‹ Nos ContemporainsChapitre 10 sur 25 · ORLÉANS HOUSE MIDDLESEX · texte numérisé non relu

ORLÉANS HOUSE MIDDLESEX

25 septembre 1862.

« Monsieur,

» J’ai un peu hésité à vous écrire. Vous avez fait de moi un portrait si Üatteur que j’éprouve quelqu’embarras à vous remercier. Mais il est un point sur lequel je puis sans fausse modestie vous

LE DUC D’AUMALE

dire que vous m’avez bien jugé. Oui, j’aime la France, je l’aime passionnément. El quand vous rappelez à son souvenir ceux qui l’ont servie et qui ne vivent que pour elle, quand vous demandez que les portes de la patrie soient ouvertes à tous ses enfants, vous m’allez au cœur, et j’ai le droit de vous tendre la main en vous disant merci !

» II. d’Orléans. »

VICTOR HUGO

SOUVENIRS

Ce portrait de Victor Hugo n’est pas exactement elui qui a paru en 1869. Il a été retouché. Je n’aais rien à modifier, quant au tond ; mais l’alilié et l’admiration qui ont grandi en vieillissant eviennent, à chaque retouche, plus exigentes, îoins satisfaites de ce qu’elles essaient d’expriîer.

Quand je publiais, pour la première fois, ce por- ’ail de Victor Hugo, il était encore en exil. Nous Dulfrions de son absence, et tout en respectant 3n obstination à rester le dernier, seul, hors de il frontière, nous regrettions qu’il n’eût pas la dblesse de rentrer. J’insistais un peu là-dessus, î cédais à un âpre désir de voir le justicier des

Châtiments se rapprocher du coupable, à m sure que l’expiation approchait.

Il m’écrivit à ce sujet de Bruxelles, le 4 ocl< bre 18G9, la belle lettre que voici :

« J’ai lu la page éloquente que vous me consil crez dans votre excellent livre, Nos Contempi vains. Vous y indiquez nos dissidences, et noti amitié qui les domine. Cette noble page me toucl et j’ai besoin de vous le dire. Je suis, vous le save un vieux fidèle à la théorie des remerciement si raillée aujourd’hui. Je me laisse paisiblemei railler, c’est ma manière. Donc, je vous serre main et je vous remercie.

» Quant à la question finale que vous posez, voi connaissez, je pense, ma réponse à T. G. . . m’adre: sant. la même question, et cette réponse, j’en su sûr, vous l’approuvez : « Je ferai ce qu’il faudra . c’est là mon engagement. L’exil volontaire est c tous les exils celui où l’on se sent le plus esclavi puisqu’il ne se compose que de devoirs. Je me ser d’autant plus lié, que j’ai l’air libre. Ce que j’i dit, je le ferai. J’ai un maître : le devoir, et u juge : la conscience.

» Votre vieil ami.

» Victor Hugo. »

VICTOR HUGO

Le maître avait raison. Il rentra, à l’heure du levoir, plus triste qu’au départ, n’ayant plus peronnc à châtier, mais ayant la patrie à relever. La luse des Châtiments lui quitta la main à la fronière ensanglantée; celle de l'Année terrible l’atendait dans Paris assiégé.

J’ai donc effacé les exhortations inutiles, sahant bien d’ailleurs qu’un portrait de Victor Hugo st forcément incomplet, puisque l’action de homme, du grand citoyen, du grand poète, se ontinue et s’augmente, au lieu de s’immobiliser ans le rayonnement de sa gloire absolue.

PORTRAIT

J’ose écrire que je suis l’ami de Victor Hugo car ce mot d’ami n’engage que mon admiration N’est-on pas forcément l’ami de ceux qui vous pu rifient l’âme et qui l’élèvent?

Il y a plus de quarante ans que je me suis assi pour la première fois, convive tremblant et muet à la table du cher poète, et en m’y rappelant, pou y causer avec moi, il m’écrivait, il n’y a pas trè longtemps :

« Oui, aimons-nous toujours . Vousêtesl’an

cien ami, moi, je suis le vieil ami. Soyons supérieurs aux hasards traîtres de la vie; mettons 1< cœur au-dessus de tout. Sursum corda... »

Quelle merveilleuse destinée que celle de Victoi Ilutro !

Il a été le révélateur, l’enchanteur de notre jeu nesse. C’est, à son vif rayon que nous nous somme:

VICTOR HUGO

ouverts et que tous ceux de ma génération ont dilaté leur cœur. 11 est resté le conseiller, l’inspirateur de notre virilité, et voilà que, quand nous vieillissons , nous le retrouvons, nous dépassant toujours, nous attirant, nous surprenant!

Toute une série d’existences se sera développée dans la sienne qui continue. Il nous aura pris à la première heure, gardés, enveloppés, et ceux qui lui survivront conserveront longtemps les dernières lueurs de ce grand crépuscule qui n’a pas commencé.

La première fois que je vis Victor Hugo, ce fut en 1840, dans Y institution où j’achevais mes études. Je me souviens de ce jour-là, comme s’il était d’hier : c’était pendant la récréation de quatre heures, au printemps.

Nous avions ses fils pour camarades, et le secret le bien des camaraderies à leur égard tenail à ’espoir d’arriver un jour jusqu’à leur père.

On lisait beaucoup, en France, dans ce tempsà. Nous avions des querelles littéraires, entre écoiers : nous étions romantiques et classiques. On e disputait sur la moralité de Lucrèce Borgia omparée à celle de Phèdre, et pour assister à la eprésentalion de Ruy-Blas, nous passions une

journée à la queue du théâtre : nous y aurions passé la nuit!

Quand un camarade, me montrant la terrasse qui dominait la cour de récréation, me dit : i « Yeux-tu voir Victor Hugo? », je sentis mon cœur ] battre, tout mon être s’élancer ; j’aurais voulu des ailes.

Le soleil couchant mettait une auréole au front du poète qui marchait tête nue. Ce fut une extase, j

L’avouerai-je? dans la familiarité que les années ont permise, j’ai toujours, en causant avec Victor Ilugo, comme un sursaut intérieur d’émotion juvénile qui me reporte à cette première apparition.

Gœthe lait dire à Werther : « Malheur à ceux] qui ne sont jamais enivrés. » Le mot est vrai el profond. Malheur à ceux qui n’ont jamais eu l’ivresse d’une pareille admiration, et qui, l’ayant eue, n’en gardent rien !

Les jeunes générations naturalistes comprendront-elles cette folie de la foi littéraire? Je sais bien qu’elles n’ont pas encore de grand homme à admirer; qu’elles ne veulent pas en avoir.

Je les plains. Elles se réservent un avenir sans clarté et si jamais elles traversent, comme nous, dans leur virilité, une époque stérile et pesante,: sie

VICTOR HUGO

elles ne trouveront rien dans leur cœur pour alléger leur fardeau, pour se résigner, pour espérer quand même.

Avant la fin de cette année 1840, j’étais devenu un des hôtes réguliers du salon de la Place-Royale. Ce salon, je le vois, vaste, avec des tapisseries au mur, au parquet, au plafond ; avec une haute cheminée de grand style; avec un portrait célèbre de Louis Boulanger, représentant Victor Hugo, père, comme on le représente aujourd’hui grandpère; avec ce grand tableau donné par le duc d’Orléans, représentant le couronnement d’Inès de Castro; avec ce dais qui venait de Saint-Cyr, sous lequel Louis XIV s’était assis, à moins qu’il n’eût servi qu’à madame de Maintenon, sous lequel personne ne s’asseyait; avec ses visiteurs empressés, louangeurs, tous célèbres; avec un contemplateur silencieux dans un coin, un homme à large tête, au regard gris doré qui voyait tout, qui ne devait rien oublier, un homme qui a été le Shakespeare du roman, Balzac enfin, cet autre grand immortel, parti trop tôt pour l’immortalité.

Toute la littérature, toute l’éloquence, toute la politique ont défilé là. Tout ce qui a été une lumière, une étincelle, un ver-luisant, sous le gou-

vernement de Juillet a jeté son éclat, ou perdu son phosphore dans ce salon.

Plus tard, Victor Hugo a occupé un hôtel rue de la Tour d’Auvergne ; mais ce ne fut qu’un campement, interrompu par le 2 Décembre. Les souvenirs les plus vivants, les plus précieux resteront attachés à l’hôtel Guéménée, cet hôtel de la Place- Royale et à la maison de Guernesey (Ilauteville llousc). Voilà les deux grands foyers de la vie sociale du poète, avant cette petite maison actuelle de l’avenue d’Eylau, qui est désormais une maison historique, consacrée.

Il n’est pas toujours exact de croire que l’habitation d’un homme d’intelligence soitle moule de scs pensées en relief; ou plutôt, il arrive souvent que, selon la nature, plus exclusivement concentrée ou plus absolument expansive, du talent, le poète ne s’attache pas aux murs qu’il habite, n’y laisse rien de lui, et se contente d’une hospitalité banale.

Lamartine, par exemple, qui était poète, instinctif plutôt qu’artiste, idéalisait par la sympathie les lieux vulgaires qu’il habitait, les transformait en rêve et ne les transformait pas pour les yeux des visiteurs.

Les maisons de V. Hugo étaient et sont les

VICTOR HUGO

repoussés de son génie, essentiellement artistique. Elles sont arrangées, meublées, comme il pense, comme il écrit, avec une harmonie grave, sonore, pleine d’antithèses, meublées pour les yeux qu’elles étonnent, pour l’esprit qu’elles éprouvent, pour l’âme qu’elles émeuvent.

On sent, dansle choix, dans Indisposition, dans la mise en scène de ces intérieurs pittoresques, le produit nécessaire d’une imagination qui ne voit jamais l’idée sans l’image, qui sculpte, pour ainsi dire, les sentiments et dont la puissance créatrice ne se satisfait pas de l’impalpable.

Je viens d’écrireun mot qui résume tout Victor Hugo : la puissance !

Tempérament énergique, volonté indéracinable, le poète aime la force, la communique à tout ce qu’il fait. L’énorme, le profond, le splendide, l’éclatant, c’est-à-dire la force dans la lumière et dans la couleur, comme la force dans le dessin et dans la silhouette, voilà, non pas seulement ce qu’il choisit, mais ce qu’il cherche, naïvement, dans ses drames, dans ses vers, dans sa prose, dans sa vie.

On a discuté la solidité des sujets qu’il met en scène, la logique des péripéties qu’il dénoue.

La discussion est moins vive toutefois, carl’édu-

cation se fait. L’on comprend maintenant que la déduction des sentiments est toujours vraie, même dans un sujet paradoxal, et on ne lui reproche pas plus la puérilité des prétextes qui amènent une explosion, qu’on ne songe maintenant à la reprocher à Shakespeare.

Mais ce qui n’a jamais été nié, discuté, c’est 1 1 commotion que donne une page, une strophe de Victor Hugo, tant le coup ressenti est fort; c’est le reflet opiniâtre que laisse dans l’esprit l’image qu’on a vue passer, tant l’image est fortement coloriée. C’est l’élargissement des proportions que l’esprit communique aux choses, après que V. Hugo les a traversées, tant son raisonnement, vêtu d’une forte armure, fait une trouée puissante.

Son écriture rapide, écrasée pourtant, sa signature massive, comme une inscription gothique, ou bien qu’il cloue, comme les deux ailes d’un oiseau, au bas de ses pages; sa façon de polémique qui vise aux grands coups, qui assomme au lieu d’égratigner; ses moyens d’émouvoir qui vont jusqu’à l’extrême; sa gaieté formidable qui remue les entrailles, comme le rire de Rabelais; son lyrisme, à la fois ivresse et travail, son érudition, savamment désordonnée, tout en lui, hors de lui,

VICTOR HUGO

révèle un tempérament qui s’épanouit, une force qui violente la grâce, sans l’anéantir.

On le croit brutal, et tout cà coup l’énormité devient transparente, s’irise aux rayons du soleil, s’évapore comme une bulle dans l’air; le granit s’ouvre pour laisser passer une fleur qui embaume; la bouche d'ombre sourit et apaise les échos retentissants, pour soupirer :

« Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine. »

Les contrastes, les antithèses, qu’il cherche naïvement dans ses œuvres, par un besoin de sa nature, il les a dans son génie.

Il est, dans la vie, extrêmement solennel et adorablement familier; il aime les héros et en fait des colosses; mais il aime les enfants et les lait aussi forts que les héros. Gavroche vaut Jean Valgean, et Gwymplaine, seul, éperdu, tout frissonnant dans la neige, s’élève aussi haut, que quand il soufflette les lords de son indignation. Il y a toujours du géant ramassé, même dans le petit.

L’excès des mièvreries est encore une surabondance. Quand Victor Hugo ne brise pas les crânes dans quelque festin des Niebelungen, dont il semble, par son nom, un convive ordinaire, il s amuse à parfiler des nuées et à raffiner Ossian.

La mer était le voisinage le meilleur pour un ami des Titans. Voilà pourquoi, sans le regret de la patrie absente et livrée à des aventuriers, Victor Hugo ne se fût pas senti en exil et se fût cru chez lui, quand il était en face de l’infini.

La première fois que je lus dans Notre-Dame de Paris cet épisode de Quasimodo, jouant d’nn homme comme d’une fronde, et écrasant le vaurien d’écolier, en le prenant par le pied, en lui faisant battre les murailles, j’hésitai à admettre ce tour de force. Aujourd’hui, rien ne me paraît plus simple. C’est ce que fait, au moral et parfois au physique, Jean Valjean; c’est ce que recommencent Gillatt dans les Travailleurs de la Mer, et Gwymplaine enfant dans la nuit obscure qui l’enveloppe; c’est la force humaine poussée à son paroxysme et luttant contre une force aveugle ou se mesurant avec une force providentielle.

En accumulant la vie dans ses héros, Victor Hugo veut j accumuler l’idéal. Il semblerait que son tempérament doive se satisfaire de l’effet naturaliste. Mais, s’il ne recule, ni devant le mol précis, ni devant la chose précise, il a une aspiration d’artiste qui traverse tous les appétits de la nature, et l’union est tellement indissoluble qu’on peut l’accuser d’exagération, de violence, de monstruosité

VICTOR HUGO

même, sans trouver une occasion de le surprendre en flagrant délit de platitude, de vulgarité.

Il charme, même quand il ne plaît pas, et il met toujours dans ce qu’il dit un détail pittoresque, pour faire excuser l’incident moral qui choquerait le puriste.

L’originalité de Victor Hugo tient donc à sa sincérité d’artiste.

Ses œuvres sont des arborescences de lui-même : il les porte, comme le bon roi David, dans les vitraux d’église, porte toute sa postérité sur un arbre couleur de chair, qui lui sort des flancs, et qui montre, à chaque branche, un héritier, levant les mains et chantant un psaume.

L’homme qui, dans sa jeunesse, à ses débuts, à l’âge où l’on tâte sa voie, disait de Mirabeau : « C’est une chose qui fait son bruit propre; c’est une nature qui accomplit sa loi ! ». Cet homme-là, ou plutôt cet enfant sublime, comme l’appelait le prophète Chateaubriand, donnait d’avance, par un instinct du désir, par un appétit de vocation, la formule de son talent.

Dans la République des lettres, qui est un composé d’aristocrates à tous les degrés, on abuse du mot de Maître . C’est un terme qu’on devrait réserver aux grands écrivains et aux grands ar-

tistes, dont l’inspiration se confond si bien avec le procédé, que celui-ci ne puisse être enseigné.

En un mot, il faut appeler maîtres ceux qui ne peuvent pas avoir d’élèves.

Victor Hugo, comme Delacroix, comme Balzac, mais plus qu’eux assurément, s’affirme par des qualités essentiellement personnelles, bien qu’elles soient très en dehors. Il semble facile d’imiter ce pittoresque provocant; mais on ne peut que répéter imparfaitement ce qu’ils ont fait, sans avoir jamais la bonne fortune de pressentir ce qu’ils vont faire : un secret échappe toujours, c’est-à-dire l’expression étroite et l’individualité du maître.

Voilà pourquoi ces génies excentriques ont des admirateurs et n’ont pas de copistes. C’est l’honneur de leur talent et la dignité de leurs amis.

Victor Hugo, poète, écrivain, artiste, orateur, sénateur, proscrit ou triomphant, ne joue donc pas un personnage : il est semblable à l’homme du foyer, au père de famille, à l’ami.

Cette nature robuste ne se divise pas. La sève étonnante de ses livres, on la retrouve dans l’intimité; il a toujours, à toute heure, un afflux de sentiments cordiaux, une expansion facile. Ce qu’il y a d’aussi beau, d’aussi émouvant que sa

VICTOR HUGO

parole sonore, c’est son rire. Il a l’hospitalité chaude, l’étreinte de la main robuste. On se sent chez un homme, avant de se souvenir, quand on peut l’oublier, qu’on est chez un grand homme.

La physionomie de Victor Hugo est trop populaire pour avoir besoin d’être décrite. Tout le monde connaît ces yeux abrités, non voilés, qui ont une lumière fixe, pénétrante, ces yeux dont je parlerai plus longuement tout à l’heure; cette tête aux plis accusés, au nez solide, à la bouche souriante, à travers l’epaisseur de la barbe, ce front qui ressemble à la coupole d’un panthéon, celte ossature solide, plus forte qu’élégante, qui rappellerait quelque baron Hugo d’un burg d’Allemagne, si les mains, dignes d’un prélat, ne fai- . saient honneur de leur élégance à la plume, et non à l’épée.

Victor Hugo aime l’exercice, comme il aime le travail. L’hygiène a une part énorme dans sa vie. Il sent bien qu’il abdiquerait en souffrant, et que la santé est, pour lui, plus que pour tout autre, la condition du talent. De là, les habitudes régulières, une nourriture forte, un travail continu. Balzac a fait de son labeur un suicide; Victor Hugo doit au sien la vie pleine, la sève abondante, la frondaison de cette admirable vieillesse

qui n’est que le printemps d.e l’immortalité.

Victor Hugo travaille debout, et comme il ne trouve pas de meuble ancien qui serve convenablement de pupitre, il écrit sur une superposition de tabourets et d’in-folios, recouverts d’un tapis. C’est sur la Bible, c’est sur la Chronique de Nurunberg que le poète s’accoude et étale son papier.

Le papier est bleu, léger, de grand format. Raturant beaucoup, se corrigeant à l’infini, par un scrupule d’artiste qui ne s’apaise jamais, Victor Hugo est resté fidèle à la plume d’oie.

On dirait qu’il trouve une sorte de plaisir à faire ces larges barres qui couvrent les mots, les lignes, et qui sont souvent comme des collines, comme des lointains de paysage, dans le texte même.

Il ne serait pas impossible de trouver parfois des silhouettes informes, des tentatives de dessin, au milieu de l’écriture. La vision de l’idée est souvent double pour le poète peintre.

Les pages toutes ruisselantes, toutes meurtries de cette écriture gauloise qui a tant d’aspect, sèchent étendues.

Quand le travail du jour est fini, Victor Hugo ramasse sa besogne, la serre, et très généralement

VICTOR HUGO

garde le secret de ses inspirations. Les manuscrits autographes ne le quittent pas. Ils sont recopiés par des plumes dévouées et collationnés avec respect. Tout a son importance pour un écrivain qui est un peintre et qui redoute l’effacement d’un mot, l’estropiement d’une phrase, le déplacement d’un trait, d’un point, d’une virgule, comme l’enlèvement d’une lumière indispensable à l’harmonie du tableau.

On s’est demandé souvent si Victor Hugo a le travail facile.

Il est évident qu’il n’est pas doué, ou affligé, de cette faculté étrange d’improvisation, grâce à. laquelle Lamartine n’a jamais raturé un mot. La plume de fer de celui-ci courait rapide, effleurant à peine le papier satiné qu’elle couvrait de légers traits : on eût dit une valse de sylphes sur la neige.

Victor Ilugo fait crier le papier sous sa plume qui crie. Il réfléchit à chaque mot; il soupèse chaque expression; il s’appuie sur les points, comme on s’assied sur les bornes, pour regarder la phrase finie et la place nette où va commencer la phrase suivante. Certains mots de rappel, certains noms jetés en marge, comme des notes, feraient supposer qu’il fixe ses impressions, de peur de ne plus

les retrouver aisément dans son excellente mémoire. Mais ce travail n’implique aucun effort : c’est la lente infiltration d’une sève qui s’accumule et qui déborde.

Pour compléter cette physiologie, je ne puis pas oublier les détails qui m’ont été donnés par Sainte- Beuve et que Victor Hugo lui-même m’a confirmés.

Quand il écrivait Notre-Dame de Paris, le poète ne se lassait pas d’aller avec ses amis visiter la vieille église, dont il prenait possession, tous les soirs.

On descendait, en été, après le dîner, de la rue Xolre-Dame-des-Champs, on désertait, en rebelles romantiques, le vieux Mont-Parnasse, dont on aurait bien voulu changer le nom, et on se hâtait d’arriver à la cathédrale, avant le coucher du soleil.

Ceux qui ne faisaient pas le roman trouvaient que ces visites étaient un peu trop fréquentes, et comme il fallait, tous les soirs, faire l’ascension d’une tour, ils soupiraient intérieurement, en s’engageant dans l’escalier qui menait au ciel.

Mais Victor Hugo, leste, ingambe, avait hâte d’atteindre au sommet, et il les entraînait après lui.

VICTOR IIUC.O

Toutefois, quand on était là-haut, si éloigné des hommes, toutes les poitrines se dégonflaient. Une extase générale, en face du soleil couchant, s’emparait des âmes. On oubliait la fatigue ; on s’épanchait en prose et quelquefois en vers; on tendait les bras à l’espace, comme à l’avenir; on étreignait du vent, comme si on eût étreint de la gloire ; on se croyait déjà célèbre, parce qu’on dominait de si haut ses contemporains.

Victor Hugo s’accoudait et regardait. Il aspirait l’âme de la vieille cité. Les hirondelles voletaient sur le front de ces poètes qui ne descendaient qu’à la nuit close.

Où sont aujourd’hui les néophytes ? Sur quelle tour vont-ils regarder venir l’inspiration?

Un soir, Victor Hugo, qui plongeait avec délices ses petits yeux perçants dans le pourpre du coucher du soleil, se tourna du côté de la bibliothèque de l’Arsenal, qui est très loin de là, et dit à ses amis : « Je vois Charles Nodier à son halcon. Il n’est pas seul : il a avec lui deux personnes, deux dames; l’une est sa fille; je ne connais pas l’autre. »

Malgré leur confiance dans le poète qui les faisait monter si haut, tous les soirs ; malgré leur admiration pour l’excellence de ses facultés physiques, ses amis sourirent avec incrédulité. Mais

une heure après, quand ils entraient dans cet aimable salon de l’Arsenal, qui appartient à l’histoire littéraire de 1830, ils acquéraient la preuve que Victor Hugo avait bien vu, que ses yeux ne l’avaient pas trompé.

Faut-il ajouter à ce tour de force un renseignement singulier? Je le confie aux critiques qui veulent tout connaître de la nature matérielle d’un poète et qui ne sauraient se passer de la physiologie.

Victor Hugo qui porte aujourd’hui toute sa barbe grise, mettait autrefois de la coquetterie à ne pas garder sa barbe noire. Or, un barbier, prétendant trouver, en le rasant, plus de besogne que sur un autre visage, assurait que chaque bulbe pileux contenait trois poils, au lieu d’un.

Je n’attache pas à ces détails une influence fatidique; je ne dirai même pas, me livrant à une comparaison facile, que le poète regarde les choses de l’âme et de la vie comme il regardait de haut et de loin , et qu’il perce le lointain de l’avenir, comme le lointain de l’horizon.

Non. J’ai voulu compléter la démonstration de cette force en toutes choses, de cette organisation spéciale qui ne donne assurément pas le génie, mais qui l’étend, le prolonge, le fait durer.

VICTOR HUGO

Comment s’étonner que Victor Hugo soit le premier dans cette race d’entêtés d’idéal et de progrès, qui ne sait ni feindre, ni se modifier, ni reculer. ,

On pourrait presque prétendre que chaque écrivain consacre sa vie à une seule idée, et je ne serai pas paradoxal, en démontrant que Victor Hugo, depuis son premier roman, son premier drame, jusqu’à ses derniers, dans toutes ses œuvres, n’a fait qu’opposer la laideur physique des hommes et des choses à la beauté morale et a voulu susciter l’enthousiasme, par la force centuple que donnent l’amour, le devoir, ou la juste vengeance.

C’est la lâche qu’il a reçue de sa conscience, qu’il a poursuivie, sans une minute d’arrêt, qu’il poursuit encore et qu’il a transportée dans la vie politique.

L’auteur de Notre-Dame de Paris, de Claude Gueux, de le Roi s'amuse, le poète, si ardent à chanter le réveil populaire en 1830, n’avait pas attendu la défaite et l’exil pour laisser filtrer dans ses livres, dans ses pièces, dans ses poèmes, quelques-unes de ces lueurs de soufre qui sont devenues le volcan des Châtiments.

Dans une dernière édition doses portraits con-

temporains, Sainte-Beuve a publié une lettre de Victor Hugo, datée de 1832 qui ne laisse aucun doute sur le fond des sentiments.

C’était le lendemain d’une insurrection. On mettait Paris en état de siège. Le National, avec Armand Carrelen tête, voulait publier une protestation signée. Victor Hugo, averti du projet par Sainte-Beuve, lui répond :

« Je ne suis pas moins indigné que vous, mon cher ami, de ces misérables escamoteurs politiques qui font disparaître l’article 14, et qui se réservent la mise en état de siège dans le double fond de leur gobelet.

» J’espère qu’ils n’oseront pas jeter aux murs de Grenelle ces jeunes cervelles trop chaudes, mais si généreuses. Si les faiseurs d’ordre public essayaient d’une exécution politique et que quatre hommes de cœur voulussent faire une émeute pour sauver les victimes, je serais le cinquième.

» Oui, c’est un triste et beau sujet de poésie que toute ces folies trempées de sang ! Nous aurons un jour une République, et quand elle viendra, elle sera bonne. Mais ne cueillons pas en mai le fruit qui ne sera mûr qu’en août. Sachons attendre. La Républiqueproclaméepar la Fra n ce en Europe, ce sera la couronne de mes cheveux blancs. »

VICTOR HUGO

Niera-t-on que Victor Hugo n’ait été là un précurseur? Ne semble-t-il pas que ces lignes, écrites en 1832, doivent être datées du 3 décembre 1851 ?

C/est tout ce que je veux dire de Victor Hugo, homme politique; la question m’entraînerait trop loin.

Victor Hugo a traduit toutes les tristesses, toutes les douleurs, toutes les indignations de la France. Il lui eût suffi, pour nous émouvoir, de traduire les siennes propres. Mais on n’est un poète, vraiment national, qu’en trouvant, dans l’expression de ses peines ou de ses espérances, la formule des peines et des espérances de ses contemporains. C’est le devoir auquel le génie de Victor Hugo n’a jamais failli.

Aujourd’hui, la poésie en France est devenue un exercice presque universel. Elle est pratiquée avec succès par des écrivains ingénieux, habiles dans le maniement de l’outil, mais elle me paraît méconnaître pourtant ses véritables destinées, son véritable rôle, quand elle s’éloigne des hauteurs sur lesquelles Victor Hugo s’est toujours maintenu : la Nature, Dieu , V Amour, le Devoir, la Liberté, et, par conséquent, la famille etla patrie!

C’est un lieu commun d’aimer son pays et ses enfants; mais, c’est avec ces lieux communs-là

qu’on entretient le génie des peuples et sa propre conscience.

Je voudrais aussi que ceslarges sources ouvertes par Victor Ilugo dans ses odes, dans ses poèmes, fussent préférées à ces quintescences délicieuses qui charment une minute et qui n’émeuvent pas pendant une heure. On met la poésie en flacons, très bien ciselés; je voudrais quelle débordât, comme au temps de la tristesse d'Olytnpio , dans une vasque assez large pour suffire à la soif de toules les douleurs, à la mélancolie de toutes les amours.

Le flot pur de ces larges expansions qui nous ont si souvent entraînés, ces tendresses réitérées des Feuilles d'automne, cette poésie qui s’adressait au père, à la mère, à l’enfant, sublime pour le penseur, simple pour l’ignorant, mais aimante et faisant germer l’amour ; voilà la véritable poésie nationale, puisque la mission de la France est d’enseigner la paix, l’union, l’amour.

Ce qui fait l'incomparable gloire de V. Hugo, c’est cette dilatation infinie du cœur qui dispute, sans relâche, les exilés à l’exil, les misérables à la misère, les peuples à la guerre, qui a sauvé Barbés, qui a fait l’accord sur la question de l’amnistie et qui ne se repent jamais d’être dupe, même

VICTOR HUGO

quand les amnistiés , aigris ou imbéciles, ne l’amnistient pas de sa bonté.

C’est parce qu’il a été meurtri souvent que ce grand cœur est capable de se multiplier à l’infini.

On peut dire de lui ce que le poète dit du cœur de la mère :

Chacun en a sa part et tous l’ont tout entier.

Voilà pourquoi, nous avons vu, au mois de février 1881, cette fête qui n’a sa pareille dans l’histoire d’aucun peuple; voilà pourquoi il y eut une si universelle communion de tendresse, devant ce vieillard souriant et pleurant, entre ses deux petits-enfants.

Ces deux têtes sur lesquelles ses mains s’appliquaient, quand il saluait les mères, les pères, les enfants qui passaient, elles sont les deux pôles de son génie.

Souvenons-nous de ces vers adorables :

Il est si beau, l’enfant, avec son doux sourire,

Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,

Ses pleurs vite apaisés;

Laissant errer sa vue étonnée et ravie,

Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie Et sa bouche aux baisers.

Seigneur, préservez-moi, préservez ceux que j’aime, Frères, parents, amis et mes ennemis même Dans le mal triomphants,

De jamais voir, Seigneur, l’été sans fleurs vermeilles La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,

La maison sans enfants!

Hélas! cette prière parut défier le destin.

Aucune famille n’avait été aussi belle; aucune ne fut si durement frappée.

Des catastrophes horribles, qui semblaient, par leur grandeur, proportionnées au génie du père, vidèrent la cage, vidèrent la maison.

Le père saigna, pleura, mais resta debout, et sa bouche, qui vibrait sous les sanglots, ne cessa de répéter :

Seigneur préservez-moi, préservez ceux que j’aime.

Aujourd’hui, il est exaucé. Les oiseaux revenus gazouillent dans la cage ; la maison est remplie, et nous l’avons vu, à cette fête du 27 février 1881, rayonnant, attendri, entre ces deux couronnes de la vieillesse, ayant forcé Dieu à se réconcilier, et à lui joncher de fleurs les hauts sentiers qu’il a encore à gravir.

11 semblait que cette double aurore se mêlât à la lumière de son couchant, pour lui cacher l’immortalité, en immobilisant sa vie.

LOUIS BLANC

SOUVENIRS

La mort de Louis Blanc ne m’a affranchi d’aucune réserve à son égard. Le portrait que je fis de lui en 1809 me paraît juste en 1883. Je ne pourrais ajouter que quelques critiques sur les théories sociales, si les critiques n’étaient désormais superflues.

Sur ce point, Louis Blanc était sensible au-delà de toute supposition.

J’eus à faire, dans un journal qui lui était sympathique, un article à propos de la réimpression d’un de ses livres. Je voulais être bienveillant, par convention et par déférence ; mais je ne voulais pas me laisser entraîner à des complaisances envers des théories que je blâmais. Je sus me tirer

d’embarras, en louant exclusivement l’écrivain, l’orateur, l’historien.

Tous mes éloges, si grands, si chaleureux qu’ils lussent, ne compensèrent pas le désappointement de l’utopiste. Louis Blanc me fit demander pourquoi je lui en voulais, puisque je ne parlais pas de ses idées.

Depuis, je trouvai toute sorte de prétextes pour ne plus rendre compte de ses livres. Je l’aimais; mais j’aimais aussi ma conscience, et puisque celle-ci l’eût blessé, je trouvais plus facile de la faire taire que de la faire mentir.

J’ai, tout au plus, en réimprimant ce portrait, insisté sur ce charme d’impuissance qu’avait la parole si vibrante de l’orateur. Il eût été discourtois de l’avertir qu’il parlait pour lui seul, en parlant si bien. Maintenant que la mort, en tamisant la gloire, laisse subsister l’individualité puissante et a bluté les vaines prétentions du sectaire, cette distinction est un devoir.

Je l’ai rempli, sans renier mon estime, mon amitié, mon respect.

L’État et la ville de Paris se sont associés pour rendre hommage à un homme considérable, à un écrivain de premier ordre, à un grand honnête homme politique. Ces titres suffisent à consacrer

LOUIS BLANC

la mémoire de Louis Blanc, à le recommander comme un exemple, même quand on trouverait des fragments à rectifier dans l’histoire écrite par lui; même quand on sourirait de ses utopies; même quand on s’étonnerait qu’un si puissant esprit ne se fût pas rendu possible pour une action prépondérante dans le gouvernement el dans les assemblées.

Un caractère droit, un talent de plume et de aarole qui n’a jamais transigé, un goût délicat lans les choses de l’esprit, un sentiment d’obser- 'ation très fin sur les mœurs et les hommes de on temps, une intégrité qui a ignoré la moinîre des spéculations; voilà, non pas les condii . s essentielles du génie, mais des mérites que j 0énie n’a pas toujours et qui peuvent y sup- I ’ r.

ii l’on rouvre le Panthéon, Louis Blanc y doit rendre sa place à côté des plus grands.

uill

PORTRAIT

La première fois que je vis Louis Blanc, c’élail en 1845, dans la circonstance que voici :

Quinze ou vingt étudiants étaient réunis, rue de Tournon, dans le cabinet de Ledru-Rollin, absent, pour fonder le Journal des Écoles. Après le vole des différents articles d’une association foil naïve, et d’un comité de rédaction, on nomma pai acclamation Louis Blanc, comme président eh l’œuvre de propagande.

Je le croyais absent. Alors un jeune homme qui je n’avais pas remarqué, qui paraissait le plu: jeune comme il était le plus petit d’entre nous, ; la bouche accentuée, au front large, aux yeu: extraordinairement vifs et perçants prit la parole la main dans l’entre-bâillemenl d’un habit bleui moitié boulonné.

Je fus surpris dès les premiers mots, bien vif

LOUIS BLANC

ébloui, et jusqu’à la fin charmé. Cette figurejuvéniie s’élait empreinte d’un sentiment d’amertume et d’énergie qui la transfigurait. Cette bouche aux plis réguliers se tordait comme sous des éclairs. Les yeux semblaient grandis. Louis Blanc lança contre le gouvernement de Louis-Philippe, contre la corruption électorale, un foudroyant réquisitoire. Nous buvions ses paroles. Elles me brûlèrent la poitrine et je me jurai, en l’écoutant, de sauver la vertu de la France. Ce jour-là j’aurais été au martyre.

Quand il eut fini, l’orateur reprit sa physionomie douce, placide. C’était à douter que ce charmant visage de camarade eût flamboyé si fort. 11 ne resta rien, en apparence, de cette improvisation superbe, sinon une lueur d’enthousiasme dans quelques yeux, et comme un sourire sur un buste de bronze qui devait être celui de Mirabeau et’qui nous présidait, en l’absence de Ledru-Rollin.

Ce souvenir m’est resté, non seulement comme une impression de jeunesse, mais comme une marque de l’influence immédiate, chaude, un peu éphémère, de l’éloquence de Louis Blanc. Il frappait, suscitait l’applaudissement, semblait irrésistible, irréfutable, mais ne pénétrait pas, et à part l’estime pour la probité de l’homme qui persistait,

le cœur ému par cet orateur, véhément et admirablement correct, se refroidissait comme sa physionomie.

Est- ce à sa probité même, à sa parfaite correction littéraire, à l’absence de tout charlatanisme que l’on doit attribuer cet effet de rayonnement, sans durée du grand orateur? Je ne sais, mais ce qui est certain, c’est qu’avec tous les dons pour séduire et entraîner, avec tous les charmes de l'accent et de la voix, avec tous les litres d’une conscience droite, d’une conviction absolue, Louis Blancn’eut jamais, dans les assemblées parlementaires, l’art de discipliner les auditeurs qui l’applaudissaient sincèrement; qu’il n’eut jamais aux heures d’agitation populaire l’ascendant sur la foule, qu’on attendait de lui ; et que très grand orateur, il n’eut pas de parti ; si je voulais raffiner ma pensée, j’ajouterais : même parmi ses partisans.

Et pourtant, quand on lit ses discours réimprimés, on est frappé de cette alliance d’un grand style et d’une grande chaleur d’improvisation.

Peut-être n’a-t-il manqué à Louis Blanc que d’être moins correct. On gagne plus de sympathie par des lieux communs et des défauts qui n’effraient personne que par des mérites qui inti-

LOUIS BLANC 137

mident. C’était un artiste de sa foi : ce n’en était pas un avocat.

J’ai revu Louis Blanc, en exil, à Londres, après les grands orages de 1848. J’ai retrouvé sous le crêpe, sous la cendre fine que l’explosion de ce volcan a secouée, dans les traits du proscrit, cet air de jeunesse qui m’avait étonné en 1845. On sent que la conscience l’a maintenu, jusqu’au jour où l’affection d’une femme intelligente et bonne lui a allégé la vie.

D’ailleurs, avant même son mariage, qui ne date que de 18G5, Louis Blanc s’était, fait de grandes et solides amitiés en Angleterre, et par l’étude, par son Histoire de la Révolution française , s’était rouvert une patrie idéale d’où il ne pouvait plus être expulsé. Les lettres et la fréquentation des esprits cultivés sont des adoucissements réels. Louis Blanc ne s’est pas refusé à ces consolations délicates ; son exil y a gagné ; son caractère en a profité. On est toujours étonné de l’impartialité avec laquelle il juge ceux qui l’ont impitoyablement condamné, sans le juger. Ses ressentiments restés fiers ne se sont point aigris en rancunes dans ses correspondances du Temps, comme dans les livres et les opuscules qu’il a publiés. Sa générosité native surmonte toujours les excitations de la

polémique, et il discute avec une modération qu’on ne lui rend pas toujours.

Puisque nous sommes en Angleterre, reslons-y pour visiter en détail la jolie maison de l’exilé.

Louis Blanc, je le repète, s’est marié en 1865, le 23 octobre, à une Allemande qui lui a apporté en dot une grosse fortune, c’est-à-dire tout un trésor de grâces, de dévouement et de bonté.

Un médecin du pays, ayant conseillé le séjour de Brighton, l’air de la mer, le couple heureux a habité d’abord « la reine des villes où l’on se baigne » comme on dit à Londres.

L’air de la mer ayant manqué son but, le ménage revint à Londres et s’installa dans une petite maison, au centre de ces squares, que l’on nomne les poumons de Londres, non loin et à une égale distance des deux grands parcs, lJyde-Park et Regenl's-Park. Tous lesamis sont dans les environs, et pour trois pence, un omnibus conduit Louis Blanc à la porte de la France, c’est-à-dire au British Muséum où il trouve d’admirables matériaux pour notre histoire.

Frappons et entrons! Nous sommes les bienvenus. N’apportons-nous pas avec nous l’air de la France? N’avons-nous pas dans nos vêtements le parfum du pays natal?

LOUIS BLANC

Cette petite pièce où l’unique servante nous introduit est à la fois la salle à manger et le cabinet d’étude; une bibliothèque, ouvrage d’un ouvrier français domicilié à Londres, a fort bonne tournure. L’aspect du bureau indique assez l’avalanche de journaux qui tombe chaque jour. Il faut à Louis Blanc, tous les matins, deux heures pour les parcourir. Le moyen qu’un exilé ne soit pas affamé des nouvelles de son pays!

La table est petite; mais quatre amis peuvent y dîner à l’occasion. Ce portrait à larges dimensions et à cadre noir, pendu en face de la cheminée, est un aimable cadeau du premier photographe de Bruxelles, Gaymar. Louis Blanc est placé entre deux vues du Brésil qui lui rappellent son pauvre ami Ribeyrolles.

Ne riez pas, si je vous fais remarquer de chaque côté d’une petite pendule en marbre noir, deux bronzes représentant des ânes; c’est tout l’ornement de la cheminée. Louis Blanc avoue qu’il aune tendresse infinie pour les ânes. Il leur trouve toutes sortes de qualités aimables et il est indigné du mépris dont on récompense leurs services, comme d’une ingratitude infâme.

Buffon, on s’en souvient, donnerait raison à Louis Blanc. Un miroir convexe qui surmonte

le petil miroir de la cheminée rappelle un intérieur hollandais et aide, d’ailleurs, à en composer un, par la reproduction réduite de tous les objets de la salle à manger.

Louis Blanc a préféré cette pièce comme cabinet de travail, bien qu’elle soit au rez-de-chaussée et séparée seulement du trottoir par un de ces fossés qui font ressembler la maison d’un Anglais à une forteresse. Mais les lauriers qui garnissent les deux fenêtres protègent l’historien contre les regards indiscrets. Et puis, le tribun au repos n’est pas gêné par les bruits de la foule; c’est comme un trémolo continu qui plaît instinctivement à son oreille, un prélude et un souvenir.

Visitons quelques autres coins de ce repaire. Les républicains de cette trempe, les socialistes de cet j entêtement doivent cacher quelque part leurs | engins de mort pour la bourgeoisie. Précisément, voici derrière la salle à manger une pièce sombre qu’un grand mur abrite contre la police du soleil. C’est ici que doivent se tramer les complots. Garibaldi préside, Barbés est là en effigie : on a fait la place pour le dessin, encore chez l’encadreur, du tableau de M. Pichio, représentant la mort de l’héroïque Baudin.

Voilà en regard, d’admirables curiosités lnsto- i

LOUIS BLANC

riques : Louis XVI au Temple, la veille du 21 janvier; Mirabeau jeune; Bailly au moment d’être conduit à l’échafaud, le tout d’après nature par Decreux, peintre de Marie-Antoinette. Ne sont-ce pas là de vrais trésors, quelle que soit la pensée éveillée par leur vue? Louis Blanc en doit la possession à la générosité d’une femme d’un esprit supérieur et d’un cœur élevé, la petite - fille de Decreux.

S’il ne répugne pas au lecteur de descendre quelques marches, et de traverser la cuisine, nous allons entrer dans la partie la plus mystérieuse. C'est là sans doute qu’on prépare les échafauds. Voici du bois, des outils, un établi. Cette fois, Louis Blanc ne saurait plus nier.

Il avoue en effet, un neveu, un neveu de sa émme, brave petit garçon, très intelligent, très affectueux, la droiture même, qu’il a adopté dans ;on cœur, et qui lui tient lieu d’enfant. Il l’envoie i V University college School , la seule école de Londres, et je crois de l’Angleterre, où l’éducation oit véritablement laïcisée, et où l’esprit de secte l’ait pas accès. Mais, de plus, Louis Blanc, en vrai lisciple de Jean-Jacques, a tenu à ce que l’enfant pprît un métier.

Celui-ci a donc un modeste atelier à lui où un

ouvrier français vient lui donner, une fois par semaine, desleçons de menuiserie. Cela l’intéresse, le met en état de rendre dans la maison une foule de petits services et lui enseigne, ce qui est plus important, à respecter le travail sous toutes ses formes.

Au premier étage, nous entrons dans l’inévitable salon anglais à deux compartiments; l’ameublement est simple, harmonieux. Tout ce qui trahit la civilisation banale ne détruit pas le caractère spécial, artistique ou philosophique, qu’un penseur laisse toujours au milieu qu’il traverse.

Un fort beau buste de Charles Blanc, dû au ciseau de Duret, rachète la présence du piano de convention, et des vitraux gothiques que l’on croirait détachés de quelque vieux manoir, témoignent de l’habileté de madame Louis Blanc et de son goût dans les applications de diaphanie.

Ici je voudrais peindre avec discrétion celte compagne de l’exil, si douce, si supérieure aux mélancolies coquettes d’une femme de proscrit, animant tout de son activité silencieuse, ayant, dans les moindres détails de couture et d’arrangement, le génie des doigts, et jetant, à tout propos, son mari dans des extases naïves et profondes, lui qui ne savait pas même mettre sa

LOUIS ULANC 143

cravate. Mais c’est surtout de la femme d’un homme illustre qu’il est bon de ne pas parler. On rêve pour celui que l’éclat de la gloire ou de l’impopularité fatiguée, l’ombre, le repos d’une affection discrète, qui, n’ayant rien à donner au public, soit tout entière au foyer. Saluons-les, sans les troubler sous leurs voiles, ces femmes vraiment femmes qui consolent les muses et passons !

On devine, d’après la description minutieuse de la maison, la vie régulière qu’on y mène. Wesley, s’il vivait, voudrait y vivre, et les méthodistes, si Louis Blanc était dévot, pourraient le regarder comme un des leurs.

A huit heures, on se lève ; à neuf heures on déjeune avec l’éternel œuf à la coque et la sempiternelle tasse de thé. De neuf heures un quart à cinq heures, la vie terrible, la vie que nous menons tous, galériens du papier forcé, la vie du travail. Decinq à six, on se promène pour ne pas perdre l’habitude de marcher. A six heures, le dîner, où Louis Blanc, je le dénonee, trahit la France, en buvant de la bière qu’il adore. Le soir, jusqu’au coucher, causerie paresseuse, et quand un ami, un voisin, qui ne demeure qu’à trois quarts d’heure, vient provoquer l’écrivain, une

partie d’échecs s’engage. Louis Blanc a une passion malheureuse pour ce jeu. On lui dit qu’il est de troisième force; ii feint de le croire, s’estime davantage, et prouve, en jouant, que la pratique de la vie est impuissante à éteindre les illusions.

Voilà le train habituel des choses. Mais des journées entières sont consacrées à des visites; quelquefois on échappe pour plusieurs jours à la solitude et l’on voyage en France en serrant la main d’un Français. Qu’il est le bienvenu celui-là! Gomme on l’interroge? Comme on le surprend, en lui prouvant que l’on sait tout, avant lui, d’après les journaux et les lettres!

Mais on a beau faire, beau tromper, du mieux de son esprit, l’inexorable exil. Il n’abandonne pas, il ne perd pas un seul de ses droits. Tout à coup, sur cette petite maison heureuse, tombe, comme un brouillard plus lourd, à travers les brouillards de Londres, toute une nuée de regrets, d’amertumes, de tristesses, dont ceux-là seuls peuvent se former une idée à qui le supplice de l’exil a été réservé !

Louis Blanc m’écrit :

« Si vous saviez quelles humiliations nous avons eues à dévorer comme Français, pendant ce long

LOUIS BLANC

bannissement, qui s’il devait durer cinq ans de plus, se trouverait avoir duré un quart de siècle! S’entendre dire sur la terre étrangère, et partout dù l’on se présente : « Nous vous plaignons; mais juant à la France, comment pourrions-nous la plaindre? Elle a enfin trouvé l’homme qu’il lui allait pour son repos et pour le nôtre. Le peuple rançais est un peuple d’enfants, et, qui pis est, l’enfants dangereux. Il est bon qu’on leur ait ôté e moyen de mettre le feu à la maison, la France l’estpas faite pour la liberté, et elle le sent si bien [u’elle a fini par s’accommoder delà servitude. La iberté ne va qu’à nous autres Anglais, qui sommes es hommes! »

» Quelle torture est comparable à celle que fait prouver à un Français, vivant au milieu de ceux ui parlent ainsi, cet insolent, ce cruel langage? Ih bien! telle est la coupe d’affronts que, pendant ingtans, nous avons eue à boire jusqu’à la lie.

» Il va sans dire que ces insultes, nous n’avons imais manqué de les repousser comme il conveait, affirmant que la France, en dépil des appamces, était toujours la nation majeure, la nation rile qui, à une autre époque, avait fait l’admiraon du monde; que la croire morte, c’était domnier son sommeil, et qu’elle se réveillerait

plus pure, plus noble, plus puissante que jamais Bénie soit-elle pour nous avoir donné si complè tement raison! Mais le réveil a tardé, et pendan qu’on l’attendait, l’exil a été pour les exilés um agonie morale dont, aucune parole ne peut exprimer les angoisses.

» Ajoutez à cela que beaucoup d’entre eux on eu à lutter contre la misère et contre une misèr connue d’eux seuls. Ali ! les grands proscrits, c sont ceux-là! Aux exilés qui, comme moi, n’on eu à souffrir, ni de la solitude, ni de la faim, n du besoin navrant d’être secouru, l’accomplisse ment du devoir, après tout, a été facile, et je n vois pas que de notre part, il ait rien de méritoire mais aux soldats obscurs, aux soldats pauvres aux soldats en haillons de notre cause, il a falli plus que de la conscience, pour faire pacte ave' l’exil : il leur a fallu de l’héroïsme. Ce sera l’im périssable honneur île la France d’avoir produi de tels hommes. »

lime semble qu’une grande partie de ma tâch< est remplie. J’ai décrit la retraite de Louis Blanc et lui-même vient de se peindre par celte compas sion enthousiaste pour ses compagnons d’exil.

C’est qu’en effet, il y a dans cet historié! pénétrant, dans ce socialiste, aigri par des me

LOUIS BLANC

comptes, clans ce tribun dépossédé de la tribune, in fond d’enthousiasme cpii s’est à peine attiédi il qui ne se refroidira jamais.

Voici le portrail excellent que publiait de lui m journal américain, le New-York Tribune, le > avril 1 8G9 :

«A une intelligence rapide etpénétrante M. Louis 31anc joint une merveilleuse éloquence naturelle. )ans sa langue maternelle, il serait difficile de rouver un orateur vivant qui l’égalât. Mais il est urieux de suivre le travail de son esprit, sous 'inévitable gène qu’il éprouve à s’exprimer en inglais. Grâce à sa connaissance parfaite de la angue anglaise, il ne trouve aucune difficulté à 'écrire avec la vigueur et l’élégance les plus pures ; nais, dans la conversation familière, il éprouve •arfois quelque embarras à trouver le mol propre. Les questions banales de la vie ne paraissent pas ssez intéressantes pour surexciter son intellience.

» Il parle avec la conscience du choix des mots, t par conséquent avec une certaine gène. Les uissances involontaires dont l’exercice consliic le secret du génie ne sont point encore entrées n jeu. Aussi son élocution, bien que correcte et ■appante est-elle comparativement laborieuse et

trop réfléchie, trop formelle pour ses communi cations de société. Mais vienne un sujet importan qui stimule les facultés d’analyse et d’exposition et tout son être se transforme. Sa parole abonde pure et étincelante comme les eaux d’un torrent et son ardente nature s’épanche en un flot d’élo quence passionnée. J’ai rarement vu manier h langue anglaise avec plus de verdeur native e plus d’énergie virile que dans quelques-unes d( ses improvisations brillantes.

» M. Louis Blanc est d’une taille au-dessous de h moyenne, et la délicatesse presque féminine de ses mains et de ses pieds, jointe à la clarté et à la fraîcheur de son teint, lui donnent un singuliei aspect de jeunesse. Mais sa vaste tète est le siège d’un cerveau puissant. Il possède le tempéramenl nerveux qui appartient si souvent aux organisations d’élite et chacun de ses mots et de ses gestes indique une vitalité exubérante. »

Louis Blanc a précisément ce mors-ci cinquante six ans1 ; il ne semble pas en avoir plus de quarante. Il est né le 28 octobre 1813, à Madrid. Son père, ancien négociant, était inspecteur général des finances sous le règne de Joseph Bonaparte.

Page 1