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venu journaliste, ne voulut pas qu’on répondit aux Ordonnances, en 1830, par de simples articles de journaux, et rédigea lui-même cette protestation énergique qui restera la déclaration des droits de la Presse.
Sainte-Beuve qui a pénétré M. Thiers dans tous les sens, s’il le voyait à l’œuvre aujourd’hui, aurait confiance dans la virilité de ce vieillard d’un si bel avenir, pour qui la vie recommence toujours, et dont il a dit lui-même avec tant de justesse :
« Le trait le plus caractéristique et le plus distinctif qu’il offre, selon moi, est la fraîcheur de curiosité. »
Cette fraîcheur de curiosité qui se renouvelle comme un printemps perpétuel de l’esprit, voilà le secret de la jeunesse et de l’attrait de M. Thiers. 11 attire ceux près desquels il est attiré. Ministre de Louis-Philippe, plus souvent qu’aucun homme d’État, il fut en même temps le ministre désigné d’avance par l’aventurier de Boulogne dont il arrêtait les aventures; chef de clan sous la République, chef d’opposition sous la présidence, il dénonça l’empire qu’il ne voulait pas faire, et quand il sortit de sa retraite, ce fut pour aider à l’avortement de l’œuvre illogique qu’il avait re-
fusé de servir, et pourtant il fut le seul homme que le parvenu du 10 Décembre flattait solennellement et publiquement, en le traitant d’historien national : comme il fut le seul que le gouvernement eut à cœur d’écarter de la tribune.
Après Sedan, les pâles ombres qui se serraient autour de l’impératrice le supplièrent de se mêler au conseil de défense, et quand Paris fut investi, ce fut à lui que le gouvernement confia la mission d’aller ameuter l’Europe, indifférente, ingrate et misérablement égoïste. On sait comment plus de vingt déparlements le nommèrent, comment l’Assemblée le consacra, comment l’Allemand accepta sa caution.
Cette actualité sans trêve tient encore une fois à une vivacité d’espritqui se renouvelle sans changer de nature et qui oppose une perspicacité toujours fraîche, à des problèmes toujours nouveaux. Ce qui fait la force d’un homme d’Etat, est de rester un homme quand même, et de rendre accessible à la conscience, dans toute occasion, le souffle vivant de l’humanité qui s’agite autour des théoriciens.
M. Thiers n’abandonne aucun de ses systèmes; mais il les garde pour lui, quand il ne peut les imposer. Il est, avant tout, un expérimentateur et
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non un pédant. Voilà pourquoi, en toute circonstance, il est loyal et pourquoi il apporte dans toutes les crises un dévouement passionné. Sa raison ne lutte jamais contre les courants, et ne s’efforce jamais de leur faire un lit.
Dans un article, parfaitement oublié aujourd’hui, de M. Thiers, sur la Monarchie française au 1er mars 1823 (brochure insensée de M. de Montlosier), le jeune admirateur de Vauvenargues, le futur historien de la Révolution française s’exprimait avec une éloquence d’homme d’État sur les crimes reprochés aux classes plébéiennes.
« Je suis tout aussi franc que vous, et jel’avouerai, de votre côté et du nôtre, il ri y a que des hommes et des passions d'hommes. Il n'y a entre vous et nous de différence que la justice de la cause. Chez nous, comme chez vous, il peut y avoir
eu des vanités, des passions féroces . Nous
sommes tous hommes, monsieur le comte, et cette condition est dure. Tous les partis ont leurs bons et leurs méchants , et ne diffèrent que par le but; mais vous conviendrez qu’entre un Bailly mourant la tète et le cœur pleins de vérité, et un d’Eprémesnil mourant plein d’entêtement, quoique le sacrifice soit le même, le mérite ne l’est pas. Tous
deux ont succombé pour leur cause, mais lequel pour la vérité? »
Sainte-Beuve, auquel nous empruntons celte citation, dit justement que le sentiment profond de la vérité sociale éclate dans ces pages. Se défier des hommes, croire à l’humanité; c’est le fond de la sagesse et de la politique.
C’était par des articles comme celui-là que le jeune Adolphe Thiers faisait dire à ses amis : « Vous serez ministre ! » Qui pouvait prédire qu’il serait président de la République ?
Toute la question pour nous aujourd’hui est de savoir si les titres du candidat de 1822 ne sont pas périmés ; si, le chef de ce que M . de Rémusat appelait alors avec fierté la jeune garde, n’a pas vieilli avec les années, et si dans la situation la plus étrange, mais la plus favorable au couronnement de la Révolution française qui ait étéjamais offerte à un homme d’État, le plébéien révolutionnaire de 1821, l’insurgé utilitaire de 1830, le ministre de Louis-Philippe, l’opposant de 1848, l’ennemi irréconciliable de l’empire, le président conciliateur de Bordeaux et de Paris a gardé toute l’énergie de ses instincts, toute la décision de ses actes, toute la simplicité de sa foi politique, toute la subtilité de sa philosophie pratique, si, en un
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mot, il peut et il veut fonder le gouvernement égalitaire et libéral dont il a le premier annoncé l’avènement à l’Europe, par un livre qui a fait sa gloire et qui ferait, à lui seul, son châtiment s’il pouvait lui être infidèle.
En appliquant à M. Thiers le principe dont il s’est toujours servi, il faut avoir, même envers lui comme envers le premier venu, une méfiance nécessaire envers tout homme, d’autant plus fragile qu’il est plus haut placé; mais aussi, il faut avoir envers lui, comme envers fout homme qui ne se lasse pas d’étudier et d’agir, la confiance que rien ne sera tenté contre le courant de son époque, contre les nécessités de la logique, contre le bon sens. Il fera des fautes; il ne peut commettre ni une trahison qui souffleterait sa vie, ni une palinodie qui ne pourrait lui sortir du cœur qu’avec le sang de toutes ses veines.
Enfant de la Révolution, nourri, poussé par elle, il la respire, il la fait respirer, il en a composé l’essence de sa raison, la fibre de sa chair.
« Nous ne savons pas l’avenir (disait M. Thiers dans un article du National de 1830), nous ne savons que le passé; mais puis u’on cite toujours le passé, ne pourrait-on citer plus juste? On rappelle tous les jours l’échafaud de Charles 1er, de
Louis XVI : de ces deux révolutions qu’on cite, une seule est accomplie, c’est la révolution anglaise; la nôtre l'est peut-être mais nous l'ignorons encore. »
Je m’empare du dernier mot de cette phrase et j’y trouve au vif le sentiment qui a toujours éclairé et agité M. Thiers.
En 1830, quand il a cru la République prématurée et quand il a contribué à la monarchie eonstitutionel le ; en 1848, quand il a subi la République sans la croire, cette fois, venue mal à propos; en 1851, quand il a protesté contre l’attentat qui faisait reculer la France ; au 4 septembre 1870, quand il a invoqué la patrie et délaissé les dynasties; depuis lors, quand il a essayé en toute sincérité le gouvernement qui ne déconcerte aucune de ses idées, M. Thiers a voulu et veut savoir si la Révolution est accomplie. Le doute à cet égard est une garantie pour le progrès. L’affirmation, dans un sens ou dans un autre, seraitun danger, une menace d’action trop rapide ou de réaction funeste. Par les études et par la pratique de toute sa vie, M. Thiers est donc condamné à la prudence, à une impartialité qui ne peut profiter qu’à la cause de Injustice et de la liberté.
Il me reste à tracer rapidement le tableau de cette existence de travail, à examiner l’homme dans ses origines, le politique dans son intimité, ià faire aimer comme il veut être aimé, ce bonhomme qui se défend du génie, comme d’une usurpation sur la logique; à faire estimer cet ambitieux de bon sens qui se met toujours à la mesure de son temps et qui se soucie peu de l’admiration; à faire envier, enfin, ce journaliste, parvenu par la presse.
Que dis-je parvenu ? N’est-ce pas le cas de rappeler le mot de Talleyrand ; M. Thiers n’est pas parvenu; il est arrivé. Combien de gens qui voudraient au moins se mettre en route comme lui !
M. Thiers (Louis-Adolphe) est né le 15 avril 1797, à Marseille.
Paris n’a pas éteint dans ses veines ce rayon du Midi qui met des étincelles à la raison elle-même. Vif et pétulant comme tous ceux de son pays, il dissimule, derrière cette vivacité, le calme positif de son bon sens.
On s’imagine toujours qu’un diplomate doit être surtout un homme silencieux.
C’est une erreur. Le silence a ses indiscrétions et le bavardage a ses mystères. Souvent il faut
parler beaucoup pour ne rien laisser deviner. Talleyrand était causeur; M. Thiers est bavard et M. de Bismarck a la réputation de dire tout haut ce qu’on doit penser.
Il est d’une race qui hume l’éloquence avec la brise de la Méditerranée, comme si quelque vent promenait éternellement sur cette mer un souffle chaud emporté de la vieille Grèce ou de l’Italie.
Lui-même, dans un petit écrit daté de 1822, racontant que Marseille qui se croyait royaliste était au fond la ville la plus démocratique du Midi (les faits l’ont démontré depuis), dit expressément: « Il tient à son sol, à son sang, de tout faire vite, le bien comme le mal. »
Celte prestesse méridionale dans la conception et dans l’action, M. Thiers l’a toujours gardée en l’alanguissant par l’étude.
M. Thiers est né de parents pauvres, petits commerçants ou gros artisans, il a senti à travers la caresse de la brise assez de ce mistral de la misère qui fouette les vocations et les stimule.
Élevé à titre de boursier, au lycée de sa ville natale, le jeune Adolphe alla, vers la fin de 1815, suivre les cours de droit à la faculté d’Aix.
Il avait surtout étudié les mathématiques en vue de la carrière militaire. Il voulait se mêler
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comme soldat aux épopées qu’il a racontées plus tard.
L’empire croulait, et le jeune Thiers comprit que l’armedumonde nouveau allait être, non plus l’épée, mais la parole, non plus la force, mais le droit. Il se prépara avec ardeur et avec réflexion aux combats qui tentaient les jeunes courages.
Le barreau de province ne pouvait suffire à l’ambition de M. Thiers. 11 se sentait fort, il était hardi, et puis il appartenait à cette merveilleuse génération qui trouvait devant elle tout à reconstruire; qui, avec la mélancolie des ruines faites, portait en elle un immense désir de vie, d’action. L’élan de ceux qui se mirent en route vers cette époque ne s’est pas arrêté. M. Thiers, après avoir prouvé aux bonnes gens de son pays qu’il pouvait être prophète même chez eux, partit pour Paris.
On connaît l’espièglerie des deux manuscrits différents de l’éloge de Vauvenargues; on sait comment les académiciens d’Aix, qui ne voulaient donner à ce présomptueux jeune homme qu’un second prix, tombèrent dans le piège, et, en couronnant les deux Mémoires, lui décernèrent à la fois les deux récompenses. Ce triomphe piquant eût rendu la vie impossible au triomphateur. 11 rit de ses juges, bien loin d’eux.
Nous ne suivrons pas M. Thiers dons ses débuis de journaliste. Plébéien, petit bourgeois, il futun écrivain, un historien, un ministre, un homme d’Etat parfait, exact de la bourgeoisie. La similitude des noms et la crainte exagérée d’une sorte de calembour m’empêcheraient seules de dire qu’il fut fidèlement, dans toute sa carrière, un homme du tiers, voulant réaliser le mot de Sieyès, et aspirant fortement à être tout, pour remplir la consigne donnée en 1789.
La bourgeoisie a besoin d’un livre sur la Révolution française? M. Thiers l’écrit avec une vocation spéciale que nul autre ne peut lui disputer. 11 raconte avec mesure, avec une émotion suffisante, sans paradoxe, sans regrets et sans dépit, en se tenant au milieu des courants, pour les expliquer, non pour les combattre; il semble faire une œuvre indécise, et il se trouve qu’il a écrit un livre de propagande et de préparation, sans qu’on puisse l’accuser de jacobinisme ou de réaction.
La bourgeoisie, qui combattait la légitimité avec toute les armes, et surtout avec cette arme dangereuse du bonapartisme, avait besoin de formules ? M. Thiers s’efforça de lui en donner, et quand, le 3 janvier 1830, il fondait le National,