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Je rappelle que ceci a été écrit en

LE DUC. D’AUMALE

dissement par-dessus la fronlière aux soldats qu’il ne pouvait plus commander; l’écrivain qui, le premier, bien avant nos Lanternes et nos Cloches, a sonné fièrement le réveil de l’esprit public dans sa Lettre sur U Histoire de France, et nous a donné ainsi un bel exemple que nous avons suivi, celui-là n’est plus qu’un vaillant compagnon d’inl'orlune.

Je vois son cœur; je ne vois pas son blason.

Le duc d’Aumale appartient à cette génération éprouvée qui, née en 1822, avait acquis toute sa force et se préparait pour ses meilleures œuvres en 1848. Le 24 Février frappa les princes ; le 2 Décembre frappa les citoyens. Depuis ce temps le duc d’Aumale a fait suspendre dans les galeries de Twickenham des écussons avec une épée tenue en l’air, et cette devise : J'attendrai /Nous autres, nous avons dressé nos âmes et nous avons attendu aussi.

N’esl-il pas juste qu’après tant d’années d’épreuves, une mélancolique espérance rapproche tous les exilés, ceux du dehors et ceux de l’intérieur, sans qu’on puisse calomnier cette sympathie loyale qui ne veut servir que la patrie et la liberté !

Le duc d’Aumale est de taille moyenne. Son buste fort, vigoureux, sa tète haute, son front

élevé que des cheveux blonds, courls, taillés militairement et un peu clair-semés agrandissent encore, sa moustache longue, sa royale, tout dénonce, au premier aspect, l’officier français.

Ceux qui ne chercheraient pas le fin et aimable sourire luisant à travers la moustache, et qui se contenteraient des sourcils épais, un peu hérissés, sans pénétrer dans l’œil bleu, limpide, tour à tour doux et profond comme une eau cachée, puis éclatant, lumineux, éblouissant, comme une vague qui reçoit tout le feu du soleil, ceux-là ne connaîtraient jamais l’homme de franchise et de bonté, de verve gauloise, d’érudition délicate, de sens artistique, qui double et qui spiritualise singulièrement le troupier.

Mais le troupier persiste en lui. C’est sa joie, c’est son orgueil, c’est tout ce qui lui reste des belles troupes qu’il a commandées! 11 n’en veut pas trop au rhumatisme qui lui fait traîner un peu la jambe; c’est un rhumatisme français. A cheval, il a l’air d’un centaure; lié à sa monture, d’une assurance superbe, il broie l’espace; à pied, c’est l’officier en bourgeois, à la redingote boutonnée, au chapeau crânement incliné sur l’oreille, qui tient à ce qu’on le reconnaisse pour un soldat

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français et qui n’a jamais permis à un tailleur anglais de lui prendre mesure.

Au printemps dernier, Lafont, en représentation à Londres, jouait son ancien répertoire, Catherine ou la Croix d'or. Le duc d’Aumale, ravi des gestes, des allures du grenadier de la garde, buvait ses moindres paroles, et, pendant plusieurs jours, il ne cessa de se les rappeler et d’imiter les intonations du « vieux militaire ». 11 se croyait revenu à Paris.

Son corps est de fer. Il ignore la fatigue; il voyage, sans se lasser, deux jours et trois nuits de suite, reste en chasse toute la journée, sautant haies et fossés, et rentré chez lui, au lieu de se livrer au repos, à cette espèce de béatitude brutale qui suit une longue fatigue musculaire, il écrit, prend des notes, s’occupe d’affaires, cause avec autant de liberté, d’entrain, que s’il n’avait pas forcé un renard et galopé pendant plusieurs heures.

Peu d’hommes ont réuni au même degré le goût très vif des exercices du corps et celui des travaux littéraires. Il rappelle Gondé; il ressusciterait Henri IV, moins ce qu’il y a de trop vert dans la galanterie du Béarnais.

Quand on l’entend rire et causer, on se souvient

que, passant à pied pour la première fois avec son régiment devant le Clos Vougeot , il présenta les armes. Il saluait la verve française.

Sa bonne humeur n’est jamais médisante : son mot le plus cruel a été dit, après 1852, à M. Ferdinand Barrot, à Naples. Le représentant de la France redoutait de rencontrer le prince; mais, en dépit de toutes les précautions stratégiques, ils se trouvèrent nez à nez entre deux portes. Le diplomate balbutia un vague compliment.

— Monseigneur . Votre Altesse paraît en

lionne santé.

— Oui, je vais bien, merci. La santé, cela ne se confisque pas.

L’envoyé du coup d’État rougit et baissa le front en s'éloignant.

Le duc d’Aumale a son installation principale, Orléans-llouse, à Twickenham. Cette résidence a été autrefois celle de Louis-Philippe, de 1813 à 1815. Le nom vient de cet exil. On voit encore dans le parc des arbres plantés de la main du duc d’Orléans, depuis roi des Français. Quand le duc d’Aumale se fixa en Angleterre, après la révolution de 1848, il l’acheta à lord Kilmorey. La maison est petite, sans nulle architecture, mais elle est remplie de belles choses. Le duc y a fait

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l’addition de trois galeries de tableaux et d’un corps de bâtiment où il a logé sa splendide bibliothèque.

Trois salons se suivent au rez-de-chaussée du corps de logis principal : dans le grand sont appendus les portraits de famille : la reine Marie- Amélie par Scheffer; Louis-Philippe, une des premières toiles d’Horace Vernet ; Philippe-Égalité par Reynolds; le duc d’Orléans par Jalabert ; des princes et des princesses de la maison d’Orléans.

Dans le second salon s’épanouit l’École française du xviii® siècle, des Watteau adorables, des Greuze attendrissants et des Prud’hon aériens.

Dans le troisième, les chefs-d’œuvre modernes ont leur sanctuaire : la Stratonice, d’Ingres; l’ Assassinat du duc de Guise, par Delaroche; les Pierrots de Gérome, un Meissonnier, un Rosa Bonheur, un Decamps, un Delacroix,

Ce sont là les souvenirs familiers, les commensaux ordinaires d’un Français qui ne peut se passer du génie de la France.

Quant aux grandes galeries, il faudrait copier un catalogue pour les décrire suffisamment.

Nous traverserons la salle à manger, construction bizarre, octogonale, faite au siècle dernier pour un repas donné au roi d’Angleterre, et nous

irons, par un couloir orné de magnifiques verrières d’Ecouen qui représentent l’histoire de Psyché, jusqu’au bâtiment de la bibliothèque. Là se trouve aussi le cabinet du prince.

Le cœur se gonfle en y entrant, parce qu’on voit que l’exilé ne s’est pas satisfait, pour tromper sa douleur, de disputer les tableaux les plus précieux à nos musées et d’entasser les livres. 11 n’a pu se séparer de certaines reliques. Une armoire vitrée enferme ses armes favorites devenues inutiles, les vieilles casquettes d’Afrique usées, dont le galon doré pâlit chaque année, les épées qui se rouillent, les pistolets qui ne connaissent plus l’arçon, ün reconnaît dans des cadres des portraits intimes, et l’un d’eux, magnifiquement ébauché, représente le prince de Joinville dans tout l’éclat de la jeunesse, avec son grand œil ardent et profond, ses longs cheveux tombants sur le collet du marin.

Un tout petit lit de camp est dressé dans un coin.

Une porte de fer donne entrée dans la grande salle de la bibliothèque, bâtie, elle aussi, tout en fer, et, cependant, d’un aspect agréable.

Deux immenses tables sont encombrées de livres, de catalogues, de journaux de tous pays, de

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revues, de cartes. Entre les deux est installé un grand bureau Louis XIV, donné au prince par le roi. Des fauteuils de velours attendent le visiteur, devant une cheminée qui porte une belle mosaïque de Pompéi : Y Enlèvement d'Europe. A gauche, un petit marbre antique, Bacchus et Ariane ; à droite, un bronze grec du temps de Phidias et un vase deNola; tels sont les seuls objets d’art de cette salle. Tout le reste est donné aux livres.

Quand la pensée, fatiguée des méditations recueillies par d’autres, veut méditer à son tour, et cherche une échappée du ciel pour reprendre ce chemin sans issue qui devrait condu ire vers la France, l’œil tombe par une large haie sur la verdure du parc.

Hélas ! où sont les allées de Neuilly? Ce gazon si fin, si vert, si bien rasé; ce gazon anglais sur lequel un cèdre du Liban épanche son ombre noire, fait penser aux verdures moins correctes de la France. Quelle est cette voile là-bas? Un léger canot de la Seine? Non; c’est un lourd bateau qui creuse son chemin dans la lourde Tamise; et ces belles allées d’ormes, de Ham-House, qui bornent l’horizon, font un rideau magnifique, mais impuissant à cacher la grande allée des Tuileries qu’on revoit si souvent en rêve !

Fermons cette fenêtre; elle donne le vertige. Les livres font une patrie universelle. Pourtant ceux-là, avec des reliures de Cape, ont la signature de la France, et puis, que vois-je? Sur ce manuscrit splendide un paquet de tabac, du caporal! Que voulez-vous? il faut du tabac français à cette pipe de troupier français, qui délasse parfois l’écrivain, le savant, l’historien.

Le duc d’Aumale se lève avant six heures, pour donner à son jeune fds, le duc de Guise, des leçons d’histoire militaire. Il n’a pas écrit la vie de César à sa fantaisie; mais il a traduit les Commentaires et les a expliqués, au point de vue de la tactique, en ajoutant tous les souvenirs que lui suggéraient les guerres qu’il a étudiées ou dans lesquelles il a combattu en personne. Puis, la leçon donnée, il monte à cheval ou fait des armes.

Je devrais dire qu’il en faisait. Son maître d’armes vient de mourir. Il se nommait Prévôt ; il était venu en Angleterre peu après 1848, et donnait alors des leçons à Louis Blanc, à Caussidière, à Félix Pyat.

Les affaires, au bout de quelques années, allèrent mal; les proscrits ne suffisaient pas. Comme les Anglais ne se battent jamais en duel, l’épée n’y est pas de mode. Le duc d’Aumale et ses ne-

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veux étaient, depuis plus de dix ans, les seuls élèves du maître d’armes. Ils avaient fini par se l’attacher d’une manière permanente. Le pauvre homme est mort dans une petite maison située à la porte d’Orléans-House. 11 avait eu beaucoup de peine à donner aux princes du Monseig neur ; son gosier de démocrate fut lent à s’apprivoiser; mais lecœar lui enseigna la flatterie et il mourut plein de reconnaissance et d’effusion pour ses bienfaiteurs.

Leduc d’Aumale est son propre bibliothécaire. Sa mémoire vaut un Brunet. Il connaît tous ses livres. Presque chaque soir, après le dîner, en fumant, au milieu des conversations, en causant lui-même, il s’occupe de son catalogue qu’il fait à loisir, qu’il enrichit de notes intéressantes et qui sera un jour, s’il peut le mener à bonne (in et le publier, un ouvrage des plus curieux pour les bibliophiles.

Les manuscrits, les livres d’histoire, les chansons de geste, les vieux poètes français, font de cette bibliothèque un trésor presque sans rival. C’est là l’arsenal où le proscrit conspire, et ses livres sont ses complots.

Strasbourg et Boulogne étaient des expéditions plus naïves, et qui coûtèrent moins aux bibliothèques.

Le prince passe tous les ans à Twickenham les mois de la saison. Il va beaucoup à Londres et dans la- société anglaise où il compte beaucoup d’amis, sans qu’il lui soit nécessaire de se faire recevoir constable. Membre d’un club qui se nomme The Club (le club) et qui renferme toutes les célébrités intellectuelles du pays, il manque rarement un dîner où il peut rencontrer Tennyson, Carlisle, Groote, et aussi M. Gladstone, avec les hommes d’Etat les plus littéraires.

Il exerce lui-même à Twickenham l’hospitalité la plus large, recevant les hommes éminents de tous les partis, wighs, tories, radicaux, étonnant tout le monde par sa connaissance minutieuse des affaires du pays, jugeant celles-ci avec une impartialité mêlée de sympathie et ne croyant jamais sa table suffisamment remplie, si à côté des membres de l’aristocratie il ne voit pas quelques représentants des lettres, des arts, des sciences, mais surtout s’il n’y voit pas quelques Français à qui il aime à faire les honneurs de ses amitiés étrangères. Franc d’allures, mettant tout le monde à Taise, désireux de plaire, causeur toujours préparé, unissant dans une proportion parfaite la courtoisie du grand seigneur, la droiture militaire, à la finesse artistique la plus aiguë,

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abandonné tour à tour et réservé, nature souple, discutant sans disputer, instruisant sans ennuyer, il ne saurait se passer longtemps d’un cercle de Français cultivés, d’esprits libres et agiles qui puissent, comme lui, parler de tout en glissant, sans appuyer.

La saison finie, le duc d’Aumale fait un voyage sur le continent, son tour autour de la France.

Dernièrement il était à Bruxelles pour applaudir Patrie. V. Sardou a dû être fier de ce témoignage qui vauL bien la rosette d’officier, mais qui n’a pas nui à celle-ci.

Entrevoir la France, humer l’air qui s’en échappe, parfum ou peste, entendre parler, même par des Suisses, même par des Wallons ou des Flamands, celte langue adorée, voilà les heures de trêve que le prince se donne tous les ans.

Il a pour la Suisse une prédilection particulière, à cause de la petite société littéraire de Genève, où il compte de nombreux amis, et surtout à cause des vertus civiques et militaires du pays. Son fils aîné, le prince de Condé, avait achevé ses études à Lausanne et avait été reçu officier dans l’armée fédérale. Le duc d’Aumale s’en .est toujours montré très reconnaissant, et ce souvenir est devenu maintenant une piété.

— Après une armée française, dit-il quelque part, c’est une armée suisse que j’aimerais le mieux commander.

Mais l’armée française, comme il l’aime pardessus toutes les autres! Gomme il la raconte! Comme il la dépeint ! Son livre sur les Zouaves et les Chasseurs à pied a ces intentions vraies, ces fraîcheurs matinales et ces midis ardents qu’un peintre, M. Protais, essaye de traduire sur la toile. Le pinceau n’est qu’ingénieux; la plume est magistrale.

Et quelle conclusion meilleure peut-on souhaiter à un ouvrage sur les institutions militaires de la France , que ces lignes écrites, il y a deux ans, en 1867.

« La liberté double la puissance des institutions militaires, elle en règle et modère l’usage; elle n'a rien à en redouter, tant que les peuples n'abdiquent par leurs droits : sa garantie est dans la force de l’opinion, non dans la faiblesse de la milice. »

Le prince passe les mois d’automne et d’hiver dans une terre du comté de Worcester. La maison qu’il a fait bâtir se nomme Woodnorton. Ce n’était d’abord qu’une sorte de rendez-vous de chasse, mais elle s’est trouvée bientôt trop étroite ; il a fallu l’agrandir.

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Rien de plus simple cependant : une petite habitation anglaise, du confortable sans luxe. La chasse est, là, l’occupation favorite. Le duc a une meute, et il y en a assez d’autres dans le pays pour que, tous les jours de la semaine, il puisse, s’il le désire, avec scs frères et ses neveux, courir le renard ou le lièvre.

Le soir, tout le monde est réuni dans une salle d’étude, autour d’une grande table où chacun prend le livre, le journal, la revue de son choix. De tous côtés, des bureaux sont installés pour la correspondance; aux murs des queues de renard, des tableaux de vénerie; aucune étiquette; on dîne à toute heure, en habit rouge, en bottes, en veste, quand on a tiré des faisans et des lapins, rarement en habit noir. Par les fenêtres on ne voit que la vallée de l’Avon, la rivière de Shakespeare, des collines, des champs, pas une maison.

C’est là, pendant les longues soirées d’hiver, plus longues en Angleterre qu’en France, ou par les jours de gelée et de grande pluie, qu’on lit, qu’on écrit, qu’on travaille à l’aise.

C’est là aussi que l’on se sent plus seul; que, les pieds sur les chenets, on s’abandonne aux lentes rêveries ; que l’on médite ces préjugés des peuples qui croient vainement faire de l’exil une

précaution contre les ambitieux et qui n’en font qu’une horrible torture pour les innocents. Comme l’activité stérile des chasses calme mal ces énergies impatientes qui brûlent toujours de se consacrer à quelque grande cause !

Mais, parmi les longs retours sur le passé, parmi des tristesses, des langueurs momentanées que les proscrits seuls peuvent comprendre, jamais un mot contre la France, jamais une parole amère contre les personnes, contre les ennemis implacables, contre les amis qui se sont lassés de leur fidélité sans profit.

Les guerres d’Afrique avaient cimenté des liens, plus forts que toutes les félonies. Le prince se souvient avec joie qu’il a sauvé un jour Espinasse, prêt à être massacré par les Arabes. Il mêle à ses récits Mac-Mahon et Lamoricière, et tant d’autres. A mesure qu’ils meurent ou qu’ils s’enfoncent davantage dans leur prospérité, on les plaint, sans les renier tout à fait.

Le maréchal Pélissier, ambassadeur à Londres, se rendait un jour au théâtre. Sa voiture rattrape un équipage dont la livrée le frappe; la cocarde française est au chapeau! De son côté, le duc d’Aumale avait tressai Ui en reconnaissant son vieux compagnon d’armes. Voilà l’ambassadeur et le

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proscrit, pris d’un élan irréfléchi, qui se dressent l’un et l’autre dans leur voiture en se tendant les bras.

— Maréchal !...

— Mon prince !

Il y eut deux cris, deux larmes, puis un fantôme surgit, et le représentant de l’empire se rassit, tout ému, sans oser pousser plus loin l’entrevue. Le prince comprit, et son premier mot à son entourage fut pour recommander le secret. Il avait peur de compromettre l’ambassadeur auprès de son gouvernement soupçonneux.

Mais si la vie, l’exil et la réflexion rendent indulgent pour les hommes, elles ne peuvent empêcher tout à fait un peu de colère, d’amertume, contre la destinée qui a tout donné à la jeunesse pour reprendre tout à l’âge mur; qui enveloppe dans des ressentiments, désormais sans cause, des hommes d’honneur dont jamais un acte ni une parole n’ont permis de mettre en doute l’intégrité. C’était bien la peine d’abaisser si noblement leur épée devant la révolution, en mettant leur patriotisme au-dessus de l’esprit départi et de l’égoïsme de famille, pour qu’on les coniondit avec les prétendants opiniâtres et les aventuriers dynastiques !

Le duc d’Aumale écrivain est porté vers le style net, agile, précis, sans antithèse, sans enflure; sa nature timide, sa verve gauloise et son goût l’éloignent de la magnificence apprêtée. .Mais on sent malgré tout, à travers cette limpidité de paroles, la vibration d’une jeunesse qui ne s’est pas étouffée et qui s’était épanouie, à l’heure où Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset, chantaient et se faisaient écouter; il parle de ce temps-là avec ferveur, avec enthousiasme. C’étail le fond éblouissant d’un règne qu’il défend par respect filial, mais dont il ne fait en aucune façon le rêve immuable de l’avenir.

Il aime sans doute à parler d’un roi qui n’avait ni chambellans, ni favoris, ni maîtresses; d’un roi bourgeois, abordable, accessible, qui appréciait les États-Unis, qui comprenait l’Angleterre, qui détestait la guerre et la peine de mort; mais le prince sait bien que cette royauté, en se bornant à ses vertus domestiques, resterait au-dessous des exigences des temps modernes. Homme de guerre, il est le premier à dire que les seules conquêtes à faire maintenant sont les conquêtes à l’intérieur. Sans méfiance contre le suffrage universel, il voudrait l’affranchir complètement, l’éclairer par la discussion libre, par une décentralisation raison-

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nable, par l’instruction publique. Il déplore que la religion soit entrée dans la politique et la politique dans la religion. Gouverneur de l’Algérie, il osa parler pour les Arabes, les protéger, soutenir leurs droits. Il avait donné sa parole à Abdel-Kader; on la retira malgré lui : le gouvernement de Juillet légua au gouvernement du 2 Décembre une piquante occasion d’effacer un parjure.

Aimant le soldat, il aime le peuple, l’ouvrier, le paysan, « la force et la moelle de la France ». J’ai dit qu’il avait la verdeur de Henri IV. Il pourrait en avoir aussi les succès; mais sa jeunesse fut trop vaillante, son âge mûr est trop sérieux. Je viens de lire précisément dans son Histoire des princes de Condê ce qu’il dit de la galanterie effrénée de son ancêtre et du tort qu’un chef d’Etat, coureur de ruelles, peut faire à la politique.

« Nousavons, dit-il, raconté, sans rien déguiser, la triste histoire des dernières amours de Henri IV; nous avons mis à nu ses faiblesses, sa conduite odieuse envers Gondé; la vérité l’exigeait. D’ailleurs, s’il est douloureux d’insister ainsi sur les fautes d’un grand homme si vraiment populaire et si vraiment digne de l’être, il est salutaire de laisser voir qu’un libertinage invétéré peut endur-

cir les meilleurs cœurs, et aussi que les esprits les plus élevés, les plus fermes n’échappent pas à cette espèce de vertige produit par l’exercice d’un pouvoir sans contrôle. »

Quittons l’historien des princes de Condé sur cette pensée qui est en train de devenir familière à la France. Au surplus, je n’ai eu à contraindre aucun de mes sentiments démocratiques, pour parler de ce prince qui a envoyé les siens combattre sous le drapeau des États-Unis, c’est-à-dire de la meilleure des Républiques, à défaut du drapeau français, et qui a consolé ainsi l’ombre de La Fayette.

J’ai pris plaisir, je l’avoue, à étudier ce bon citoyen de race royale et de vertus républicaines, ce Français qu’aucune amnistie du pouvoir ne peut ramener en France, mais à qui le peuple pourtant n’a pas dit : Jamais!

L’exil fait forcément des prétendants, comme l’échafaud fait des légendes.

Quand la France, qui a démoli l’échafaud politique, aura-t-elle honte de la proscription ? Quand donc enfin la souveraineté nationale désarmerat-elle toutes les ambitions, en n’abdiquant plus la sienne?

Ce jour-là les fils de rois ne seront plus que les

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héritiers de noms historiques, avec un devoir plus difficile : celui de faire oublier à force d’honneur, ou de faire respecter, à force de modestie, les fautes ou la gloire de leurs ancêtres, avant de réclamer le droit de participer aux affaires.

Mais ils jouiront du moins de la patrie, sans craindre ces flux et ces reflux de l’opinion, aussi dangereux dans leur enthousiasme que cruellement injustes dans leur antipathie, et la raison humaine, triomphant d’un préjugé, n’admettra pas plus de famille fatalement vouée à l’exil, qu’elle n’admet déjà de peuple fatalement voué au despotisme.

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