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que presque toujours les républicains exclusivement classiques ont été exclusivement jacobins, on reconnaîtra que les hommes de liberté, plus accessibles aux formes nouvelles de l’art contemporain, ont pour cela même plus d’ampleur, moins de gêne dans leurs idées et ressentent une répugnance heureuse pour des restaurations archaïques dans le décor et dont l’atmosphère leur ; échappe.
M. Thiers aimait à saluer les débuts de Lamartine, et lui qui- travaille 'peut-être encore à son histoire de la République de Florence, comme pour se retremper dans un milieu d’art, de splendeur, après tant de haltes pénibles à travers les maigres palais de l’Empire, il a toujours passionnément aimé la peinture fougueuse et tout humaine d’Eugène Delacroix.
A ce propos, je me permets une anecdote.
C’était, je crois, en 1847; M. Thiers promenait un provincial, un Normand, dans le palais législatif. Arrivé dans la bibliothèque, il fit remarquer et voulut faire admirer les fresques de son peintre lavori.
Le provincial, qui ne se connaissait pas en peinture, se connaissait en chevaux. 11 se cabra devant le cheval cabré d’Attila et choqué de sa couleur.
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— Je n’ai jamais vu un cheval comme celuià.
— Vous êtes bon enfant ! repartit M. Tliiers avec un fin sourire. Avez-vous vu le cheval d’Attila ?
Les fatalistes ont souvent disserté sur l’incident de Cromwell, forcé de rester en Angleterre, par ordre du roi, qu’il devait faire décapiter.
Nous ne croyons pas tà la fatalité; les accidents de la vie forment le décor et les épisodes de l’histoire; ils n’en déterminent ni la marche ni la moralité.
Si M. Tliiers avait entrepris le voyage autour du monde qu’il voulait faire avec le capitaine Laplace, à la veille de la révolution de Juillet, la destinée de M. Tliiers eût varié sans doute ; mais le gouvernement de la Restauration n’en tombait pas moins.
Quoi qu’il en soit, il est certain que M. Tliiers, offrant d’écrire la narration du voyage, demandait la faveur d’un passage gratuit sur le vaisseau prêt à partir, quand le ministère Martignac tomba, et quand ses amis, au lieu de recevoir ses adieux, lui dirent :
— 11 s’agit bien de partir. Restez et combattons.
Il resta et fut un des plus habiles à faire la brèche; un des premiers à y monter, à signer la protestation des journalistes, qu’il avait rédigée, et à offrir ensuite la couronne au duc d’Orléans, en voilant la transition par un mot ingénieux qui émoussa la résistance, le titre de lieutenantgénéral du royaume.
M. Thiers, en celte circonstance, agit vite, sans hésitation, et sans autre mobile que l’instinct de la politique pratique, qui déconcerte les gens d’imagination.
Le collaborateur de Carrel et de Godefroy Cavaignac eût voulu rallier ses amis au pouvoir nouveau. Il leur manifesta la prétendue curiosité du prince, qui désirait les entretenir et leur exposer ses projets. L’entrevue eut lieu le soir, au Palais Royal. L’un des auteurs de cette scène m’a raconté que l’impression des rédacteurs du National en entrant dans le salon du duc d’Orléans, avait été que celui-ci ne les attendait pas; que des deux côtés on avait servi un projet uniquement conçu par M. Thiers. Il avait espéré que d’une brusque entrevue, que d’une effusion commune, provoquée dans une heure solennelle, quand les consciences s’épanouissent et laissent voir ce qu’elles ont de plus généreux, il se dégagerait un pacte, une sorte
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de fédération profitable à l’essai d’une monarchie tempérée par des républicains.
Ce fut là l’utopie de l’amitié. La conversation fut longue, parfois éloquente, deux ou trois fois amère. Mais les convictions ne'se laissèrent pas entamer. Quand les six jeunes hommes qui avaient été reçus par le duc d’Orléans furent descendus en silence :
— Eh bien! demanda M. Thiers, que pensezvous du prince?
— C’est un bonhomme , dit M. Bastide.
— C’est un deux cent vingt et un, dit M. Thomas.
— Il n'est pas franc, dit Gavaignac.
M. Thiers ne répliqua pas, c’était inutile; il dit adieu à ses amis, prit une autre route et ne les revit jamais.
Dans cette route que M. Thiers a choisie, n’éprouva-t-il aucun regret? se conduisit-il tou jours de manière à garder au moins intactes ces amitiés, qu’il n’avait pas engagées avec lui dans l’essai d’un régime nouveau?
Ce sont là des points délicats qui demanderaient, pour être touchés avec mesure et discrétion, plus d’espace que je ne puis en prendre. Ce qui nous importe surtout, c’est de savoir si la France
meurtrie, saignante, épuisée, est entre les mains d’un empirique, d’un impuissant.
Ne nous arrêtons donc pas à chaque station de la gloire de M. Thiers et sans pénétrer dans le détail, disons qu’à toutes les époques, quand il entre en fonction, c’est pour une œuvre qu’il fait et qui reste.
En 1832, il en finit avec les révoltes de la légitimité. En 1833, ministre des travaux publics, il commence les embellissements de Paris; en 1840, il met la main sur l’assassin de Boulogne, et sort du pouvoir pour n’y plus rentrer, laissant s’égarer dans les infatuations de l’orgueil un gouvernement qu’il ne peut plus servir qu’en l’attaquant et en l’avertissant.
Il faudrait pouvoir relire ses discours, son rapport sur les fortifications de Paris qui est comme un historique par intuition du siège que nous avons soutenu ; il faudrait pouvoir indiquer comment, même dans ses erreurs, il cherche à représenter la majorité du tiers, la moyenne de ce pays, sans aristocratie, où le prolétariat n’est pour ainsi dire que le surnumérariat de la bourgeoisie.
Dans la nuit du 24 février, ministre in extremis d’un pouvoir qui sombrait et qui se rattachait à lui, comme à une espérance suprême, il ne se re-
fusa pas à tenter le salut, mais il était appelé trop tard et ne put que voir s’accomplir une chute qu’il avait prédite.
Son cœur fut ébranlé, sa raison ne le fut pas ; il se retrouva en présence de la République, comme il l’avait été déjà en 1830. Il vota d’abord pour Cavaignac, dont (il l’a dit) la politique extérieure lui plaisait. Mais sentant sourdre sous les pas des républicains ce Ilot limoneux du bonapartisme, il crut sage et prudent de lui ouvrir un lit ; il consentit à la présidence de Napoléon Bonaparte.
Il ne consentit qu’à cela; el l’histoire doit garder le souvenir du beau discours dans lequel il dénonça les menées impérialistes, et prédit les saturnales que nous expions aujourd’hui. U empire est fait / s’est-il écrié, au milieu des rires de républicains présomptueux qui croyaient l’empire, même éphémère, trop impossible, au milieu des sourires des partis dynastiques qui croyaient profiter du moindre désordre et du plus pelil attentat.
Le 2 Décembre se vengea sur M. Thiers de sa perspicacité, et à son tour, à partir de 1803, M. Thiers se vengea implacablement du 2 Décembre : ou plutôt, à partir de celle date, il représenta avec plus de force, plus de bonheur que
jamais, le dépit d’une bourgeoisie trompée, d’une nation menacée dans sa fortune et dans son honheur.
On sait par quels événements M. Thiers a été placé au poste douloureux qu’il occupe aujourd’hui. Qu’il s’y maintienne pour la pacification définitive de la France et pour la consolidation de la République !
M. Thiers est-il donc devenu républicain? 11 est patriote dans l’acception la plus intelligente du mot, et cette opinion suffit. Il n’est pas légitimiste; toute sa vie l’a prouvé. Orléaniste par occasion, il a été plus tard un adversaire dangereux de la dynastie. Comme il fait lui-même la besogne qu’il confiait au duc d’Orléans en 1830, il ne peut d’aucune façon, recourir à ce parti, en quelque sorte, intérimaire, fait pour les transitions. Il a ramené les cendres de Napoléon, rétabli la statue au petit chapeau sur la colonne, pour assouvir les souvenirs belliqueux de la France; mais il fut l’ennemi implacable de l’Empire, vers lequel il n’a jamais incliné une seule fois.
Que serait-il donc s’il n’était républicain de raison, de prudence, de tact? S’il ne sentait pas qu’après tant de fautes expiées, tant d’utopies liquidées, la France saine, libérale et pratique veut
la République, sans réminiscence jacobine, sans théories chimériques, sans prétentions radicales, qui seraient la proclamation de l’intolérance, à l’heure où l’on a le plus besoin de conciliation?
Bien souvent, en contemplant sa bonhomie spirituelle, en lisant sa prose filtrée, en jugeant ses actes ingénieux, j’ai pensé au talent, au style, à l’habileté de M. Scribe. M. Thiers, que je ne veux pourtant pas amoindrir, est, en politique, une sorte de Scribe; il eût écrit Bertrand et Raton, et comme l’inépuisable auteur de la Camaraderie , il représente à merveille la moyenne de sentiment d’art et de diplomatie que comporte la généralité du caractère français.
Ce serait trop peu pour entretenir l’enthousiasme, pour pousser une génération en avant: c’est assez pour donner le temps aux passions do s’apaiser, au génie national de reprendre son élasticité.
Ce n’est pas le rayonnement définitif de notre gloire; c’est la lueur de sa convalescence, la veilleuse, si l’on veut, qui rassure le malade et laisse les songes heureux doucement revenus se promener autour du lit sanglant.