II DÉDICACE
où les maladresses de nos amis les radicaux auront provoqué une grande réaction cléricale !
11 faudra bien alors, contre les prétentions inquiétantes des esprits rétrogrades, l’autorité d’un homme d’État, qui n’est suspect qu’aux impatients, qui a toujours respecté ses adversaires, et qui, ne s’étant compromis dans aucun excès, pourra réclamer le silence et la paix de ceux dont il a protégé la parole.
Mais ce n’est là qu’un cas désespéré.
Je crois à une occasion plus digne des républicain s, pour vous voir au gouvernement.
En attendant, je tiens à affirmer publiquement mon respect pour votre probité politique, mon admiration pour votre talent, et, je le répète, notre vieille et inébranlable amitié.
Louis Ulbach.
Paris, juin 1883.
PRÉFACE
Les portraits qui composent ce volume (excepté ceux de MM. Thiers et Jules Grévy), ont été écrits et publiés pour la première fois sous l’Empire.
Quelques-uns ont perdu leur cadre. Ils n ont plus du moins l’actualité d'opposition qui me les faisait peindre avec fièvre ; mais partis pour la mort, ou revenus de l’exil, les modèles, par eux-mêmes, sont dignes de l'histoire.
J’ai devancé la critique. J’ai retranché de la série les personnages importants en 1870.
PRÉFACE
aujourd’hui dégonflés, diminués, sinon déjà oubliés, MM. Rouher, Haussmann, Émile Ollivier, Canrobert.
Quant à mon étude sur Émile Girardin, elle était le reflet trop vif des polémiques du temps. En la relisant, après la mort du grand journaliste, je l’ai trouvée injuste, ou du moins incomplète et je l’ai supprimée.
Les portraits du général Prim, de Pie IX, de Bismarck auraient eu besoin de grandes retouches, pour garder un intérêt que l’occasion ne leur donne plus.
Quant à celui de M. Ferdinand de Lesseps, il ne me paraît plus être qu’une esquisse commencée, puisque ce grand citoyen n’a pas achevé la jeunesse de son génie.
Ledru-Rollin, Barbés, Garibaldi, n’avaient pas les dimensions exactes que F histoire calmée leur donnera. Je conserve donc comme des matériaux pour plus tard ces essais à continuer ou à refaire.
Les notes, les correspondances, les souve-
PRÉFACE
nirs personnels que j’ai joints à ces biographies, en font presque des chapitres de mémoires. Tout le monde aujourd'hui se raconte. Je me suis cru autorisé à me raconter un peu, en racontant longuement ce que je sais des grands contemporains que j’ai vus de près et dont quelques-uns, Lamartine, Victor Hugo, Sainte-Beuve, George Sand, ont été mes amis, autant que mes maîtres.
On voudra bien se rappeler l’époque à laquelle ces études ont été écrites, pour expliquer les précautions que j’ai prises et les vivacités qui les éclairent.
Je n’ai absolument rien à désavouer des intentions qui m’animaient alors ; je les garde, et elles ont subi trop d’épreuves pour que j’en change jamais.
Je crois qu’il y avait, en 1869 et 1870, quelque courage à parler, comme je l’ai fait, de l’Empereur, et, en face de l’Empereur, des honnêtes gens proscrits par lui. Je crois que ce courage m’a réussi . Ces portraits
PRÉFACE
restent pour moi l’œuvre que j’éprouve le plus de fierté littéraire à signer. Si je m’abuse, ma fatuité d’écrivain n’est que la griserie de ma probité de républicain.
Paris, juin 1883.
SOUVENIRS
Il esl trop facile d’écrire aujourd’hui sur Napoléon III; voilà pourquoi je ne changerai rien au portrait que j’ai fait de lui en 1869.
Je m’en tiens, pour ma conscience et pour ma vanité, à ce que j’ai osé écrire de l’Empereur, sous l’Empire, laissant entendre alors ce qu’il était tout à fait impossible de formuler.
Celle esquisse va paraître indulgente. Ce que j’ajouterais serait accordé aux ressentiments. Ils sont trop amers, trop légitimes, pour être modérés dans leur expression et nous avons trop
intérêt à en faire l’excuse de notre longue faiblesse, pour que je me flatte d’y échapper, en les provoquant.
Je réimprime donc ce portrait, qui fut le premier d’une série, sans y changer un mot.
Il me fut aussi difficile de le faire paraître, qu’il avait été scabreux de l’entreprendre. Malgré sa modération, et malgré les promesses libérales de l’Empire, je fus six mois avant de trouver un imprimeur. Le manuscrit fut imprimé six fois, et six fois, sur épreuves, on me rendit ce portrait, avec un tremblement d’épouvante.
J’écrivis alors directement à l’Empereur une lettre que j’insérai, en même temps, dans la Cloche hebdomadaire. La lettre parvint si bien à son adresse, qu’on l’a retrouvée, le 4 septembre, parmi les papiers des Tuileries ; la voici :
« Sire,
» Je vous ai prêté serment comme candidat de l’opposition démocratique; il est donc naturel que je m’adresse à vous, pour un grief qui offense mes principes.
» J’ai écrit sur vous une étude loyale ; j’ai tracé de vous un portrait que je crois ressemblant. Je me suis efforcé de mettre d’accord, dans
ce travail, les sentiments de ma conscience avec le respect des lois.
» Malgré les termes mesurés de cette analyse, six imprimeurs auxquels je me suis successivement adressé me refusent leurs presses pour une œuvre sérieuse, sincère, qui n’est pas une caricature, mais qui ne contient pas une flatterie.
» Je n’ai aucun moyen de vaincre ces terreurs que les récentes menaces de M. le ministre de d’intérieur à la tribune ont encore exagérées.
» Je ne puis même pas protester dans les réunions électorales; car le pouvoir discrétionnaire des commissaires de police m’interromprait, sur le titre seul du portrait.
» C’est à Napoléon III directement que je m’adresse, pour savoir si le passé du prince Louis- Napoléon Bonaparte n’appartient pas à l’hisloire, et si l’empereur, responsable devant le peuple, ne peut être peint, lui vivant et régnant, par un écrivain de bonne foi, offrant son honneur et sa liberté comme cautions de sa plume ?
» Laisserez-vous croire que la parole n’est accordée qu’aux flatteurs?
» Je vous demande d’autoriser l’imprimeur du Journal officiel à traiter avec moi de l’impression de ces quelques pages.
» Mais je réclame pour moi seul toutes les responsabilités.
» Quand ce portrait aura paru, s’il contient un délit, qu’on le saisisse et qu’on me fasse un procès. Jusque-là je proleste contre l’étranglement clandestin par les muets de la presse.
» J’ose espérer, Sire, une réponse favorable, el je suis, en l’attendant,
» Votre respectueux serviteur.
» Louis Ulbach. »
Cette lettre, bien entendu, resta sans réponse. Toutefois, elle donna de la hardiesse à un imprimeur, M. E. Voilelain et Cie, rue J. -J. -Rousseau, qui n’eut pas occasion de se repentir de son courage; le portrait ayant eu de nombreuses éditions, sans être poursuivi.
Il est vrai que j’avais été condamné à six mois de prison sous un autre prétexte.
PO i: TRAIT
J’entreprends une œuvre difficile, celle de dire la vérité.
Je veux peindre fidèlement un contemporain, que ses admirateurs ont calomnié en le surfaisant, que ses ennemis ont servi en le diminuant.
L’Empereur auquel obéit la majorité des Français représente la moyenne des intelligences de son temps, et je crois respecter toutes les convenances dynastiques en ajoutant que c’est là une des raisons plausibles de son succès. Héritier naïf d’une légende, il n’a pas troublé par son individualité la sympathie que les Français ont toujours pour un lieu commun solennel.
Pourquoi mon œuvre est-elle difficile, puisque d’un mot j’ai défini mon sujet?
C’est que Yordinaireesl d’une analyse infiniment plus compliquéequel’eÆ’/rrtordfiœnVc. C’estencore
que, mon modèle étant, non pas seulement l’énigme, mais aussi le sphynx, je puis recevoir un coup de griffe pour avoir deviné trop juste, comme pour m’être trompé.
Punir ma sincérité, ce serait y ajouter un trait ; la maladresse me vengerait en me frappant.
La première fois que je vis le prince Louis- Napoléon Bonaparte, je le vis bien, tout à mon aise; je pus l’examiner, l’étudier, le photographier dans mon souvenir, et rien, depuis ce jourlà, ni par ses actes, ni par ses paroles, ni par son silence, n’a modifié l’image ineffaçable.
C’était le 30 avril 1 8 49 , à Troyes. Le président de la République venait passer en revue les gardes nationales du département de l’Aube et leur distribuer des drapeaux.
Le neveu de l’Empereur, voyageant en Champagne, devait éveiller des échos émouvants dans ce pays qui s’était immolé tout entier à la folie de l’oncle. C’était la terre sacrée de la légende. Pour peu qu’il eût de curiosité, de philosophie pratique, d’âme française ou d’âme napoléonienne, l’homme nouveau qui s’appelait Napoléon allait se faire indiquer toutes les étapes de la campagne de France, toutes les cicatrices du pillage et de l’incendie.
Les républicains redoutaient ce pèlerinage aux stations du dernier supplice de l’empire. Les convulsions d’avril 1814 revenaient en mémoire, par ce mois d’avril 1849, second et douteux printemps de la République française. Les vieux témoins de la campagne de France décrochaient le fusil enfumé; les vieilles femmes qui avaient vu, jeunes filles, passer, après la bataille de Brienne, Napoléon Ier courbé sous la défaite, battu par ses victoires, traînant, à travers la boue blanchâtre des chemins, de Troyes à Montmirail, l’armée haletante de désespoir, toutes les vieilles se faisaient amener en charrette pour comparer, au passage, le présent à leur souvenir.
C’était, dans les hameaux, dans les villes, le branle-bas d’une résurrection qui nous touchait en nous épouvantant. On eût dit que Troyes allait devenir la vallée de Josaphat des grognards de l’empire. Un mot tendre, un éclair, une étincelle, l’expansion d’un cœur facile à vibrer, pouvaient susciter un enthousiasme glorieux et dangereux. Il paraissait impossible, en tous cas, de traverser avec indifférence cette foule si facile à électriser.
Le 30 avril, à dix heures, 101 coups de canons tonnaient sur les mails qui avaient vu passer les caissons de 181 4, et le président de la République
faisait son entrée à cheval, entre MM. Odilon Barrot et Buffet, ses ministres.
Il y eut une première surprise : l’héritier de Napoléon n’avait rien de Napoléon. Vêtu comme le général en chef d’une garde civique, avec un chapeau orné de trois panaches, escorté de deux bourgeois solennels, il s’avançait calme, étranger par l’aspect à la piété de la foule, qu’il ne semblait pas deviner. On cria : Vive Napoléon ! mais on cria aussi : Vive la République ! et le cortège atteignit l’hôtel de la préfecture sans que rien n’eût révélé une affinité entre ce fonctionnaire d’un régime nouveau et les populations enfiévrées de souvenirs napoléoniens.
A la préfecture, le président mit pied à terre. On s’aperçut qu’il perdait de sa prestance en descendant de cheval. Il salua en murmurant de vagues paroles et entra dans les salons, où la magistrature, le clergé, les fonctionnaires et les curieux l’attendaient.
Allait-il faire une allocution? parler de sa famille, des droits qu’il avait revendiqués dans deux échauffourées et qu’il échangeait contre ceux que la République lui avait accordés? Dans cette vieille cité, brûlée à tous ses membres par les chauffeurs du despotisme, était-ce la patrie, était-
ce le fantôme de la gloire qu’il allait évoquer?
Il ne dit rien ; il salua à droite et à gauche, et passa dans la salle du banquet.
— Attendons le dessert! dis-je à un de mes voisins.
Mon voisin hocha la tête. C’était un vieux médecin sceptique qui commençait une série d’observations physiologiques sur les traits, l’attitude du prince-président.
On n’avait pas, en 1849, le sentiment, de la hiérarchie aussi développé qu’aujourd’hui. Chacun se plaça à table où il put et le mieux qu’il put, et voilà pourquoi moi, qui n’étais qu’un simple journaliste, déjà de l’opposition, je me trouvai assis presque en face du premier fonctionnaire de l’Etal. Un vase de fleurs mettait un obstacle délicat et convenable entre nous. Aujourd’hui on placerait un gendarme.
Le docteur P... était à côté de moi, et pendant le déjeuner, voici les principales remarques qu’il me transmit.
— La tête indiquerait de l’entêtement, si des signes particuliers ne révélaient la constance dans l’indécision. Le front est obscur; les yeux doux, ternes, d’une coloration de faïence, annoncent plus d’imagination que de jugement, et plus de rê-
verie encore que d’imagination ; les prunelles ont été dépolies parle frôlement continu, silencieux, d'un papillon bleu ; elles pèsent dans les paupières qui s’affaissent sous le poids et qui semblent comme infiltrées de brouillards. Le nez, long, saillant, exclut toute vivacité. Je n’aime pas qu’un homme d’État porte des moustaches, ni surtout qu’il les porte longues. En voilant sa bouche, il se tire trop facilement d’embarras et masque l’impuissance de son sourire ou le pli trop faible de sa réflexion. Les moustaches sont souvent la prétention banale des physionomies sans originalité. Les hommes de génie n’ont pas de moustaches. Il est vrai que beaucoup d’imbéciles n’en ont pas non plus. Le teint est mat; tout le visage est comme saupoudré d’une fine poussière grise qui a volé de quelque chemin ennuyeux. L’attitude est celle d’un homme déjà las : il n’a pourtant encore porté que ses nuées et le somnambulisme de ses rêves. La démarche est précautionneuse; s'il s’agissait du premier venu, je dirais qu’elle est gauche; je serai flatteur en la trouvant timide.
Le docteur ajouta sur la santé probable du président des conjectures dont la justesse n’a pas été contredite par les faits; mais je ne veux répéter que les conjectures morales.
Gomme le déjeuner s’achevait, le prince se leva, sans avoir ni porté, ni accepté un toast. C’était la fête du silence. Suivi de ses deux ministresimportants, il se dirigea vers l’autel préparé pour la bénédiction et la distribution des drapeaux.
On cria encore sur son passage : Vive Napoléon ! et : Vive la République ! et lui, aussi peu expansif, se contenta de saluer en agitant son chapeau aux trois plumes. De ces trois plumes, l’une représentait sans doute Strasbourg, l’autre Boulogne; la troisième devait être jetée au vent, le 2 décembre 1851 .
Un autel gothique avait été dressé sur le bassin même du canal, pour permettre aux gardes nationales de défiler le long des quais. Le président de la République se plaça au milieu de l’estrade, en face de l’officiant, ayant M. Odilon Barrot à sadroite, M. Buffet à sa gauche.
Après une messe rapide, pendant laquelle les trois principaux assistants regardaient au ciel avec résignation, M. Cœur, évêque de Troyes, commença un discours creux et sonore dont M. Otlilon Barrot parut charmé. Le président écoutait impassible; je crois bien que M. Buffet n’écoutait pas.
M. Cœur, qui s’écoutait plus que personne, fut
le lyrisme de la cérémonie. 11 s’écria, en terminant son allocution aux gardes nationales :
« C’est l’élu du pays qui va vous remettre ces drapeaux ! Peut-être sentirez-vous quelque jour que sa main les avait touchés, il y a une vertu secrète et invincible dans le sang des héros ! »
Après une pareille péroraison, il ne restait plus à l’orateur qu’à tomber, avec sa mitre en tète, dans les bras du président de la République.
La distribution commença.
Chaque bataillon passa devant l’estrade. Le commandant montait et le président lui remettait un drapeau. C’étaient, pour la plupart, d’anciens officiers de l’Empire; ils avaient des larmes dans les yeux en s’approchant du neveu, et ils étaient tentés, non de lui dire leur nom, mais de lui murmurer le nom de leur pays. L’un s’appelait Nogent, l’autre Lesmont, l’autre Lusigny, l’autre Arcis-sur- Aube, l’autre la Rothière, l’autre enfin Brienne; et quand ce balaillon-là parut, il y eut comme un frémissement redoublé dans ces quarante mille hommes. Un octogénaire, qui avait connu l’oncle à l’école et qui l’avait revu pendant la grande bataille, s’avança, chancelant, trébuchant, l’œil ébloui, chantant du regard le cantique de Siméon. Ce n’était peut-être pas le com-
mandant, mais c’était à coup sûr le chef véritable et héroïque de toutes ces légions, ce vieux soldat dont l’uniforme criait : Vive l’Empereur ! et dont la voix s’étranglait. La musique s’interrompit; on écouta. Il semblait que la Champagne prêtât l’oreille pour entendre le message que rapportait le prince, de la part de l’Empereur, au pays qui s’était immolé pour celui-ci, aux vieux compagnons qui l’attendaient.
Le président ne dit rien. Il remit à ce vieillard épique, comme au premier venu, un drapeau pris dans le tas, et il manqua la plus magnifique et la plus facile occasion qui fut jamais donnée à un homme de placer un mot sublime, apporté de Paris, ou de jouer une scène superbe. Il eût rendu à ce vieillard de Brienne l’accolade reçue de l’évêque, que la Champagne eût été enivrée pour toujours !
Lalête s’acheva décemment; puis, la distribution terminée, le président de la République s’en alla, comme il était venu, sans avoir laissé filtrer un seul éclair à travers cette brume qui l’enveloppait.
Avait-il, dans l’intérêt de la République que son serment lui faisait aimer, voulu résister à l’entraînement des souvenirs tapageurs du premier
Empire? C’était- là une supposition honorable; mais était-elle fondée? S’élait-il senti dans l’étreinte d’une émotion si violente, que son cœur en eût éprouvé une paralysie subite?
Ou plutôt, dernière supposition, n’avait-il rien dit parce qu’il n’avait rien éprouvé?
Depuis que j’ai lu les Œuvres de Napoléon III, je sais à quoi m’en tenir.
Se souvient-on des gravures, fort à la mode pendant un certain temps, qui nous montraient l'Empereur dans les nuages, au-dessus du saule de Sainte-Hélène, se penchant vers son fils, et la France éplorée levant les bras vers cet Olympe?
Le prince Louis-Napoléon a eu la vision de ce tableau dans son enfance. Élevé par une mère tendre, qui donnait un air de romance à ses leçons, àses regrets; faisant vibrer dans ses jeux la harpe qu’il retrouvait dans les nuages d’Ossian; ayant manqué d’un initiateur viril qui fortifiât ses idées politiques facilement entraînées vers le sentiment, il interpréta selon son éducation, selon son entourage féminin, selon son tempérammenl, la légende dont il héritait, et il en lit une religion mystique, plutôt qu’une opinion.
Il répudia l’homme au petit chapeau de la colonne Vendôme et, quand il fut libre de le faire,
il installa à sa place un Napoléon presque déifié. Le décor de la chanson de Béranger ne pouvait émouvoir l’homme qui ne touche aux réalités modernes qu’cà travers une utopie; qui substitue le paupérisme aux traités de 1815 et qui aconsenti à cette apothéose de lui-même sur les murs de son propre palais, dans ce bas-relief qui le représente, les jambes nues, la tête couronnée, en demidieu.
La conduite du président de la République, son attitude en face des souvenirs napoléoniens qui dérangeaienfson messianisme, la Constitution qu’il a donnée et la politique qu’il a suivie depuis, se trouvent indiquées dans le livre des Idées napoléoniennes. Invariable dans son doux entêtement, Napoléon III essaie de vivre la vie rêvée par le prisonnier de Ham, et si la réalité lui arrache quelquefois des concessions, elle n’a encore rien modifié d’essentiel dans le culte dont il veut être à la fois, pour notre salut commun, l’idole et le pontife.
Je voudrais condenser les Idées napoléoniennes. en dégager une formule. Mais cette rhétorique, à son tour, est muette dans son emphase; les mots fondent sous l’étreinte, comme des lueurs impalpables d’arc-en-ciel.
Ce que j’ai pu comprendre, c’est que le neveu de l’Empereur se sent l’héritier d’un prophète méconnu, et prophète lui-même, responsable seulement devant le peuple et devant Dieu, il nous mène au progrès et à la liberté que nous obtiendrons, par la grâce napoléonienne.
L’oncle n’a eu qu’un tort, le neveu le dit expressément : C'est d'avoir voulu, en dix ans, faire l'ouvrage de plusieurs siècles. Le neveu ne nous promet pas de régner même un siècle, mais il redoute d’aller trop vite, et il ne s’exposera jamais au reproche qu’il adresse à son idéal.
Quel malheur que nous n’ayions pas l’éternité pour attendre ce couronnement d’édifice qui ne peuL être qu’une couronne d’étoiles!
Cette philosophie politique s’accommode bien du silence et aussi des mirages, des refiels du ciel, des comparaisons empruntées à l’Évangile. Elle parle volontiers du séjour céleste où Napoléon repose ; de l’idée napoléonienne qui a subi la passion pour ressusciter, comme le Christ dansla personne de Dieu, le neveu.
Le président de la République, inaugurant, en 1849, le chemin de fer de Chartres, portait un toast à la foi! Et, répondant à une adresse du sénat, l’Empereur disait en 1855 : « Je ne crains
! rien des assassins. II est des existences qui sont les instruments des décrets de la Providence. Tant que je n’aurai pas accompli ma mission, je ne cours aucun danger. »
Celte confiance sufüt-elle pour gouverner? Le maniement des intérêts, le jeu des passions ne veulent-ils pas un effort plus pratique?
Aussi, qu’arrive-t-il? Au moindre obstacle, celle sérénité, à laquelle on barre la route impériale, prend un chemin de traverse, s’y faufile, tourne la difficulté, l’ajourne et ne la résoud jamais. Il faut bien céder parfois, quand on est infaillible, sans garantie du ciel !
Obstiné dans son but, accommodant sur les moyens, infatigable dans ses recommencements, le missionnaire des idées napoléoniennes n’a jamais poussé le défi jusqu’au martyre. Il serait mort trop de fois.
Un fou comme Pisacane, un simple bourgeois comme Baudin, offrent leur vie et la donnent, même devant une poignée de spectateurs. Un prétendant sentimental va jusqu’au danger et ne risque pas les destinées du monde sur son désespoir; il se réserve toujours pour les revanches de la providence.
A Strasbourg, le prince rend les armes avec
bonne grâce, et se croit aussi fort que Galilée, parce que, vaincu et expédié en Amérique, il écrit à sa mère : « Je reste dans mes croyances ! »
Cette lettre, la seule effusion un peu longue, recueillie dans les œuvres de Napoléon III, a des pages d’une candeur presque émouvante. On plaint ce jeune héritier, voulant enflammer les légionnaires de son oncle avec ses yeux bleus sans étincelle, qui calment au lieu d’exciter. Il s’étonne que les grognards ne le reconnaissent pas, eux qui ne l'ont jamais vu, même en rêve, et qu’ils n’acceptent pas ce cygne d’un parc d’Allemagne pour l’aigle rayonnant de la France! C’est bien là le fds de la reine Ilortense, qui, mêlant le souvenir de la plus belle au souvenir des plus vaillants , écrit dans cette relation de l’échauffourée de Strasbourg :
« Lorsque je revenais, il y a quelques mois, de reconduire Mathilde, en rentrant dans le parc, j’ai trouvé un arbre rompu par l'orage, et je me suis dit à moi-même : — Notre mariage sera rompu par lesort.Ce quejesupposais vaguement s’est réalisé ; ai-je donc épuisé, en 1836, toute la part de bonheur qui m’était échue? »
Ce soupir de Werther annonçait plutôt un faiseur de romances qu’un faiseur de constitutions.
A Boulogne, le regard voilé manque encore son effet; et je suis persuadé que, si le coup du 2 décembre a réussi, c’est que le principal intéressé ne s’est pas montré ce jour-là. Sa douceur se fût communiquée aux troupes de Saint-Arnaud.
Sur la plage de Boulogne, le chef des Argonautes ne s’obstina pas à la conquête de la Toison d’Or. Il brûla son amorce, courut à son bateau, le fit chavirer et se sécha sur la route de la Conciergerie, où la traduction de l'Idéal de bchiller le consola d’avoir manqué la réalité.
Avant le 2 décembre, une seule expédition lui avait réussi; celle qui ne demanda qu’un peu de ruse, un déguisement, une planche sur l’épaule, sansnulle parole et nul effet de regard : son évasion deHam.
Je m’imagine, à propos du coup d’Etat, qu’il ne se fût pas entêté contre une résistance sérieuse, et le soin qu’il a pris, ou qu’on lui a fait prendre, de ne se montrer que quand tout était fini, prive l’histoire de renseignements authentiques sur l’épreuve la plus forte et la plus délicate imposée à son énergie.
Cette fois encore, le rêveur sentimental et contemplatif se révéla dans l’ivresse recueillie du triomphe.
Trois jours après la bataille, tandis que l’on essuyait le pavé des rues, le prince se rendit au Palais Bourbon. Des ouvriers s’étaient hâtés de démolir cette fameuse salle, dite Salle de Cation, qui avait entendu de si fréquentes acclamations de la République.
Silencieux, rêveur, Louis-Napoléon s’avança vers cette sorte d’escalier en fer à cheval qui se voit du côté de la place du Palais Bourbon, et sur la balustrade duquel reposait autrefois la tribune de l’Assemblée constituante de 1848. Là, le président de la République vaincu s’arrêta, et, comme s’il eût voulu effacer une fois de plus la trace de cette tribune qui avait reçu son serment, il piétina sur les quelques débris que les ouvriers n’avaient pas enlevés. Puis il sourit, et retourna aux Tuileries.
Cn jour, un écrivain, que je pourrais nommer, trouva sur un registre d’hôtelier, en Italie, une page qu’il déchira. On y lisait le nom d’un voyageur et sa profession. Le passant avait écrit : Luirji- Napoleone, conspiralore. La signature, qui existe encore, est-elle vraie? Un plaisant, faisant de l’histoire sans s’en douter, a-t-il naïvement défini la fonction du neveu de l’Empereur; ou bien celui-ci qui combattait alors contre l’Autriche,
s’est-il révélé dans la seule confidence qu’il ait laite de sa vie ?
Quoi qu’il en soit, sur le trône comme en exil, aux Tuileries comme dans le fort de Ilam, les actes de Louis-Napoléon empruntent volontiers du mystère et du prestige au procédé des conspirateurs.
Ce n’est pas seulement une habitude d’éducation ; c’est une nécessité du caractère que j’ai peint. Les hommes timides auprès des femmes ont de brusques et farouches élans parfois : ils ne sortent de leur réserve que par des coups de foudre. L’Empereur est timide, et il agit avec les hommes de son entourage comme ces amoureux embarrassés de détailler leur amour.
Il n’aime pas la discussion. Il écoute sans répondre; il interroge, pour préparer l’heure de sa déclaration, mais non pour être conseillé. C’est souvent la nuit que cette heure sonne. Alors, dans la veillée, il écrit la destitution d’un ministre ou un manifeste.
Il croit en lui, ce qui est une force; mais en lui seul, ce qui est une faiblesse. Pourtant il est accessible à toutes les idées modernes, contre lesquelles il ne suscite aucune contradiction, parce qu’il lui faudrait prendre alors la mesure exacte
de son rêve, mais qu’il comprend en théorie, cl qu’il adopte, quand elles n’empiètent pas sur son système.
11 a rêvé l’extinction du paupérisme, il le rêve encore. En attendant, il éteint les misères de ses amis, et M. Walewski a eu pour son compte la ferme des Landes, qui devait être la colonie despauvres.
Il aime le luxe et le beau style, j’entends le luxe d’apparat, celui que fournit Belloir, Godillot ou M. Haussinann, et le beau style de M. de la Guéronnière; mais il n’aime pas assez les arts et l’esprit, et il n’a jamais permis qu’on citât de lui un mot, une sentence, un trait. Une tolère pas même auprès de lui un de ces Ésopes complaisants qui enrichissent les anas des dynasties.
Son plus grand bonheur aura été de passer pour un oracle, toujours à la veille de parler.
Ni grand orateur, ni grand écrivain, ni grand historien, ni grand général, il ne saurait être grand politique ; puisque l’art de conduire les hommes ne peut se concevoir, sans la faculté de les attendrir, de les éclairer, de les juger, de les faire manœuvrer à propos.
11 a concouru pourtant à trois grandes choses : la guerre de Crimée, le traité de commerce, la guerre d’Italie.
Mais il a humilié la Russie, sans l’écraser et sans lui arracher la Pologne.
Il a établi le libre échange ; mais sans nous donner en même temps toutes les libertés qui le fécondent.
Quant à l’Italie, est-ce un présage, comme le tronc d’arbre renversé du parc, qui l’a contraint à s’interrompre, en laissant à d’autres l’honneur et le profit de l’expédition ?
On sait que nous avons fait l’unité de l’Allemagne, et l’ingratitude des Italiens. S’il y avait en Europe plus d’hommes d’État, nos déceptions seraient plus grandes.
Cavour et Bismarck ont suffi, le premier pour nous faire dégainer, le second pour nous faire rengainer. Le nom du Mexique fait rire le parterre des théâtres. Quant aux frontières du Rhin, si nous les prenons toutes les nuits, nous les rendons tous les matins.
Jamais on n’entama tant de chants du départ pour tant d’immobilité. Heureusement, à l’intérieur de la France, les mœurs priment les lois et nous agrandissent les libertés qu’on nous mesure. Sans cela nous étoufferions dans notre modestie.