‹ Nos ContemporainsChapitre 12 sur 25 · En · texte numérisé non relu

En

SAINTE-BEUVE

creux de bien des reliques chez des chevaliers fidèles, qui mouraient entêtés dans une formule dont l’essence s’était évaporée, et je me suis demandé, par exemple, si un sceptique avéré aurait faiL plus de mal au trône et à l’autel que Chateaubriand, embaumé légitimiste et chrétien?

Les grands génies critiques (l’on peut mettre Shakespeare à la tête de ceux-là) se font une impartialité tout humaine qui se dégage des opinions; les esprits doués de la faculté de tout comprendre sont voués, en même temps, à la fatalité de tout étreindre, successivement.

SainLe-Beuve est mort en pleine vigueur de talent ; et pourtant l’ancien collaborateur du Globe et du National était sénateur. Quelle est donc cette félonie spéciale, qui au lieu de stériliser, fertilise la racine; qui la rend de jour en jour plus profonde, plus vivante, plus émouvante, plus libérale, plus sociale? Quel est ce chemin des écoliers d’où l’on sort maître et qui aboutit, en définitive, à la revendication de la libre pensée et à l’acte le plus honnête et le plus énergique que l’on puisse attendre d’un stoïcien à son lit de mort?

Disons que cette voie est périlleuse; que les médiocres s’y perdent; qu’il serait imprudent delà recommander. Fermons-la derrière Sainte-

Beuve; mais reconnaissons que celui-ci a tant gagné à la parcourir, que son œuvre est devenue le miroir immense de toute une génération littéraire, le bilan intellectuel du siècle.

Je dis bilan-, mais je ne crois pas à la banqueroute. Sainte-Beuve n’y croyait pas non plus. C’est par là que ce sceptique redevient croyant. U avait foi dans l’esprit et il communiquait sa chaleur, non par coups de foudre , mais par insinuation.

Dans un article sur un écrivain de surface, très brillant, mais cuirassé et raidi de préjugés, Paul de Saint-Victor, le grand critique disait amicalement, en combattant ces défauts : «Je prêche pour mon saint ; la souplesse est une sympathie conciliante. »

Cette souplesse lui permet de se glisser dans toutes les coulisses, et la sympathie conciliante fait que ses critiques les plus acerbes n’ont jamais laissé un désenchantement. Qui oserait dire que l’œuvre de Sainte-Beuve ne conseille pas le travail, la réflexion, l’observation, l’amour infini et souvent exclusif du bien dire, qui ne va pas sans le bien penser?

A propos de l’Exposition universelle, M. Duruy avait commandé un rapport sur les lettres et l’on

SAINTE-BEUVE

ait comment M. deSacy, ignorant des choses acuelles et affolé de réaction, s’est tiré de sa tâche, i ce propos, Sainte-Beuve m’écrivit :

« Il était l’homme le moins qualifié pour un îl travail, n’ayant jamais lu un livre moderne, t étant confit à satiété, dans ses Sévigné, ses icole, ses Massillon. 11 n’est bien que quand il 3ssasse avec une force de verve ces vieilleries et 3S admirations convenues, qui chez lui, sont es plus sincères et dont il a plein la bouche. Je ms dirai qu’il y avait eu, pour ces rapports, un 'emier plan dont j’étais. Ce plan, presque con- :nu avec M. Duruy, avait beaucoup d’étendue,

, je crois, une sorte d’originalité parles divisions u travail et par le choix même des rapporteurs. I; n’eût été qu’une vaste description ; mais elle ( t été complète, et par là même (car il nes’agisfil pas d’apporter un bilan de faillite) elle eut cntenu bien des germes d’espérance. Mais le 1 nistre a cru devoir consulter Cousin et Mérir;e. Le premier qui ne concevait rien que par Institut et solennellement, a rejeté le pland’em- I ;e, ct.VIérimée, qui craint avant tout le ridicule, c qui abhorre la rhétorique jusqu’à retrancher lut développement, a démoli l’idée en haut lieu. I. ministre alors a dû se rabattre à un plan ré-

doit dont nous voyons les résultats. C’est ur chose avortée. »

Je ne sais si je m’abuse, mais, selon moi, toi l’esprit et toute la bonhomie malicieuse de Saint I ]{euve rayonnent dans ce billet. La silhouette ( j M. de Sacy est faite d’un trait. L’intention de gf rifier les lettres françaises et de donner une e pérance est nettement et simplement indiquée.

Le solennel M. Cousin s’y gonfle et s’y dégonff j Cousin dont Sainte-Beuve a dit encore ailleurs ^ « C'est un lièvre avec des regards d'aigle. » Qua à Mérimée, un ami. on n’en médit que tout just J comme il convient, pour prouver qu’on saurait < i médire davantage, afin de satisfaire à ce mot t I la préface des Portraits contemporains. « Se jou autour du cœur même de ceux qu’on caresse, montrer qu’on sait les endroits où l’on ne ve I pas appuyer. » Mot pénétrant qui fait délicieus ment la part de la malignité humaine dans 1 meilleurs épanchements ! La conclusion enl écrase ce pauvre M. Duruy et ses rapports et s | arcs de triomphe, tout lient ainsi dans cette pag j C’est l’art de Sainte-Beuve. Il fait grand dans d petits cadres.

Ce prodigieux critique était-il un bon homrn' Certes, il avait trop d’esprit pour ne pas se repi I

SAINTE-BEUVE

;her souvent d’en faire, et alors dans l’abandon, lans la familiarité de la vie, il devenait d’une similicilé touchante ; ceux qui le pleurent témoignent le scs qualités intimes devant ceux qui l’ont adniré. Ce qu’il était, dans certains articles, envers ;es écrivains faibles qu’il ménageait, il l’était dans ;on entourage : paternel.

Mais quand l’éclair d’une répartie le provoquait,

1 dégainait sa fine lame et devenait éblouissant l’escrime. Dégainer n’est pas trop fort; car il .vait des airs de crûnerie, avec sa culotte de ve- ;ours, sa veste de tricot.

Son grand front chauve était imposant dans cette tète bien organisée, et Sainte-Beuve cachait volontiers cette majesté. Scs gros sourcils mobiles se rapprochaient par une habitude rapide de rélexion, d’analyse, et en même temps de synthèse, ne regard qui partait des yeux, ainsi abrités, glissait furtif, sans qu’on y prit garde. Tout le reste île la physionomie se compliquait de petits reliefs, le petits sillons qui arrêtaient l’examen, et qui Semblaient être chacun la porte d’un rire spécial, l’une ironie particulière. Le nez pointu annonçait a curiosité que bridait et que dirigeait le pli creusé de chaque côté des narines. La bouche large aux lèvres habituellement serrées et terni i-

nées par un sillon perpendiculaire, s’avancait m peu comme pour une petite moue, qui n’était pa: du dédain mais de la défiance. Quand elle s’ou vrait, les mots en tombaient menus, liés entre eux comme en colliers, polis, taillés à facettes. Le menton était solide; il affirmait la volonté.

C’était, en somme, le masque d’un grand travailleur. De même que le forgeron ou le verrier se brûle au feu de son fourneau, on eût dit que Sainte- Beuve, penché sur l’œuvre humaine, avait pris et gardé dans sa physionomie tous les traits qu’il avait disséqués. Son visage était multiple; mais le rayonnement de l’intelligence harmonisait tous ses traits, et cette physionomie devenait un ensemble, non pas solennel, mais d’une douceursérieuse,d’un intérêt à la fois touchant et attrayant.

Sainte-Beuve dictait, et cette habitude, en mettant tous les articles en fusion et en refroidissement dans sa cervelle, aidait singulièrement à la conversation, toujours aussi abondante, aussi littéraire, aussi simplement correcte, mais aussi pleine d’incidences que de portraits.

On eut passé et on passait des heures à l’écouter. Il reposait l’esprit, à propos, par des parenthèses. Un jour le tour de l’entretien amena entre nous le dessin de quelques-unes des belles

SAINTE-BEUVE

dames qui avaient souri au grand poète; Sainte- Beuve me faisait une série de pastels. Un bruit d’ailes nous troubla : C’étaient des pigeons qui entraient familièrement parla fenêtre et venaient se poser sur la bibliothèque. Le critique s’interrompit pour excuser les oiseaux qui n’avaient pas besoin d’excuses et je crus que les colombes d’Anacréon étaient accourues, au parfum d’une nouvelle anthologie.

La petite maison de Sainte-Beuve, ses habitudes simples expliquent la modestie qu’il a toujours attribuée à son talent. Il dit quelque part, à propos de A?ictor Hugo, en usant d’une phrase de La Bruyère sur les esprits modérés : « Je ne sais si je suis précisément de ces esprits doux, définis par le savant moraliste; mais sans me faire plus sévère envers moi-même que je ne le dois, je ne serais pas éloigné d’avouer et de confesser quelque chose de cette médiocrité de nature qu’il leur attribue, si ce n’est que je ne suis jamais demeuré tranquille dans ma sphère, que je me suis continuellement inquiété de grandes choses et des productions singulières que je voyais surgir autour de moi et qui me dépassaient de beaucoup. »

Sainte-Beuve était très sincère en parlant ainsi.

Homme de lettres, passionné pour les lettres, il se satisfaisait de les aimer et de les faire aimer. Il ne porta jamais une décoration, même le simpie ruban, pas même non plus la simple (leur des champs qui est une décoration à l’inverse. Il aimait la foule, le peuple, il s’y mêlait pour écouter, pour apprendre, pour puiser ce grand sens commun qu’il rehaussait ensuite de toute l’élégance de son talent.

Son quartier l’a vu, ce quartier de province, celte vieille rue du Mont-Parnasse, jusqu’au jour où la maladie le retint à la maison, se promenant le soir, butinant, préparant l’article du lendemain. Il ne fallait pas trop le déranger, l’aborder dans ces moments-là, à moins qu’on ne fût un ami revenant de loin, ou un voisin en quête d’un service.

Le soir, après dîner, Sainte-Beuve se faisait lire, soit le livre dont il voulait parler, soit les documents nécessaires à son travail; il prenait des notes, et, le lendemain, au matin, il écrivait, ou plutôt, il dictait relisant encore, se faisant relire et corrigeant sans cesse, ayant toujours peur de ne pas répandre assez une lumière paisible, mais forte, qui pénètre le style et réchauffe doucement l’âme du lecteur. On peut dire de lui ce qu’on a dit de Balzac : « Il se corrigeait trop. »

SAINTE-BEUVE

Il fatiguait ses phrases à les distendre, pour y faire entrer plus de choses.

Un de mes meilleurs amis, M. Littré, apprenant qu’il venait de s’engager au Constitutionnel pour un article par semaine, dit :

« Tant mieux! de cette façon il n’aura plus le temps de gâter ce qu’il fait. »

C’était là son tort, mais c’était là aussi son mérite, et le résultat de sa profonde probité littéraire. Il poussait la conscience en ces matières jusqu’au raffinement. Outre qu’il savait tout, il voulait que chacun profilât, à l'occasion, de sa science; il ne secouait pas seulement ses mains pleines de vérité dans les articles officiels, il les vidait aussi dans les articles des autres.

11 a écrit pour Paris- Guide un petit chefd’œuvre sur l’Académie. Je lui fis envoyer l’épreuve de l’article, mis en page. Sainte-Beuve ne se contenta pas de lire et de corriger ce qu’il avait fait; il alla plus loin, parcourut les notes avoisinantes, et découvrant un semblant d’inexactitude dans une anecdote fidèle, quant au fond, il prit la peine de m’écrire, de m’indiquer les sources, de proposer une rédaction nouvelle qui prit, exactement, lettre pour lettre, la place de l’autre, pour ne pas provoquer de remaniements, et il s’excu-

sait encore de ce travail. « Je sais peut-être trop i bien ces petites choses, m’écrivait-il, mais, enfin, j autant la version minutieusement exacte qu’une autre. »

Quiconque s’est appliqué à fouiller une époque littéraire, ou un simple épisode, a été surpris de ; rencontrer à un moment donné, sous terre, au fond d’une sape, une galerie voisine creusée par Sainte-Beuve.

Il avait parfois la coquetterie douce de cette érudition, comme les amphithryons qui font claquer leur langue, quand vous buvez leurs vins fins. |

Je lui envoyai un roman historique sur Troyes (La Cocarde blanche). Il le lut et m’écrivit la lettre que voici, tenant à me prouver qu’il connaissait mon pays et me rectifiant sur un détail :

Ce 17 juillet 1868.

« Cher confrère,

» J’ai lu La Cocarde blanche et j’y ai retrouvé avec un indicible plaisir des impressions de ma propre enfance. C’est bien ainsi qu’on était en ces années 1812, 13 et 14. Votre roman n’en est pas un.

» C’est unepage intime arrachée del’liistoire et

SAINTE-BEUVE

ce qui s’est passé à Troyes a eu sa répétition ailleurs.

» Ce qui ajoutait à mon plaisir, c’est que je connais Troyes et que j’y ai vécu autrefois solitaire, toute une quinzaine, y travaillant à la bibliothèque, errant dans les rues et les faubourgs le reste de la journée. Je suis un dévot à Groslcv.

» Vos scènes de l’Empereur à Maizières, à Brienne, la première entrée à Troyes, la seconde si différente, ce sont là des tableaux, qui, dans leur cadre resserré, appartiennent à l’histoire épisodique. Horace Vernet y a son pendant et sa contre-partie. Je voudrais que dans une seconde édition, toutes les pièces justificatives fussent rejetées à la fin du volume, pour ne pas nuire à l’illusion naturelle du récit.

» Il m’a paru aussi qu’il y a peut-être un peu de langueur aux deux tiers environ, un peu avant la fin, avant l’acte qui compromet M. Gouault.

» Je ne sais (c’est peut-être de ma part faute de mémoire), si vous avez suffisamment expliqué comment ce garçon de vingt ans n’avait pas été pris déjà par les conscriptions de 1812 et de 1813. — M. de Mesgrigny n’était qu’un simple écuyer; c’est je crois Caulaincourt qui était grand écuyer. — Vous voyez que je tiens à ce que cette

œuvre si vive, si vraie, si dramatique, devienne de tout point, un petit chef-d’œuvre.

» Crovez-moi tout à vous,

» Sainte-Beuve. »

Avecun pareil besoin d’expansion intellectuelle, Sainte-Beuve n’était pas partisan de la propriété littéraire; il voulait que tous profitassent des idées de chacun. Son travail, une fois vendu en toute propriété, sans réserve, il passait à une autre tâche, ne revenait sur l’ancienne que pour l’améliorer, l’accroître. Sous ces rapports, il était bien digne du titre d'auteur qui, selon lui, veut dire qui accroît (auctor). A chaque édition nouvelle d’un volume, il ajoutait des notes, des appendices et ne retranchait jamais; encore moins corrigeait-il. 11 était reconnaissant des erreurs signalées; même avec hostilité. Son esprit avait trop besoin d’exactitude pour marchander la vérité acquise.

Deux amis, un honorable professeur de l’Université, M. Collet, etM. F. Baudry se sont mis, sur sa demande, à relire la dernière édition en six volumes de Port-Royal, dont la table analytique, un chef d’œuvre, est due àM. Anatole de Montaiglon. L'erratum sorti de ces trois auteurs érudits est un

SAINTE-BEUVE

hommage au scrupule, à la grande attention de l’écrivain, un témoignage éclatant de sa probité littéraire.

Quand un article bien relu, bien griffonné, d’une petite écriture montante ou descendante, que son secrétaire, M. Troubat, lui avait empruntée, était

I digne de l’impression, il le portait attaché par une épingle, et on s’y piquait déjà avant de le lire. Excepté contre Balzac qui l’avait attaqué, et dans

Isa partie la moins attaquable, Sainte-Beuve ne poussa jamais la vivacité de la critique jusqu’au dénigrement. S’il blesse, c’est comme ce réveil-

Ileur de la vie que les chirurgiens ont inventé, et qui scarifie la peau pour exciter l’épiderme; mais, je le répète, respectueux pour les grandes œuvres, enthousiaste pour ce qui est bien, il provoque l’appétit intellectuel et ne le blase pas.

Cherchant ce qui est humain dans les œuvres, il laisse l’homme tressaillir en lui. De là, des mots décochés avec grâce et qui vont droit à l’œil de Philippe. A propos des ridicules hommages rendus par un philosophe à la duchesse de Longueville, et des extases provoquées par les épaules et les autres beautés de la dame, il écrit : « Le style de M. Cousin dans ces matières aimables est plein de mauvais gestes. »

NOS CONTEMl’Oit AINS

Saint-Simon ne trouverait pas mieux.

Il disait de M. Guizot : « Il vaque à ses mémoires. » Un jour un de mes amis qui, parti pour la gloire, s’est arrêté dans une administration, lui disait :

— J’étais pourtant avec vous du cénacle, vous êtes arrivé, vous, et les autres; moi, je suis resté en chemin!....

— C’est de votre faute. Pourquoi ne nous avoir pas suivis?

Je ne connais rien de plus fin et de mieux offert. C’est une aiaruille dans un étui.

Dans une note du dixième volume des Causeries du Lundi on lit cette profession de foi de Sainte-Beuve : « Ce que j’ai voulu dans Joseph Delorme, c’a été d’introduire dans la poésie française un exemple d’une certaine naïveté souffrante et douloureuse. »

El à ce sujet, M. Troubat me raconte qu’en 18G6 Sainte-Beuve visitait l’exposiiion de peinture, s’arrêtant surtout aux paysages, aux tableaux simples. Tout d’un coup, il s’écrie devant une toile de Rousseau :

— Oh ! comme c’est triste et douloureux ! Yoilà de la poésie pour Joseph Delorme !

Le tableau représentait un village triste, pauvre :

SAINTE-BEUVE

le soleil tombait dessus comme du plomb. Ou croyait sentir la chaleur sur la tète. Ce village occupait les deux côtés d’une route; de pauvres maisons basses, couvertes de chaume. Un seul arbre à l'entrée du chemin, mais un arbre brûlé, desséché. C’était la désolation. Sainte-Beuve s’attendrit et resta longtemps devant cette image « d'une certaine naïveté souffrante et douloureuse ». Personne, dans les arts, ne comprit son admiration.

Ceux qui ont lu son travail inachevé sur Proudhon et qui ont constaté la préoccupation sociale du grand écrivain, le comprendront et lui sauront gré de ce quart d’heure de dévotion devant la misère.

Ici je touche à ce qu’il y avait de supérieur dans l’ame de Sainte-Beuve. Il a fait peu de cas des cocardes; il a toujours aimé l’humanité, et, progressivement, il est arrivé à dire en très beau style ce que l’on dit en mauvais français, dans certains clubs, mais ce qui n’en est pas moins vrai, bien que servant de prétexte à des calomnies, et ce qui n’en est pas moins le problème de l’avenir, bien que des fous et des coquins en fassent leurs convoitises.

Veut-on son point de départ? Je vais montrer

que Sainte-Beuve ne l’a pas renié. 11 a fait recueillir tous ses articles, même ceux qu’il n’a pas signés, du National et du Globe pour les publier.

J’en prends un qu’il relisait avec des larmes, huit jours avant de mourir. C’est un premier Paris sur l’anniversaire de la mort des quatre sergents de la Rochelle, la question Baudin de ce temps-là. L’œuvre est du 20 septembre 1830. Le gouvernement nouveau craignait déjà les évocations révolutionnaires. Saint-Beuve s’écrie avec ironie :

« Des jeunes gens d’infanterie méritent-ils tant d’éclat? N’y a-t-il pas eu, durant le cours de nos orages divers, de plus grands morts? Ne convientil pas, si l’on exige à toute force des solennités, de s’attacher à de plus nobles noms?

» Comme s’il y avait de plus nobles noms que ceux de ces braves jeunes hommes à consacrer dans la mémoire nationale! Comme si l’obscurité même qui les couvre encore n’était pas un soupçon d’ingratitude dont la nature a besoin de se laver! Comme si ces conspirateurs de 1822 ne sont pas de la même race de citoyens qui prirent le fusil et dépavèrent les rues au 27 juillet, tandis que certains partisans rigoureux de l'ordre légal s’empressaient lâchement de souscrire aux Ordon-

SAINTE-BEUVE

nances! Comme s’il n’y avait pas un héroïsme incomparable dans ces hommes, dont les uns, bannis, se sont laissé flétrir comme des agents provocateurs, pour ne pas aggraver la position de leurs amis accusés, et dont les autres, voyant leur tête enjeu, ont assumé sur eux seuls la responsabilité fatale pour sauver les moins compromis, généreux, dévoués, se chargeant eux-mèmes, s’accusant de tout! Bories le premier, Bories jeune martyr au front calme, au cœur résigné, plein de vertu et de génie, confondant ses juges, consolant et relevant ses compagnons, les soulevant sur la charrette du supplice, contre l’horreur d’une mort méconnue, les faisant monter avec lui sur l’échafaud pour les affermir jusqu’au bout de son regard et de sa voix; Bories, figure mélancolique et sans tache, luttant contre l’oubli; nom sublime à inscrire dans la mémoire publique à côté des Roland, des Vergniaud, des Oudet, des Hoche et des Manuel! » Voilà le premier Sainte-Beuve. Dans une note qui suit un article sur Montalembert, le critique se défend d’avoir jamais rien trahi. Il a varié intellectuellement; il n’a renié moralement aucun acte de sa vie, persuadé qu’il obéissait toujours à un principe humain, non à la mode, et qu’il n’est pas plus en faute que le progrès.

Il y a quelques années, parlant de M. de Tocqueville, avec une estime qui n’était pas soutenue par l’amitié, il se heurte à une objection de l’auteur de la Démocratie en Amérique, qui veut bien des principes de 89, mais qui répugne aux questions sociales. Sainte-Beuve tout chaud encore de son travail sur Proudhon, dit avec fermeté :

« Ici nous arrêtons l’homme excellent, délicat, généreux et nous lui disons : « Il n’y a rien de plus respectable que l’estomac, et il n’y a pas de cri qui parle plus haut que la misère. Ce n’est pas tant encore pour jouir que pour vivre et subsister que s’agite la majorité de l’espèce, et c’est là le problème présent , qui pour être moins noble en apparence et moins digne de figurer sur les bannières, n’en est pas moins capital et sacré. »

Ne voit-on pas déjà le chemin parcouru depuis l’échafaud politique des quatre sergents de la Rochelle jusqu’aux questions sociales? Si j’en avais la place, je citerais, d’un article sur la poésie, en 1805, un beau passage, dans lequel Sainte- Beuve explique comment le temps des pleurs est fini ; comment la poésie a quitté les déserts pour vivifier la science, la critique, la civilisation et se répandre parmi les foules.

SAINTE-BF. UVE

Vivifier l’art, les lettres, aussi la vie de son temps, ce lut, si on lui cherche une ambition, le rêve de Sainte-Beuve. Il songeait à restaurer l’Académie; mais, m’écrivait-il, à ce propos : « Ce sera toujours une opération très chanceuse de prétendre faire tenir du vin nouveau dans de vieilles outres. »

Il s’excusait du Sénat, par une utopie analogue. Au surplus, il ne s’excusait guère; il agissait, jugeait et se laissait juger. S’il eut tort d’accepter un siège, il refusa du moins de l’obtenir par un article de courtisan sur l’ Histoire de César, et il démérita ensuite singulièrement de cette faveur. Je ne fais que rappeler ses revendications intrépides, en faveur de Renan et de la libre-pensée. Sainte-Beuve avait été élevé trop dévotement , pour ne pas réagir toute sa vie contre cette éducation maladroite.

Il disait dans un article sur les frères Concourt : « Je ne considérerai la moyenne des esprits, comme tout à fait émancipée en France, et la raison, comme bien assise, même à Paris, que lorsque Voltaire aura sa statue, non pas dans le vestibule ou le foyer d’un théâtre, mais en pleine place publique, au soleil ! »

Si j’avais besoin de faire cautionner mon estime pour ce grand esprit, je raconterais qu’ après la

fameuse séance du Sénat où Sainte-Beuve poussa le cri de guerre contre l’intolérance, Louis Blanc lui envoya sa carte. Sainte-Beuve répondit à l’envoi du proscrit par la lettre suivante :

« Nul suffrage ne pouvait m’aller au cœur autant que le vôtre. Qui donc s’entend mieux que vous à la confession des vérités, au courage et à la constance-? Et cela, non par la parole, ni par les écrits seuls, mais par la suite et la teneur de toute une vie. »

Qu’ajouterais-je au cortège de ceux qui l’ont honoré dans le triomphe de sa mort? Il serait intéressant de rappeler la note qu’il a écrite lui-même sur les funérailles philosophiques de M. Vieillard, funérailles qu’il a corrigées pour lui. J’aurais aussi un devoir à remplir envers tous ceux qui formaient le cercle intime de sa vie, tous ceux autour de Sainte-Beuve , comme eût dit Homère.

J’ai leurs noms, leurs titres; je voudrais le montrer, relisant avec quelques-uns l'Iliade, Lucrèce, Virgile, Térence, cherchant en toute chose l’humain perfectible et éternel. Je voudrais raconter ces petits dîners de la petite maison qui étaient devenus les grands scandales; énumérer les amis d’hier, les jeunes poètes et les vieux ca-

SAINTE-BEUVE

marades de collège : Charles Potier, par exemple, le comédien devenu aveugle, et Nestor Roqueplan que Sainte-Beuve dépeignait ainsi : « Je le vois toujours entrant en classe sans chapeau, comme s’il venait de se battre, les cheveux au vent. » Il aimait avec ravissement les boutades du feuilletoniste le plus parisien ; il disait de ses articles : « C’est de la poudre d’or qu’il embarque sur des coquilles de noix. »

Je ne puis les dénombrer, ces visiteurs de chaque jour, ceux qui l’ont vu vivre si simplement et mourir si grandement; il travaillait à un article sur les mémoires de d’Àlton-Shée, son parent et son ami, quand il est mort.

Sainte-Beuve avait soixante-cinq ans, étant né à Boulogne-sur-Mer, le 22 décembre 1804. Sa biographie est toute l’histoire littéraire de noire temps. Elle ne peut tenir en quelques pages.

J’ai cité la lettre que Sainte-Beuve m’écrivait à propos du portrait de Napoléon III; j’ai donné son opinion sur l’empereur; voici son opinion dernière sur le régime de l’Empire.

J’étais en prison, pour expier le succès de la Cloche, Sainte-Beuve m’envoya ce billet :

« Vous savez ce que je pense de la prison et de la réclusion appliquée à des délits de presse. C’est

une infamie , c’est un reste de barbarie; c’est une manière de dire aux gens : Je ne puis vous torturer physiquement par des instruments et des ustensiles visibles; mais je vous torturerai imperceptiblement, d’une manière non moins sûre, dans votre régime, dans votre hygiène, dans votre tempérament, dans tout le fond de votre organisme. Je vous ôterai, sans en avoir l’air, des jours ou des années de vie... »

Que me reste-t-il à ajouter?

Je ne sais ce que le temps gardera de nos gloires littéraires. Quelques vers de Lamartine et de Victor Hugo? quelques romans de Balzac? Mais il sera, à coup sûr, impossible de faire l’histoire de ce temps, sans chercher et sans relire Sainte-Beuve tout entier. C’est par cette nécessité pour l’avenir qu’il est grand et qu’il reste sans imitateur. Il a dit excellemment de Saint-Simon :

« Ne vous repentez pas, Français, d’avoir eu chez vous, en pleine cour de Versailles et à même de la curée humaine, ce petit duc à l’œil perçant, cruel, inassouvi, toujours courant, furetant, présent à tout, faisant partout son butin et son ravage, un Tacite au naturel et à bride abattue. Grâce à lui, nous n’avons rien à envier à l’autre. — Et qui plus est, par une veine de comique qu’il y a int ré-

SAINTE-BEUVE

pidement jetée, c’est ici, vraiment, un Tacite à la Shakespeare. »

Il faut adoucir, pour appliquer le portrait à luimême, les vivacités que Sainte-Beuve prête à son modèle. Mais l’estompe passée sur ces angles, le portrait est ressemblant, et je m’empare des paroles par lesquelles il conclut, pour conclure à mon tour :

« Quand j’ai entendu, dit-il, toutes les critiques qu’on peut faire sur Saint-Simon, je me surprends, malgré tout, à former un dernier vœu : « Que ne sommes nous affligés d’un Saint-Simon pour chaque période de notre histoire ! »

A la place de Saint-Simon, lisons Sainte-Beuve.

MAZZINI

SOUVENIRS

C’est surtout ce portrait que j’ai besoin de dater. Si l’on comprend mieux aujourd’hui le rôle de Mazzini; si l’on n’est point surpris de voir l’Italie lui élever un monument de gratitude nationale et placer son busteau Capitole, il ne faut pas oublier en quel ostracisme international l’Empire prétendait le maintenir. Il l’avait condamné à mort, après avoir, «à plusieurs reprises, essayé de conspirer avec lui pour l’unité italienne. Cette rancune de conspirateur s’imposait en France à l’ignorance et aux préjugés.

Aujourd’hui, Mazzini n’est plus, pour nous, comme pour l’Italie, qu’un grand patriote; peut-

être bien que la Biographie générale de M. Didot qui dédaignait de l’admettre parmi les contemporains de quelque valeur, consentira à lui faire une place dans une nouvelle édition.

En 1870, je voulus réagir contre des préventions, qui plusieurs fois m’avaient presque tenté. Des notes me furent confiées par une dame qui avait visité ce proscrit universel. Aujourd’hui les matériaux abondent, et il me serait facile de compléter mon enquête ; de ne négliger aucun trait de la véritable physionomie de Mazzini. Mais il faudrait enlever à mon travail l’accent hâtif, l’émotion qui l’explique, et je tiens à constater mes colères de ce lemps-là, autant qu’à rester fidèle à mes amitiés.

Le troisième volume de la correspondance de George Sand rendrait d’ailleurs mes corrections trop faciles, et superflues. J’y renvoie ceux qui veulent en savoir davantage sur Mazzini.

J’ai retrouvé, parmi des autographes et des notes, deux billets que je crois inédits. L’un est de George Sand, l’autre est de Mazzini lui-même; tous deux sont adressés à M. Jules Bastide, alors sous-secrétaire d’État aux affaires étrangères, et vraisemblablement ils ont été remis sous la même enveloppe; ils devront être ajoutés, dans une édition

MAZZIN1

nouvelle, aux lettres de George Sand qu’ils compléteront, les voici :

« Monsieur,

» La France ne refusera pas à Mazzini, à notre ami naturel, à un des plus respectables martyrs et à un des plus intelligents apôtres de notre croyance, le droit de libre circulation sur notre territoire. Expulsé par la lâche politique de Louis- Philippe, c’est encore sous un faux nom et avec un passeport emprunté qu’il peut venir nous apporter le concours de sa foi et de son génie. Vous veillerez, j’en suis sûre, à ce que pleine liberté lui soit rendue, et vous aurez à cœur, autant que moimême, de faire cesser la proscription qui nous priverait du plus utile et du meilleur de nos frères d’Italie.

» Tout à vous de cœur et de dévouement, » George Sand. »

Mardi, hôtel de Lille et d’Albion, rue Thomas du Louvre.

« Monsieur,

» Il ne m’a pas été possible de pénétrer jusqu’à vous aujourd’hui. J’avais deux lettres à vousre-

mettre : la première par madame Sand ne regarde que moi seul et je vous l’adresse; vous verrez si ce que je demande, c’est-à-dire un passeport à nom nom qui me mette à même de pouvoir librement circuler de Londres à Paris et de Paris à Londres, peut m’être accordé. La seconde m’a été donnée par M. Thomas du National; il vous y prie de chercher à me ménager une entrevue avec le ministre des Affaires étrangères, au sujet des affaires italiennes. Vous verrez, monsieur, si cela est possible.

» Je sais que votre temps est précieux, mais peutêtre pourrez-vous trouver un instant pour m’écrire un mot et me dire s’il y a une heure à laquelle je puisse, sans trop d’inconvénients pour vous, vous voir pendant deux minutes.

» Tout à vous et à la vie,

» Joseph Mazzini. »

Je ne crois pas m’abuser, en trouvant dans ce billet qui n’a l’air que d’une sollicitation banale, polie, une véritable et discrète ironie, une amertume voilée. Le patriote sait bien que le temps de M. Bastide est particulièrement précieux. Il s’agit de l’Italie, de la liberté; si le ministre républicain

pouvait donner deux minutes à cette grande cause, le patriote italien serait satisfait.

Sous cette douceur de style, comme sous la douceur de sa vie, on sent le fer sans [taille d’un conjuré avec lui-même qui, n’ayant de comptes à rendre à personne, fait aussi longtemps crédit à la fortune que celle-ci l’exige et craint de s’impatienter jamais, de peur de perdre le fruit de sa longue patience.

• PORTRAIT

Voici l’homme le plus calomnié, c’est-à-dire le plus inconnu de la génération.

C’est là sa gloire.

Il conspire pour l’immortalité, comme il a conspiré pour l’unité de sa patrie, sous un déguisement, sous le voile de l’impopularité.

Le gouvernement actuel de la France1, triomphe éphémère de conspirateurs sans principes, est jaloux du grand patriote italien; comme l’intrigue est jalouse du génie; comme Fouché aurait pu être jaloux de Machiavel.

Condamné, toutes les fois qu’il rêve un semblant de gloire et d’amnistie pour lui-même, à réaliser quelque chose du plan de Mazzini, l’ancien volontaire de Forli, celui qui a commis le 2 Décembre,

Page 1