squelettes nombreux que l'on a recueillis, et aussi le dessin tracé par un contemporain sur un caillou des Pyrénées. A la suite de ces carnassiers puissants, rapinaient le loup et le renard, le glouton et l'hyène : une hyène de forte taille, très abondamment représentée dans les amas d'ossements de la période quaternaire et qui, pour ce motif, porte aussi cette désignation {spelœa)y « des cavernes », tout comme le grand félin et le grand ours (1).

Bien que cette expression spelœus soit fréquemment répétée dans cette énumération des animaux quaternaires, il n'en faut pas déduire que les grottes naturelles où l'on trouve leurs débris fossiles fussent alors praticables pour les êtres vivants : ce n'est que dans la période suivante que l'on put y pénétrer. Au

(1) Ce tableau de la faune du commencement de l'ëpoque quaternaire a été tracé d'après le mémoire de M. Boyd Dawkins, Sur les mammifères préhistoriques de l'Angleterre^ au Congrès de Nor- -wich de 1868.

début de l'époque quaternaire, les eaux surabondantes des fleuves remplissaient les vallées Oit s'épandaient souvent sur les hauts plateaux, où elles déposaient des alluvions caractéristiques. Mais les animaux noyés par ces inondations étaient parfois entraînés dans les cavernes situées au-dessous du niveau des eaux et y laissaient leurs ossements, enlisés dans les dépôts fluviatiles, témoins muets et cependant irrécusables d'un passé extrêmement lointain.

Or, dans les alluvions des hauts plateaux, associés aux restes d'une faune semblable, , on trouve les vestiges de l'homme et de son industrie :

preuve convaincante de la contemporanéité de nos ancêtres et des animaux de la première période de l'époque quaternaire.

Mêlés en effet à des ossements d'éléphants, de rhi-^^^*^"^-'/^*^'-^^"-^"^"^'nocéros et d'hippopotames, des instruments de silex, dont la taille et le façonnage ne sont plus contestables, nous offrent des spécimens nombreux, quoique non variés, du travail humain. Ce sont des morceaux de silex, lourds et grossiers, en forme d'amande, c'est-à-dire présentant une sorte de pointe à une extrémité, tandis que l'autre bout est épais et mousse : ils ont été^ façonnés à Taide d'un

Hache des alluvions.

marteau de roche dure, qui, du rognon de silex primitif, a enlevé de longs et larges éclats que l'on retrouve parfois à côté des instruments eux-mêmes. Au premier abord, on est tenté de croire que ces produits de la première industrie humaine furent des haches : l'absence de tranchant fait repousser cette identification, puisque la partie large est comme une sorte de talon, et si jamais l'homme primitif a frappé de ce côté-là, ce fut plutôt pour assommer ou briser que pour couper. L'extrémité allongée, au contraire, constituant comme une pointe, dut être plus souvent d'usage ; les coups portés ainsi en étaient plus efficaces et plus terribles : la pierre plus tendre en était plus aisément fracturée, Tarbre ou la grosse branche plus promptement détachée, la racine comestible déterrée plus commodément, enfin l'adversaire ou le gibier attaqué plus cruellement et mortellement blessé.

Avec le refroidissement sensible du climat dans nos contrées, l'homme, dont les appareils dentaires et digestifs étaient originairement ceux d'un frugivore, avait dû chercher un mode d'alimentation plus substantiel que celui qui lui était offert par la végétation moins exubérante des premiers temps quaternaires : cette nourriture fortifiante, il la trouva dans la chair des animaux, dont il eut occasion de se repaître, à l'exemple des carnassiers qu'il avait tant à redouter pour lui-même.

Qui sait si le goût de la viande ne lui vint pas à la suite d'un combat victorieux contre un ours ou un félin?

Qu'on s'imagine une famille primitive attaquée par un de ces fauves et qui a vu l'un des siens dévoré par ce féroce ennemi; grâce au nombre de ses membres, à leur adresse, à leurs instruments de pierre devenus des armes à opposer aux grififes et aux dents de la bête, celle-ci a succombé sous les coups des vengeurs. Cette fois, la rage est intense, un sentiment assez naturel, un instinct d'imitation exerce son action sur le groupe humain qui se rue sur le cadavre du vaincu, le déchire, boit son sang encore chaud et mord à pleines dents ses membres palpitants, comme pour lui rendre la pareille, en pensant à sa victime. Ces hommes, à la suite de cet événement, se sentent alors réconfortés, nourris ; la viande et le sang du fauve sont digérés sans difficulté; et comme alors, aussi bien que chez les peuples sauvages et inférieurs d'aujourd'hui, l'assouvissement d'ime faim impérieuse <5tait im des buts principaux de l'existence, la découverte des qualités nutritives de la chair animale fut sans doute une véritable révélation pour des êtres déjà plus intelligents que ceux qui les entouraient et, par conséquent, plus aisément modifiables et perfectibles.

Dès lors, pour cette famille, l'usage de la viande devient de plus en plus régulier; on commence à chasser, on s'attaque plus souvent aux animaux moins redoutables que les carnassiers, dont la mort est moins périlleuse et la chair plus savoureuse ; avec le temps on ne recule plus même devant les géants de la faune d'alors, les éléphants et lesbippo-

potames, qui, une fois tués, offrent une masse énorme de chair à dévorer. Or, comme on connaît Tusage du feu, un homme d'imagination hardie invente de présenter à la flamme ou d'étendre sur les charbons quelque morceau de viande qui est probablement déclaré meilleur au goût et trouvé ensuite plus digestible. Ainsi débuta sans doute Tart culinaire, qui a fait quelques progrès depuis, mais qui, tel qu'il était à l'origine, dénotait déjà, chez ses premiers adeptes, une supériorité énorme sur leurs prédécesseurs et sur leurs contemporains moins avancés.

La concurrence vitale et la sélection naturelle exercèrent leur action : ceux des hommes qui devinrent carnassiers ne tardèrent pas à dépasser, en force de résistance et en énergie, leurs congénères qui s'obstinèrent à demeurer exclusivement frugivores. Dans les régions où le climat devint peu à peu plus rude, la nourriture végétale diminua notablement et offrit moins de ressources à l'ahmentation humaine. Les retardataires durent donc ou périr ou émigrer, avec la flore et la faune tropicales, vers des contrées plus chaudes; mais en même temps, cette fuite, cette espèce de lâcheté devant l'âpreté croissante du climat, n'aida guère au développement de l'intelligejice, tandis que, là où il fallut lutter contre les nouvelles rigueurs d'une nature moins opulente, le corps et l'esprit gagnèrent sans cesse en puissance . La faim, le mauvais temps, furent autant d'aiguillons qui poussèrent l'homme en avant dans la voie

du progrès ; c'était pour lui que la question de vie ou de mort était posée par les transformations graduelles de la planète. Il a prouvé, dès les rudes époques de Fépoque quaternaire, qu'il sut et qu'il put sortir vainqueur du redoutable dilemme : être ou ne pas être. Son sort devait être d'ailleurs bien misérable et il lui a fallu une énergie admirable pour surmonter les obstacles, pour échapper aux dangers qui surgissaient multiples et formidables devant lui.

La lutte pour la vie n'était pas en effet un simple jeu d'intelligence et de finesse; nu, à peine armé de ces grossiers fragments de silex, l'homme avait à se défendre contre de farouches ennemis^ contre les grands carnassiers qui n'avaient point encore reconnu sa supériorité ; l'abondance des herbivores, proie plus facile, le préservait seule d'une poursuite continuelle. D'autre part, il lui fallait manger. Or, bien que la température ne fût pas encore très basse ; bien que le climat, assez semblable à celui du bassin actuel de la Méditerranée, fût assez égal, la végétation, moins riche que la flore tertiaire dansson exubérance tropicale, lui fournissait des fruits et des plantes comestibles avec une certaine parcimonie. Au fond de ses entrailles, l'homme, devait trop souvent sentir la morsure de la faim pour ne pas s'ingé • nier, s'agiter, se surexciter grandement, en quête de moyens d'alimentation. .

La chasse n'était pas une distraction pure, comme aujourd'hui dans nos sociétés civilisées, mais bien im travail imposé par la nature, un métier naturel

qu'on nous permette Texpression. A lui seul, comment atteindre et frapper à mort les grands herbivores et les monstrueux pachydermes qui lui ofiraient une nourriture abondante? Le cheval à la course rapide, Télan et les gi'ands cerfs agiles aux larges et redoutables ramures, Faurochs et Turus énormes et très capables de se défendre à coups de cornes n'étaient point un gibier facile pour un homme seul, n'ayant pour toute arme que le gros caillou grossièrement aiguisÀqu'il tenait probablement à poigne-main dans les premiers temps. Combien plus malaisée encore était la prise d'un mammouth gigantesque, d'un rhinocéros aussi brutal que puissant! Quant aux petits animaux, comme le lièvre, le lapin, la loutre ou le castor, ils devaient échapper la plupart du temps à un chasseur qui ne connaissait sans doute encore ni l'arc, ni la fronde, ni les pièges. Il en était de même pour les oiseaux qu'il n'avait chance de saisir que par surprise. Il ne faut point oublier pourtant que l'homme est un primate, et partant un être sociable. De même que les orangs-outangs, les chimpanzés et les gorilles actuels, de même sans doute que les grands anthropomorphes de l'époque tertiaire, le précurseur miocène de l'homme, et plus tard l'homme quaternaire, vivait en société. D'abord groupe mal défini, bande aux liens lâches et incertains, cette société, sous l'action impérieuse de la nécessité, sous la pression invincible du besom de sécurité, ne tarda pas à recevoir une organisation bien rudiment aire encore» mais assez forte cependant pour répondre aux exi-

gences de là situation faite àThomme dans un milieu de plus en plus âpre et difâcUe. Si un homme isolé ne pouvait venir à bout des animaux dont il avait à se défendre ou dont il devait faire sa nourriture, une association y parvenait moins malaisément. On se gardait mieux, à plusieurs, des attaques de Tours ou du grand félin des cavernes, et, s'il fallait combattre le redoutable carnassier, on arrivait, non sans peine, ni sans danger assurément, à le vaincre et à le tuer. Quant au gibier, il échappait moins facilement aux coups de la bande humaine qui le poursuivait, savait le traquer et le rabattre vers tel fourré ou tel terrain où ses moyens de défense s'annihilaient, et finissait par Tabattre, au grand contentement des estomacs afifamés.

Enfin la possession du feu, qui, comme nous Tavons vu déjà, remontait aux ancêtres tertiaires de l'humanité, fut incontestablement la cause principale de la persistance intelligente des premières sociétés. La bande de chasseurs rassemblée dans un but déterminé aurait pu se dissoudre, quitte à se reformer plus tard, une fois ce but atteint, c'est-à-dire après la prise d'une quantité d'animaux suffisante pour rassasier tout le monde ; mais cette alternance dans le groupement, cette incohérence de la vie sociale eût été fatale au développement de la civilisation et l'homme fût resté vraisemblablement un être de bien peu supérieur à la brute, s'il n'eût pas trouvé un point de concentration, un lieu de réunion habituel où ses facultés affectives et sa sociabilité s'af-

flnnaient et devenaient toujours plus fortes et plus élevées.

Vivant sans cesse en commun,autour d'un feu entretenu avec un soin que nous sommes tenté d'appeler déjà religieux, partageant jour et nuit la bonne et la mauvaise fortune, les hommes primitifs du commencement de l'époque quaternaire prenaient ainsi l'habitude de se connaître, de s'entr'aider dans les petites occupations de l'existence, aussi bien que dans les circonstances importantes, et perfectionnaient en même temps le grand instrument de relation entre les êtres animés, le langage, qui, devenu articulé, peut-être un peu avant le moment où nous sommes arrivés, constituait le véritable et peut-être l'unique caractère distinctif de l'homme dans la série animale. C'est le foyer, héritage de l'anthropomorphe miocène, quia été le berceau des sociétés humaines; c'est à sa flamme bienfaisante que l'humanité s'est éveillée au progrès et à la civilisation ; et, si nous ne l'adorons plus comme un dieu, ainsi que le firent nos pères aryens, nous lui devrons encore rendre hommage dans nos cœurs et dans notre mémoire, car, sans le feu, nous n'existerions pas, ou tout au plus les hommes formeraient-ils ime espèce de grands smges, frères des orangs-outangs, des chimpanzés et des gorilles.

Bien que les premiers hommes eussent alors franchi la limite qui les séparait de l'animalité, il ne faut pas croire qu'ils eussent même atteint un degré de développement social et industriel analogue à celui

des sauvages les plus abjects de nos jours. On dit bien qu'au fin fond des jungles et des montagnes de rinde centrale il existe encore quelques malheureux individus appelés « hommes singes » par les Hindous et qui seraient à peine supérieurs à la brute ; mais, si ces êtres à peine humains existent réellement, on les connaît à peine, on ignore presque tout d'eux, de leurs mœurs, de leur langage et, malgré leur infériorité^ il est difficile de croire qu'ils n'aient rien appris des peuples civilisés qui les entourent et qui peu à peu les ont repoussés dans les tristes régions où ils se sont réfugiés. Dans l'état de nos connaissances ethnographiques, aucune peuplade ne peut nous représenter actuellement les hommes du commencement de l'époque quaternaire.

Ces hommes,par exemple, avaient-ils déjà des habitations? C'est ce qu'il est impossible de décider autrement que par induction. A l'époque que nous étudions, les cavernes creusées par la nature dans les flancs des coteaux étaient encore remplies par les eaux puissantes des flejives. Les hauts plateaux seuls étaient accessibles et les hommes ne pouvaient chercher de refuge que sous les halliers, à l'ombre de quelque arbre immense ou sous l'abri d'un rocher surplombant. Considérons un instant le croquis tracé d'eun plume quj^ a la -puiseance descriptive d'un pinceau pa%un grand artiste qui fut un véritable écrivain :

« Une douzame d'êtres sont groupés, serrés les

uns contre les autres, sous un arbre touffu dont les branches basses ont été attirées vers le sol et rete-.

S2 NOS ÀMGÊTftBS

nues à Taide de mottes de limon. Le vent soufQe avec

violence et chasse la pluie à travers tout cet abri

La nuit se fait et la pluie redouble. Les plus robustes ramassent des branches mortes, de longues herbes, arrachent des fougères et des roseaux et les amoncellent contre le vent ; puis, avec des bâtons et leurs mains, ils cherchent à donner à Teau qui envahit leur refuge un écoulement, en jetant de la boue sur des branches amassées. Malgré la violence de la tempête^ tous enlacés, comme un nid de couleuvres, s'endorment, sauf un d'eux, qui se tient éveillé en jetant dans la nuit des cris plaintifs et prolongés pour éloigner les animaux nuisibles. Lorsque le sommeil le gagne, il va réveiller im de ses compagnons qui prend sa place. Le matin, le vent s'est abattu, mais la pluie ne cesse de tomber âne et drue. Le pied de l'arbre est couvert d'eau. Alors chacun de chercher des branches, des roseaux, du limon pour exhausser le sol. Quelques reptiles, chassés de leurs retraites, se réfugient sur les mottes qui entourent Tabri. Ils sont tués à coups de bâton pour servir de pâture à la famille (d) ». En ajoutant à ce saisissant tableau un trait oublié, le foyer, c'estàrdire un amas énorme de cendres et de charbons où couve un feu éternel, nous aurons la physionomie la plus vraisemblable d'un campement de Tépoque quaternaire à ses débuts.

Mais cette physionomie n'était pas toujours

1) Yiollet-le-Duc, Hisloire de l'habitation humaine f pp. 4 et 5» Paris, 1876, Hetzel, édit.

aussi sombre. Il y avait des jours et des saisons où le vent d'ouest ou la bise du nord ne soufflait pas, où la pluie froide et pénétrante ne faisait pas grelotter ainsi les nâalheureux êtres humains; des journées ensoleillées et chaudes luisaient aussi pour eux, des nuits douces et parfumées leur apportaient d'intimes et langoureuses sensations de bien* être. Contre les ardeurs du soleil, on apprit sans doute à se défendre en dressant des berceaux de feuillages et de branches entrelacées, là où un bosquet n'offrait point son ombrage. Plus tard ce même berceau, orienté de façon à opposer au vent un obstacle et à abriter le foyer constitua une. sorte d'habitation rudimentaire et fut l'ébauche de la hutte et de la tente. Facile à improviser sur ces vastes terrains couverts de végétation, il convenait parfaitement à ces bandes de chasseurs que la pour^ suite du gibier contraignait à se déplacer sans cesse, çt le climat encore relativement doux n'imposait pastyranniquementla recherche d'autres demeures plus aptes à préserver l'homme des rigueurs et des intempéries de la mauvaise saison.

Peut-être aussi savait-on déjà s'envelopper dans la peau velue de certains animaux tués à la chasse, ou avec des joncs et des herbes tresser des nattes grossières pour se couvrir. La chose est pourtant douteuse, car rien ne démontre que, dans la première période de l'époque quaternaire, l'industrie humaine fût avancée à ce pomt.

Il en est de même pour le mobilier. Si l'exemple

des anthropomorphes nous apprend qu'il était probable que Tusage de dormir sur des lits de mousse et de foin remonte à l'époque tertiaire et dut persister durant les temps quaternaires, rien ne nous dit qu'en dehors des silex taillés en amandes, pointes et marteaux à la fois, et des bâtons, les hommes possédassent alors d'autres outils et d'autres ustensiles. La poterie semble avoir été longtemps inconnue aux premiers hommes ; aujourd'hui encore, d'ailleurs, un grand nombre de peuplades sauvages et même à demi-civUisées ignorent encore l'art de faire cuire l'argile au soleil ou au feu, après l'avoir façonnée en vases. C'est le cas des Fuégiens, des Esquimaux et des Polynésiens ; ceux-ci, par exemple, si avancés qu'ils soient en d'autres industries, n'avaient d'autres récipients, avant leur entrée en relations avec les Européens, que des calebasses et des noix de coco. Nous ne pouvons que très difficilement nous faire une idée de ce qu'était alors l'organisation sociale : vivant en groupe persistant, avec un foyer commun pour point de ralliement quotidien, échangeant leurs idées à l'aide d'une mimique animée et d'un langage rudimentaire mais déjà constitué, les hommes formaient-ils déjà des familles régies par des institutions stables, des peuplades soumises à certames institutions respectées de tous ? Il n'y a pas apparence. Les deux fondements de la société, telle que nous la connaissons et l'apprécions, n'apparaissaient sans doute alors qu'à l'état embryonnaire. La famille ne devait guère être bien différente de ce que nous voyons

chez les gorilles, ou chez les autres anthropomorphes; tout au plus^ chez les hommes primitifs, le plus fort, le plus expérimenté, le plus habile, souffrait-il autour de lui d'autres hommes, ses aides et ses compagnons de chasse ; peut-être déjà ce qu'on a appelé le mariage communal avait-il fait son apparition : c'est-à-dire que la prééminence d'un seul n'étant plus possible, le personnel féminin de la bande était devenu commun à tous les adultes masculins. Quant à la propriété, elle n'existait vraisemblablement que pour les objets d'usage exclusivement individuel, l'arme de silex et le bâton, comme cela a lieu encore aujourd'hui chez des peuples infiniment supérieurs à ce que furent les hommes quaternaires. Enfin, pour ce qui regarde la moralité, elle ne devait dépasser que de peu celle des animaux vivant en société, toutefois avec l'amélioration correspondant au développement intellectuel et social de l'humanité primitive.

Pour continuer cette série de suppositions, nous poserons aussi la question de savoir quelles pouvaient être, à cette époque, les conceptions religieuses de nos ancêtres. A dire vrai, nous n'en savons positivement rien, et nous serions tentés de répondre en nous plaçant au point de vue des théologiens et de leurs adversaires, les matérialistes, que ces conceptions n'existaient point. Mais, si nous envisageons la chose sous un aspect philosophique plus élevée et en nous aidant de l'étude psychologique des animaux et des petits enfants, nous avancerons cette opinion

que les hommes primitifs durent ressentir cette terreur de l'inconnu qui est la mère dé la croyance au surnaturel et que, comme les petits enfants et les animaux supérieurs, ils ne savaient point distinguer les objets inertes des êtres doués de volonté et attribuaient à toute chose une vitalité et des sentiments analogues aux leurs.

Sortons maintenant du domaine dangereux de l'hypothèse et revenons sur le terrain plus solide de la réalité en reconstituant, au moins dans ses caractères généraux, le type physique de celui qui, sur les bords de la Somme ou de la Seine, dans la vaste vallée du Rhin et au milieu des volcans encore en ignition de la France centrale, taillait les silex et chassait les mammouths et les rhinocéros poilus. Des crânes plus ou moms entiers, des ossements du squelette plus ou moins brisés, trouvés tous associés à des restes d'animaux disparus et à des instruments de silex présentant la forme caractéristique que nous avons décrite plus haut et qui a été nommée acheuléenne parce que c'est^à Saint-Acheul, près d'Amiens, qu'on en a recueilli d'abord le plus grand nombre, ont permis à des anatomistes éminents de nous donner quelques indications précises sur la physionomie de l'homme des premiers temps quaternaires. « Les quelques os des membres conservés plus ou moins intacts indiquent une taille de 1"*, 68 à 1"*, 73 seulement ; mais les proportions en sont athlétiques. Ils sont très épais relativement à leur longueur, et les saillies, les dépressions servant aux

NOS ANGÊTBES S7

attaches musculaires sont remarquablement développées. Ajoutons que le tîbîa extrait d'une carrière de Clichy par M. Bertrand a présenté la forme apla-

Type de Saint-Achettl. ^ i. PfOill. — t. Face.

tie que Ton a désignée par Fépithète de platycnémi^ que (1) et que les côtes du squelette de Néanderthal étaient sensiblement plus arrondies que d'ordinaire (2). »

Ce squelette de Néanderthal, dont il vient d'être

(1) Chez l'homme contemporain, notamment en Europe, le tibia est triangulaire, tandis que le tibia platycnémique présente, dans sa section horizontale, un ovale étroit et très allongé, comme celui des singes.

(2) De Quatrefages, L'espèce humaine, p. 288.

fait mention, a été une des découvertes les plus précieuses pour Thistoire de Thomme primitif. Dans la vallée d'un petit affluent de la rive droite du Rhin, la Dûssel, entre Dusseldorf et Elberfeld, en 1856, des ouvriers carriers déblayèrent et détruisirent en partie une petite caverne où les eaux avaient déposé au commencement deTépoque quaternaire une épaisse couche d'argile qui, avec le temps, était devenue dure comme de la pierre. Dans cette argile se trouvait enlisé un squelette humain dont les ouvriers, n'en soupçonnant pomt l'importance, dispersèrent les membres. Le docteur Fiihlroth parvint cependant à sauver toute la partie supérieure du crâne et quelques ossements. C'est surtout cette calotte crânienne qui fut une révélation : étroite et allongée, très épaisse et très plate, elle ne présente pour ainsi dire pas de front, tant celui-ci est bas et étroit ; en revanche, la saillie des arcades sourcilières est énorme et fait comme un gros bourrelet au-dessus des orbites, sans solution de continuité au point d'msertion du nez. L'aspect général de ce crâne est vraiment bestial ; et, si la capacité n'en était pas celle des races humaines inférieures (1,220 centimètres cubes environ), tandis que celle du gorille est moindre de près de moitié (531 centimètres cubes), on l'aurait attribué volontiers à un anthropomorphe; mais c'était celui d'un homme, primitif il est vrai. Nous n'entrerons pas ici dans l'examen détaillé des discussions engagées sur l'authenticité de cette pièce remarquable: qu'il nous suffise de constater que

dans le même terrain, à quelques pas de l'endroit où elle fut recueillie, on trouva, en 1865, des ossements d'animaux appartenant à la faune des premiers temps quaternaires.

D'autres crânes extraits à des dates diverses des terrains quaternaires, tels que ceux de Canstadt en Wurtemberg, d'Eguisheim en Alsace, de Briix en Bohême, qui gisaient dans des alluvions très anciennes, celui de Denise près du Puy en Velay, retiré de dessous la lave d'im volcan avec des os d'hippopotame et d'hyène, qui, de même que celui de Néanderthal, avaient appartenu à des hommes, tandis que ceux des alluvions de Clichy et de l'Olmo (Toscane), amsi que les crânes des noyés qui à Staengenaes en Suède reposaient sous un dépôt coquillier quaternaire sont féminins, présentaient à divers degrés les mêmes caractères distinctifs et formaient ainsi un type que MM. de Quatrefages et Hamy ont appelé type de Canstadt et qui est probablement le type humain de l'Europe occidentale au commencement de l'époque que nous étudions.

Pour achever la description de ce type, il manquait de connaître la conformation du visage, notamment de la partie mférieure, qui, par son développement dans tel ou tel sens, donne à la physionomie un aspect déterminé. Sans parler de la célèbre mâchoire de Moulm-Quignon, près d'Abbeville, qui permit à Boucher de Perthes de démontrer la réalité de l'existence de l'homme à l'époque quaternaire, mais qui pourrait bien ne pas

remonter au début de celle-ci, on possédait plusieurs mâchoires qui par leur gisements pouvaient passer pour contemporaines des crânes de Néanderthal, de Canstadt et de Denise. C'étaient les mâchoires de Clichy (trouvée àl'^jSS du crâne dans cette localité), d'Arcy-sur-Cure (Yonne), de laNaulette (Belgique), qui présentaient certains caractères simiens, surtout très accentués dans la dernière ; cette mâchoire indiquait notamment, chez l'individu dont elle faisait partie, une absence presque totale de menton, qui rendait encore plus sensible la saillie de la bouche en forme de museau, ce qu'on appelle en anthropologie le « prognathisme ». Mais, était-on en droit d'attribuer au type de Canstadt la mâchoire de la Naulette? Personne ne l'eût osé, avant que la découverte de la tête de Forbe's Quarry à Gibraltar, qui remonte à une période, indéterminée malheureusement, de l'époque quartemabe, nous eût montré associés ensemble les caractères du crâne de Néanderthal à ceux des mâchoires de la Naulette et d'Arcy. « Chez elle, le crâne, le front rappellent entièrement le type de Canstadt; des orbites énormes et presque circulaires répondent bien à ce qui en reste sur le crâne de Néanderthal et masquent par leur bord externe la région temporale. En dessous, les os malaires descendent presque verticalement; les os du nez sont saillants ; l'orifice nasal est largement ouvert; le maxillaire supérieur est sensiblement prognathe ; enfin l'arcade dentaire dessine un fer à cheval rétréci en arrière. L'ensemble est rude et

massif. Une face, découverte par M. Pieile dans la grotte de Gourdan (Haute-Garonne), en 1877, est venue confirmer le rapprochement que nous avons établi entre la tête de Forbe's Quarry et les autres restes de la race de Canstadt. Trouvée dans les couches inférieures de la grotte, associée à des silex du type du Moustier, cette pièce reproduit avec quelque adoucissement les caractères que nous venons d'indiquer. La mâchoire inférieure rappelle celle d'Arcy (1). »

De tout cet ensemble de données anatomiques, il se dégage le portrait d'un homme de taille moyenne, mais trapu et extraordinairement vigoureux, marchant un peu courbé en avant à cause de la conformation légèrement simienne de sa poitrine, et les jambes en cerceaux ; au front bas, à la tête longue et plate, aux yeux ronds et grands, abrités par des sourcils proéminents, au nez large et retroussé, à la bouche saillante presque en manière de mufle, au menton très fuyant, en somme xm aspect peu élégant et fort dissemblable des types classiques de la statuaire grecque. Tels étaient, sur les hauts plateaux quateiTiaires, nos ancêtres, chasseurs d'éléphants et de rhinocéros velus, armés de bâtons et de silex taillés du type de Saint- Acheul.

(1) De Quatrefages, L'esié-e humaine, p. 217.

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