‹ Nos ContemporainsChapitre 15 sur 25 · GEO H GE S A ND · texte numérisé non relu

GEO H GE S A ND

ne trouve pas dans l’œuvre artistique de George Sand, dans ses manifestes et ses collaborations politiques, on la trouve dans sa correspondance; son cœur parle avec une immuable franchise et une naïveté superbe.

Il est impossible dans les lettres, écrites pour émouvoir et calculées pour convaincre, de trouver le moindre effort d’esprit, la moindre prétention à poser en femme célèbre, ou ambitieuse de célébrité. A Mazzini, à Barbés, à Tlioré, comme à son fils, George Sand écrit bonnement, naturellement, se vieillissant avant l’âge, pour être plus tendre, parlant la première de ses cheveux gris qui ne se voient pas et qui ne devinrent jamais blancs, afin de s’assurer la seule autorité dont elle fut jalouse, celle d’une amie, dont on ne peut refuser les services et l’hospitalité.

Les femmes, en général, même celles qui écrivent, n’ont pas besoin d’un modèle pour la correspondance. Le secret de la grâce épistolaire est comme une condition de leur sexe. Mais toutes, et surtout celles qui font le métier d’écrire, doivent prendre comme un encouragement à rester femmes, quand même, comme un exemple de l’inutilité de se masculiniser, cette bonté active et véritablement féminine de George Sand.

PORTRAIT

Lesgens illustres qui ont rédigé leurs Mémoires laissent-ils quelque chose à faire aux biographes. Osera-l-on peindre J. -J. Rousseau après les Confessions ? Chateaubriand, après son chef-œuvre : tes Mémoires d’ Outre-Tombe ? Et George Sand enfin, dont je voudrais faire aujourd’hui le portrait, n’a-t-elle pas rendu mon crayon, mon pinceau, mapalette inutiles, en écrivant Y Histoire de ma Vie?

Non, je ne crois pas qu’un auteur, si sincère qu’il soit, puisse tout dire de lui-même. Quelquefois, comme Jean-Jacques, il exagère, par scrupule ou par orgueil, l’humilité des aveux ; quelquefois, comme Chateaubriand, il couvre d’un voile lumineux, d’un nuage olympique, les défaillances, les misères de sa nature. Pour se peindre, il faut poser, et l’attitude prise contrarie toujours

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la naïveté de l’instinct. Jusque dans la douleur, quand il est vu et quand il se voit, l’homme arrange son maintien.

Je ne saurais nier la franchise de George Sand. Jamais artiste n’eut une bonne foi plus imprudente; mais les effusions mêmes de cette Ame lyrique, qui ne se garde pas et qui ne réserve rien, ont trompé le public sur l’individualité de la femme, si simple, si bonne, si peu excentrique.

Il me reste donc à expliquer ce qu’elle n’a pu faire, l’accord de ce génie, tout de flamme et tout d’élan, avec la douceur du caractère bourgeois, en prenant ce dernier mot dans son expression la plus hospitalière, la plus familiale, la plus confortable, la plus charmante.

C’est le malheur des femmes, qu’on cherche tous leurs secrets dans leurs œuvres; tandis qu’au contraire on respecte les fictions des hommes de lettres. 11 semble toujours qu'elles racontent etquG7s inventent.

Cette inégalité dans le jugement trompe les contemporains et essaie de duper quelquefois la postérité. Si George Sand n’avait pas écrit la Mare au Diable, la Petite Fadelte, toute une série de romans champêtres d’une incontestable sérénité, on voudrait toujours voir en elle Lélia ou In-

diana. Malgré le témoignage d’études fines et chastes, comme le Marquis de Villemer, Jean de la Roche , et d’autres, bien des femmes hypocrites n’avouent pas encore qu’elles lisent ce romancier éhonté qui a crié les douleurs du mariage ; quand il est si commode de les soupirer seulement à l’oreille d’un confident ou d’un confesseur.

La vérité, c’est que George Sand, comme tous les écrivains de génie, a suivi et reflété les idées de son temps.

Pendant que Balzac soumettait au creuset d’une analyse impitoyable les éléments disparates de ce chaos brûlant du xixe siècle; pendant que les paladins, nés pour chanter la gloire immuable du trône et de l’autel, troublés tout à coup dans leur foi, ébranlés dans leur insensibilité extatique, se penchaient avec Chateaubriand sur la fournaise et abjuraient, dans un mot, lacroyancede leur vie entière; tandis que Lamartine, le poète angélique, marquait à la chambre laplace du parti social dont il créait le mot, George Sand, imagination ardente, raison solide, peu faite pour les subtilités de l’analyse, mais douée d’une incomparable faculté lyrique et d’une puissance de travail que rien nelassera, s’appliquait à donner une formule et une forme aux idées dont elle recevait l’écho.

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Artiste intérieure, si j’ose ainsi dire, plutôt qu’extérieure, c’est-à-dire, concevant des types originaux par essence, et ne s’amusant pas, outre mesure, au relief des personnages, au pittoresque en saillie, elle mêlait l’émotion universelle, la poésie générale, au tourment d’une crise particulière. Elle écrivait Lélia à l’heure de la révolte; comme elle a écrit La Mare au Diable, à l’heure des aspirations vers la nature; comme elle a écrit Mademoiselle de La Quintinie, quand le problème de l’éducation religieuse a passionné les âmes.

C’est à cette marche parallèle que le génie se distingue. Il est le compagnon, le complice, plus souvent que le guide et le précurseur, de l’humanité. George Sand, avec une abondance inépuisable, avec un charme de style qui ne tient ni à l’étude, ni à l’imitation, mais qui est, comme tous les styles de femme, une grâce naturelle, George Sand ne doit être jugée que sur l’ensemble de ses œuvres. Il est juste de défaire toutes les classifications dans lesquelles on a voulu, tour à tour, la mesurer et l’enfermer. S’il lui faut absolument une étiquette, disons qu’elle a, dans le roman, continué Rousseau.

N’est-ce pas une fatalité singulière que Jean- Jacques ait été le commensal de madame Dupin,

la grand’mère de George Sand ? Le lien symbolique est établi ; et quand j’ai visité le petit théâtre de Chenoneeaux, où l’on a joué l 'Engagement téméraire et où l’on a peut-être répété le Devin du Village, j’ai pensé au petit théâtre de Nohant.

Depuis la fin du premier empire, c’est-à-dire depuis l’heureuse débâcle qui a permis à l’intelligence glacée par l’hiver napoléonien de reprendre son cours, la littérature se partage entre deux influences, Rousseau et Voltaire. L’école romantique fut tout entière à Rousseau; elle maudissait Voltaire. Victor Hugo l’appelait un singe de génie et Musset frappait, avec la mutinerie d’un enfant, i sur ce marbre de Houdon, moins éternel que son ironie. George Sand fut l’héritière la plus direct e i de Jean-Jacques.

Aujourd’hui, Rousseau a perdu; Voltaire a regagné. Le rire aigu s’élève de nouveau ; la mélan- I colie se dissipe. George Sand tient bon par l’amour de la nature, par le sentiment exquis qu’elle a du monde extérieur; mais, elle aussi, subit l’influence, et il ne serait pas difficile de constater, dans ses derniers livres, le son cristallin de cette gaieté humaine qui est la revanche de la raison.

Il faut donc, pour juger un talent aussi considérable dans ses manifestations, mais aussi fidèle

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à l’unité, dans ses œuvres multiples, ne pas trop ajouter foi aux bavardages, aux indiscrétions du monde; ne pas s’en tenir à quelques livres; mais les peser tous, et se délier par-dessus tout de cette manie de voir toujours la femme dans l’écrivain.

George Sand, de toutes les femmes qui ont tenu la plume dans le passé et dans le présent, est incontestablement la moins pédante, la moins fière à tout propos de son état, la plus simple. Piien dans la tranquille bienveillance de son accueil, dans la politesse silencieuse avec laquelle elle écoule, dans la solidité avec laquelle elle entend les critiques, ne révèle la femme jalouse de briller, fière de prendre rang, de subalterniser les hommes, de faire acte, enfin, de bas-bleu; puisque ce vilain mot est expressif.

George Sand, que l’on a prise sans motif pour chef de la revendication des femmes, est la moins entreprenante à cet égard. Elle a été femme dans toute l’acception féminine du mot; elle est restée une bonne femme. Ses petits déguisements de jeunesse étaient des escapades de vingt ans. Aujourd’hui, quand on voit celte petite grand’mère souriante, à l’œil superbe, à la figure d’une dignité douce, à la lèvre bourbonienne, qui tri-

cote ses romans, auprès du berceau de ses petitsenfants, on se sent ému; on oublie de saluer le plus grand romancier contemporain, pour serrer la main de cette bonne vieille charmante qui étincelle de jeunesse. Je ne lui adresse pas d’excuse pour ce mot de vieille qui m’échappe; il ne l’atteint pas plus que la vieillesse ; mais il me faut bient enir compte de la date de 180-4.

Un jour, un auteur qui est trop mon ami pour qu’on nele devine pas, adressait à George Sand un roman de lui. C’était l’histoire d’une femme de lettres que l’on croyait incapable d’aimer et d’ôtre aimée, et qui avait gardé une virginité de cœur complète sous le fouillis de ses historiettes.

George Sand reçut le livre dans un moment de deuil, et sa tristesse même l’aida à pénétrer l’intention de l’auteur. Voici ce qu’elle lui écrivait :

« Dans la douleur ou dans le calme, je vous applaudirai toujours du cœur et des deux mains... Celle femme de lettres, cette Louise Tardy , que vous peignez si bien, elle est jeune, et on peut s’imaginer au premier abord que son état l’a blasée sur les choses de la vie: mais si elle était vieille, vous eussiez pu la peindre tout de suite comme aiguisée et surexcitée, et disposée à souffrir plus que les autres. Au reste, vous avez bien

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conclu. Vous avez montré que notre travail d’analyse à vous, à moi, à tous les artistes qui prennent leur tâche au sérieux, pousse au besoin de se dévouer et de se défendre, deux sollicitations contraires qui rendent la vie plus difficile à nous qu’aux autres. Quelle affaire que la vie ! et la mort, quel abîme ! »

Se dévouer et se défendre , voilà deux mots qui pourraient aider à définir la vie et le travail de George Sand, s’il ne fallait y ajouter, pour adoucir les désenchantements, une grande dose de philosophie lyrique et un amour de la nature qui entretient, en la renouvelant, la naïveté du cœur.

Comme Rousseau, mieux que Rousseau, George Sand aime les fleurs, la vie végétale, les beaux horizons. J’ai entendu raconter que, tout à fait au début de sa vie littéraire qui n’était qu’une revanche de sa vie intime déjà meurtrie, elle était charmante à voir en son costume d’étudiant ou de page, les cheveux noirs sur l’épaule, gravissant les routes de la Suisse, l’herbier sur le dos, tandis qu’un mulet portait deux petits berceaux. C’était Consuelo enfant, s’enivrant des harmonies du ciel et de la terre, aspirant la vie !

Je crois qu’un savant de Genève fut ébloui de la vision. Il ne sut à qui il avait affaire, et il y a

quelque part, dans unvolume éditéàun très petit nombre d’exemplaires, l’impression ressentie par la vue de ce joli tableau.

Aujourd’hui, les petits berceaux sont au foyer de Nohant, et l’étudiant aux beaux yeux est devenue la grand’mère attentive, qui va de ses fleurs à ses petits-enfants, et qui trouve toujours qu’il y a de bonnes choses à goûter en ce monde; puisque, malgré les injustices et les calomnies des hommes, les fleurs ont les mêmes parfums et les lèvres des enfants les mêmes baisers.

Je fus témoin de cette passion de George Sand pour la nature. Je visitai avec elle, il y a trois ans, les admirables serres de la ville de Paris, au Bois de Boulogne. Un jardinier, c’est-à-dire un monsieur très savant, très littéraire, qui a écrit en excellent style des livres instructifs sur les Fougères, M. Édouard André, s’était proposé pour nous conduire, bien heureux d’être l’initiateur du grand écrivain.

Ce que frt celte promenade, je ne l’oublierai jamais.

Indifférente aux températures variées, mais presque toujours suffocantes, par lesquelles nous passions, tout entière à sa curiosité, à son attendrissement, George Sand écoutait, discutait, se

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faisait raconter les mœurs des fougères, l’histoire des palmiers, les cruautés d’une certaine ortie dont la piqûre donne la mort, les bienfaits de l’arbre du voyageur, et l’on ne quittait pas une serre, une allée, une caisse, un pot, sans qu’un tribut fût prélevé, une feuille, une lleur, moins que cela souvent. J’étais le dépositaire de cette moisson: j’avais charge d’âmes pour chacun de ces fragments de la vie universelle.

Prenez bien garde à cette fougère ! ne froissez pas cette mousse !

Et je portais toutes ces choses dans du papier, avec des précautions infinies, m’instruisant, pardessus tout, admirant cette admiration, dont j’étais le dévot plus que le complice.

Au bout de deux heures, nous sortîmes de ces serres, George Sand comme des jardins d’Armide, l’œil émerveillé, le cœur extasié, moi comme d’un bain russe. Mais je compris quel fanatisme peut inspirer la pervenche, et j’appréciai ce culte délicat dont tous les romans du grand écrivain sont la paraphrase.

Si j’en avais le loisir, je prouverais, en mêlant un peu de critique à mon applaudissement, que George Sand pousse le sentiment parfois jusqu’à l’excès et que, quand elle compose des paysages,

elle y fait entrer tous les décors à la fois, pour ne manquer d’égards envers aucun; ce qui fait des tableaux surchargés de détails et n’ayant pas de perspective. Mais, je me hâte de le dire, l’excès est l’exception très rare. Presque toujours l’auteur se souvient. Elle a vu le cadre et le fond du tableau, où se place l’action de son œuvre.

J’avais demandé à George Sand des détails sur sa vie pour ce portrait. Je ne puis mieux faire que reproduire, sans rien changer, la lettre qu’elle me répondit :

« Cher ami,

» Je suis àNohant, à huit heures de Paris, chemin de fer. Est-ce une trop longue enjambée pour le temps dont vous pouvez disposer? On part vers neuf heures de Paris, on dîne à Nohant à sept. On peut repartir le lendemain matin; mais en restant, un jour chez nous, il n’y a pas de fatigue et on aurait le temps de causer. Si cela ne se peut, ce sera à notre grand regret, car nous nous ferions une joie, mes enfants et moi, de vous embrasser, vous et votre cloche qui sonne si fort, sans cesser d’ètre un bel instrument et sans détonner dans les charivaris.

» J’irai à Paris, dans le courant de l’hiver, jan-

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vier ou février. Si vous ne pouvez m’attendre, consultez sur les quarante premières années de ma vie, Y Histoire de ma Vie. Lévy vous portera les volumes à votre première réquisition.

» Cette histoire est vraie. Beaucoup de détails à passer; mais, en feuilletant, vous aurez exacts tous les faits de ma vie.

» Pour les vingt-cinq dernières années, il n’y a plus rien d’intéressant; c’est la vie, calme et très heureuse, en famille, traversée par des chagrins tout personnels, les morts, les défections, et puis l’état général où nous avons souffert, vous et moi des mêmes choses. Je répondrais à toutes les questions qu’il vous conviendrait de mé faire, si nous causions et ce serait mieux : J’ai perdu deux petits-enfants bien-aimés, la fille de ma fille el le fils de Maurice. J’ai encore deux petites charmantes de son heureux mariage. Ma belle-fille m’est presque aussi chère que lui. Je leur ai donné la gouverne du ménage et de toutes choses. Mon temps se passe à amuser les enfants, à faire un peu de botanique en été, de grandes promenades (je suisencore un piélondistingué),etdes romans, quand je peux trouver deux heures dans la journée et deux heures le soir.

» J’écris facilement et avec plaisir; c’est ma ré-

création, car la correspondance est énorme, e c’est là le travail. Vous savez cela. Si on n’avaii : écrire qu’à ses amis! Mais que de demandes touchantes et saugrenues ! Toutes les fois que je peu: quelque chose, je réponds. Ceux pour lesquel je ne peux rien, je ne réponds rien. Quelques-uns méritent qu’on essaie, même avec peu d’espoir de réussir. Il faut alors répondre qu’on essaiera. Tout cela, avec les affaires personnelles, dont il faut bien s’occuper quelquefois, fait une dizaine de lettres par jour. C’est le fléau ; mais qui n’a le sien?

» J’espère, après ma mort, aller dans une planète où l’on ne saura ni lire ni écrire. Il faudra être assez parfait pour n’en avoir pas besoin. En attendant, il faudrait bien que, dans celle-ci, il en fût autrement.

» Si vous voulez savoir ma position matérielle, elle est facile à établir. Mes comptes ne sont pas embrouillés. J’ai bien gagné un million avec mon travail; jen’ai pas mis un sou de côté. J’ai tout donné, sauf vingt mille francs, que j’ai placés, il y a deux ans, pour ne pas coûter trop de tisane à mes enfants, si je tombe malade; et encore ne suis-je pas sûre de garder ce capital, car il se trouvera des gens qui en auront besoin, et si je me porte

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encore assez bien pour le renouveler, il faudra bien lâcher mes économies. Gardez-moi le secret, pour que je les garde le plus possible.

» Si vous parlez de mes ressources, vous pouvez dire, en toute connaissance, que j’ai toujours vécu au jour le jour du fruit de mon travail, et que je regarde cette manière d’arranger la vie comme la plus heureuse. On n’a pas de soucis matériels, et on ne craint pas les voleurs. Tous les ans, à présent que mes enfants tiennentle ménage, j’ai le temps de faire quelques petites excursions en France; car les recoins de la France sont peu connus, et ils sont aussi beaux que ce qu’on va chercher bien loin. J’y trouve des cadres pour mes romans. J’aime à avoir vu ce que je décris. Gela simplifie les recherches, les études. N’eussé-je que trois mots à dire d’une localité, j’aime à la regarder dans mon souvenir et à me tromperie moins que je peux.

» Tout cela est bien banal, cher ami, et, quand on est convié par un biographe comme vous, on voudrait être grand comme une pyramide pour mériter l’honneur de l’occuper.

» Mais je ne puis me hausser. Je ne suis qu’une bonne femme à qui on a prêté des férocités decaractère tout à fait fantastiques. On m’a aussi ac-

cusée de n’avoir pas su aimer passionnément. 11 me semble que j’ai vécu de tendresse et qu’on pouvait bien s’en contenter.

» A présent, Dieu merci, on ne m’en demande pas davantage, et ceux qui veulent bien m’aimer, malgré le manque d’éclat de ma vie et de mon esprit, ne se plaignent pas de moi.

» Je suis restée très gaie, sans initiative pour amuser les autres, mais sachant les aider à s’amuser.

» Je dois avoir de gros défauts; je suis comme tout le monde ; je ne les vois pas. Je ne sais pas non plus si j’ai des qualités et des vertus. J’ai beaucoup songé à ce qui est vrai, et, dans cette recherche, le sentiment du moi s’efface chaque jour davantage. Vous devez bien le savoir par vous-même. Si on fait le bien, on ne s’en loue pas soi-même ; on trouve qu’on a été logique, voilà tout. Si on lait le mal, c’est qu’on n’a pas su qu’on le faisait. Mieux éclairé, on ne le ferait plus jamais. C’est à quoi tous devraient tendre. Je ne crois pas au mal, mais à l’ignorance...

» Sonnez la cloche , cher ami ; étouffez les voix du mensonge, forcez les oreilles à écouter.

» Vous avez fait de Napoléon III une biographie ravissante. On voudrait être déjà à cette sage et

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douce époque, où les fonctions seront des devoirs, et où l’ambition fera rire les honnêtes gens d’un bout du monde à l’autre.

» A vous de cœur, bien tendrement et fraternellement,

» G. Sand. »

Noliant, 26 novembre 1869.

Je pourrais multiplier les citations : toutes profileraient à ce caractère placide, à cette simplicité, si peu conforme au portrait ordinaire de la femme libre, de l’écrivain révolté.

George Sand me parlait elle-même de sa vieillesse, dans la lettre que je viens de découper; je crois, à vrai dire, qu’elle a toujours eu, par un coin maternel, l’âme plus vieille que ses années. Certaines intelligences nesemblent pas s’épanouir progressivement ainsi que les autres et passer par le printemps et l’été pour aboutir à l’hiver. Elles s’éveillent comme avec une réminiscence ; elles ont déjà comme un héritage idéal. On sent l’automne dans leurs premiers parfums. Indiana et Lélia ne sont pas des primevères et il serait juste d’ajouter que c’est en vieillissant réellement, c’est à-dire en réglant par la mesure des douleurs réelles, des chagrins sérieux, celle simplicité

précoce du début, que l’écrivain s’est rajeuni.

George Sand est née en l’an XII de la République française, c’est-à-dire l’année du couronnement de Napoléon (1804). On sait qu’elle a du sang royal dans les veines, et qu’elle est cousine de Charles X, de Louis XVIII par le maréchal de Saxe, son aïeul. Mais une bonne dose de sang plébéien a mitigé l’orgueil de la race, et Amantine-Lucile- Aurore Dupin, qui n’est pas même baronne Dudevant, comme ses biographes l’ont dit à tort, n’a jamais songé à se prévaloir d’aucun autre titre que celui de romancier.

Et encore! Elle fait des romans comme d’autres femmes font de la tapisserie ou de la galette de ménage; comme madame Ida Pfeiffer faisait le tour du monde, sans embarras, sans emphase, sans réclame, par pure vocation, pour se satisfaire.

Quand on songe à son œuvre considérable, à ce qu’il y a de génie, de lyrisme, d’aventures dans ses romans ; quand on pense que cette verve ne se tarira qu’avec la vie; que nous assistons à un phénomène unique dans l’histoire des lettres; qu’aucune femme n’eût jamais autant d’abondance et plus de talent, et que, cependant, cet écrivain sans rival a été exploité, avec un profit médiocre pour sa fortune et pour sa gloire, on

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admire son désintéressement et l’industrie de ceux qui la font travailler. Liée par un traité étroit et exclusif avec la Revue des Deux-Mondes , elle ne peut jamais franchir le cercle d’une clientèle qui, par le fond du tempérament et de l’appétit, goûte à ses livres sans les déguster et ne leur fait qu’un succès relatif.

Elle, cependant, se trouve satisfaite. La voyezvous dans cette maison de Noliant, où elle est née, où elle mourra, qu’elle n’a jamais quittée, où tous ses souvenirs sont entassés, où les gaietés de son enfance, de ses enfants et de ses petits-enfants ont leur nid, où tout le monde s’amuse à certaines heures avec les mêmes poupées, où, l’instant de la retraite venu, elle s’installe dans sa chambre devant sa table, et se met à écrire de sa bonne grosse écriture ronde, avec de l’encre bleue, sur du papier blanc ! Elle l’a dit, elle aime à écrire. C’est là le raffinement du métier. Malheur à qui n’atteint jamais cette volupté, d’étaler les mots avec une plume excellente, une encre déliée, sur un papier frais ! Ce sont les tartines de Charlotte pour les Werthers du métier.

George Sand aime l’écriture, comme les Allemandes aimentle tricot. Elle écrit régulièrement, raturant peu, ne cherchant pas, sous la dictée

d’un rêve qu’elle a eu dans la journée, d’un sentiment qui lui a gonflé le cœur, d’un événement qui l’a frappée. Elle s’interrompt, de temps en temps, pourfumer une cigarette, pour se relire à elle-même ce qu’elle trouve bien; puis, la tâche faite, quand la pelotte est employée, elle se repose et recommence le lendemain.

Si l’on étudie ses romans, on voit bien que cette femme, exclusivement femme, s’émeut d’une pensée, en trouve tout de suite l’incarnation, se met à l’œuvre naïvement, sans avoir dressé de plan minutieux, compliqué. Aussi qu’arrive-t-il? Presque toujours le secret du livre est au début. Mais, comme il faut intéresser cependant le lecteur au développement d’une thèse dont on n’a pas bien calculé les ressources, l’auteur, un peu embarrassé, imagine, pour renouveler l’attention, un incident romanesque C’est, comme dans Mademoiselle de La i Quintinie, un mystérieux personnage qu’on entrevoit tout à coup; ou bien, comme dans le Marquis de Villemer, comme dans Jean de la Boche, c’est une promenade, un voyage.

La nature est la ressource inépuisable. Je vais trahir les secrets du métier. Toutes les fois qu’un romancier fait voyager ses héros, pariez qu’il était embarrassé de leur immobilité. On remplace

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l’action par la locomotion et le dénouement arrive au bout du chemin, comme il serait arrivé au bout d’une longue intrigue.

George Sand, génie essentiellement prime-sautier, est voyageur par essence. On pourrait dire, en règle absolue, que la première partie de ses romans vaut toujours infiniment mieux que la dernière. Mais, entre les deux, il se joue presque toujours un intermède, magnifique, grandiose; c’est la nature qui intervient, calmant, berçant et colorant les passions, les plaçant sur l’autel où fume l’encens de la terre. Moment suprême d’extase, d’émotion, de lyrisme !

Je ne critique pas, j’explique. Je veux que l’on comprenne bien cette intelligence sincère qui n’a rien de pédantcsque, qui est artiste sans virtuosité, et qui ne calcule pas plus pour ses héros que pour elle-même.

Je veux me permettre encore une indiscrétion avant de finir.

Un jour, je causais avec George Sand des conditions du roman contemporain et de la pruderie de certains auteurs, parmi lesquels jeme rangeais, qui n’osent jamais faire succomber réellement leurs personnages et qui les promènent au bord de l’abîme, se réservant toujours de sauver la

couronne de la mariée. J’avouais qu’il y avait moins de pudeur que de faiblesse dans cette chasteté souvent malsaine, et je m’en accusai. George Sand sourit.

A quelque temps de là, je la revis. Elle venait de publier un roman dans la Revue des Deux- Mondes : Le dernier Amour.

— Vous ne savez pas, me dit-elle, que vous êtes la cause première de ce roman. J’ai réfléchi à notre conversation; j’ai voulu avoir l’audace que vous n’aviez pas, et je l’ai eue plusieurs fois.

Ceux qui ont lu le livre me comprendront.

Voilà, par un fait, l’explication de cette variété infinie de sujets, et voilà comment l’imagination d’un auteur naïf et ingénieux se renouvelle.

Je cherche vainement si j’oublie un trait de cette physionomie aimable, de cette figure au beau sourire et aux yeux tendres, de ce portrait du plus grand romancier contemporain, de la première femme de ce temps, la seconde du siècle, puisque le turban de madame de Staël rayonnera toujours à l’horizon !

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