CHAPITRE IV
l'époque quaternaire — PÉRIODE MOUSTÉRIENNE
Des siècles se passent; la nature continue ses lentes, mais implacables évolutions : la terre se transforme peu à peu et perd de plus en plus ses derniers vestiges de Tépoque tertiaire dans sa dernière période, le pliocène. Les saisons deviennent plus distinctes ; le climat est plus rude ; le relief du sol s'accentue; les glaciers des montagnes poussent plus avant leur flots glacés ; les rivières plus rapides creusent davantage leur lit et s'étendent sur un moins vaste espace.
Les espèces animales qui se plaisent dans une température chaude périssent ou s'en vont ; il n'y a plus d'hippopotames dans les fleuves,plus d'éléphants « méridionaux, »plus de rhinocéros du type connu sur le sol de ce qui sera la France. Des grands pachydermes, restent seuls le mammouth énorme et le rhinocéros aux narmes cloisonnées (kichorhinm), que leur pelage rend plus aptes à supporter les nouvelles conditions climatériques. En revanche, les grands herbivores pullulent, le cheval, le renne, l'élan, le bœuf musqué^ l'urus, l'aurochs paissent les pâturages humides accrus par le retrait des rivières, aussi les
carnassiers ne diminuent-ils pas en nombre ; Thyène et le grand félin des cavernes (1) ne descendent pas encore vers le sud ; leur fourrure épaisse les garantit suffisamment du froid et Tabondance du gibier les retient dans nos contrées.
Sous Taiguillon de la nécessité, Tintelligence de l'homme se développe et s'affine ; il faut lutter avec succès contre la nature plus sévère ou mourir. La vie en plein air et en toute saison est presque impossible, malgré les berceaux de feuillage, les lits de mousse et le foyer éternellement allumé. La bise aigre et la pluie glacée, toutes deux plus fréquentes et plus douloureuses à supporter rendent les vêtements indispensables, au moins pendant les longues courses au dehors et les grandes chasses lointaines. L'alimentation est devenue plus difficile et cependant une nourriture solide et tonifiante est nécessaire sous ce climat humide et froid : les fruits sont moins abondants, moins variés, moins nutritifs, les végétaux comestibles sont rares. C'est de la viande qu'il faut manger surtout, de la viande grasse qui entretienne la combustion du sang, qui réchauffe et qui rende plus vigoureux. En chasse donc. Mais le gros morceau de silex du type acheuléen qu'on tient à la main et qui ne peut servir qu'à assommer un animal dans une lutte corps à corps, mais le bâton, mais la massue de bois, héritages de l'anthropoïde tertiaire ne sont pas des armes bien efficaces pour
(1) De nos jours, un tigre de grande taille hante encore, malgré la rudesse du climat, les boi*ds du fleuve Amour, en Sibérie.
des hommes dont le gibier consiste surtout dans les gros herbivores, chevaux, cerfs et bœufs, qui pâturent dans les vallées et qui ne se laissent pas facilement saisir.
Certes, en rampant silencieusement contre le vent dans les hautes herbes, nos chasseurs de ce tempslà pouvaient s'approcher d'une harde ou d'un troupeau sans être aperçus ou éventés ; j)uis surgissant tout à coup, au grand eflfroi de la bande, ils arrivaient à en séparer quelque bête d'aspect engageant pour leur appétit, un jeune mâle, une femelle bien en chair, ou, à leur défaut, un veau, un faon ou un poulain. .Mais, quand la bête ne trouvait pas xm défenseur redoutable dans le chef du troupeau assez hardi pour foncer sur les chasseurs, elle savait faire souvent elle-même une résistance énergique; les dents et les rudes sabots du cheval, les cornes puissantes et acérées de l'urus ou de l'aurochs, les bois immenses et aux larges palmes du grand cerf d'Irlande, de l'élan ou même du renne, étaient des armes naturelles qui valaient bien les bâtons et les cailloux plus ou moins taillés de l'homme. Elle échappait ainsi assez fréquemment, non sans avoir parfois mis à mal quelques-uns de ses adversaires, et laissant la bande humaine toute désorientée et encore plus affamée qu'avant.
Si inférieur qu'il fût à ce qu'il devait être plus tard, l'homme cependant avait franchi depuis Icmgtemps la limite de Fanimalité ; sws prétendre que les bêtes ne soient pçus perfectibles et ne puissent
développer avec le temps certaines de leurs facultés adéquates aux besoins créés par de nouvelles conditions de milieu, la puissance «t la rapidité de révolution intellectuelle dans l'espèce humaine, si bas placés que soient ses représentants, sont incomparablement plus considérables que chez les animaux. La pensée, chez les hommes primitife, avait déjà une intensité et une portée plus grandes que chez le plus complet des autres mammifères, car «lie pouvait se transmettre des uns aux autres, à l'aide du langage articulé qui commençait à exprimer autre chose que des sensations, qui donnait naissance à des mots accouplés, à des phrases bien supérieures aux interjections et aux simples cris dont se compose le vocabulaire des animaux les mieux doués sous ce rapport.
Pouvant ainsi échanger leurs idées, leurs observations, leurs découvertes, nos chasseurs de la deuxième période quaternaire portèrent sans doute tous les efforts de leur intelligence vers le perfectionnement de leurs armes de chasse. Le principal objet à atteindre était à coup sûr Thivention d'aune arme qui permit de frapper un animal attaqué aussi sûrement qu'avec le caillou dégrossi et pointu du type acheuléen,et cependant d'assez loin pour éviter ses cornes, ses sabots ou ses dents. Les déchirures produites par l'extrémité aiguë d'un bâton cassé amenèrent vraisemblablement l'emploi de l'épieu, c'est-à-dire d'une forte branche d'arbre droite, suffisamment amincie à un bout pour percer la peau d'un animal
et lui faire une mortelle blessure. Mais cette pointe s'émoussait vite, ou même se brisait d'un coup donné à faux. C'est alors que l'idée vint probablement d'associer le fragment de silex taillé au bâton, et que la lance fit son apparition.
Or la pointe de pierre acheuléenne a une base épaisse, excellente pour le maniement à la main comme pour servir d'assommoir, détestable pour être adaptée à un manche. Il fallut donc l'amincir, et le galet déroche dure, qui servait de percuteur pour façonner le silex, fit son office. On s'aperçut alors qu'en diminuant l'épaisseur on rendait les bords plus tranchants et, par conséquent, l'arme plus meurtrière. Puis un jour, un coup donné trop fort et d'une certame façon sur le bloc de silex, en détacha d'une pièce un éclat parfaitement aigu, coupant sur les côtés, encore assez épais pour être soUde, assez mince cependant pour être inséré dans une fente pratiquée au bout d'un bâton où le mamtenaient plus tard des fils ou cordons faits soit avec des joncs, soit avec des tendons d'animaux. La pointe dite du Moustier, parce que c'est dans une caverne quaternaire de ce nom, sise dans là vallée delà Vézère (Dordogne), qu'on en a recueilli les plus beaux échantillons, était trouvée. L'industrie de la taille du silex entrait dans la voie du progrès.
Les pointes-casse-têtes acheuléennes ne tombèrent pas pour cela en désuétude; on les conserva au contraire si longtemps, tout en les perfectionnant pourtant, que plusieurs archéologues sont tentés de
confondre les deux périodes. En tout cas, on ne peut conclure, de la présence isolée d'une arme du type de Saint-Acheul dans un gisement, que celui-ci appartient aux commencements de l'époque quaternaire
S.gfCJ/fé^./>éZ
Type du Moustier. — \. Face taillée. — 2. Profil. — 3. Face non taillée avec le BykVbt de percusnon.
qu'à la condition d'y constater l'existence des reste de l'éléphant méridional et des animaux disparus contemporains de celui-ci. Dans la période mousté^ rienne, cette faune a disparu; ce qui est un caractère déterminant de premier ordre, auquel vient s'adjoindre celui qui est constitué par un outillage beaucoup plus riche que dans la période précédente.
. La température, plus rigoureuse alors par suite de TextensioD des glaciers et la fréquence des pluies, faisait rechercher aux hommes les abris sous roches et les cavernes : celles-ci, délaissées par les eaux plus basses des rivières, leur offraient un refuge à la fois contre les mauvais temps et les animaux féroces. Là, brûlait le feu entretenu avec un soin jaloux par les femmes, les enfants et les vieillards ; là on s'assemblait le soir pour passer la nuit; là on rapportait le gibier dépecé surplace; là on faisait toutes les préparations domestiques relatives au bien-être, encore bien sommaire, de la petite agglomération humaine. Nous possédons d'ailleurs assez de documents archéologiques sur cette époque pour essayer de tracer ime esquisse de la vie quotidienne des habitants de la France d'alors.
Depuis le lever du soleil, les hommes sont partis en chasse. Us sont soit dans les forêts des hauts plateaux à guetter les cerfs et les élans, soit dans les prairies à poursuivre les chevaux et les bœufs sauvages. Dans la caverne, creusée par la nature dans le flanc d'un coteau, à quelques pas de la rivière, les femmes, les vieillards et les enfants sont rassemblés autour d'un amas de cendre et de braise, où couve le feu de la peuplade. L'habitation est d'une saleté indescriptible ; des détritus de toute nature jonchent le sol. Des peaux nouvellement écorchées sont en préparation. Les femmes sont là qui les raclent à l'intérieur, avec des éclats de silex grossièrement taillés qu'on a appelés des « grattoirs » et
qui abondent dans les gisements moustériens ; puis, avec de la graisse mêlée de cendre, avec de la cervelle, elles enduisent ces peaux afin de leur conserver leur souplesse. Les débris de crânes et d'os, fendus pour en extraire la cervelle et la moelle, sont répandus partout et exhalent, ainsi que les peaux une puanteur atroce qui n'incommode pas plus les habitants de la caverne que ne sont gênés par de pareils parfums et par des ordures semblables les Esquimaux et autres sauvages de notre temps.
Parmi les vieillards, il en est qui travaillent le silex ; accroupi devant un rognon de pierre à feu, armé d'un galet de porphyre ou de granit, l'ouvrier taille et retaille une pointe de lance ; des éclats ou des pièces manquées, il fait de ces « grattoirs » qui sont les ancêtres des couteaux.
Les heures s'écoulent, le soleil commence abaisser à l'horizon. La faim se fait sentir, car, si les hommes sont allés à la chasse, c'est qu'il n'y a plus de viande dans la grotte. Des femmes, des vieillards ont bien été dans le bois voisin récolter quelques baies acides, quelques fruits aigres et rêches, quelques racines fibreuses, mais le régal est pauvre, et les entrailles crient impérieusement après une nourriture plus substantielle
Enfin des cris d'appel se font entendre ; quelquesuns des hommes arrivent. La chasse a été bonne. Sous les coups des épieux et des dards, car on a vite appris à jeter des lances comme des javelots, sont tombés plus d'un cheval, plus d'un urus, plus d'un
aurochs. Mais le succès ne laisse pas d'avoir été mêlé de quelque revers : un jeune et vigoureux étalon de la grande race du temps (1), détaché de sa bande et attaqué par plusieurs chasseurs, ne s'est pas laissé abattre sans résistance ; d'un coup de pied il a fendu le front à l'un de ses adversaires et, quoique grièvement blessé, il a pu saisir entre ses dents le bras d'un autre et le lui a broyé. Ailleurs, un troupeau d'aurochs, auquel on avait tué déjà deux génisses et qui allait être entièrement cerné, a pu s'échapper, grâce à la vaillance du taureau qui, fonçant sur le cercle des rabatteurs, en a renversé un, l'a foulé aux pieds et, d'un coup de tête puissant, 1'^ ensuite lancé en l'air, ouvrant ainsi un passage à tous les siens et à lui-même. Le taureau a bien reçu quelques coups de javeline, mais son poil rude, son cuir épais l'ont préservé d'ime atteinte mortelle, et tout le troupeau avec son chef .s'est enfui bien loin à travers les fourrés. Le chasseur qui a subi l'attaque du taureau est bien mal en point ; il n'est pas mort, mais il n'en vaut guère mieux. Telles sont les nouvelles que rapportent les premiers venus de la bande des hommes. Le temps presse; la nuit s'avance, il faut aller chercher là-bas le gibier et les blessés que garde le restant de la troupe. Ce n'est pas à ceux qui chassent et qui tuent qu'incombe le
(1) A cette époque, il y avait, dans nos pays, au moins trois races de chevaux : une toute petite, d'où serait issu le poney une autre analogue à celle des bidets ardennais, et la troisième qui aurait donné naissance à la grande et forte race boulonaise.
soin vulgaire de porter les fardeaux ; c'est bon pour les femmes.
Celles-ci se rassemblent et, sous la conduite de quelques-uns de ceux qui sont revenus, elles se dirigent vers le point de ralliement des chasseurs. Là, elles se mettent aussitôt à l'œuvre : elles dépouillent adroitement, à l'aide de leurs grattoirs de" silex, les animaux de leur peau ; à grands coups de hache acheuléenne, elles brisent les jointures des membres et les désarticulent, afin de rapporter plus aisément à la grotte les parties comestibles. On se met en route aux derniers rayons du soleil couchant ; l'aspect de cette troupe est étrange et hideux : ces êtres à peine vêtus sont couverts de sang, car, en atteïidant les porteuses, les guerriers se sont mis à boire celui de leurs victimes, jaillissant encore tiède des artères, et les femmes s'en sont barbouillées en accomplissant leur travail de bouchères. Quant aux blessés, ils suivent en gémissant sourdement ; celui qui a reçu un coup de sabot à la tête est revenu de son évanouissement ; le crâne épais n'a pas été brisé et des lotions d'eau fraîche lui ont déjà fait du bien ; avec la rapidité dont les blessures se guérissent dans les races pures et sauvages, il en sera quitte à peu de frais ; encore un peu étourdi, il s'appuie en marchant sur le bois de sa lance. Le bras pendant, inerte, celui qui a été mordu par l'étalon suit également sans trop de peine le cortège ; mais la victime de l'aurochs n'a pas encore repris connaissance : il git pantelant et brisé dans les bras
72 NOS ANGÊTRKS
de ses camarades qui le ramènent à la caverne ; et siim souffle léger ne sortait pas de sa poitrine, si une plainte étouffée et comme machinale ne se faisait entendre, sur ses lèvres à chaque mouvement un peu brusque, il semblerait que c'est un cadavre que l'on remporte.
On hâte le pas, car la nuit tombe vite et déjà on entend au loin les glapissements des hyènes, les hurlements des loups qui, attirés par Todeur du carnage, se disputent les débris de cheval et d'aurochs qu'on a laissés derrière soi. Les fauves auront bientôt fait de dévorer ces restes peu abondants et ils ne tarderont pas à suivre à la piste la bande qui emporte tant de viande et qui laisse sur son passage d'alléchantes traces de sang. Ce n'est pas que ces rudes chasseurs, armés de massues et d'épieux, craignent beaucoup la rencontre d'une hyène ou d'un loup, mais ces animaux vont par troupes nombreuses et, s'ils sont à la fois affamés et surexcités par la maigre lippée qu'ils viennent de faire, ils peuvent devenir redoutables. Allons, les femmes, qu'on se presse ! La charge a beau être pesante, il faut avancer plus vite. Quelques bons coups de manche de lance sur les épaules, voire quelques légers coups de pointe dans les mollets, il n'y a rien de tel pour faire activer le pas aux femmes.
A l'arrière-garde, se rassemble un groupe d'hommes vigoureux et bien armés, car on commence à entendre sous bois le galop des loups se rapprochant
sans cesse, et on sait que les hyènes, moins bruyantes, mais plus rusées, se glissent aussi rapidement dans les fourrés. Un cri aigu éclate tout d'im coup . du côté de la troupe des femmes. Une masse sombre se débat à terre dans les herbes et les feuilles mortes; la lumière incertaine du crépuscule ne permet que difficilement de voir ce que c'est. Les hommes accourent. C'est précisément ce qu'on prévoyait : une bête féroce s'est jetée brusquement sur une des porteuses, essayant de la mordre à la nuque, de ses griffes lui déchirant le dos et les flancs; mais heureusement le lourd quartier d'aurochs que la femme portait sur les épaules l'a préservée des dents de l'animal.
En un instant, vingt lances armées de pointes acérées de silex ont été brandies au-dessus du groupe formé par la bête et la femme ; au risque de blesser cette dernière, on frappe dans la masse velue qu'on distingue malaisément: encore quelques soubresauts et de l'étreinte du fauve se dégage une figure humaine tout ensanglantée ; les blessures de l'infortunée sont [peu graves ; une lance, de son bord tranchant, lui a entamé l'épaule ; elle a de larges écorchures sur tout le corps, mais aucim organe essentiel n'est atteint ; de l'eau fraîche, de la terre argileuse en guise de pansement, et il n'y parîdtra bientôt plus.
On se remet en marche en emportant le corps de l'agresseur. C'était un glouton qui, tapi le long d'une grosse branche d'arbre, a bondi sur la femme qui
passait le plus à sa portée. L'avant-garde n'avait pas distingué son pelage sombre de Técorce et de la mousse brune de la maîtresse branche. De sa peau, on fera un bon manteau, et sa chair ne sera pas dédaignée dans le festin qu'on se promet au retour à la grotte.
On y arrive enfin. Ceux qui en ont eu la garde n'ont éprouvé aucun accident et s'empressent autour des arrivants. Le feu, sur lequel on a jeté des branches sèches et des broussailles, pétille joyeusement et éclaire de ses rouges reflets les parois de la caverne. Les femmes déposent leurs fardeaux et se hâtent de dépecer les quartiers de viande : les os à moelle succulente sont mis de côté pour les chefs, ainsi que les crânes des chevaux et des bœufs dont la cervelle crue et sanguinolente constitue un régal délicieux pour nos grossiers ancêtres.
Sur un lit de mousse est déposé le blessé qui commence à râler et doit à sa vigoureuse constitution de n'être pas déjà mort. Les deux autres vont mieux : celui qui a eu le front entamé ne se ressent presque plus du coup de pied qu'il a reçu, et l'homme au bras meurtri par les dents du cheval s'est fait panser par im vieillard ; il tremble un peu, une fièvre légère l'agite, mais, accroupi près du feu, il n'en prendra pas moins sa part, bien qu'avec un moindre appétit, du grand repas qu'on prépare. Quant à la femme attaquée par le glouton, personne ne s'en inquiète plus. Dès son arrivée, elle a baigné ses plaies avec de l'eau puisée à la source voisine,
elle s'est frottée de terre et de graisse et s'est remise à vaquer à ses occupations ordinaires.
Tout est prêt enfin : les hommes s'asseyent ou s'étendent sur le sol devant le foyer ; armés de haches acheuléennes, ils fendent en deux les os longs et en sucent avidement la moelle. Ils brisent les crânes qu'on leur a réservés et en extraient la cervelle qu'ils avalent avec une satisfaction gourmande; pendant ce temps, les morceaux de viande, jetés par les femmes sur la braise du foyer, grillent et se couvrent d'une enveloppe de chair carbonisée. Une odeur de graisse brûlée s'exhale et se répand avec la fumée dans la caverne et tout à l'entour. Chacun attire à soi, à l'aide d'un bâton ou d'un javelot, un de ces morceaux de viande qu'on laisse refroidir un instant; on souffle dessus pour en détacher le plus gros de la cendre et des escarbilles qui y sont attachées et on se met à déchirer à belles dents cette chair sanglante et presque incuite sous sa croûte noircie. Les femmes et les enfants sont derrière, se régalant des reliefs du repas, rongeant les petits os, suçant lestendons, mangeant en cachette quelques lambeaux de viande sournoisement dérobés à la part des honmies.
De temps en temps, des grognements se font entendre non loin de l'entrée de la grotte; des ombres passent efirayées par la lueur intense du brasier, qui se projette en nappe éclatante dans l'ombre opaque du dehors. Ce sont les hyènes et les loups qui assistent, envieux et affamés, au festin de la
troupe humaine. Se glissant silencieusement à côté de la bande lumineuse qui lui fait peur, quelqu'un de ces fauves, plus hardi, arrive à la porte de la caverne, d'où sortent les parfums alléchants du sang, de la chair cuite et des êtres vivants. Mais il est vite aperçu, et un brandon enflammé, lancé dans sa direction, le fait fuir en hurlant, si même un dard, lancé d'un bras solide et sûr ne le cloue pas sur le sol.
Pour obvier à de pareilles intrusions, on élève devant l'ouverture de la caverne une barrière de blocs de rocher qu'on roule sur le seuil avec grands efforts, de pierres et de branchages épineux; on active l'intensité du foyer et on continue en paix à se gorger de viande. Quand les hommes sont repus, quand ils ne peuvent avaler une bouchée de plus, ils se couchent et s'endorment ; à leur tour, les femmes se jettent gloutonnement sur le monceau de chair et ne prennent de repos que lorsqu'elles aussi ont dévoré tout leur soûl; et bientôt l'on n'entend plus, sous la voûte de pierre, que les souffles rauques et les ronflements de ce troupeau humain plongé dans un sommeil pesant et digérant péniblement la lourde et substantielle nourriture entassée dans ces solides estomacs.
Toutelanuit, les bêtes féroces rôdentauxidentours; aux cris des hyènes, aux hurlements des loups se mêlent, de temps à autre, le grognementplus puissant de l'ours et le rugissement formidable du grand félin. Mais la barricade construite àl'entrée de la caverne, les rouges lueurs du feu qui ne s'éteint jamais
tiennent à distance tous ces dangereux compagnons. AFaube, ceux-cis'éloignentregagnant leurs repaires, ou s'en allant en quête de quelque proie plus facile que les habitants de la grotte.
Les hommes s'éveillent et recommencent àmanger, laissant les femmes remplir leurs devoirs domestiques,bien succincts du reste. Le malheureux qui a eu à supporter les effets de la colère de Faurochs a rendu le dernier soupir; son corps est déjà froid. Ses parents manifestent quelques regrets : la mort est une inconnue si terrible ! Mais la douleur ne dure guère, chez ces êtres primitifs ; quand le cadavre a été porté dans un hallier, à une certaine distance de la station humaine, on n'y pense déjà plus; on ne songe et on en songera désormais qu'à jouir de l'amas de viande rapporté la veille, et tant que cette chair durera, on s'en rassasiera, fût-elle en pleine pourriture. Ce ne sera que le jour où, la provision épuisée, la faim tordra les entrailles de ces hommes, qu'ils partiront pour de nouvelles chasses et de nouveaux dangers.