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COURTISANS ET COURTISANES

Où va l'argent sous la Régence ?

Qui l'ignore? Il se consommé en orgies qui font frissonner. Il s'engloutit dans l'aventure de Law. Le Régent est de moitié dans l'affaire. C'est un d'Orléans! Il sert à acheter de la cour de Rome la mitre et la pourpre pour l'infâme cardinal Dubois qui, d'ailleurs, moyennant une pension que lui

sert le roi d'Angleterre, trahit secrètement la France au profit de l'étranger qui le soudoie !

Où. va l'argent? Il se dissipe en fumée dans la guerre de sept ans et paye la honte de Rosbach.

Il va aux courtisans, au clergé — au haut clergé, s'entend ; car, le bas clergé, le clergé des campagnes, le clergé roturier a été, est et sera, jusqu'à la Révolution, réduit à la portion, cong'tme, — Nous reviendrons sur ce point.

Où va l'argent? — Il va, comme toujours, aux maîtresses du Roi. Car, tous ces Rourbons sont atteints de passions effrénées qui en font la famille la plus sale de l'Europe. Il va aux parents, aux favoris, aux courtisans des catins royales.

Faut-il faire le décompte des maîtresses d'Henri IV, de Louis XIV, du Régent, notoirement suspect d'inceste avec ses filles?

Rornons-nous aux maîtresses de Louis XV, — le Rien- Aimé, — et examinons brièvement ce que coûtèrent au peuple les lubriques appétits de ce satyre couronné, représentant du droit divin.

Les Goncourt, ces observateurs si minutieusement exacts, constatent chez Louis XV, dès sa jeunesse , des « besoins physiques impérieux. » Il fit sept enfants à sa femme. — a Eh ! quoi , — disait la princesse de Lorraine en parlant de la Reine, — eh I quoi , toujours grosse ! toujours accoucher!... » La Reine, toujours froide et mystique, finit par prendre sa fonction enr dégoût et le Roi céda aux provocations dont l'entourait la Cour qui espérait tirer et qui tira, en effet, profit de ses faiblesses.

Un jour vint où la Cour se demanda quelle serait la pre-

mière favorite. La comtesse de Toulouse? M"« de Charolais ? La maréchale de Bouflers? M»e de Mailly? M™^ de Prie? Aucune de ces «très-hautes et très-honnestes» dames n'était parvenue à fixer les caprices de Sa Majesté.

Un soir, à un souper de la Muette, le Roi but à V Inconnue, invita la Cour à lui faire raison et brisa son verre. Quelle était VInco7inue? W^^ de Beaujolais? La duchesse de Lauragais, belle-fille du duc de Villars? Le Roi gardait son secret.

Cependant, on ne pouvait prononcer devant le Roi le nom de M°»c de Mailly sans qu'il rougit. VInconnue, c'était elle. (Juillet, 1738.)

Les orgies commencent dans les petits appartements. Le Roi fait la cuisine, M"e de Charolais accommode les salades. On boit les vins les plus exquis. Au petit jour, les laquais ramassent les convives et les prêtresses de ce qii'on appelle (( les grands mystères »; ils les portent au lit.

Les Mailly remontaient au onzième siècle. Le dernier des Mailly jouissait d'une pension de 24,000 livres. Il n'en était pas moins réduit à faire lui-même son pot au feu — dans de la vaisselle de terre.

A M™o de Mailly succéda, dans les amours du Roi, sa propre sœur. Félicité de Nesle. Pour couvrir les amours du Roi, on la maria à M. le comte de Vintimille qui accepta philosophiquement cette situation. Le Roi donna au contrat 200,000 livres argent comptant, 6,000 livres de pension et un logement à Versailles. La nuit de noces, Louis XV faisait à M. le comte de Vintimille l'honneur de lui donner la chemise — honneur insigne. Les deuï sœurs continuaient à vivre ensemble à la Cour. Spectacle touchant,

Mme de Vintimille meurt. M»»^ de Mailly prodigue au Roi ses consolations. Celui-ci fut si rapidement consolé que peu

de jours après, il se trouvait dans les bras de M^^ de la Tournelle, sœur de Mn^^s de Mailly et de Vintimille et maîtresse du duc d'Agénois. Grand honneur pour le duc d'Agénois! M™e de Mailly, après avoir longtemps disputé à sa sœur les amours du Roi, se retire enfin et le Roi liquide cette passion : « Pour les gens de M«»e de Mailly, à distribuer par le prince de Tingry, 20,000 livres. — Dettes de M°»e la comtesse de Mailly, rente viagère : 41,500 livres. »

M«»e de la Tournelle stipule qu'avant un an, elle sera nommée duchesse et que, si elle devient grosse, sa grossesse sera affichée et son enfant légitimé. Légitimité et droit divin !

M"»e de Mailly, à son décès, laissait U7i million de dettes — qui en vaudraient trois aujourd'hui.

ni

Avec M™e de la Tournelle, les royales orgies recommencent. Les convives portent les plus beaux noms de France : le duc d'Ayen, le comte de Nailles, Meuse, Luxembourg, Villeroy, le duc de Goigny, de Guerchy, de Fitz-James, le marquis de Gonlaut, le duc d'Aumont, le comte de Soubise, le marquis de Rouflers, et l'ordonnateur de toutes ces joies, le duc de Richelieu, oncle de la nouvelle courtisane, qui a mis tous ses soins et employé son habile stratégie à mettre sa nièce dans le lit du Roi.

Louis XV se décidait à payer l'amour en Roi. Il montait une maison à sa maîtresse, lui donnait des chevaux et la couvrait de diamants. Or, les chevaux coûtent cher — les diamants aussi. Mais, qu'importe! c'est le peuple qui paye.

M™e de la Tournelle fut faite duchesse de Ghâteauroux. Dans le brevet, Louis XV affirme que (( sa très-chère et bien-aimée cousine... est issue d'une des plus grandes famil-

les du Royaume... et qu'elle joint à ces avantages toutes les vertus.., y> — C'est pourquoi il lui donne le duché-pairie de Clîâteauroux, ses appartenances et dépendances. Il y joint une rente de 80,000 livres. Richelieu y gagne la charge de premier gentilhomme de la Chambre. On ne saurait trop payer de tels services.

MM. de Concourt, gens exacts, mais non révolutionnaires

— Dieu les en garde! — font entrevoir que vers ce temps, Mme (Je Tencin vivait en ménage — vous m'entendez bien !

— avec son frère, le cardinal de Tencin, et le duc de Choiseul avec sa sœur, la duchesse de Grammont. Ils ajoutent : « Liaisons étranges et profondes où l'ambition aurait violé la nature pour faire garder à la nature les secrets entendus de l'oreiller seul... et assurer à cette confidence et à cette intimité dernières la discrétion d'un même sang ! »

Ah! citoyens, c'est beau l'ancien régime! Montesquieu n'a-t-il pas établi que l'honneur est la base des monarchies?

Elle meurt. Le peuple en fureur insulte à ses restes. Le clergé l'enterre dévotement dans une des chapelles de l'Église Saint-Sulpice. La différence d'attitude du peuple et du clergé est à noter.

Le peuple n'était pas tendre pour l'immoralité royale. M™c de Mailly qui avait ouvert à ses deux sœurs l'entrée de l'alcôve royale survivait à celles-ci et, délaissée, faisait pénitence. Un jour, se rendant à l'office de l'Église Saint- Roch, elle dérange quelques personnes ; on la souflète de ce mot : « Voilà bien du train pour une p...! » Elle répond humblement: «Puisque vous la connaissez, priez Dieu pour elle ! »

De l'aristocratie, Louis XV va descendre à la bourgeoisie et des trois sœurs de Nesle à la Pompadour. Nous verrons

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qu'il tombera plus bas — bien au-dessous du Tiers-État. Il date de loin, Tavènement des 7iouvelles couches.

La marquise de Pompadour, de son vrai nom M"« Poisson — nom prédestiné. Son père, intéressé dans les vivres, compromis dans des malversations , avait dû passer la frontière.

M"« Poisson se considérait depuis longtemps comme « un morceau de roi. » A l'âge de neuf ans, une tireuse de cartes lui avait prédit qu'elle serait la maîtresse de Louis XV. Mariée à M. Lenormand d'Étiolés, elle se jette un jour, dans la forêt de Sénart, à la tête du Roi qui chassait. Le gibier plut au Roi.

A un bal de l'Hôtel de ville, Louis XV ramasse le mouchoir qu'elle laisse tomber. La salle crie : Le mouchoir est jeté. Comme en Turquie !

L'aristocratie considéra ce choix d'une grisette non seulement comme un scandale, mais comme un passe-droit. La noblesse prétendait au monopole de l'exploitation des amours royales. Le Roi, décidément, dérogeait. Et quelle éducation que celle de M"^ Poisson qui, à peine installée à la Cour, appelait M™« d'Amblimont son torchon, l'abbé de Bernis son pigeon pattu et le gros duc de Chaulnes son cochon !

Les royalistes de nos jours disent que le respect s'en va. Il y a longtemps qu'il est parti — pour ne plus revenir.

La maison de la nouvelle favorite est montée à Versailles sur le pied de 42,226 livres qui en vaudraient trois fois plus aujourd'hui. Le père Poisson est fait seigneur de Marigny. M. Poisson, le fils, a la capitainerie de Grenelle avec cent mille livres et devient le marquis de Vandières. La fille de la Pompadour — car elle a une fille — est traitée en princesse. Sa mère était sur le point de la marier au fils de son cochon, le duc de Chaulnes, qui avait trois millions, quand elle mourut.

La favorite ne négligeait pas ses affaires personnelles. Elle achetait la terre de la Celle, 150,000 livres ; la terre de Crécy et d'Aulnay, 400,000 livres; un hôtel à Fontainebleau, cent mille écus ; un hôtel de 100,000 écus à Gompiègne ; Thôtel du comte d'Évreux, aux Champs-Elysées, 800,000 livres. Ajoutez à ces acquisitions celles de Brimborion, de l'Ermitage de Versailles, des châteaux de Meudon et de Bellevue.

A Celle, elle dépense pour aménagements, 68,114 livres ; à Crécy, 3,947,264 livres; à Compiègne, 30,242 livres; à Pompadour, 28,000 livres; à Fontainebleau, 216,382 livres ; à Versailles, 283,013 livres; à l'hôtel d'Evreux, 95,169 livres; à Bellevue, 2,526,927 livres.

Triplez ces sommes pour avoir leur valeur vraie — et additionnez.

C'est l'or de la France qui afflue aux mains de la pompadour. C'est pour elle que la France meurt de faim. « Les paysans mangent de l'herbe, lui dit-on un jour ; ils n'ont pas de pain !» — « Ils n'ont pas de pain ? répond-elle ; eh ! bien , qu'ils mangent de la brioche ! »

Son cuisinier, les jours maigres, est dans l'obligation de servir quarante-huit plats.

Cotillon IV, comme l'appelle Frédéric, fait de la politique, et de la politique étrangère. Elle conduit la France à Rosbach. Bilan, d'après MM. de Concourt : deux milliards dépensés pour arriver à la défaite, à l'invasion, à la honte, et un millio7i d'hommes tués.

Où va l'argent?- Où va l'honneur? A l'ignominie intérieure et extérieure. C'est M"^ Poisson qui mène ce branle. C'est sa guerre, à elle!

Les impôts pieu vent. Le peuple connaît la cause de son

mal et son indignation éclate dans la rue contre « la coquine du Roi ! y>

Damiens blesse le Roi. Celui-ci, dès qu'il se croit en danger, renvoie ses maîtresses et appelle le confesseur. Le Roi blessé se confesse, la Pompadour est consignée chez elle. Le peuple pousse sous les fenêtres de « la coquine du Roi » des cris de mort. Machault vient lui signifier son congé ; puis, le Roi , se croyant près de mourir — il n'avait qu'un bobo î — fait signifier son congé à Machault. D'Argenson est appelé au ministère et il se hâte de procurer au Roi une nouvelle maîtresse. « Il tenait toute prête, disent les Goncourt, la beauté de la belle comtesse d'Esparbès pour la lâcher sur le Roi. » Il écrivait à la belle comtesse : ce L'indécis est enfin décidé. Le garde des sceaux est renvoyé. Vous allez revenir, ma chère comtesse, et nous serons les maîtres du tripot. »

Le « tripot », c'était la Royauté.

Le billet était intercepté par un certain d'Arbouin et porté à la Pompadour.

Deux jours après la Pompadour avait reconquis son Roi et d'Argenson recevait une lettre de cachet qui l'exilait dans sa terre des Ormes. Joli sujet de comédie : le Cabinet noir.

Le Roi était guéri , le confesseur renvoyé. Tous ces Rourbons sont, comme on le voit, des rois très chrétiens, — quand ils sont malades.

Remis déclare « les reins de la Monarchie affaiblis. » Ils l'auraient été à moins.

La Pompadour vieillie, mais désireuse de conserver le titre et les profits de maîtresse du Roi, s'était faite depuis longtemps l'entremetteuse de son auguste amant. Que lui importaient les caprices du Roi et les louches aventures du parc-aux-cerfs, pourvu que son crédit n'en fut point ébranlé !

Cependant, le monarque avait été touché plus que d'habitude par une de ces amours de passage. Il s'éprit d'une sorte

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de géant femelle, fille d'un avocat de Grenoble, M"^ de Romans. Elle avait été menée au Roi par une de ses sœurs dans les jardins de Marly. Elle donne au Roi un fils. Le Roi donna à la mère une première fois 250,000 livres, une seconde fois, 243,000 livres. Bah! comme disait la Pompadour : « Après nous le déluge ! »

Et pourtant, la prodigalité royale ne suffisait pas aux dépenses de la Pompadour. Elle touchait une pension annuelle de 40,000 livres. Elle touchait 50,000 francs pour étrennes. Au jeu, elle gagnait, en 1742, près de 38,000 livres; en 1753, les gains se réduisaient à 20,000 livres. Pour l'encourager à se laisser saigner, le Roi lui donna 6,000 livres. Mais, les dépenses dépassaienttoujours les recettes. Au moment où elle tomba malade, son intendant, à bout de ressources, fut obligé d'emprunter 70,000 livres.

Elle mourut. Elle coûtait, non à la Royauté, mais à la France, trente-six millions de livres.

Elle était insatiable et faisait la maltôte. Elle laisse ses emmes de chambre s'enrichir de pots de vin; celles-ci

âfiquent des acquits au comptant. Elle tripote avec les croupiers.

Elle paie mille livres de rente à l'ébéniste qui a sculpté sa chaise percée,,.

Voilà où va l'argent !

Des hautes dames de l'antique maison de Nesle, le royal débauché était descendu à la bourgeoise Lenormand d'Étiolés ; de celle-ci , il dégringola à la Du Barry, Jeanne, fille naturelle d'Anne Bégus dite Quantiny, Il avait parcouru toute la lyre. Lebel et le duc de Richelieu, pourvoyeurs

ordinaires de Sa Majesté, dénichèrent cette beauté. En fille expérimentée, elle sut s*ancrer dans le lit du Monarque où elle n'était entrée que pour Tespace d'un matin. Dès qu'on la vit maîtresse du cœur du Roi, on se hâta de lui faire un faux état-civil, et comme le père était inconnu,. l'abbé Gomard de Vaubernier, aumônier de Louis XV, prêta le nom d'un de ses frères dont les réclamations n'étaient pas à craindre — puisqu'il était mort.

Cela fait, on la maria au comte Du Barry, gentilhomme toulousain et complaisant.

La future apportait en dot un mobilier estimé à trente mille livres provenant, dit le contrat, de ses gains et économies.

Entre la Pompadour et la Du Barry — - un interrègne ! — on essayât de pousser M"»« d'Esparbès au lit du Roi. Elle avait les plus belles mains de la Cour. Le Roi, disent les de Concourt, « s'était laissé prendre à ces jolis doigts qui épluchaient si gracieusement les cerises. »

Pas bégueule, la comtesse, nmis fort aimable. Elle avait été fort aimée.

Louis XV reposait, un matin , à côté d'elle et lui disait :

— Tu as connu tous mes sujets ?

— Oh ! Sire !

— Tu as connu le duc de Choiseul?

— Il est si puissant !

— Le maréchal de Richelieu?

— Il a tant d'esprit !

— Marville?

— Il a une si belle jambe î

— A la bonne heure. Mais, le duc d'Auvergne qui n'a rien de tout cela ?

— Ah ! Sire, il est si attaché à votre personne !

Mme d'Esparbès allait être déclarée maîtresse en titre à Marly, quand M. de Choiseul, qui voulait la tuer sous le ridicule, alla droit à elle, sur le grand escalier, devant toute

la Cour, et, lui prenant le menton, lui demanda : « Eh! bien, petite, comment vont vos affaires? » Quelques jours après, elle recevait une lettre de cachet la dispensant de faire sa cour au Roi et lui ordonnant de se retirer à Montauban, auprès de son père, le marquis de Lussan.

La comtesse de Béarn devait présenter la Du Barry à la Cour. Intimidée par le parti de Choiseul qui ne voulait pas de Jeanne Bégus, la comtesse simula d'abord une entorse. Elle hésitait. Elle avait d'ailleurs déjà encaissé, de la part du comte Du Barry, le prix de sa complaisance. Contre Choiseul, la Du Barry eut M. le duc d'Aiguillon et le parti des Jésuites. — Les Jésuites chaperonnant la Du Barry. Tout arrive !

La présentation eut lieu. La Du Barry entra précédée de la comtesse de Béarn et parée de cent mille francs de diamants que le Roi lui avait donnés. La comtesse de Béarn eut cent mille livres.

Les courtisans inclinèrent rapidement leur fierté aux pieds de Jeanne Bégus. On connaît le mot du duc de Tresmes qui ayant fait visite à la favorite et ne l'ayant pas rencontrée, laissa ce billet : « Le sapajou de Madame la Comtesse est venu pour la faire rire, »

Le Roi lui donna le château et la terre de Luciennes.

Le duc d'Aiguillon lui fit cadeau d'un vis-à-vis qui coûtait 52,000 livres. Les paysans de l'Agénois en durent payer une bonne partie.

A son tour, elle faisait payer au duc de Choiseul, disgracié, soixante mille livres de pension et cent mille écus d'argent comptant.

Où va l'argent?

MM. de Concourt, pour le règne de la Du Barry, en historiens et en artistes qu'ils sont, répondent excellemment :

a C'est un rêve insensé de femme galante, une folie de dépenses, une extravagance de luxe; ce sont des millions jetés aux caprices de la mode, des millions jetés aux raretés du bijou, du point, de la soie, du velours; un fleuve d'argent, le trésor royal, coulant des mains d'une jolie femme sur le peuple des tailleurs, des modistes, des couturières, des galonniers, des chamarreurs... Des fournitures, des commandes, des factures, voilà toute cette vie. »

Le libraire Vente lui relie magnifiquement ses livres avec la devise : Boutez en avant! Ses robes coûtent 1,000 — 3,000 — 5,000 livres. L'une d'elles monte au prix de dix mille cinq cents livres.

On a les comptes de cette fille à la Bibliothèque nationale. Une seule facture payée par M. Beaujon s'élève à 6 millions 421,003 livres 11 sols.

Le Livre Rouge, pour l'année 1773, porte les sommes suivantes données par le Roi à M™^ Du Barry, à Versailles : le 21 mars, 300,000 livres; le 13 juin, 300,000 livres; le 22 août, 300,000 livres; le 23 novembre, 300,000 livres.

En l'an 1774, le 13 février, 300,000 livres; le 10 avril, 300,000 livres.

En 1784, ordonnance au porteur d'un million de livres.

Un jour, elle commande une toilette en or ; le gouvernement a fait l'avance à l'orfèvre de quinze cents marcs d'or. L'opinion s'érneut et crie au scandale. La toilette n'est pas exécutée.

A Luciennes, la favorite fait élever un palais. C'est un luxe inouï. La seule dorure de son lit coûte 5,945 livres.

La France désapprit le respect. Jeanne Bégus, sous les

voûtes de Versailles, crie à Louis XV qui ne surveille pas

d'assez près la cafetière : « La France, ton café f... le camp ! »

Que dit le clergé? Rien, ou peu de chose.

Elle descend du lit, à demi-nue ; le nonce du Pape' se fait le prêtre de cette divinité et lui présente les mules !

Elle a fait de sa mère Anne Bégus dite Quantigny, une marquise de Montrable, avec carrosse et seigneurie près de Lonjumeau.

A -son mari , le Du Barry, elle fait obtenir 60,000 livres de rente. Elle marie le frère de son mari à M"® de Fumel et elle en fait un colonel .des Suisses. Elle marie le fils de son beau-frère à M"^ de Tournon, parente des Soubise et des Condé — qui consentent !

Louis XV mourut. La Du Barry reçut une lettre de cachet.

Du Barry, le roué, épouvanté, s'enfuyait en Suisse, loin de ce pavé de Paris où il se vantait d'avoir jeté, depuis l'avénement de Jeanne Bégus, dix-huit millions! Dans une seule soirée, il avait perdu, au jeu, 7,000 livres.

Quand il perdait : « Ne vous chagrinez pas pour moi , mes amis, disait-il, c'est vous qui paierez tout cela î »

La Du Barry, dans une soirée, perdait 90,000 livres ! Elle aurait pu en dire autant.

C'était, en effet, le peuple, vêtu de haillons, broutant l'herbe et mourant de faim, qui fournissait l'enjeu.

Quand donc le Peuple, qui paraît avoir bu son sang, ses larmes et sa honte, saura-t-il son histoire?

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