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OU VA L'ARGENT

Ainsi et pour résumer, voilà de quinze à vingt millions d'hommes qui ont travaillé, qui ont produit pendant quatorze cents ans.

Cette incalculable quantité de travail a dû se traduire en une immense quantité de produits et de profits. Ces profits se sont chiffrés en argent.

Qu'est devenu l'argent? Où a passé l'argent?

Tl n'en est rien demeuré aux mains des classes laborieuses puisqu'elles sont aussi et plus misérables à la veille de la Révolution qu'au lendemain de l'institution de la Royauté franque.

Il n'est rien resté aux mains de la Royauté, puisque, après avoir ruiné le peuple, elle s'est trouvée ruinée elle-même à ce point qu'elle a dû recourir à la Nation et qu'elle a disparu dans le gouffre du déficit qu'elle avait creusé.

Il en est fort peu resté aux mains de la noblesse ; car, en dehors de la noblesse de cour, la noblesse française — cela résulte de tous les témoignages — était presque aussi misérable, en 1789, que le peuple lui-même.

Seul, au moment de la Révolution, le clergé était riche. Il possédait du tiers au cinquième du territoire — l'estimation varie — et ses revenus en argent s'élevaient au moins à la somme de cent trente millions.

Quelques familles bourgeoises de maltôtiers et de financiers étaient riches. Mais, ces familles de haute bourgeoisie se confondaient avec la noblesse de cour qui , par des mariages, les mettait depuis longtemps en coupe réglée pour fumer ses terres ou redorer ses blasons.

Ni les biens du clergé, ni les scandaleuses fortunes de quelques financiers ne suffisent à représenter la millième partie des produits du travail des classes laborieuses accumulés pendant quatorze siècles.

Où a passé la fortune publique ?

Elle a été consommée par la classe oisive du clergé, — consommée et gaspillée par la Royauté et les courtisans, — consommée, gaspillée et détruite par les gens de guerre, les porte-épée, les gentilshommes, par la noblesse en un mot et par le militarisme féodal, seigneurial et royal.

Le militarisme consomme et détruit ; il ne produit pas.

La ruine des peuples, c'est la guerre.

Les produits de quatorze siècles de travail ont été consommés et détruits par quatorze siècles de guerre.

Il y a corrélation absolue.

L'idéal politique des nobles et des prêtres, c'est la Monarchie militaire et absolue, c'est le Césarisme.

Quelle doit être la politique du Peuple?

La politique contraire, celle qui se résume dans ces deux mots : Paix et Liberté !

La misère permanente, la famine chronique ne s'expliquent et ne peuvent s'expliquer que par les guerres continuelles — privées ou publiques.

Omer Talon en faisait, en son temps, la remarque : « La famine et la guerre, disait-il, engendrent le troisième des fléaux de Dieu qui est la peste, »

Mais, le brigandage à main armée n'empêchait ni le brigandage administratif, ni le brigandage financier. Le Roi et les seigneurs extorquaient l'argent par la force, le clergé par la ruse. Cherchez Torigine étymologique des mots vol, violer, volerie, vous verrez que le vol est uft privilège pour les seules gens qui ont le droit de chasser avec l'aide de l'oiseau de proie.

En réalité, tout est à eux dans l'étendue de leur juridiction, de leur honor, disent nos chartes méridionales. Le Roi, en sa qualité de premier seigneur fiefîeux de son royaume, possède ses sujets « corps et biens »; et de même chaque seigneur en sa seigneurie.

Voici en quels termes Louis XIV, dans ses Instructions pour le Dauphin, formule le droit royal :

« Tout ce qui se trouve dans l'étendue de nos États, de quelque nature qu'il soit, nous appartient au même titre. Les deniers qui sont dans notre cassette, ceux qui demeurent entre les mains des trésoriers et ceux que nous laissons dans le commerce de nos sujets, doivent être par nous également ménagés. »

Ne confondez pas; ménagés veut dire, ici, administres, maniés. Vous l'allez bien voir.

Il continue :

« Vous devez être persuadé que les Rois sont seigneurs absolus et ont naturellement la disposition pleine et libre de tous les biens qui sont possédés aussi bien par les gens d'Église que par les séculiers pour en user en tout temps comme de sages économes. — Gomme la vie de ses sujets est son bien propre, le Prince doit avoir bien soin de le conserver. — Celui qui a donné des Rois aux hommes a voulu qu'on les respectât comme ses lieutenants, se réservant à lui seul d'examiner leur conduite. Sa volonté est que quiconque est né sujet obéisse sans discernement. »

Et ne croyez pas que ce soit là Topinion particulière de ce satrape couronné qui, jusque dans les bras de La Vallière, de la Fontanges, de la Montespan ou de la Maintenon, se croyait une sorte de Pape laïque et le représentant de Dieu sur la terre.

C'était l'opinion des jurisconsultes. Bornier dit dans ses Conférences :

a Le Roi est maître du corps et de la vie de ses sujets » — y compris, bien entendu, ^es sujettes.

Pour employer l'énergique expression d'Amédée Thierry, le Roi — comme l'Empereur romain et le César mérovingien — a c( privilège d'homicide. »

Bossuet, l'aigle de Meaux, va plus loin :

«Le Prince, en tant que Prince, n'est pas regardé comme un personnage particulier ; c'est un personnage public ; tout l'État est en lui. La volonté de tout le peuple est renfermée dans la sienne.

» Comme en Dieu est réunie toute perfection et toute vertu, ainsi toute la puissance des particuliers est, réunie en la personne du Prince. Que Dieu retire sa main, le monde retombera dans le néant ; que l'autorité cesse dans le royaume, tout retombera en confusion. Dieu donne au Prince de découvrir les trames les plus secrètes. 11 a des mains et des yeux partout. Il a même reçu de Dieu, pour l'usage des affaires, une certaine pénétration qui fait songer qu'il devine. A-t-il pénétré l'intrigue, ses longs bras vont prendre ses ennemis aux extrémités du monde ; ils vont les déterrer au fond des abîmes. Il n'y a point d'asile assuré contre une telle puissance. Je ne sais quoi de divin s'attache au Prince et inspire la crainte aux peuples... rois, exercez hardiment votre puissance; car, elle est divine et salutaire au genre humain. Vous êtes des dieux, c'est-à-dire vous avez dans votre autorité, vous portez sur votre front un caractère divin. Vous êtes les enfants du Très-Haut ; c'est lui qui a établi votre puissance sur le genre humain. »

Dans ses Lettres sur la Russie, M. Marmier raconte qu'il a vu, à la Bibliothèque de Saint-Pétersbourg, une feuille de papier sur laquelle Louis XIV, entant, a péniblement tracé six fois de suite, en grosses lettres, cette maxime césarienne :

(( L'hommage pst dû aux Rois ; ils font tout ce qui leur plaît. »

D'après Guy-Patin, Mazarin s'était vanté de faire, de Louis XIV, « le souverain le plus absolu de l'Europe », — y compris sans doute le Grand-Turc.

Mazarin était italien et cardinal. Il avait pour idéal le Gésarisme romain. Il le réalisa.

Puisque l'examen de la conduite des Rois n'appartient qu'à Dieu^, ils sont, en réalité, irresponsables et ils n'ont pas à rendre des comptes.

Mais, l'histoire fait peu de cas des maximes politiques de Louis XIV et de Bossuet et elle a le devoir de scruter les consciences et d'interroger les faits pour en tirer des leçons pour le présent et pour l'avenir.

Que sont devenus les produits du travail accumulés par la nation pendant quatorze siècles ?

Où allait l'argent ?

M. Taine s'est posé la même question.

Il y a répondu très nettement en deux mots :

(( Au Trésor et au Clergé. »

Le Clergé faisait deux parts :

Une part qu'il envoyait à Rome — malgré les ordonnances royales toujours renouvelées, toujours violées.

Une autre part qu'il consacrait à accaparer lentement, mais sûrement le territoire national, — en sorte que si on l'eût indéfiniment laissé faire, il serait devenu Tunique propriétaire de la France convertie en un immense domaine de mainmorte.

Le Clergé recevait des deux mains, — de la main du Peuple, sous forme de dîmes, redevances, casuel, aumônes, testament, donation, succession de suicidés, de déconfès, droits de mortaille, etc., etc.; — de la part de la Royauté, sous forme de pensions, libéralités, bénéfices, abbayes, gratifications, etc., etc.

Voilà un point réglé.

Ce que devenait l'argent qui allait au Trésor, c'est-à-dire au Roi? C'est une question plus compliquée.

Une part s'en allait aux dépenses de guerre, traduisez : en fumée, — ce qui n'empêcha jamais, à aucune époque, les armées, qu'elles fussent en France ou en pays ennemi, de « vivre aux dépens du pays », c'est-à-dire de ravager et de ruiner les campagnes en levant des contributions sur les habitants, en détruisant leurs maisons et leurs chaumières par le fer et le feu , en « fourrageant », en un mot en opérant ces « rançonnements, vols et pilleries » dont tous les extraits que nous avons donnés ont longuement témoigné. Une des plaies de l'ancien régime, c'était le passage et le logement des gens de guerre. C'était l'ost et la chevauchée du moyen-âge, les droits de gîte, de past et d'albergue pratiqués sur une large échelle, arbitrairement et à discrétion. Tout cela nous venait du Césarisme romain et de la conquête.

Une autre part s'en allait en profusions et prodigalités royales, en pensions à la noblesse de cour, aux courtisans, aux courtisanes, aux favoris de la noblesse et du clergé, aux gens de l'entourage du Roi. Remarquez que la Royauté ne payait pas de traitements à ses fonctionnaires civils, reli-

gieux ou militaires ; ils se payaient de leurs propres mains

et percevaient tant qu'ils pouvaient. C'était une continuelle (( escorcherie. » C'était encore le système romain. Les intendants et gouverneurs se payaient sur leurs administrés, les évêques sur leurs diocèses dont ils étaient d'ailleurs seigneurs temporels (Exemple : Evêque et comte d'Agen), les magistrats sur leurs justiciables. Ils achetaient leurs charges et c'était leur affaire de retrouver, dans les produits de la justice, capital et intérêts. Ils plumaient la poule. Ils encaissaient épices et pots de vin.

Au temps de l'administration romaine et franque, la moitié de l'impôt foncier restait également aux mains de ceux qui avaient charge de le percevoir. Sous Louis XIV, ce n'était pas la moitié des impôts qui tombait dans les coffres des traitants, partisans, fermiers, croupiers qui en avaient le maniement, mais — d'après Boisguilbert, — les dix-neuf vingtièmes. Ce fut la gloire de Sully d'arriver à réduire la part des intermédiaires ; sa réforme périt avec lui et ce fut à peine si, en trois ou quatre circonstances, la Royauté institua, plus tard, des chambres ardentes pour fairç rendre gorge aux traitants et aux maltôtiers.

Aussi, la Royauté fut-elle constamment aux abois. Elle n'avait que deux misérables ressources pour se tirer d'affaire : la banqueroute et l'altération des monnaies.

Après Jean dit le Bon, Louis XIV fut celui qui altéra le plus fréquemment les monnaies. Quant à la banqueroute, on peut dire, sans trop de témérité, que, sous l'ancien régime, elle fonctionna régulièrement et qu'elle était devenue une institution.

Les Ministres avisés savaient, dans leur intérêt particulier, se mettre à l'abri des conséquences désastreuses de ce genre d'opérations. Je n'en veux citer qu'un exemple.

Lorsqu'on prépare une réduction sur les monnaies, Golbert, en fidèle serviteur qu'il est, avertit Mazarin afin que le cardinal s'arrange pour n'en être point touché. Il lui écrit, le 30 novembre 1653 :

« Je serais d'avis pour nous sauver de la perte de l'abais des monnaies que nous fissions un prêt au Roi de 150 ou 200 mille livres avec les intérêts à quinze pour cent, à nous en rembourser au mois de juin prochain sur quelque bon fonds comme le Convoi de Bordeaux ou les Gabelles du Languedoc et du Lyonnais qui s'adjugent présentement. Si Votre Éminence approuve cette pensée, je ferai mes sollicitations pour la faire réussir. »

Et l'Éminence approuvait et empochait.

De nos jours, cela mènerait loin.

Golbert passait pour un homme intègre et Mazarin pour un grand ministre.

Les retranchements de « quartiers » de rentes, les banqueroutes, les altérations de monnaie, les emprunts forcés commencent dès les premiers mois du règne de Louis XIV et ne fmiront pas avec lui.

Parfois, l'argent du Roi — qui était l'argent du peuple ^servait à payer les fauteurs de rébellion. La Royauté achetait ceux qu'elle était impuissante à vaincre. La noblesse le savait bien et de temps à autre, — qu'on me passe l'expression, — elle faisait chanter la Royauté.

Henri IV l'avait mise en goût.

Les Économies royales de Sully, nous ont conservé le

compte des sommes au prix desquelles Henri IV acheta les

chefs de la Ligue :

A M. de Lorraine et autres particuliers, suivant son traité

et promesses secrètes 3,766,825 livres.

A M. du Maine et autres 3,580,000 —

A M. de Guise, prince de Joinville . . . 3,888,830 —

A M. de Nemours et autres 378,000 —

Pour MM. de Mercœur, Blavet, de Ven-

dosme et autres 4,295,350 —

Désormais, elle sera régulièrement payée sans tant de

peines.

La Royauté ne voit à ce nouveau régime qu'avantages pour elle et pour la noblesse — et aucun inconvénient.

En réalité , c'est le Peuple qui paie.

Si nous en croyons l'aimable marquise de Sévigné, il pleut des libéralités. L'important, c'est de se trouver dessous.

Où va l'argent ?

Il va un peu partout, au vent du caprice royal ou, même, du caprice de ses ministres. Je donne, au hasard, quelques cas.

Lorsque Bullion fit frapper les premiers Jouis d'or, il invita à dîner six de ses amis les plus hauts placés à la Cour.

Au dessert, il leur fit servir six bassins — un par convive — dans lesquels étincelaient des morceaux de cette monnaie toute neuve en leur disant d'en prendre tout ce qu'ils pourraient emporter dans leurs poches, leurs hauls-de-chausses, leurs chapeaux. « Tous s'en fourrèrent tant qu'ils purent, dit Dangeau, s'en allèrent à grand peine regagner leurs carrosses et trouvèrent n'avoir jamais fait si bonne chère. »

C'est ce qu'en style grossier et banal les révolutionnaires

INTRODUCTION ii3

appelleront « s'engraisser de la sueur du peuple. » Gens mal élevés et non a honnêtes gens », comme on sait.

Le lecteur se rappelle les exactions que le duc d'Epemon exerça dans notre province de Guyenne. Il avait une maîtresse, Manon de Lartigue. Manon eut, pour sa part, deux millions de livres. Deux millions de ce temps-là en valaient bien dix du nôtre. — (Mémoires de Lenet.)

La vente des offices et des titres de noblesse était, pour la Royauté, un moyen de battre monnaie. On pouvait acheter des lettres de noblesse pour trois mille écus — et au-dessous. Mazarin trafiquait pour son compte des titres de noblesse. Le cardinal avait peu de préjugés. Pour sa part, au dire de Monglat {Mémoires/, « il eût mieux aimé faire dix ducs et pairs que débourser cent écus. » Lors du mariage de Louis XIV, il vendit toutes les charges nouvelles créées pour la maison de leurs Majestés et celle du duc d'Anjou, depuis la charge de premier médecin du Roi jusqu'à celle de lavandière de la Reine. Il fit entrer, de ce chef, trois millions et demi dans ses coffres.

Que Mazarin volât et l'État et le Roi , cela peut étonner, mais cela ne fait point doute, même pour M. Chéruel, historien fort indulgent à l'ancien régime. Il conte que Colbert était l'intendant et l'homme de confiance de Mazarin. Il ajoute :

a Colbert ne songea, pendant l'époque qui nous occupe, qu'à les faire prospérer (les affaires du Cardinal), même aux dépens de l'État... Mazarin était d'ailleurs, en même temps que ministre, fournisseur des vivres pour l'armée ! »

Après Mazarin, Fouquet pille et vole. Il achète tout ce qui a une influence à la Cour. Douze mille livres au poète Scarron. Six cent mille livres au duc de Brancas. « On était, dit Bussy-Rabutin, son pensionnaire dès qu'on voulait l'être. »

m NOS CAHIERS DE 1789

Kl la honli; tin (■£ métier navrant n'avait rebuté aucun des Mùniii^irn <l<t la Cour. Fouquet tomt>e en disgrâce. Tous ses wiiin l'almiidonncnt , sauf La Fontaine et quelques dames fiitrim IfMifuellu» M"*' de Sévigné.

("f^l lui que vivait Despréaux, quand il disait : Jauinix Kurintendant ne trouva de cruelles.

K(Hi'|iiid (wtimait k cent cinquante mille livres le poids riifitiiriiuin auquel résistait la vertu d'une femme.

Or, M nVttait pas de vertu, à ce compte, qu'il ne pût se (rfiyer; car, ilo la Ferme des Aides, il touchait un pot de vin nniiu«l tl« irtO.OOO livres; des Gabelles, 120,000 livres; des KurrneM do lîordcaux, 40,000 livres; les mêmes Fermes (inyaient annuellement à sa fllle, M""^ de Gharost, quarante riiillo livrcw; fi sa maîtresse qui devint, sur le lard, sa pourvnyouwo, M""> du Plossis-Bellièvre , cent vingt-cinq mille livroM; au geiulrc do celle-ci, M. de Créqui, vingt mille livrctH.

Kn dix UKJJH, lo fameux Vatel, son cuisinier, avait touché ;i;ifl,'i<l'2livnM.

lAm liiyuux dti plomb des Nymphes de Vaux, château de l''(iiii|ii(!l, aduilé par M, do Villars, furent vendus par ce di'niinr*Kl.(KK)livrn«.

Mri/,Ht'ii] iivriil aiuiisHi^, on volant l'État, une fortune beauroNp phm iruiilKHlo que l'cllo do Fouquet : deux cents millions

HinilninoMl.

lUi'lii'lloii lairtwi uno fortune qu'on peut évaluer environ à l'iliij n'nls niilliiiiiM. U iMfiit de pclile noblessoet peu aisée.

I,ii iiiaivilml ir.\iiiii', dont la faveur tut de courte durée, lUiiiinKii. l'h (|iiiili'i' jiiMii'i'n qu'il laissa au pouvoir, la bagatelle (lit 'ii<|i| iiiillioiiM i|iii ><\\ vaudruioiil quarante-deux aujourd'hui

Hiiiw nuii ti<'iiv<'>'>''ii>>'itt do (luyonne, le duc d'Epernon

INTRODUCTION il5

rafla une fortune de sept millions cent cinquante-huit mille livres.

Enfin, pour finir par un ^exemple concluant, l'honnête Sully, qui était arrivé à la cour du Roi de Navarre avec douze cents livres de rente, avait réalisé, au moment de la mort d'Henri IV, une fortune de trente-six millions qui en vaudraient aujourd'hui plus de deux cent vingt mille î

« En 4660, dit Forbonnais, le peuple payait environ quatre-vingt-dix millions d'impôts, dont le Roi touchait à peine trente-cinq millions. »

Nous avons dit quelle était la misère de la France, vers

A la Cour, il n'y paraissait guère.

On lit dans les Mémoires de l'abbé de Ghoisy :

ce La Cour était dans la joie et dans l'abondance ; les courtisans faisaient bonne chère et jouaient gros jeu. L'argent roulait, toutes les bourses étaient ouvertes et les notaires en faisaient trouver aux jeunes gens tant qu'ils en voulaient. Aussi, ce n'étaient que festins, danses et fêtes galantes. »

Les gouverneurs de provinces étaient largement pourvus. On vit des gouverneurs enfants. Un gouverneur de Montpellier laisse la survivance à son fils âgé de moins de quatorze ans. Le gouvernement d'Alsace valait 100,000 livres au duc de Mazarin. En 1708, le Roi donne à M. de Bouflers, pour son fils âgé de dix ans, le gouvernement de Lille et de la Flandre qui valent, ensemble^ 100,000 livres de rente. — Calais et la lieutenance de Picardie étaient un morceau de 80,000 livres. — En 1697, le duc de la TrémouilUe préside les États de Bretagne, ce qui lui vaut 10,000 écus; mais, il

est indisposé pendant deux jours; son frère, le prince de Talmont, le supplée pendant quarante-huit heures ; cela lui vaut 9,000 livres. — Le tout à Ta venant !...

M™® de Sévigné raconte une session des États de Bretagne. La session se passe à voter de Targent au Roi , au (gouverneur, aux courtisans. M. de Ghaulnes, « gouverneur, aura 50,000 écus; M. de Lavardin, 80,000 francs; le reste des officiers à proportion, le tout pour deux ans. » — « On donne 2,000 livres d'or à M"»» de Ghaulnes », la femme du gouverneur. « On a donné 100,000 écus de gratification à M. de Lavardin », lieutenant-général du Roi.

Les évêques qui, par leur clergé, dominent dans les États, s'entendent avec la Cour pour amener les députés des autres ordres à donner au Roi les a dons gratuits » les plus extraordinaires. Ils en rendent compte dans des lettres où ils constatent que les provinces sont misérables. La Cour récompense les évêques et elle s'attache à corrompre le plus qu'elle peut les députés. Plus tard, pour faire des économies, elle obtiendra par la terreur ce qu'elle demande encore à la vénalité. Par simple lettre de cachet, elle excluera des États les députés récalcitrants, — évêques ou laïques.

A Versailles, ministres et courtisans se font attribuer les revenus publics. M. de Louvois a les postes. La Montespan obtient les tabacs.

Les magistrats municipaux (ils sont nommés par le Roi et l'on voit des mairies héréditaires!), maires, syndics, échevins, capitouls, jurats, volent les deniers des pauvres communautés.

Au-dessus du peuple, tout est voleur; au-dessous de la noblesse, tout est volé.

Mademoiselle écrit à Bussy, le 11 février 1663 :

« Rien n'est si beau que toutes les libéralités du Roi. Je

me réjouis de le voir de si belle humeur. J'espère que vous y aurez votre part quelque jour. »

On continue — même parmi le clergé — d'usurper les droits seigneuriaux. L'évêque d'Amiens exige des mariniers de la Somme un droit annuel de douze pâtés de foie gras !

Colbert fait venir des Suédois dans les landes de Gascogne pour y installer l'industrie de la fabrication du goudron. A peine les Suédois expédient-ils les premières barriques de goudron que des seigneurs prétendent avoir un droit sur ce produit. Les Suédois se résignent à payer onze sols par barrique !

Le Bernini est appelé à Paris pour faire les peintures du Louvre. Du premier coup, il juge la société française et il formule ainsi son appréciation : « Le Roi dit : Je vole mes sujets, — Le ministre dit : Je vole le Roi, — Le tailleur dit : Je vole le ministre, — Le soldat dit : Je les vole les U7is et les autres. — Le confesseur dit : Je les absous tous, — Et le diable dit : Je les empoHe tous ! »

C'était le vol, en effet, de la base au faîte de cette majestueuse hiérarchie, — le vol à tous les degrés de l'échelle.

L'argent, c'était le sang du peuple.

Et le sang du peuple, c'est de l'eau.

On volait au jeu du Roi. — On volait jusque dans les appartements du Roi. Un jour, Louis XIV oublie son chapeau au cabinet. Sur ce chapeau, il y avait des diamants, dont un valait 60,000 livres. On retrouve le chapeau. Tous les diamants étaient enlevés, sauf le plus gros qui eût tout découvert. Or, les gentilshommes seuls avaient les entrées chez le Roi.

L'argent va aux courtisans et aux courtisanes. Le duc de

Saint-Simon nous représente le Roi se promenant, sur le front de son armée, dans un carrosse où se trouvent 'la Reine, la La Vallière et la Montespan. Le peuple, naïf, dit : « Tiens ! voilà les trois reines. »

Les princes du sang, les d'Orléans, les courtisans allaient dévaliser les passants, le soir, sur le Pont-Neuf.

A la mort d'Henri IV, le père du grand Gondé n'avait que dix mille livres de revenu. A sa mort, en 1646, il laissa une succession de quatre millions de rentes.

L'intègre Colbert cumulait les charges suivantes : Secrétaire du commandement de la Reine, 530,000 livres; intendant des Finances, 600,000 livres; trésorier de l'Ordre, 490,000 livres; surintendant des Bâtiments, 300,000 livres.

Il avait largement pourvu tous les siens. Il maria sa fille au duc de Mortemart à qui le Roi donna « des millions, » — (Saint-Simon.)

Le peuple — nous l'avons vu — crève de faim. Qu'importe ! Est-ce que des laboureurs, des ouvriers, des (( fils de cordonniers et de savetiers » sont des hommes? On lui a dit son fait, aux États de 1614. L'a-t-il oublié? Sous Louis XIV, un prélat titré et mitre monte en chaire pour prêcher au vulgaire. Il ne dit pas, comme de nos jours : ce Mes très chers frères ! » mais : « Canaille chrétienne ! » Le fait est attesté.

Peu ou point de grosses fortunes dont l'origine fût avouable.

« Parcourez les maisons et les familles distinguées par les richesses et par l'abondance des biens, je dis de celles qui se piquent le plus d'être honorablement établies, celles où il

parait d'ailleurs de la probité et même de la religion : si vous remontez jusqu'à la source d'où cette opulence est venue, à peine en trouverez- vous où l'on ne découvre, dans l'origine et dans le principe, des choses qui font trembler. »

Qui dit cela? Un révolutionnaire, un socialiste avant la lettre ?

Non. C'est le père Bourdaloue, devant la Cour, composée de gentilshommes et de gens de haute finance. Quelle hardiesse, quel courage, dira-t-on. Oui, sans doute. Mais le prédicateur était jésuite et savait bien son cœur humain. Les financiers se disaient : <( Il veut parler de la noblesse. » Et les courtisans : « Il veut parler des financiers. » Or, il parlait des uns et des autres.

Pendant que Bourdaloue s'aventure en ces hardiesses, la Cour établit à l'Arsenal une commission extraordinaire pour juger les gentilshommes qui battent de la fausse monnaie. Le Roi entend se réserver ce privilège.

Il en a besoin pour entretenir sa Cour et ses maîtresses :

« Le jeu de Madame de Montespan , lit-on dans les Lettres de Feuquières, est monté à un tel excès que les pertes de cent mille écus sont communes. Le jour de Noël, elle perdit sept cent mille écus. Elle joua sur trois cartes cent cinquante mille pistoles et les gagna, et, à ce jeu-là, on peut perdre ou gagner cinquante ou soixante fois en un quart d'heure. »

Quant au quart d'heure de Rabelais, le Roi est là qui paiera.

a On vit dans une nuit la Montespan , dit Bonnemère d'après les Archives curieuses, perdre neuf millions de livres. »

Et il ajoute :

« Certes, si elles étaient douces au Roi, les nuits de cette femme étaient dures au peuple. »

«Le Roi, dit Pélisson, donna avant-hier soir quarante

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millions à Monsieur pour payer ses dettes de jeu, en bonnes assignations sur l'année prochaine. »

« Le Roi fait des libéralités infinies, s'écrie à son tour M™e de Sévigné. En vérité, il ne faut point se désespérer ; quoiqu'on ne soit point son valet de chambre, il peut arriver qu'en faisant sa cour, on se trouvera sous ce qu'il jette. »

Il payait par an, aux gens de lettres qui le louangeaient, un million neuf cent soixante-dix mille quatre cent soixantedix livres. Le pauvre peuple se rongeait les poignets et broutait l'herbe.

En attendant. Gouverneurs et Intendants, avec la complicité intéressée des évéques, pressuraient les provinces.

Aux États de Provence, le Roi fait demander un million.

« Et votre don de l'Assemblée? demande M"»c de Sévigné à sa fille mariée au comte de Grignan, sous-gouverneur de cette province. — Madame, il est accordé. — A combien? — A huit cent mille" francs ! — Voilà qui est fort bien ; notre pressoir est bon, il n'y rien à craindre. Il n'y a qu'à serrer, la corde est bonne. »

Plus tard, le 6 avril 1680, elle écrit, à propos de la nouvelle maîtresse du Roi :

« Madame de Fontanges est duchesse ' avec vingt mille écus de pension ; elle en reçoit aujourd'hui les compliments dans son lit. » — « Le petit Molac épouse la sœur de la duchesse de Fontanges. Le Roi lui donne la valeur de plus de quatre cent mille francs. »

Le Roi, lieutenant de Dieu, devait bien cela à son beaufrère in partihits.

Pendant cela, les mères pleurent et les enfants râlent.

« Le Roi, écrit encore l'aimable marquise, marie sa fille... Il lui donne cinq cent mille écus d'or. » C'était une de ses bâtardes, M^i^ de Blois.

Et les mères sont réduites à vendre ou à manger leurs enfants.

Les années se suivent et les libéralités du Roi se ressemblent.

En juillet 1685, cent mille écus au chevalier de Lorraine, le mignon du duc d'Orléans et l'empoisonneur d'Henriette d'Angleterre, femme de Louis XIV et femme légitime. Cent mille francs au Contrôleur général. Quarante mille écus au marquis de Vérac. Allons! saute, marquis! Vérac avait abjuré le protestantisme. Le Roi de Bossuet lui devait bien cela. Cent mille livres au maréchal d'Humières. Le maréchal de Villeroy touchait du Roi deux cent mille livres par an ; il mourut insolvable !

Au premier janvier, cinq mille livres d'or d'étrennes à la Dauphine ; trois mille au Dauphin.

Cependant, la fin du règne approche. La victoire fuit, la misère arrive jusqu'à la Cour. Le Roi se réduit. Il consacrait quinze millions par an à sa manie de la truelle ; la truelle n'aura plus que quatre millions.

En 1687, il fait cadeau à Berthelot, fermier général, de cinq cent mille livres — un demi-million.

Comme Richelieu, comme Mazarin, comme Colbert, Louvois fait, aux dépens de l'État, une fortune scandaleuse. La seule terrasse du château de Meudon lui coûte, dit Dangeau, « bien des millions ».

En 1698, à" sa nièce qui épouse le duc d'Ayen, la Maintenon donne six cent mille livres ; le Roi lui en donne trois cent mille comptant, cinq cent mille livres à prendre sur

THôtel de ville et cent mille livres de pierreries. Le duc obtient deux gouvernements de provinces, qui lui rapporteront, par an, la bagatelle de soixante mille livres.

La Maintenon — heureusement — était stérile.

Le soir des noces, le Roi, avec toute la Cour, alla voir au lit les nouveaux mariés et tira le rideau en disant pour « bonsoir » qu'il leur donnait, à chacun, huit mille livres de pension.

Il paya les dettes du duc de La Rochefoucauld qui se montaient fort haut et qu'il avait maintes fois payées. Il donna vingt mille écus au chevalier de Lorraine — déjà nommé — pour payer les siennes.

Au duc d'Enghien encore enfant, il constitue une pension annuelle de cent mille livres.

En 1699, il paye de nouveau les dettes de M. le duc de La Rochefoucauld et lui assure, en outre, une pension de quarante mille livres. A Villeroy, d'un seul coup, il accorde une gratification de trois cent mille livres. Au comte de Grammont, en deux fois, deux cent mille livres.

Il paye les dettes de la duchesse du Maine dont les a dépenses prodigieuses » seraient « inconcevables, dit Saint- Simon, sans les bontés du Roi pour son bâtard favori. »

Il envoie cent mille livres à la Montespan, son ancienne maîtresse. Il donne quatre cent mille livres au cardinal Radziewski. Maréchal fait à Fagon l'opération de la pierre : cent mille livres.

En 1703, il donne encore cent mille livres à Villeroy et répand autour de lui, en petites pensions, cent cinquante mille livres.

« Or, pour une pistole que reçoit le Roi, dit Boisguilbert, il en coûte dix-neuf au peuple. » — A ce compte, le peuple payait environ vingt fois plus que le Roi ne donnait. Comptez ; vous aurez le secret de la misère.

L'année du cruel hiver de 1709, Ghamillard se retire avec soixante mille livres de pension.

Il n'y a pas de mauvaises années pour les courtisans.

Et cela dure et. durera jusqu'à la fin.

A chacune des filles de ministre qui se mariaient, le Roi avait l'habitude de donner deux cent mille livres.

Madame avait quatre cent mille livres de rente. Elle demande une augmentation de quarante mille livres. Le Roi la lui accorde en s'excusant « de ne pouvoir pas faire mieux ! »

Au duc de Gharost, douze mille livres de pension, trente ipille à Monasterol, cent mille à Villars, trois cent mille à Torcy sur les postes, quatre cent mille à Ponchartrain et, de nouveau, quatre cent mille au- duc de La Rochefoucauld pour payer ses dettes.

Ce duc mérite une explication.

Il était l'entremetteur et le pourvoyeur des amours de Sa Majesté le Roi Soleil, lieutenant de Dieu sur la terre, toujours d'après Bossuet.

Louis XIV mourut le 7 septembre 1715.

A cette heure, l'État devait en billets au porteur immédiatement exigibles, 710 millions. Les seuls intérêts de la dette, publique s'élevaient à 86 millions.

Total de la dette, malgré les banqueroutes et l'altération constante des monnaies : Trois milliards.

En caisse : 800,000 livres.

Cette situation se liquida, cependant, très aisément :

Par une banqueroute !

Un dernier mot, sur ce Roi et sur ce régne :

Au plus fort de la misère des classes laborieuses, Louis XIV, alors en Flandre, écrivait à Golbert, qui se lassait de satisfaire aux exigences de la Montespan, cette lettre caractéristique :

« La dépense est excessive? Tant mieux ! Gela lui prouvera davantage ma volonté de ne lui rien refuser. Satisfaites tous ses désirs, allez même au-devant, s'il se peut; faites l'impossible. Continuez ! continuez ! »

Et Colbert, qui n'en était pas à ses premières complaisances, continuait.

Ce Roij au moral, était un gouffre et, au physique, un goinfre.

Sachant que Sa Majesté eût perdu de son prestige s'il avait étalé en public sa voracité de Gargantua, il mangeait seul dans sa chambre.

Je ne referai point l'énumération — d'ailleurs connue — des plats dont il se gorgeait.

Cependant, son peuple broutait l'herbe.

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