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LES BIENS ET LES MŒURS DU CLERGÉ

L'aristocratie se décompose en deux classes : les seigneurs d'épée et les seigneurs de bréviaire.

Nous avons vu comment les produits du travail populaire s'en allaient aux seigneurs d'épée. Voyons ce qu'accaparaient les seigneurs de bréviaire.

Le Clergé de France était nettement séparé, par le préjugé de la naissance, en deux classeis : le haut et le bas clergé. Ces dénominations, ce n'est pas la Révolution qui les a imaginées, comme on croit. Elles appartiennent au vocabulaire de l'ancien régime. Elles répondent d'ailleurs à la réalité des choses.

Toutes les hautes dignités ecclésiastiques sont l'apanage de la haute noblesse, — de la noblesse de cour, évèchés avec dotations superbes, gros bénéfices, grasses abbayes. — (Voir VAlmanach du Clergé,)

Le bas clergé est roturier et, comme le peuple d'où il sort, il crève de faim. Il est réduit à la portion congrue : cinq cents livres.

Les biens dont jouissent les moines et le haut clergé sont immenses. D'où viennent ces biens? Nous le dirons.

Il en faut signaler tout d'abord la scandaleuse énormité.

Remarquons ici que, de tout temps, le clergé eut le soin de cacher le véritable chiffre de ses revenus. Il atténuait l'évaluation de ses biens, soit qu'il ne voulût pas exposer la

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Royauté à de trop fortes tentations, soit qu'il eût le secret instinct de Tincompatibilité de telles richesses avec les doctrines évangéliques, soit enfin qu'il voulût se soustraire autant que possible aux charges de l'État. A vrai dire, pour le Clergé, ces charges étaient légères. Ses biens ne payaient pas d'impôts, et cette exemption, ces immunités, le Clergé les revendiqua jusqu'à la Révolution avec une singulière âpreté. En 1749 — pour citer un exemple — le Clergé, dans ses remontrances au Roi , repoussait comme inique la seule idée de soumettre ses biens à l'impôt. « Ne cràindrait-on pas, s'écriait-il, d'affaiblir le respect dû à la Religion si l'on voyait aujourd'hui les ministres de l'Église, pour la première fois, avilis et réduits à la condition de vos autres sujets? »

Cependant, de temps à autre, le Roi demandait au Clergé quelques sacrifices. Le Clergé votait, tous les cinq ans, trois ou quatre millions, quelquefois davantage, qu'il offrait sous le nom de don gratuit, faisant ainsi entendre que c'était à titre purement gracieux et sans que cela pût tirer à conséquence. Du reste, en consentant le don gratuit, le Clergé savait bien qu'il faisait un placement usuraire ; car, il avait l'art de tirer de la faveur royale bien plus qu'il ne lui avait accordé.

Le Clergé payait, en outre, les décimes.

Il avait donc intérêt à dissimuler ses richesses pour les soustraire, d'une part, à la rapacité royale, et, de l'autre, à l'avarice de la Papauté qui les frappait de taxes et de surtaxes.

Par ces raisons s'expliquent les divergences dans les appréciations qui ont été publiées sur les biens du Clergé.

Pour plus de sûreté, nous nous en tiendrons aux évaluations du savant bénédictin dom Reaumier et aux chiffres qu'il a produits dans son Recueil histoHqiie des Évêchés, Abbayes, etc.

Nous donnons seulenîent la valeur de quelques Archevêchés, Évêchés et Abbayes choisis de préférence dans notre région :

L'archevêché d'Albi valait cent vingt mille livres ; — celui de Narbonne, cent soixante mille livres; celui de Toulouse, cent dix mille livres; celui de Bordeaux, cinquante-cinq mille livres ; celui d'Auch, cent vingt mille livres.

L'évêché de Castres valait soixante mille livres ; celui de Gomminges, soixante mille livres; celui de Lombez, quarante-cinq mille livres; celui de Montauban, cinquante mille livres ; celui de Condom , soixante-dix mille livres.

Celui d'Agen, quarante mille livres.

Ce n'est pas tout.

Aux rentes que lui valait son archevêché ou évêché, chaque prélat ajoutait les revenus d'une ou de plusieurs abbayes.

C'est ainsi que Monseigneur de Bernis, archevêque d'Albi, aux 120,000 livres de son archevêché, ajoutait les cinquante mille livres de son abbaye de Saint-Médard et les cinquante mille livres de son abbaye de Trois Fontaines, ce qui lui valait un revenu annuel de deux cent quarante mille livres, soit, valeur de nos jours, plus de ci7iq cent mille francs de rentes.

C'est ainsi qu'aux 55,000 livres de son archevêché de Bordeaux, M. Champion de Cicé ajoutait les 18,000 livres de son abbaye de la Grasse et les 45,000 livres de son abbaye d'Ourscamp. Total : 118,000 livres ; soit , en valeur de nos jours, plus de deux cent cinquante mille francs de rentes.

C'est ainsi que l'archevêque de Toulouse, M. Loménie de

Brienne, jouissait d'un revenu de 234,000 livres, — valeur de nos jours, plus de quatre cent soixante-dix mille francs. La seule abbaye de Moissac lui rapportait 18,000 livres. Celle de Saint- Vandrille, 50,000 livres. Celle de Saint-Ouen, cinquante-cinq mille livres. »

Outre les 55,000 livres que rapportait à M. de Breteuil son évêché de Montauban , il faut compter les 12,000 livres que lui valait Tabbaye de Belleperche.

M. de Cugnac, évêque de Lectoure, avait l'abbaye de Longues, 3,000 livres.

M. d'Osmond, évêque de Saint-Bertrand de Comminges, était en même temps abbé de Saint-Volusien, — 8,500 livres.

M. d'Usson de Bonnac, évêque d'Agen (40,000 livres) était abbé de Theulley, ce qui lui valait 8,000 livres. .M. l'évêque d'Agen avait donc — valeur de nos jours — plus de cent mille francs de rente. On sait que le Roi l'avait renvoyé de la Cour et exilé dans son diocèse parce qu'il avait tenté d'usurper ses droits sur la Du Barry. Ce prélat peu vertueux n'en fut pas moins un des plus ardents à soutenir la contrerévolution.

Le brillant archevêque de Narbonne, M. de Dillon, abbé de trois abbayes, jouissait d'un revenu de cinq cent quarante mille francs.

Lorsque l'archevêque de Toulouse, M. Loménie de Brienne, arriva aux affaires, M. de Dillon s'empressa de lui faire visite et, entre ces deuxéminents prélats, le colloque suivant s'établit :

— Eh! bien, petit gueux, dit M. de Dillon dès que la porte du cabinet fut fermée sur eux, te voilà ministre? Si je te demande une bonne abbaye et que tu ne me la fasses pas donner, qu'est-ce que je te ferai ?

— Tu me donneras, dit Brienne, de grands coups de pieds dans le ventre ! .

— Ah ! par Dieu, reprit Dillon, je n'y manquerai point !

« Vois, s'écriait déjà Luther au seizième siècle, vois cette église triomphante, vois ces princes-évêques qui passent devant toi comme un tourbillon de pourpre et d'or, courant à la guerre, à la chasse, aux plaisirs... Reconnais-tu les successeurs des Apôtres? »

Tel fut le Clergé français, de Luther à la Révolution.

Tel, entre beaucoup d'autres, le cardinal Louis-René- Édouard de Rohan, surnommé Rohan-Collier, pour avoir estimé à un collier de seize cent mille et quelques livres la vertu de la reine Marie- Antoinette. Il est vrai que le cardinal-collier n'était pas aussi beau que le beau Fersen !

Évêque, puis cardinal, puis grand-aumônier, puis membre de l'Académie française, puis abbé de la Chaise-Dieu, de Montmajour, de Saint- Waast et de Marmoutier, Monseigneur de Rohan-Collier jouissait de un million six cent quarante mille livres de revenu qui en vaudraient plus du double aujourd'hui. La seule abbaye de Saint- Waast, au diocèse d'Arras, valait trois cent mille livres de rente. Le cardinal touchait, en outre, cent cinquante-sept mille livres de pensions. « On le voyait souvent, dit un biographe, quitter les habits de son état, pour prendre des uniformes de chasse et cela avec tant de publicité qu'un jour de Fête-Dieu , lui et tout son équipage, en uniforme vert, coupèrent la procession qui gênait leur passage. »

Administrateur de l'Hospice des Quinze-Vingts, il vendit, pour six millions, des terrains appartenant à l'établissement qui en valaient plus de sept; mais l'acquéreur lui avait assuré un pot de vin de trois cent mille livres (600,000 fr.).

plus la propriété du dixième des biens qui avaient fait l'objet de ce honteux trafic.

Malgré son indignité, le Clergé de son diocèse le choisit comme député aux États Généraux où il n'osa pas venir siéger de peur de se heurter à ses créanciers. Il envoya sa démission en suppliant l'Assemblée de payer ses dettes !

Il passa à l'étranger où il recrutait pour l'armée des émigrés. Il fit preuve d'ardeur contre- révolutionnaire. Aussi, le Pape loua son <( zèle fervent pour préserver son troupeau de la contagion des lois et des idées nouvelles. »

Tels étaient, sous l'ancien régime, les successeurs des Apôtres ; c'est ainsi qu'ils administraient le « patrimoine des pauvres » dont ils se prétendaient les dépositaires.

Au surplus, ne croyant ni à Dieu, ni à diable, et parfaitement dépravés.

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Un autre drôle crosse, mitre et bien rente, ce fut l'abbé Dubois. Il eut l'archevêché de Cambrai, cent vingt mille livres ; l'abbaye de Nogent-sous-Coucy, dix mille ; l'abbaye de Saint- Just, dix mille; l'abbaye d'Airvaux, douze mille; de Bourgueil, douze mille; de Berg-Saint-Vinon, soixante mille; de Saint - Bertin , quatre- vingt mille; de Cercamp, vingt mille; le traitement de premier-ministre, cent cinquante mille; la surintendance des postes, cent mille; la pension du Roi d'Angleterre, neuf cent soixante mille.

Total : un million cinq cent trente mille livres par an, — valeur de nos jours : plus de trois millions de rente !

Et ce, en un temps où, comme nous l'avons vu, la misère du peuple était effroyable.

Dubois, n'étant pas même sous-diacre, voulut être car-

dinal. Avec dispenses du Pape — dispenses que î*on obtient toujours et pour tout, pourvu qu'on y mette le prix — il fut fait sous-diacre, prêtre et archevêque dans une matinée. Ce fut un .Rohan qui lui donna tous les ordres. Dubois, occupé à cette cérémonie, n'assista pas, ce jour-là, au Conseil des Ministres. Quelqu'un remarqua son absence et demanda : « Où est Dubois? » — « Il fait sa première communion », dit le Régent. Le soir, Dubois était archevêque de Cambrai. Il voulut être cardinal. Il fallut négocier avec Rome et, avec cette cour; l'argent est le nerf des négociations. Le chapeau de cardinal coûta à Dubois -^ je me trompe — au peuple français plus de huit millions d'alors, plus de vingt millions d'aujourd'hui, sans compter le change, dit Lemontey.

Un des négociateurs dans l'affaire du chapeau fut le cardinal de Rohan, prélat élégant, galant, parfumé, qui, pour conserver la fraîcheur de son teint , prenait tous les matins un bain de lait.

(( Le cardinal de Rohan, dit d'Argenson (Mémoires), est galant; mais, il trouve assez d'occasions de satisfaire son goût pour le plaisir avec les grandes princesses, les belles dames et les chanoinesses à grandes preuves pour ne pas encanailler ses galanteries et n'être pas du moins accusé de crapule, »

Tout était permis pourvu qu'on ne s'amusât qu'entre honnêtes gens.

L'impiété du haut clergé remontait loin :

« Je ne crois pas, dit la duchesse d'Orléans, mère du Régent, qu'il y ait à Paris, tant parmi les ecclésiastiques que parmi les laïques, cent personnes qui aient la véritable foi ou qui croient même en Notre-Seigneur. Cela fait frémir. »

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Les prédicateurs rougissaient de prononcer en chaire le nom de Jésus-Christ. Ils débitaient des sermons purement philosophiques.

On demandait à l'un des plus respectables curés de Paris : « Croyez- vous que les Évêques qui mettent toujours la Religion en avant en aient beaucoup ?» — Il hésita un instant ; puis : « Il peut y en avoir, répondit-il, quatre ou cinq qui croient encore. »

Les mœurs étaient au niveau de la foi. Je ne dirai rien de Chaulieu, de Tabbé de Bouflers, de l'abbé de Grécourt, de l'abbé de Latteignant. Il n'y a qu'à les lire.

Dom Colignon, abbé de Mettach et curé-seigneur de Valmunster, où il a la haute et basse justice, fait dîner, en petit comité, ses deux maîtresses à sa table. Le scandale du monde est ce qui fait l'offense et ce n'est point pécher que pécher.... en petit comité.

Le jeune et vaillant évêque du Mans, M. de Grimaldi, fait de sa maison de campagne de Coulans, un lieu de... rendezvous.

Rivarol, dont le témoignage n'est pas suspect, déclare qu'aux approches de la Révolution, a les lumières du Clergé égalaient celles des philosophes. » — ce Le corps qui a le moins de préjugés, dit Mercier, qui le croirait? c'est le Clergé. »

« Ces jours derniers, dit Méira (Correspondance, i784), il y avait un dîner de quarante ecclésiastiques de campagne chez le curé d'Orangis, à cinq lieues de Paris. Au dessert et dans la vérité du vin, ils sont tous convenus qu'ils étaient venus à Paris, voir le Mariage de Figaro. »

En Auvergne, M. de Montlosier se composa « une société

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de prêtres beaux-esprits dont quelques-uns étaient déistes et d'autres franchement athées. »

Au grand siècle, Monseigneur Joachim d'Estaing, évéque de Glermont, portait la moustache en croc, le justaucorps flamboyant de broderies et de rubans. Il donnait des bals dans son palais épiscopal où la bourrée faisait fureur. Par malheur, l'élégant évêque était aveugle. Il reconnaissait les danseuses au toucher. « Un bon pasteur, disait-il, doit connaître ses brebis ! »

Dans la môme ville, le jour des Morts, les moines cordeliers braillaient des Requiem dans leur église pour de l'argent et vendaient du vin sur l'autel transformé en comptoir. Les prêtres du diocèse hantaient les tavernes et les brelans, couraient les foires et marchés et tenaient dans leurs presbytères des femmes de mauvaise vie. « Ils pratiquaient, dit un auteur qui les a vus de près, ainsi que l'évêque et les moines de Glermont, tous les excès et tous les vices... »

Cet auteur, c'est l'abbé Fléchier, le futur évêque de Nîmes.

Le cardinal de Bouzi, évêque de Narbonne, aimait la marquise de Ganges et l'enrichissait des dépouilles de son diocèse.

L'évêque de Gap, Monseigneur Hervé, avait mené, jusqu'à cinquante ans, une vie exemplaire. Vers la cinquantaine, il fut en proie à des passions furieuses. « Gette forcènerie, dit Dangeau, lui valut, à la fin, l'exil. » On le déporte à Gondom. Il y scandalise la ville. On l'envoie à l'abbaye de Redon, en Bretagne; il y rechute. On le fait partir pour l'abbaye Saint-Michel. Il y fait pis. Le Roi lui-même en est scandalisé. Il veut qu'on le démitre. Monseigneur Hervé invoque l'inviolabilité canonique. Il n'y a qu'un moyen d'éviter le scandale ; c'est de noyer l'évêque dans l'immensité de Paris. On l'y appelle. Il se présente à la Gour et y

conte fleurette aux princesses I Incorrigible, il était devenu vieux; il mourut, comme le diable, saintement.

Le cardinal de Polignac eut les faveurs de la duchesse de Bourgogne, puis celles de la duchesse du Maine. Finalement, il tomba aux actrices. Il eut pour maîtresse la Montauban.

« Les mœurs du cardinal de Bouillon, dit Saint-Simon, étaient infâmes. » Nous nous refusons à indiquer la nature des amours de ce prince de l'Église.

La supérieure de Tabbaye de la Joie, près Nemours, s'en vient accoucher, par mégarde, dans une taverne, au milieu de la livrée de M. le duc de Saint- Aignan. La livrée du duc et le duc lui-même s'amusent fort de l'aventure. Le duc apprend que la nonne est sa propre fille. Il ne rit plus! Mais, « le Roi qui était fort gaillard en ce temps-là, dit Saint- Simon, rit beaucoup de M">« l'abbesse et de son poupon. »

En plein Paris, au couvent des Petits-Pères, le Lieutenant de police dut procéder à une épuration sévère des religieux. Ces bons moines recevaient des femmes dans leur couvent où tout était disposé pour toute autre chose que des exercices spirituels.

Or, ce même lieutenant de police, M. d'Argenson, vivait conjugalement avec une très spirituelle et superbe abbesse, Mme de Veny.

La plus édifiante des histoires de ce temps qui jettent un jour sur l'usage que l'on faisait des biens ecclésiastiques est celle de Vateville. Il était moine et s'ennuyait d'être cloîtré. Il escalade les murs. Le prieur le retient par le pan de l'habit. Il tire son pistolet et fracasse la tête du prieur. Il enfour-

che le cheval qui l'attendait et part... pour la Turquie. En route, il descend dans une auberge. On lui sert, pour tout potage, un unique gigot. Un voyageur survient qui en demande sa part. Dispute. Vateville tire son pistolet, fracasse la tête de l'inconnu, se rassied, achève le gigot et repart.

En Turquie, il adopte la religion de Mahomet. Il subit la petite formalité de la circoncision , entre dans l'armée turque, se bat comme une brute et devient pacha. La Turquie était en guerre avec Venise...

La nostalgie le prend. Il demande son absolution à Rome. Le Pape, qui lie et délie, veut bien le délier à une condition : c'est que le moine-pacha livrera l'armée turque aux Vénitiens. Marché fait. Le pacha exécute fidèlement la trahison. Le Pape l'absout. Le voilà blanc comme neige. Déplus, le Pape lui donne une abbaye en Franche-Comté, province encore espagnole. L'abbé circoncis trahit les Espagnols au profit de Louis XIV. Le Roi, pour récompenser cette nouvelle trahison, le nomme évêque de Besançon. Le Pape a des scrupules ; la circoncision constituait un obstacle dirimant. Le Roi reprend l'évêché et donne à Vateville une grosse abbaye. Ça lui en fait deux. Dès lors, Vateville devient un prélat grand seigneur. Il chasse, il pontifie, il fait la roue... qu'il aurait méritée, il a des meutes superbes et deux maîtresses, l'une en titre, l'autre de ^rechange. Il réalisa sur la terre, au nom de l'Église romaine, le paradis de Mahomet.

Vateville n'était pas le seul prélat de son espèce. Que d'abbés incirconcis menèrent la même vie !

« Les cent trente-un évêques et archevêques, les sept cents abbés commèndataires sont gens du monde, dit M. Taine; ils sont de bonnes façons, ils sont riches; ils ne sont pas austères... »

Oh ! non !

A Glairvaux, dom Bocourt, très galant envers les femmes,

se fait donner du Monseigneur et ne va qu'en voiture à quatre chevaux.

Dans les abbayes de femmes, on reçoit, on dîne, on s'amuse, on rit, on danse et l'on parle chiffons.

Près de Sarrelouis, les chanoinesses de Loutre dînent et soupent avec les officiers et « ne sont rien moins que prudes. »

Dans tous les évêchés, l'on danse. M™^ de Sévigné nous a conté les fêtes données par Monseigneur de Rennes, « cette linotte mitrée », pendant que l'on pendait les pauvres paysans bretons, ses ouailles.

« Un Cicé, archevêque de Bordeaux, un Dillon, archevêque de Narbonne, un Brienne, archevêque de Toulouse, un Castellane, évêque de Mende et seigneur suzerain de tout le Gévaudan, un archevêque de Cambrai , duc de Gani-

brai, seigneur suzerain de tout le Cambrésis sont des

princes; ne faut-il pas qu'ils représentent en princes? C'est pourquoi ils chassent... ils ont une cour, » — des courtisans et des courtisanes.

Dans leur palais de Saverne, les Rohan ont sept cents lits. Le cardinal y tient réception ouverte. C'est une fête qui ne finit point et que M. Taine compare agréablement au tableau de Wateau, V Embarquement pour Cythère. A la chasse, « de peur que les dames n'eussent peur seules, on leur laissait toujours l'homme qu'elles haïssaient le moins pour les rassurer », et comme il était défendu de quitter son poste avant le signal, « il était — dit le marquis de Valfons, dans ses Souvenirs — impossible d'être surpris. »

. « Liberté, Facilité », c'était le mot d'ordre que le cardinal donnait à l'abbé son secrétaire. Un jour, une dame arrive avec un officier. Il ne reste qu'un lit. L'abbé est embarrassé. Il soumet le cas au cardinal, ce Ils sont venus ensemble?» — «Oui, Monseigneur! » — ce Eh! bien, quel mal voyez-vous à ce qu'ils restent ensemble? »

A Tabbaye de Grandselve, dans le Gard, les Bernardins donnent à tout le beau monde une hospitalité fastueuse. Bon souper, bon gîte et le reste. La fête de Saint- Bernard y dure deux semaines. Les tables sont servies à toute heure. Pendant la quinzaine on mange, on chasse, on joue, on danse... Le quartier des dames est pourvu de tout ce qu'il faut pour la toilette. Rien ne manque, pas même les cavaliers. C'est Tabbé de Montgaillard, témoin oculaire, qui en témoigne.

C'est la haute vie que mène la haute noblesse ecclésiastique, les cardinaux de Rôhan, M. de Jarente, évêque d'Orléans, M. de Grimaldi, évêqtie du Mans, M. de Breteuil, évêque de Montauban, M. Champion de Cicé, archevêque de Bordeaux, le cardinal de Montmorency, M. de Talleyrand, évêque d'Autun, M. de Brienne, évêque de Sens, M. de Dillon, archevêque de Narbonne, le comte de Clermont,.abbé de Saint-Germain-des-Prés, qui installe, dans sa maison abbatiale de Berny, une danseuse de l'Opéra, M"® Leduc, pour faire les honneurs de sa table, M. de Cou*ziè, évêque d'Arras, qui , surpris au lit à quatre heures du matin par un officier aux gardes dont il est l'heureux rival, se fait apporter sur l'heure un habit laïque, une perruque et une épée, descend au jardin de l'hôtel avec l'officier, croise le fer avec lui et le désarme !

La belle vie, en vérité, pour... des prélats de qualité !

Chez M. Trudaine, quatre évêques — un bouquet! — assistaient à la représentation d'une pièce de Collé si gauloise que celui-ci n'a jamais osé la faire imprimer.

Un Bernardin, dont l'abbaye est au milieu des bois de la Bresse, écrit à Collé qu'il fait construire un petit théâtre « à l'insu des cagots et des petits esprits », pour y monter, avec ses moines, la Partie de Chasse de Henri IV.

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C'est dans les palais épiscopaux, dans les couvents que va l'argent. Le clergé séculier et régulier n'a-t-il pas pour mission d'administrer a le patrimoine des pauvres? »

La Révolution vint qui mit la main sur les biens ecclésiastiques. Le bas clergé applaudit. Mais, le haut clergé, dès lors, n'eut point assez de malédictions contre ceux qui avaient retiré de ses mains les biens d'Église dont il avait fait un si bel usage. Il souleva l'aristocratie, la papauté, le peuple lui-même contre l'Assemblée souveraine qui avait porté cette atteinte à ses privilèges séculaires. La Constitution civile du Clergé qui ne touchait pas ^u dogme, mais qui ruinait l'aristocratie du Clergé, ne fut qu'un prétexte. La Religion n'était pas intéressée dans la querelle. Le Concordat fit depuis aux évêques une situation bien plus humiliante. Ce qui était en jeu, c'était l'opulence des prélats.

Nous en avons l'aveu. M. de Dillon, expliquant plus tard la résistance du Clergé en 1791 , l'attribue non aux scrupules religieux du haut- clergé (nous avons vu qu'il était incapable de scrupules !) mais, au désir de défendre et de restaurer ses privilèges compromis : « Nous nous sommes conduits alors en vrais gentilshommes, disait M. de Dillon, l'ancien archevêque de Narbonne ; car, de la plupart d'entre nous, on ne peut pas dire que ce fut par religion. »

Ils n'en avaient pas !

C'est pour conserver ou reconquérir leurs biens et leurs privilèges qu'ils mirent tout à feu et à sang !

Or, on peut dire qu'en réorganisant l'Église de France sur les bases de la Constitution civile du Clergé, la Révolution ne fit qu'exécuter fidèlement les volontés de tout le clergé inférieur, c'est-à-dire de l'immense majorité des prêtres

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français. Oui, dans la généralité des Cahiers, le bas clergé s'élève avec indignation et souvent avec éloquence contre Taccaparement des biens d'Église par l'aristocratie épiscopale, contre le détournement et la dissipation du patrimoine des églises et des pauvres. Le bas clergé veut ramener ces biens à leur affectation primitive. Les prêtres montrèrent, à cette mémorable époque, d'admirables sentiments de miséricorde pour le peuple, de justice et de fermeté à l'égard des prélats qui entretenaient avec les biens d'Église l'éclat de leur dissipation et de leur fastueuse immoralité.

Nous le démontrerons un peu plus à fond et nous en donnerons une preuve éclatante lorsque nous serons amené à publier les Cahiers de l'Albret.

La Révolution a rendu à l'Église de France cet immense service de ramener son épiscopat à la correction , à la bonne tenue, à la. décence, à la morale et, si j'ose le dire, à la vertu.

Que l'on compare nos prélats aux prélats de l'ancien régiine ou, si l'on veut, aux prélats de l'église romaine, et l'on devra convenir que grâce à la Révolution, la France possède le clergé le plus digne et le plus respectable qui soit en Europe.

Quant au clergé inférieur, n'était la servitude où , par un des vices de notre Concordat, le tient l'absolutisme romain avec la complicité de nos évêques, il serait digne des vertus et de la bonne renommée de ses devanciers qui présidèrent dans les paroisses à la rédaction de la plupart des Cahiers de 1789.

Un temps viendra où la République abordera résolument la nécessaire entreprise de donner au clergé français la liberté qu'elle assure à tous les citoyens de la nation.

La Révolution a régénéré l'Église de France.

Cette vérité, M. Taine lui-même, qui n'est plus depuis

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longtemps suspect d'enthousiasme pour une Révolution qu'il a maudite à la façon de l'âne de Balaam, M. Taine la proclame involontairement.

Après avoir constaté que, sous l'ancien régime, la soutane n'était point un embarras et que « les prélats la portaient aussi gaillardement qu'un habit de cour, » cet académicien ajoute :

« Pour la leur coller au corps, il a fallu la tourmente révolutionnaire, puis la surveillance hostile d'un parti organisé *et la menace d'un danger continu. »

Soit ! Mais il faut conclure. La Révolution a pri3 les richesses du Clergé; elle lui a rendu l'honneur. Si l'on se place sincèrement au point de vue religieux, c'est double profit pour l'Église.

Étudier les origines des biens ecclésiastiques, ce serait faire la physiologie de la spoliation cléricale.

Cette matière mérite une étude à part. Ces origines sont multiples, diverses. Il en est de légitimes. Il y en a de frauduleuses. On en trouve d'impures. On en connaît qui sont vraiment criminelles.

La « romaine avarice » n'a pas été décrite seulement par La Fontaine. Les véritables pères de l'Église en ont gémi — car, elle date des premiers siècles de l'ère chrétienne -^ et, dans les derniers temps, des prêtres savants et irréprochables l'ont signalée comme une des causes qui ont le plus contribué à perdre la Religion dans l'estime des hommes. Jamais on n'exploita mieux la terreur et la pitié. Jamais on . ne recourut à des moyens plus barbares ou à des fourberies mieux manigancées. Jamai&les sentiments religieux qui sont

au fond du cœur humain — Thomme a été défini : un animal religieux ! — ne servirent de base à une exploitation plus savante et moins scrupuleuse. Fausses images, faux titres, fausses chartes, fausses légendes, fausses donations, fausses décrétales, fausses vertus, fausses promesses, fausses reliques, fausses prophéties, fausses interprétations de l'Évangile et des Écritures, faux saints et faux martyrs, excommunications, anathèmes, interdits, refus des sacrements, menaces, indulgences, persécutions, usurpations, captations, faux miracles, prestiges, superstitions, simonies, fraudes pieuses, tout fut mis en œuvre pour s'emparer de la richesse publique au détriment des peuples et des rois. C'est par tous ces moyens que le Clergé tendit à centraliser entre ses mains la fortune mobilière et immobilière de la nation. Nous pourrions citer telle province qui, en 89, lui appartenait corps et biens. Les historiens les plus modérés estiment qu'à la veille de la Révolution , le Clergé était propriétaire du quart du territoire; j'entends le haut clergé et les moines, les plus oisifs des hommes !

En 1789, l'aristocratie est ruinée, la Royauté est ruinée, le peuple est ruiné. Le Clergé seul est riche. Pendant quinze siècles, le haut clergé et les moines se sont prétendus exempts, de droit divin, de toutes les charges publiques. Ils se sont enrichis des dépouilles de la Royauté et des deux autres ordres.

Je note encore une fois — pour plus de sûreté — que le bas clergé, laborieux, vertueux, réduit par l'aristocratie ecclésiastique à la portion congrue est, non pas complice, mais victime de la rapacité cléricale. Je ne veux pas que mes sentiments restent douteux sur ce point. Le clergé inférieur fut un des agents les plus- intelligents et les plus actifs de la Révolution. Quelle que soit son attitude présente, je ne consentirai point à confondre sa cause et sa responsabilité avec celles de l'épiscopalisme et du monachisme.

Oui , en 1789, les prélats ef les moines possédaient cinq cent millions de rente !

La seule dîme leur rapportait cent vingt-cinq millions par an — qui en vaudraient deux cent cinquante aujourd'hui .

Les seuls évêchés et archevêchés rapportaient à la noblesse ecclésiastique quarante-six millions, soit près de cent millions d'aujourd'hui.

Les biens immobiliers des évêchés et abbayes rapportaient aux titulaires des hautes fonctions ecclésiastiques deux cent millions de livres, qui équivalent à quatre cent millions de francs.

L'ensemble des biens immobiliers possédés par les prélats et les abbés valait quatre milliards.

Voilà où était allé l'argent !

C'est là qu'à la Révolution, la Nation ira le reprendre. Elle obligera le Clergé à restitution. C'est avec les biens usurpés par le haut clergé et les moines qu'elle battra monnaie pour faire face aux armées étrangères soulevées par les moines et les prélats, pour combler le gouffre du déficit dans lequel la Royauté va s'engloutir.

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