LA MISERE DANS L'AGENAIS
Quels que soient les sentiments d'horreur et de pitié que doive inspirer ce tableau de la misère générale sous l'ancien régime, il ne produirait pas sur le lecteur tout l'effet que l'on est en droit d'en attendre s'il n'était complété par une étude spéciale sur la malheureuse condition des classes rurales dans notre pays d'Agénois. Les maux d'autrui ne nous touchent guère, vus de loin. Les maux soufferts par les paysans des autres provinces ne suffiraient pas à nous émouvoir outre mesure s'il pouvait nous rester la pensée que pendant qu'ils supportaient les tortures de la misère et de la faim, nos pères vivaient une vie douce, tranquille et libre dans notre plantureux pays.
D'ailleurs, la Révolution est venue qui a mis fin à ces horribles tourments. Malgré la médiocrité des dix demie-
res années, la situation de nos classes agricoles ressemble si peu à la misérable condition du paysan d'avant 1789 que tout ce que nous avons raconté, d'après des témoignages autorisés, nombreux, irrécusables, paraîtrait incroyable si ces faits lointains et qui nous semblent étrangers n'étaient corroborés par l'exposé de situations et de faits qui nous tiennent et nous touchent de plus près.
Il est indispensable, après avoir étudié ce qui se passait en des provinces éloignées, d'examiner quels furent les effets de l'ancien régime dans notre région, dans notra province, dans l'Agenais.
Il n'est plus temps de remonter au déluge.
Aussi bien, le lecteur comprendra sans peine que si, durant les cinq derniers siècles de la Monarchie absolue, le paysan de l'Agenais végéta dans la misérable condition où nous allons le montrer, son sort avait dû être encore pire aux siècles précédents, en pleine féodalité.
Le pays d'Agénois , situé entre le Périgord noir, les palus de la Gironde, les landes stériles de Gascogne, les coteaux blancs du Quercy et les collines rocailleuses du pays d'Armagnac était et demeure une des régions les plus fertiles de la France.
Mais, ces avantages naturels ne furent que trop compensés par les fléaux qu'attira sur lui sa situation géographique et politique. Placé entre l'Anglais qui domina si longtemps en Guyenne, et la Monarchie française qui le pressait par l'est et le nord, il fut comme un champ de bataille commun aux deux nations rivales. Il a subi toutes les invasions méridionales depuis les Sarrasins jusqu'à la Sainte-Alliance. Pendant toute la durée des guerres religieuses, aussi bien au
temps des Albigeois qu'au seizième siècle, il fut en proie aux deux partis dont les forces s'y balançaient. Puis, TAgenais était féodal. Chacun de ses monticules était surmonté d'un repaire seigneurial ; les guerres et querelles privées y sévirent autant et plus qu'ailleurs. Si l'on veut se rappeler que la cupidité cléricale est partout la même et qu'elle s'exerce encore avec plus d'ardeur en pays peuplé d'hérétiques pour qui la défaite entraîna de tout temps la confiscation, on reconnaîtra que ce fertile pays prêta plus que tout autre à l'exaction seigneuriale, cléricale et royale. On va voir si ces inductions sont confirmées par les faits.
Dès 4304, nous avons vu périr de faim, dans les murs de Toulouse, malgré les secours et rations distribués par le Capitoulat, sept mille paysans.
En 1373-4374, le duc de Lancastre et le duc de Bretagne chevauchent de l'Auvergne à Bordeaux à travers le Rouergue, le Limousin et l'Agenais. Les Français, raconte Froissart, logeaient presque tous les soirs « es forts et es bonnes villes où ils se tenaient tout aises ; et les Anglais aux champs, qui eurent plusieurs disettes de vivres et, en l'hiver, de grandes froidures; car, en Limousin, en Rouergue et enAgénois, ils trouvèrent moult povres païs ; et n'y avait si grand ni si joli de leur route qui, dedans cinq jours ou six, mangeassent point de pain. Rien souvent ne leur advint... »(1).
(4) Cité par M. Georges Tholin dans ses Cahiers de doléances du Tiers-État d'Agénois. Nous faisons à ce travail, remarquable par Tabondance des documents qu'il fournit , de très nombreux emprunts. Nous sommes convaincu que notre savant archiviste a les mains pleines de vérités; que ne les ouvre-t-il plus souvent? — A. M.
En 1399, la peste qui, au dire de Ju vénal des Ursins, évêque de Beau vais, « causa en France une grande et piteuse mortalité », s'abattit sur le Languedoc et la Guyenne. Quarante raille familles de cette dernière province, ruinées, en proie à la faim, s'expatrièrent et se répandirent, en mendiant, dans tout le Royaume, «partout où on Voulut les recevoir. » — (Bouchet, Annales d* Aquitaine.)
En 1484 , dit le même historien, le Royaume était saigné à blanc. « Il ne resta rien au paysan , les prélèvements du roi , des seigneurs et des églises étant faits et plus de cent mille hommes périrent de misère dans la province. »
Cette province , c'était la nôtre.
La peste reparaît à Agen en 4555.
Les guerres dites de Religion s'abattirent sur le pays. J'ai cité plus haut notre compatriote Montluc prévoyant le jour où les derniers hommes s'étant entre-tués, la race humaine serait éteinte. Quelles épouvantables exterminations que celles qui arrachèrent ce cri de pitié au boucher royor liste !
Nous arrivons à l'année 4588. C'est l'année où se tinrent les États Généraux de Blois. Le Tiers-État d'Agénois y envoya ses députés pour porter aux pieds du trône le Cahier de ses plaintes et doléances.
Écoutons nos pères :
« Premièrement, ledit tiers estât se plaint des foulles et oppressions qu'il endure..., des abus commis en l'Église, des mauvais traitements et rudesses de la noblesse, du tort provenant de la justice et de la tyrannie et exactions procédant des trésoriers receveurs des finances et deniers reçus pour Sa Majesté audict pays d'Agennois. »
Les prêtres et curés ne résident pas dans leurs paroisses. L'office divin ne se célèbre plus régulièrement et, cependant,
le clergé touche régulièrement la dîme qu'on lui paye « de six ou sept gerbes une ». Il inféode les rentes et les biens ecclésiastiques aux seigneurs laïques et aux gens de guerre, d'où , pour la féodalité, une nouvelle source d'exactions.
Le peuple, loin d'être protégé par la noblesse, est opprimé par elle. « Les seigneurs et gentilshommes ne font difficulté de battre, maltraicter leurs pauvres paysans et voisins, voire par leurs vallets. »
Les nobles « chassent en tout temps ; ordinairement foullent aux pieds les fruits cultivés par le pauvre tiers estât, avec leurs chevaulx. »
Ils cessent de payer la taille au roi et en rejettent la charge sur le paysan ; quand les consuls et collecteurs se présentent aux portes des châteaux pour toucher le montant de l'impôt, ils ne reçoivent que des coups de bâton et « sont battus et maltraictés. »
En temps de guerre, le paysan se réfugie-t-il dans la cour du château, sous la sauvegarde du seigneur? Celui-ci en profite pour lui extorquer ses titres, les détruire, et leur substituer des titres en vertu desquels les droits, corvées et redevances dus au seigneur par le tenancier sont accrus.
Volé par le seigneur, le paysan l'est encore par le juge ; celui-ci prend des émoluments si exagérés « qu'il n'y a, dit le Cahier, marchandise plus chère en France que la justice. »
Les baillis et sénéchaux prennent des droits d'insinuation (enregistrement) exorbitants. Pour la répartition des impôts, « s'il faut faire despartir vingt ou trente escus sur quelque petite juridiction, M. le Sénéchal en prend vingt-cinq livres. » C'est bien ce que constatera plus tard Boisguilbert !
Les pauvres doivent regarder à deux fois avant d'emprunter quelque argent ; car, ce il y a des créditeurs si rigoureux que, voire pour deux écus, ils font emprisonner leur débiteur. » — Le Tiers-État demande qu'il soit désormais
ilr^lMiMlti k tous juges de faire emprisonner, au civil, pour iImIIii inférieure à vingt-cinq livres.
\rM contribuables d'une même paroisse étaient solidaires, MM Horte que si Tun d'eux ne payait pas l'impôt, tous les au- If'HH étaient poursuivis et l'on saisissait tout, meubles, barrUiK, et jusqu'aux bêtes et instruments de labourage. On allait jusqu'à dépendre les portes et fenêtres, jusqu'à saisir les bois de charpente des maisons. Le Tiers-État supplie Sa Majesté de faire inhibition et défense de saisir ce le bestial de lalx)urage y> et « enjoindre à tous sénéchaulx et autres juges qu^il appartiendra de cesser tels emprisonnements et saisies ou de descouvrir les maisons et empourter les portes. » •
Le « pauvre tiers estât » demande, en outre, que les ecclésiastiques « qui possèdent une bonne partie des biens dudict pays » d'Agénois et les gens de justice et officiers soient tenus de contribuer aux charges publiques et logements des gens de guerre. « Sera remonstré aux États , ajoute le Cahier, tels privilèges et exemptions estre grandement préjudiciables au pauvre peuple qui garde les villes au Roy et qui seul est la nuit sur les murailles, estant Messieurs de l'Église et de la Justice bien couverts dans leur lict. »
Ces plaintes et ces doléances du pauvre peuple, faut-il le dire? ne furent pas entendues. Le lecteur connaît la « comédie des États. » Cette comédie durera jusqu'au jour où elle tournera au tragique, — jusqu'en 1789.
Mais, si elle tourne au tragique, à qui la faute?
Dans cette invariable misère, quelque femme, plus ingénieuse que les autres, entreprend-t-elle de soulager ou de guérir un malade, avec des simples, avec des formules
souveraines, avec des simagrées suggestives, les prêtres qui sont quelque peu médecins , et les médecins qui sont quelque peu prêtres la poursuivent comme une damnée. Un geste ^ un mot, un rien suffit pour servir de base à Taccusation de sorcellerie. Que d'innocents voués au bûcher par le clergé et la magistrature de ce temps-là pour de pareilles niaiseries !
En 4614 , sept femmes sont traduites comme sorcières par devant le présidial d'Agen. Cinq sont condamnées. L'une à cent francs d'amende avec défense à l'avenir de « s'ingérer à traiter, aucune espèce de maladie par voies extraordinaires. » L'autre au fouet et au bannissement ; la troisième à subir la question et la torture ; les deux autres à subir la torture et la question ordinaires et extraordinaires et à être pendues.
En 4643, en plein dix-septième siècle, on faisait encore, à Agen, un procès pour sorcellerie. Quel temps !
Et quel clergé , que ce clergé qui poursuivait pour crime de sorcellerie î Les prêtres avaient des bâtards auxquels ils cherchaient à assurer la transmission de leurs bénéfices. Les évêques ne résidaient pas. (Voir l'épigramme de Racine.) Les bénéfices ecclésiastiques, le patrimoine des pauvres et des églises allaient aux laïques. Les prêtres qui n'étaient pas encore astreints au port de l'habit ecclésiastique (ils ne portent vraiment la soutane que depuis la Révolution), couraient, dit notre Cahier, « les cabarets et jeux de barlan ;»* nous avons sur ce point le témoignage de Fléchier. Les prêtres de l'Agenais ne valaient guère mieux que ceux d'Auvergne. Les moines hantaient la taverne dans laquelle tel chanoine faisait vendre son « vin de dîme î). (Georges Tholin, passim.)
Si les chanoines vendaient leur vin — au détail — les évêques vendaient les ordres. Le Tiers-État de 4644 de-
mande qu'on les déclare simoniaques. Le Tiers-État avait raison !
Les abbés et prieurs vivaient hors de leurs couvents et couraient le monde. Les écoles étaient à la charge du clergé. Ite et docete ! Les écoles n'existaient pas ou étaient mal tenues. Les pauvres n'étaient pas assistés. L'évéque d'Agen, Bandello, auteur de nouvelles à faire rougir un dragon, se laisse condamner par le Parlement de Bordeaux, à la requête des consuls, à nourrir quelques pauvres. On avait vu, sur le même siège épiscopal, des évêques âgés de sept ans. (Voir la liste des évêques d'Agen donnée par M. de Saint- Amand.)
Dans son Cahier de 1614, le Tiers-État d'Agénois demande a que, désormais, la simonie, confidence et concubinage public des ecclésiastiques soient déclarés cas privilégiés et, comme tels, exemplairement punis » par le juge civil du lieu qui sera tenu de faire bonne et prompte justice.
Quant au concubinage privé, il n'en est pas question. Le tout est de pécher en silence. A ce prix, on peut garder la paix du cœur.
Les mœurs étaient si relâchées que l'adultère n'était pas
même réprimé. Si le mari portait plainte en justice, les ma-
'gistrats le tournaient en ridicule. On peut voir, sur ce point,
un arrêt rapporté par Automne, en son commentaire sur la
Coutume de Bordeaux,
La justice, due aux petits et aux pauvres, était indulgente aux grands. La Fontaine ne tardera pas à le dire :
Où la guêpe a passé, le moucheron demeure.
Les criminels de bonne maison, condamnés par les tri-
INTRODUCTION 9i
bunaux, obtenaient du Roi remise de leurs peines [lettres de rémission) et en étaient quittes pour aller faire un voyage à rétranger. Si quelque créancier pressait un gentilhomme de payer ses dettes, le Roi intervenait et lui accordait des lettres de répit. C'était le règne de la grâce.
Quant aux malheureux que les exactions royales, féodales et cléricales avaient réduits» à la mendicité, au vagabondage, ils étaient tenus de « vuider le royaume à peine des galères ! » Ainsi allait le monde !
Les justices seigneuriales étaient les pires de toutes. Les seigneurs nommaient leurs juges. 11 les prenaient d'ordinaire parmi leurs familiers et leurs valets. Le juge était ainsi à la dévotion du seigneur. Il condamnait rarement à la prison ; car, il en eût coûté au seigneur d'entretenir une geôle. • Il condamnait à l'amende et le seigneur encaissait. Double profit. Les rares prisons qui existaient étaient closes juste assez pour que le criminel pût s'évader. Il s'évadait, le seigneur n'avait plus à le garder, à le nourrir et les crimes
demeuraient impunis.
Le Roi battait monnaie en vendant les offices ou emplois publics. Mais, il en battait si souvent, que les offices se trouvaient multipliés à l'infini. Tous ces officiers, magistrats, fonctionnaires, vivaient aux dépens du peuple; car, d'une part, c'était sur le peuple qu'ils se rattrapaient du prix de leurs charges et, de l'autre, ces charges conféraient l'exemption de l'impôt ; l'impôt retombait d'autant plus lourdement sur les pauvres gens !
Le peuple était décidément sous le pressoir. C'est la marquise de Sévigné qui a dit ce mot spirituel — mais juste.
Nous avons vu, vers 1588, les seigneurs laïques s'emparer des bénéfices ecclésiastiques. En 1644, le Tiers-État d'Agenais renouvelle ses doléances contre cet abus. Les curés vivent chez le seigneur du lieu dont ils sont les commen-
saux assidus ; vivant dans la domesticité seigneuriale, le prêtre des campagnes se fait le complice et souvent l'instrument des extorsions de son seigneur et maître. Celui-ci a dés lors à sa dévotion pour pressurer les paysans trois collaborateurs : le curé, le notaire et le juge. Aussi le Cahier de 1614 nous le montre-t-il continuant d'exiger des tenanciers des redevances de plus en plu^lourdes, des droits nouveaux, de nouvelles corvées sans que les paysans « osent faire plainte. » Les extorsions de titres par force ou par ruse sont fréquemment pratiquées. Contre ces fraudes le pauvre peuple, composé de gens ignorants, illettrés, n'a aucun recours. Il est taillé et tondu à merci. Le temps, loin d'apporter un remède à sa situation, ne fait que l'aggraver.
Le paysan souffre de la tyrannie des seigneurs ; il souffre même de leurs querelles. De temps immémorial, ils se battent entre eux de château à château , de village à village.
Il arrive souvent, disent nos Cahiers de 1614, « des querelles parmi les nobles, soit pour leurs biens ou autres prétextes. » Ils font « de grandes assemblées avec port d'armes et, par ce moyen troublent le repos public et ruinent le pauvre peuple. »
De tout temps, en Agenais comme ailleurs,
Les petits ont pâti des sottises des grands.
Les grands, les nobles n'étaient plus astreints au service militaire. Leur humeur batailleuse s'exerçait à domicile, et c'était le plat pays, c'est-à-dire la région xîomprise en dehors de l'enceinte des châteaux, qui en souffrait. Les nobles n'allaient plus à l'armée ; mais, ils ne jouissaient pas moins de toutes les exemptions , de tous les privilèges que leur avait autrefois valu l'obligation du service militaire.
« Le clergé prie, le noble se bat, le peuple travaille, » disait-on jadis. Eh! bien, au moment où nous sommes, le peuple travaille plus que jamais, mais le noble ne se bat
plus et le clergé a cessé de prier. Les prières ne recommencent qu'à la Révolution.
Seigneurs laïques et ecclésiastiques n'en exigent pas moins leurs droits les plus odieux. Pendant les dix ans qui s'écoulaient après une vente, ils pouvaient exercer leur droit de prélation ou préemption, c'est-à-dire se mettre au lieu et place de l'acquéreur si l'affaire était bonne. En tout cas, au moment de la vente, ils percevaient les lods et vente ou plutôt les lots es vente, c'est-à-dire ledi'oit de mutation. Ce droit s'élevait au dixième du prix !...
Le clergé et les moines, seigneurs ecclésiastiques, prélevaient les mêmes droits et avec non moins dé rigueur que les seigneurs laïques ; car, pour le paiement de leurs dîmes, ils n'hésitaient pas à faire condamner, saisir et emprisonner les pauvres gens qui ne s'étaient point acquittés. C'était ainsi que ces bons pasteurs donnaient leur vie pour ces brebis.
Du reste, en matière de redevances, de contributions, d'impôts, on constatait les énormités les plus bizarres. Dans la répartition , telle juridiction, telle paroisse était deux fois, trois fois plus chargée que la paroisse voisine. Une contribution extraordinaire établie pour une dépense spéciale, était maintenue, la dépense achevée, et d'extraordinaire devenait ordinaire. Veut-on un exemple? La sénéchaussée d'Agen avait été appelée à contribuer à la réparation de la tour de Gordouan qui protégeait l'entrée en Gironde. Or, la tour était depuis longtemps restaurée que la sénéchaussée payait encore. Les Cahiers en font foi.
C'est ainsi que le paysan paya jusqu'à la Révolution le droit de guet et garde, même quand le château était rasé depuis un siècle.
Il y aurait un remède à cette horrible situation : il faudrait que les États Généraux fussent périodiques et que nul impôt ne pût être perçu qui n'eût été consenti par les représentants de la Nation. Cette double réforme, qui entraînerait
toutes les autres, le Tiers-État d*Agénois la demande dans son Cahier de 4614. Il l'attendra vainement jusqu'en 1789.
J'ai déjà dit un mot des mœurs du clergé de l'Agenais. Les documents que j'ai sous les yeux pour le dix-septième siècle me ramènent à ce sujet.
Jusque vers 1580, il n'exista pas d'habit ecclésiastique spécial. Les clercs étaient vêtus comme tous les bourgeois. Vers 1561 , on avait voulu régler la coupe de l'habit ecclésiastique, la couleur restant au choix du clerc. Peine perdue. A partir de la Ligue, c'est la couleur que l'on voulut imposer. Les ecclésiastiques furent voués au noir. Ces réformes ne prévalurent point. La soutane, imitée non de la robe sans couture de Jésus, comme ils le prétendent, mais de la robe de docteur en théologie, ne fut que plus tard en usage. J'ai dit, d'après M. Taine, que ce fut la Révolution qui rendit la soutane inhérente aux épaules du prêtre. Jusque-là — et je ne saurais les en blâmer — les ecclésiastiques étaient vêtus à la française.
En 1696, Mascaron, évêque d'Agen, prescrivit au curé de Saint-Victor « de porter toujours la soutane, intus et in fori, dans toute l'étendue de sa paroisse. » D'où il appert que hors de sa paroisse, le curé de Saint- Victor portait l'habit qu'il voulait. On comprend, maintenant, que les prescriptions du Concordat Relatives à l'habit ecclésiastique ne furent pas en réalité aussi rigoureusss qu'elles nous le paraissent aujourd'hui.
Quant à l'Évêque, (M. Tholin se trouve merveilleusement d'accord, après avoir consulté nos documents locaux, avec M. Taine), « c'est un riche et grand seigneur » qui ne fait qu'apparaître de temps en temps dans son diocèse. Sa résidence habituelle est à Paris, souvent à la cour. C'est de là qu'il administre le patrimoine des pauvres. Il est évêque et comte d'Agen. N'oublions pas ce dernier titre. « Ses prédécesseurs, dit M. Tholin, faisaient leur première entrée
portés sur les épaules des barons. » Signe de la vassalité de ceux-ci. Comparez rentrée des évêques de Gahors (4).
L'absence d'obligation de porter Thabit ecclésiastique donnait aux gens d'Église une libre allure que nous ne soupçonnons plus. Le prêtre est aul)esoin demi-soldat, traînant l'épée et siégeant dans les conseils de Matignon ou de Montluc. « Tous les clercs, d'ailleurs, savent porter crânement l'arquebuse sur l'épaule et l'Évêque, comme le dernier des vicaires, comme le dernier des artisans, est tenu de monter la garde sur les remparts d'Agen. » — N'est-il pas comte ?
La vie laïque se mêle étrangement à la vie ecclésiastique. L'Église a de riches bénéfices que convoite la bourgeoisie. Pour être abbé, point n'est besoin d'avoir la messe. Il suffît d'avoir la tonsure. Pour rendre leurs enfants aptes aux bénéfices, les bourgeois les font tonsurer; ils sont clercs et peuvent jouir des « plaisirs du monde » et des richesses du sanctuaire. Telle abbesse porte la crosse et la mître. Je dirai un mot des couvents et chapitres nobles. Ils sont peuplés de filles de grande maison sacrifiées par l'ambition et la vanité paternelles à Vaîné. — (Voyez mon étude sur le poète Daubasse.)
Les ecclésiastiques chassent et courent le lièvre. Les curés ne résident pas, disent quelquefois la messe le dimanche et les jours de fête chômée, laissant à quelque vicaire ignorant le soin de les acquitter des fonctions de leur saint ministère. Les populations rurales croupissent dans la plus profonde ignorance des vérités de la religion. C'est ainsi que le clergé justifiait de la légitimité de ses immenses richesses.
Tout Ta au clergé et à la noblesse. A la fin du seizième siècle, la noblesse possédait le tiers des terrains de l'Agenais. Au dix-huitième siècle, sur cent trente-sept juridictions, on
(i) Voir Cathala-Couture , Histoire du Quercy.
compte dix-huit juridictions royales seulement contre cent dix-huit seigneuriales.
Au paysan, selon une formule vulgairement énergique, il ne reste que les yeux pour pleurer. Une nouvelle série de documents va le montrer.
En 1649, la Cour, chassée de Paris par le Parlement et la Fronde, s'était réfugiée à Saint-Germain. Dans sa détresse, elle songea à en appeler à la nation et résolut de convoquer les États Généraux. — 23 Janvier 1649.
Les lettres de convocation furent reçues à Agen le 7 février.
Le 26 du même mois eut lieu la réunion solennelle des députés de la sénéchaussée d'Agénois. Les députés des communautés et paroisses déposèrent sur le bureau les Cahiers particuliers de leurs commettants.
Seize de ces Cahiers sont aux archives départementales.
Ils vont nous dire Tétat des campagnes à la fm de la première moitié du grand siècle.
Dans la juridiction de Verteuil, en vingt-trois ans, les tailles, taillons, etc., (impôt foncier) sont montés de huit cents livres à cent mille livres, somme que Ton est dans l'impossibilité de payer, dit le Cahier, les habitants a estant entièrement ruinés et la juridiction la plus grande partie inculte. »
Les habitants de Lastreilles, où les impôts ont quadruplé en vingt ans, sont dans l'impossibilité de payer. L'intendant a envoyé des garnissaires et ces soldats (une compagnie entière!) ont fait (( de telles oppressions que les deux tiers des dits villages de ladite juridiction sont déserts. »
A Duras, impossibilité d'acquitter l'impôt. Les collecteurs ont saisi « tous les bois des bâtiments et découvert les maisons qui sont à présent toutes en ruines et presque inhabi-
tées. » Les consuls étaient solidairement responsables de la rentrée de l'impôt. Ceux de Duras « sont, depuis dix ans en çà, constitués presque tous les ans prisonniers jusque à y demeurer (en prison) l'espace d'un an et demi et davantage, i»
A Escassefort, les habitants « sont tout à fait ruinés. »
A Lafox, « divers habitants ont été ruinés et contraincts de vendre leurs biens », Dieu sait à quel prix !
Le Cahier de Lévignac dit : « La plupart de la présente juridiction est en friche et abandonnée d'habitants à cause des grandes surcharges et impositions et fouUe de gens de guerre qu'ils ont eue depuis vingt ans. »
Miramont dit : « Cette pauvre communauté a été tellement opprimée, contre l'intention du Roi, qu'a présent les habitants d'icelle sont la plupart réduits aux aumônes. » Elle a été ruinée par le passage et le séjour des gens de guerre : « Ladite communauté, depuis le commencement des guerres dernières, a souffert quatre cent trente-sept logements, la plupart desquels par des régiments entiers et par d'autres de garnisons de trois mois qu'ils ont supportés à leurs frais et despens, sans que jamais les receveurs des tailles leur aient voulu en tenir compte... » Les tailles supportées par celte petite juridiction ont décuplé en peu d'années, « les consuls (toujours responsables du recouvrement de l'impôt) estant réduits, pour payer de leur propre tout ce qui leur est possible des impositions qui leur sont envoyées, de vendre leurs meubles, voire même jusqu'aux lits où ils couchent. »
Les consuls, c'est-à-dire les plus riches, réduits, comme on dirait aujourd'hui, à «vendre leurs paillasses! » Quel tableau !
La juridiction de Montaigut, pour s'acquitter de ses charges, a dû contracter des emprunts « qui l'ont rendue à mendicité. »
A Péchegut, les impositions sont si lourdes qu'elles se trouvent quadruplées ou quintuplées depuis environ vingt ans. Cette crue des tailles est cause « que la majeure partie des habitants dudit Péchegut et Théol)on sont esté contraints d'abandonner leurs biens et quitter leurs habitations. j>
A Soumensac, les consuls se ruinent pour payer les tailles et « sont à présent sur le point de démolir plusieurs maisons » faute de paiement à la suite des saisies qu'ils ont été dans la nécessité de pratiquer pour le recouvrement des impôts.
Le Cahier général résuma faiblement ces plaintes des habitants de TAgenais en disant au Roi que, « seul, il les peut soulager des grandes foulles, charges et oppressions qu'ils ont supportées depuis longues années jusques à présent » et qui en ont « réduit plusieurs à mendicité. »
La guerre avait désolé le pays en 1621 et 1622.
La guerre amena la famine, la famine engendra la peste qui dura de 1628 à 1631.
En 1630, on fit le recensement des pauvres ; dans la seule ville d'Agen, on en releva deux mille quatrjg cent trentecinq.
Et ce n'était pas la fin. La Fronde, en 1649, n'avait pas encore mis l'Agenais à feu et à sang. Les guerres, les pillages, les forcèneries, les violences, les réquisitions à main armée allaient réduire le paysan à la dernière extrémité et le mettre, en ce plantureux pays où la vie est si facile, dans l'état où nous avons vu les populations du reste de la France pendant cette lamentable époque.
Et pendant que la France râlait, les Concini, les Richelieu^ les Mazarin emplissaient leurs poches et le duc d'Epernon, gouverneur de l'Agenais, jetait deux millions dans le tablier de la belle Manon de Lartigue.
Comme au temps de Lactance, la plus claire partie de
rimpôt restait aux mains de ceux qui avaient mission de le percevoir. Boisguilbert le constate ; nos Cahiers l'affirment : a Les droits que les officiers de ladite élection prennent sont plus grands que les tailles qui se levaient en Tannée 1610. » Les frais de perception sont arrivés à dépasser le principal de l'impôt.
Il faut répéter le mot de M. Taine : « Quelle administration !»
Et quelle organisation ! Les habitants de Verteuil ressortissaient à la fois à deux juridictions : le présidial d'Agen et le présidial de Nérac — et ils contribuaient à payer les gages de Tun et l'autre tribunal !
Nous avons déjà remarqué que la noblesse détenait le tiers du territoire de TAgenais. Dans certaines juridictions ou paroisses, elle détenait toute la terre. Dans la noblesse, il faut comprendre les bourgeois qui vivaient noblement, soit qu'ils eussent usurpé la noblesse, soit qu'ils eussent acquis des biens nobles. C'est ainsi que la plus grande partie des terres de la juridiction de Lafox étaient détenues noblement par le seigneur du lieu et par quelques bourgeois d'Agen. Elles étaient exemptes de charges. Tout le poids de l'impôt retombait sur les tenanciers et dix ou douze habitants dont le plus riche possédait à peine une carterée. Les autres, dit le Cahier, « sont mendiants. »
En 1649, le clergé ne vaut pas mieux qu'en 1614. Richement doté, il emploie ses biens à de tout autres objets qu'à leur affectation canonique, savoir : l'entretien des pr^res, des églises et des pauvres. Les églises sont « ruinées et découvertes en partie, les cimetières ouverts. »
Le service divin est confié à des vicaires qui n'ont ni l'intelligence, ni le souci de leur ministère. Ils sont gagés à bas prix et braillent, pour l'argent qu'on leur donne, un latin qu'ils n'entendent point. Quant aux gros décimateurs
et bénéficiers qui les payent, ils ont, comme certain prélat de cour, le plus profond mépris pour ces prêtres « qui disent la messe. »
L*évêque donne l'exemple. Depuis quatorze ans, il n'a pas fait de tournée pastorale. En résidence à Paris, il s'y est laissé surprendre et enfermer par la Fronde. Quoique absent, il est élu député par son clergé aux États de 1649. Le Tiers- État proteste contre la cabale cléricale d'où cette élection est sortie ; il demande que l'élection de l'évêque soit regardée comme non avenue puisqu'il est dans l'impossibilité matérielle de remplir son mandat.
Depuis quelques années, quand ils vont en tournée, les évêques n'en exigent pas moins que les consuls viennent les recevoir sous le dais, honneur réservé jusque-là au Roi ou aux gouverneurs représentant le Roi.
Le chanoine prébendier chargé de la direction des écoles est absent d'Agen depuis des années entières.
Quant aux pauvres, le clergé, chargé de l'administration de leur patrimoine, n'en a cure. Le Tiers demande qu'à l'avenir, un sixième des revenus du clergé soit consacré au soulagement des pauvres. Le peuple est modeste ; le clergé possédait à lui seul le tiers de la ville d'Agen.
Nous saurons désormais apprécier à leur juste valeur les lamentations dans lesquelles l'épiscopat contemporain accuse la Révolution qui s'empara des biens du clergé d'avoir « dépouillé les pauvres ! »
En 1649, le Parlement de Paris adresse au Roi des remontrances sur les déportements et les exactions de ses gouverneurs de Provence et de Guyenne. Le gouverneur de Guyenne, c'était Monseigneur le duc d'Epernon.
« En Guyenne, Sire, disait le président de Novion au nom du Parlement, on brûle, on pille, on viole; les biens même les plus sacrés ne sont pas exempts de la main profane
du soldat dont Tinsolence et la rage peuvent à peine satisfaire à la rage de celui qui les commande. »
De 1649 à 1789, les États Généraux ne sont pas convoqués. Durant ce long intervalle nous ne rencontrerons plus ces mines précieuses de documents que nous ont fournis les Cahiers,
Mais, par quelques traits, on verra que la misère, dans TAgenais comme dans les autres provinces, a été permanente.
Vers 1763-1767, Tlntendant signale aux Ministres « la situation famélique de l'Élection d'Agen et l'émigration des campagnes, par exode de deux mille habitants à la tbis, comme à Monflanquin, qui passent à l'étranger. »
La France — nous l'avons vu — était devenue inhabitable.
Déjà, vers 1753, M. de Ghillaud, seigneur de Soumensac, dans une requête en faveur des habitants, signale la profonde misère qui s'abat sur le pays. La récolte en grains ne représente, cette année-là, que le tiers de la consommation, les gens émigrent en masse et vont chercher fortune à l'étranger. (( Ce sont, dit-il, avec une patriotique perspicacité, des hommes qui, peut-être, formeront là des héros contre nous. » — En 1870, beaucoup d'officiers allemands portaient des noms d'origine française !
Misère — et ignorance. Gela se tient. Au commencement de la seconde moitié du dix-huitième siècle, pour toute la région qui devait former plus tard le département de Lotet-Garonne., un staticien conservateur (on sait ce que celât veut dire) n'a compté que quatre- vingt-une écoles, — à peine le quart de celles qui existent aujourd'hui.
Quelques Cahiers de paroisses et sénéchaussées ont jadis passé sous nos yeux. Au bas, les signatures étaient bien plus rares que les a^oix.
A Castelculier, en 1649, il n'y a que sept habitants qui sachent Hre. Dans la commune de Taillebourg, il n'y a pas plus de trois habitants sachant lire et écrire. On est embarrassé pour trouver des collecteurs capables de recevoir les tailles I
Un des indices les plus graves de la misère, c'est -la facilité avec laquelle les mères abandonnent leurs enfants. Qu'on se rappelle ici le contrat de vente d'enfant que nous avons cité plus haut, d'après Papon, l'historien de la Proyence.
Or, dans les vingt dernières années qui précèdent la Révolution, le seul hospice de Bordeaux recevait six cents enfants abandonnés par an. Dans la seule ville d'Agen, le nombre des enfants trouvés était, en moyenne, de cent par an , deux par semaine !
«Les intendants se plaignent, dit M. Georges Tholin, à qui nous devons tous ces documents, que des parents connus, des seigneurs mettent sans honte leurs bâtards à la charge du Roi. »
Ajoutons, pour compléter le tableau, qu'à cette époque, les enfants assistés mouraient dans la proportion de quatrevingt-treize à quatre-vingt-quatorze pour cent.
« Personne n'ignore , dit l'Assemblée provinciale de la Haute-Guyenne, en 1784, que le sort des communautés est si rigoureux qu'on a vu plusieurs fois les propriétaires abandonner le territoire. Qui ne se rappelle que les habitants de St-Sernin ont fait jusqu'à dix fois l'abandon de leurs biens ? »
Dans la Gascogne, dit l'Assemblée provinciale d'Auch, « le spectacle est déchirant. »
«Chacun pour soi, dit M. Georges Tholin. L'égoïsme collectif dans les villes, personnel dans les châteaux, avait pour effet de paralyser tout progrès et de maintenir un régime d'inégalités et de misères. »
INTRODUCTION i03 .
Et de régoïsme collectif des villes, Térudit archiviste de Lot-et-Garonne donne cet exemple :
« Quiconque eût osé acheter du vin récolté hors de la Juridiction des consuls d'Agen, à Madaillan, je suppose, s'exposait à voir sa marchandise confisquée, brûlée sur la place publique ou livrée aux hospices. Quelles entraves pour l'agriculture, pour le commerce! »
Mais, si Agen fermait ses portes aux vins des juridictions voisines, Bordeaux fermait les siennes aux vins de TAgenais jusqu'au moment où les récoltes du Bordelais étaient vendues. Les villes appliquaient à leur manière le droit seigneurial de hanvin.
De 1784 à 1789, le subdélégué de Nérac signale l'émigration continuelle des ouvriers à l'étranger.
Lorsque nous ferons l'historique de la Convocation des Etats Généraux et des élections dans l'Agenais en 1789, nous produirons une nouvelle série de documents. Il sera démontré qu'à la veille de la Révolution, la misère était à son comble.
L'hiver de 1789 fut presque aussi rude que celui de 1709. La nature, comme la Royauté, se faisait marâtre. Tout poussait à la crise salutaire qui délivra la France de l'ancien régime.
Nous avions voulu démontrer que la misère avait sév dans l'Agenais comme dans les autres provinces.
La preuve est faite.