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Écrit en

MAZZINI

prend sa revanche, en faisant condamner Mazzini comme assassin.

Il suffit d’avouer qu’on s’est rencontré un jour avec le fondateur de la jeune Italie, pour devenir son complice, et de lui avoir écrit, pour être suspect. Il est, aux yeux de ceux qui n’ont jamais lu une ligne de ses écrits, ni étudié un fait de sa vie, une sorte de Troppmann de la royauté, se glissant, vieux masque romantique couvert d’un domino sombre, à travers le carnaval des rois, pour interrompre leurs farces par un coup de poignard de théâtre, qui, heureusement, ne réussit jamais.

A cette caricature sinistre de la peur et de l’ignorance, je veux opposer une image sincère.

Un jour, une femme d’intelligence et de cœur, une Française qui avait pu par ses lectures se soustraire àlatyranniedu préjugé contre Mazzini, entreprit de lui rendre visite.

J’ai le récit de ce pèlerinage.

C’était en automne, sous le ciel gris et pluvieux de Londres. Il semblait tout d’abord que la nature eût établi un contraste entre cet horizon lugubre et le soleil d’Italie enfoui tout entier dans l’Ame de l’exilé. Il habitait un petit cottage fort simple' qu’un de ses amis, Anglais, lui avait prêté. Car, il faut le noter en passant, cet homme qui a eu des

sommes considérables à sa disposition, qui faisait pour la liberté autant d’emprunts qu’il le voulait, ne possède rien. Les gouvernements qui l’exilent n’onl pas la satisfaction de le dépouiller.

Le cœur de la visiteuse battait fort, quand elle heurta à la petite porte du jardin qui entourait la maisonnette. Elle eût voulu, avec son sourire, offrir un peu du sourire de l’Italie au proscrit. Elle venait lui dire :

— Je vous ai calomnié, }‘e vous en demande pardon !

Et elle sentait que les paroles mouraient sur ses lèvres.

Une femme d’un âge mûr, mais grande et belle, sous les années, vint ouvrir la porte. Elle était bien simplement mise, et la noblesse de son maintien la parait magnifiquement. Pendant que la Française disait les mots et remettait la carte qui devaient lui servir d’introduction, cette femme la regardait attentivement. Ses yeux semblaient dire :

— Viens-tu pour lui faire du mal ?

Mais les yeux de la Française ne se baissèrent pas et laissèrent lire jusqu’au fond de son âme; si bien qu’après l’avoir laissée un instant au bas d’un petit escalier, gravi et redescendu rapidement par

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elle-même, la sentinelle introduisit la visiteuse auprès de Mazzini.

Le proscrit dés rois et des républiques était dans une chambre petite, simple, meublée d’un bureau de noyer, de quelques chaises, et éclairée par deux larges fenêtres. Au milieu de la pièce, entre deux livres tombés à terre, une cage était ouverte et un oiseau sautillait, çà et là.

Mazzini a la parole douce, la voix musicale. 11 reçut avec politesse celle qui était venue de si loin pour le visiter, et après quelques propos en langue italienne:

— Qui vous a inspiré le désir de me voir? demanda-t-il en français.

— C’est le remords. Pendant de longues années, je vous ai regardé avec les préjugés répandus sur vous dans mon pays.

— Depuis quand avez-vous cessé de les partager?

— Depuis que je suis allée à Rome. Les souvenirs que vous y avez laissés sont impérissables. J’ai causé avec de bons républicains qui vous vénèrent . Je leur ai promis et je me suis promis

à moi-môme de vous apporter l’expression de leurs vœux et de leurs regrets.

Tel fut le début d’un entretien qui se prolongea.

Il y a dix ans, Venise n’était pas affranchie. On en était encore à la déception de Villafranca. Tout naturellement, on parla de Venise, de sa libération, de l’œuvre unitaire, des obstacles à renverser.

Mazzini prononce purement le français, sans accent. Il était vêtu, ce jour-là, d’une redingote noire boutonnée jusqu’au menton. On peut dire qu’il y a dans l’homme, dont la formule est Dieu et l'Italie, quelque chose, extérieurement, du prêtre, de celui qui atteint simplement le bûcher pour confesser sa foi, et non de celui qui va monter en chaire ou entrer au eonfessional. Son grand front, avec son teint pâle, forme comme un couvercle d’albâtre sur une lumière qui craint les grands vents et qui brûle toujours du meme feu. Tout son visage est un hymne concentré de douleur, de piété, line rit jamais; il sourit peu; mais, quand il sourit, sa figure prend une expression singulière. Au tintement du mol de patrie, la lumière traverse les parois, et se répand comme une phosphorescence sur ses traits à la fois doux et imposants.

La visiteuse le contemplait avec émotion.

— Je suis heureuse, lui dit-elle, que cet oiseau vive chez vous, la cage ouverte. Un oiseau en prison chez Mazzini, cela m’eût semblé étrange.

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Il sourit et répondit doucement :

— C’est Une amie qui me l’a donné !

Comme s’il eût voulu s’excuser de ne pas ouvrir à l’oiseau, non seulement la cage, mais la fenêtre.

J’ai complété, par les renseignements obtenus de quelques amis, ces impressions d’une visiteuse sincère; et puisque j’ai commencé le portrait physique du grand tribun, je l’achève.

Mazzini est de taille médiocre. Le corps, malgré sa maigreur, est robuste, et la tête, malgré sa pâleur, est solide. Pour ceux qui l’observent à certains moments, c’est un ascète; pour ceux qui passent à côté de lui sans l’observer, c’est un bonhomme doux et posé. Toute la véhémence de cette nature indomptable est contenue par la volonté, plus forte encore que la passion. C’est un volcan habillé de neige.

Il parle peu et agit, pour ainsi dire, au dedans de lui-même. Quand il parle, c’est ordinairement avec douceur. Il faut trouver des affiliés de la Jeune Italie , des carbonari de la première heure de ce long apostolat, pour entendre dire que Mazzini avait dans les Ventes l’éloquence terrible et orageuse. Depuis, il a emprisonné son génie dans la ruse et ne lui permet plus d’agiter ses torches.

La réaction l’a comparé à Robespierre, pour le diminuer; j’accepte la comparaison pour le grandir. Mai?, avec la même rigidité, il a, de plus que Robespierre, l’attrait, le charme. Mazzini séduit avant de convaincre. Désintéressé jusqu’au raffinement, pauvre, par goût autant que par devoir, il appartient, par cette vertu secrète aussi bien que par son abnégation publique, à celte race de héros d’honneur et de probité dont Washington, Jefferson, Lincoln sont les purs modèles.

Mazzini et Garilbaldi sont, dans la vieille Europe corrompue, les promesses d’une résurrection morale et comme les témoins délégués par l’Amérique pour une installation future des États-Unis d’Europe.

Spirituel, s’abandonnant parfois, mezzo voce, dans les conversations familières et littéraires, Mazzini est très ami de la vieille littérature italienne, quoique nullement porté vers Boccace, vers ces contes à demi licencieux, si goûtés autrefois en Italie.

Son auteur favori c’est l’Alighieri, et l’on conçoit cette affinité entre le sombre revenant de X Enfer et le pâle conspirateur. Le génie de l’un verse le baume austère de ses exhortations sur le courage souvent éprouvé de l’autre.

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D’une probité strict e dans la vie privée, inflexible pour lui-même, a-t-il en réalité moins de scrupules pour le succès de ses plans? Est-il vrai qu’il adopte pour devise cette maxime des faiseurs de 2 Décembre : La f in justifie les moyens ?

Par cette question, nous entrons dans le côté vraiment mystérieux de sa vie, dans le sanctuaire des initiés. Mais comment s’aventurer sans le mol de passe? Comment ne pas faire fausse route? Bien hardi serait celui qui produirait de Mazzini les quatre lignes avec lesquelles un diplomate est toujours certain de faire pendre un homme.

On a souvent condamné Mazzini à mort; jamais avec des preuves. Mêlé à tous les soulèvements de ritalie, on a voulu le voir en France dans tous les complots d’Italiens. Je ne prétends ni le défendre, ni l’absoudre; j’ajourne sur ce point mon opinion. Je sais que les doctrines publiques de l’ancien triumvir sont d’un patriotisme franc, loyal; je sais qu’à Rome, il a forcé l’estime des agents français; je sais que républicain invincible, il laisserait faire, il l’a dit, l’unité par la royauté, si la royauté pouvait l’accomplir.

Partisan de l’action, il aime les coups hardis, les aventures, les témérités, qui tiennent l’enthousiasme en éveil. Il s’est défendu d’avoir con-

seillé Orsini; mais à la façon d’Harmodius se dt fendant d’avoir armé Aristogiton. 11 a dit qu’Orsir était assez homme pour porter seul devant la pos térité le mérite ou le démérite de ses actes. C’étai réserver le cas de conscience; mais, sans vouloi le trancher, je puis répéter ce queM. d’Alton-Shé dit avec raison dans ses Mémoires, quelerégicid est implicitement contenu dans toute conspira tion. Les timides se le cachent à eux-mêmes; le esprits outrés le voient d’abord.

On ne peut refuser la clairvoyance à Mazzini ni une âpreté de désirs qui tient, comme sa foi, ses instincts de prêtre. Un de ses anciens colla borateurs, M. Lizabe Ruffoni, a écrit sur lui « Avec moins d’imagination et de liberté d’esprit

il entrait dans l’église et en devenait une des co¬

lonnes. Mais, pour que son génie eût pu s’y dé ployer, il lui aurait fallu l’autorité absolue d’un gé¬

néral des jésuites; et, s’il avait plu à Rome d’ei faire un pape, Rome et le monde eussent senti tout ce qu’il reste encore de forces et de res¬

sources à la papauté dans sa vieillesse séculaire.

L’esprit de l’époque a fait de Mazzini le plus

grand, le plus parfait des conspirateurs, à la

vieille mode italienne. R tend pourtant de toutes ses forces à verser le Ilot des idées modernes sur

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ce fanatisme qui s’embrase dans l’ombre. Mais le point précis où la propagande ouverte cède à l’influence occulte nous échappera jusqu’à sa mort.

Ombrageux, avec quelques motifs, méfiant, non sans cause, impénétrable et habile à pénétrer les autres, Mazzini paraît toujours gagné par ceux qu’il gagne. Travailleur, sobre, il a la vertu des héros ; il est chaste et préfère les hommes chastes; il ne permet pas devant lui de propos gouailleurs sur les femmes.

Tel est l’homme qui, depuis trente-cinq ans, conspirent souffre pour sa patrie. Ceux qui le condamnent à mort, de loin, le trouvent sans courage de ne pas se laisser prendre: ceux qui connaissent sa vie de sacrifice, le suicide continu de son existence, l’estiment comme un martyr. 11 est de ces hommes qu’on aime ou qu’on déteste de leur vivant, mais qu’on ne peut juger qu’après leur mort.

Joseph Mazzini est né à Gènes, le 28 juin 1808. Il était le fils unique d’un médecin fort estimé.

, Son enfance fut entourée de soins. L’Université de sa ville natale le reçut des mains maternelles ont imprégné de ces forts effluves religieux qui s’évaporèrent successivement en piété, en )oésie , en tendresse sociale , qui font encore utour de lui comme une atmosphère mystique

dont il ne se dépouillera jamais entièrement.

Il étudia le droit et fut reçu avocat. Son père voulait qu’il plaidât; mais l’idée de la justice alluma en lui l’idéal de la liberté. L’inquiétude du beau le lança d’abord dans la mêlée littéraire. Toutefois, pour les âmes que Informe ne captive pas absolument, l’art n’est qu’une des avenues de la vie publique. Il ne suffit pas longtemps aux instincts révolutionnaires de Mazzini d’être romantique.

Il put se dire un jour, quand il approcha de vingt ans, ce qu’un autre Génois dit, avec enthousiasme, dans le drame de Schiller, la Conjuration de Fiesque : « Depuis longtemps je sentais dans i ma poitrine quelque chose que rien ne pouvait assouvir. Je vois tout à coup ce que c’était. ( Il bondit d'un air héroïque.) : J’ai un tyran ! »

A l’heure où le sentiment patriotique domina le sentiment artistique et lui emprunta ses moyens | d’action, Mazzini, qui avait eu son journal litté- J raire supprimé par la police, fonda une société 4 secrète, imitée en apparence des carbonari, mais i en réalité d’une fédération grecque, l'Hétaïre.

Désormais, chef d’un complot permanent, invoquant Dieu et le peuple (Dio e popolo), il entre, tout enfiévré des ardeurs de la vie, dans cette mine creusée sous le sol de la monarchie, d’où il i

ne sortira plus quelejourde la République et de rünité.

Le gouvernement, piémontais le fait arrêter, puis, manquant de preuves, l’exile à Marseille. Mazzini répond à cette dédaigneuse pitié par la fondation de la Jeune Italie. Mais avant d’engager de nouveau la lutte, il écrit au nouveau roi de Piémont, Charles-Albert et l’invite à se mettre à la tête du mouvement de la Péninsule. Le programme républicain sera modifié, s’il le faut; l’intérêt de la grande Unité donnera ce courage aux jeunes patriotes. Charles-Albert réplique par des persécutions sanglantes à cette offre audacieuse.

Mazzini estime alors que l’action doit succéder à l’exhortation; il organise; il pousse en avant cette malheureuse expédition commandée par Ramorino qui, depuis, eut son pendant dans l’affaire d’Aspromonte.

Mais l’échec réel donna une victoire idéale. La Jeune Italie, à sa première blessure, baptisa de son sangla Jeune Allemagne, la Jeune Pologne, la Jeune France : Mazzini devint le chef de la revendication universelle. Depuis 1834, jusqu’à 1848, par ses écrits, par ses complots, par cette insufflation mystérieuse de son génie, il tient en

haleine ceux qui attendent, ceux qui cherchent,

ceux qui désespèrent.

Qui connaît en France les écrits de Mazzini? Ils forment dix volumes et ont été réunis, en 1861, par G. Daelli, éditeur, à Milan. Voici en quels termes le grand agitateur autorise cette édition :

« Cher monsieur Daelli,

» Je n’attache pas, et, Dieu merci, je n’attacherai jamais d’importance à la renommée qui a pu me venir de mes écrits ou de mes actes. Si je n’ai servi à rien, je ne la mérite pas; si j’ai servi à quelque chose, la conviction d’avoir été utile me suffit.

» Cependant la pensée de republier, recueillies, mises en ordre, augmentées, mes diverses œuvres littéraires, me semble moins inopportune aujourd’hui qu’autrefois. Je vous aiderai donc, ne fûtce que par reconnaissance envers les amis qui ont conçu celte entreprise...

» Les œuvres que j’ai répandues dans le cours de trente années, en Italie, constituent un document historique important et représentent la première période du mouvement italien. J’ai parlé, quand tous se taisaient. Et si la jeunesse italienne s’émut à ces paroles, c’est que mes paroles répon-

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daient aux tendances secrètes, mais puissantes, transmises par delongues traditions historiques. Il importe au développement futur du peuple italien de les affirmer, ces tendances, au nom de ceux qui sont morts pour elles, de 1831 à 1859, véritables initiateurs de notre génération. Il importe de ne pas perdre la mémoire des premiers témoignages de la troisième renaissance de l’Italie.

» Aujourd’hui, une école sortie, non des traditions du célèbre génie italien, mais des doctrines des monarchies étrangères , cadavéreuses , se glissant parmi les tombeaux de nos martyrs, s’est emparée du terrain fécondé par leur sang. Il est donc bon que leur programme soit connu dans son entier; et mes écrits, voix de la jeunesse frémissante sous le despotisme des dernières années, le contiennent, appuyés des cent tentatives oubliées ou dédaignées de nos jours, mais qui, seules cependant, ont conduit la nation au point où maintenant elle se trouve.

» Giuseppe Mazzini. »

Londres, 5 mars 1861.

Mazzini a raison, et c’est pour cela que, bon

gré mal gré il occupera un grande place dans l’histoire. Il a été la voix secrète de l’Italie, puis la voix hautaine. C’est lui qui a façonné les âmes, non pas encore à l’unité (la République seule fera ce miracle), mais à l’idée de l’unité.

11 a laissé à Rome son écharpe de triumvir : qui sait si l’armée française qui la lui a arrachée, ne permettra pas qu’elle lui soit rendue un jour ou ne la lui rendra pas elle-même?

Je ne raconterai pas en détail l’histoire de la dernière république romaine, dont Garibaldi fut l’épée loyale et Mazzini l’homme d’Etat sans peur et sans reproche. Il faut lire les admirables lettres du triumvir à M. de Lesseps1, les explications données sur l’attitude du peuple, sur le vœu de la nation. Quelle politique fut plus simple, plus désintéressée, plus conforme à l’histoire, plus indignement méconnue et calomniée?

Le jour où, rompant la trêve, le général Oudinol fit bombarder Rome, Mazzini laissa échapper une plainte sublime :

« La France est victime d’une basse intrigue,

comme nous le sommes! . La France a eu la

gloire cette nuit de tuer une pauvre jeune fille

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