Dernières pages, 1 vol. Paris, Caltnann Lévy
« Au temps de Haro, par correspondance, écriture et rédaction d’un jeune homme sans énergie, dominé par une vision énergique, vision conçue dès l’enfance, entretenue par un entourage dont il subissait l’impression avec une lassitude résignée; point d’instruction réelle, beaucoup d’intelligence, les rudiments et même les éclairs d’un génie, plutôt littéraire que philosophique et plutôt philosophique que politique.
» Santé perdue, vitalité chancelante, inégale, suspendue par moments avec des reflux d’expansion et des refoulements douloureux. Peint d’amertume cependant, point de rancune, peu de courroux; trop contemplatif pour être passionné; aimable, aimant, fait pour être aimé dans l’intimité, désintéressé de tout pour son compte, et pourtant voyez quels contrastes formidables; — capable des plus grands crimes politiques, parce que ses notions du droit humain différaient essentiellement des nôtres.... »
Le regardant ensuite, après son écrasement, elle ajoute :
« Napoléon III ne mérita jamais, « ni cet excès d’honneur, ni cette indignité » d’être traité comme un monstre. 11 ne mérita pas davantage d’être rabaissé jusqu’à l’idiotisme... vraiment la Fiance
serait trop avilie si elle avait subi pendant vingt ans la loule-puissance d’un crétin travaillant pour lui seul. Il faudrait désespérer d’elle à tout jamais. La vérité est qu’elle prit ce météore pour un astre, et ce songeur silencieux pour un homme profond. Puis, quand elle le vit succomber à des désastres qu’elle eût dû prévoir et prévenir, elle le prit pour un lâche.
» Il ne l’était pas; il avait un courage froid et je ne crois pas qu’il tint à la vie. Il se sentit écrasé, désillusionné de son rôle, peut-être las de lui-même.
» On a sans doute conspiré beaucoup autour de lui dans son dernier exil. On doit avoir hâté sa fin, en stimulant ce reste de vie, qui fut employé, des gens bien informés me l’ont dit, devinez à quoi? à faire des paysages à l’aquarelle qui lui plaisaient beaucoup . ï>
Il y a un souvenir d’amitié et de la pitié dans ce jugement: mais l’amitié ancienne et la pitié ne font pas mentir la justice.
Mon ami, Eugène Pelletan, a charbonné une caricature qui ressemble à l’Empereur, mais qui est tout à fait insuffisante pour expliquer l’Empire.
« La nature, dit-il, l’avait fait pour conspirer;
elle lui avait donné le physique de l’emploi : Son gros nez long, son œil gris comme une balle de plomb, son faciès éteint plus semblable à un masque qu’à un visage, son mouvement de tête d’oiseau de nuit, sa voix de bois empruntée à polichinelle, son accent guttural, plus tudesque que français, son torse disproportionné avec l’arrièretrain , l’oscillation déhanchée d’une jambe traînante, à la recherche de l’autre, tout dans cet être équivoque annonçait l’artiste en complot... »
Le portrait tout entier, qui a paru en 1875, dans le Musée biographique, est de cette allure implacablement gouailleuse. Seulement il me semble que cette image grimaçante devient un miroir cruel. On s’y mire avec une grimace. On se sent trop souillé de cette souillure grotesque, subie sans excuse pendant vingt ans.
J’aime mieux, pour fixer les traits infligés à l’histoire, l’impression presque bienveillante rapportée par le prince Albert, à la suite d’une première rencontre avec l’Empereur, en 1854, au camp de Boulogne, et que la reine Victoria a consignée dans son journal.
Cette bienveillance, d’éducation et de diplomatie, avoue une médiocrité plus prouvée.
Le prince se loue de l’accueil qu’il a reçu et
écrit à la Reine : « Il est calme et indolent, mais gai et spirituel, quand il se sent à l'aise. Elevé à Augsbourg, il parle français avec un léger accent allemand; du reste il y a quelque chose d’allemand dans la tournure de son esprit. Son éducation générale est défectueuse, même sur des sujets de première nécessité pour lui, comme l’histoire politique des temps modernes et les sciences politiques en général; il le reconnaît avec candeur et modestie. En revanche, il a ses annales napoléoniennes au bout des doigts. Il a pensé beaucoup et profondément; toutefois, ses idées politiques ressemblent à celles d’un amateur qui mêle des notions très vagues à d’autres fort sérieuses. »
Voici maintenant une note plus aigre. M. de Montalembert, lors de la publication du portrait en brochure, m’écrivait :
« Je vous remercie de votre Napoléon III que j'ai lu avec plaisir et intérêt. Je vous ai cependant trouvé trop indulgent pour le César moderne. Vous avez bien saisi l’un des côtés de son caractère; mais non pas celui dont l’histoire gardera le plus fidèlement l'empreinte : savoir sa répugnance instinctive, peut-être involontaire, mais surtout insurmontable pour les honnêtes gens et
les âmes indépendantes. C’est là, selon ma conviction et mon expérience personnelles, le trait distinctif de son âme et de son règne.
» Reste à savoir si la France ne partage pas cette répugnance de son maître; ce qui expliquerait la joie qu’elle a ressentie en sc donnant à lui et la patience sympathique avec laquelle elle le subit depuis dix-sepl ans. »
Monlalembert se vengeait de sa propre erreur. Il ne se consolait pas d’avoir été, pour quelques jours, membre de la commission consultative. Il est juste de rappeler qu’il s’en retira avec dégoût, le jour même où fut publié le décret relatif à la confiscation des biens de la famille d’Orléans, et qu’il expliqua son entrée; mais son repentir se prolongea jusqu’à sa mort , et le 24 mars de la même année , à propos de la condamnation hypocrite que j’avais subie, il m’écrivait indigné :
« J’ai Tardent désir, mais je n’ai guère l’espoir d’être promptement délivré du fardeau de la vie, sous le second Empire; mais tant que ce fardeau me sera infligé, je nesauraisrésister à l’envie passionnée d’offrir mon impuissante sympathie à ceux qui comme vous luttent et souffrent pour la liberté. Quelles que soient nos dissidences, je vous
prie de compter toujours sur ma haute et sincère considération. »
J’avais envoyé le portrait de Napoléon III à Sainte-Beuve, pour continuer une habitude de courtoisie littéraire, mais sans demander au sénateur l’opinion du critique.
Je méconnaissais cette inquiétude d’analyse qui était dans Sainte-Beuve supérieure à toute considération d’intérêt, et qui le fit calomnier souvent. Il ne put résister à la tentation de me dire son avis; et l’on verra avec quelle finesse, avecquelle réserve toutefois, le commensal du prince Napoléon et le correspondant de la princesse Mathilde satisfit son instinct d’artiste, et sa conscience d’observateur :
Le caractère de Sainte-Beuve se peint tout entier à l’occasion de ce portrait ; sa hardiesse et ses réticences, son besoin de retouches, sa malice et sa prudence.
« J’ai lu ’, m’écrivait-il, le portrait princeps. Le début en est très éloquent. Toute cette scène de Champagne est vivante, parlante et vraie. Depuis lors, l’auteur principal semblait avoir
1. Sainte-Beuve, Nouvelle correspondance. I vol. Paris, Calmann Lévy.
changé, et on ne saurait nier qu’il a rencontré quelquefois l’éclair et l’à-propos. Je crains qu’il ne les ait de nouveau perdus, et que nous n’en soyons revenus au tâtonnement et au silence. Toute la suite du portrait est très habilement faite. Tout votre développement analytique joue et serpente en quelque sorte autour de ce mot d’une mère : « Mon doux entêté. » Littérairement (etc’est le seul point de vue que je me permette) il y a eu là un tour de force d’habileté et une extrême difficulté vaincue. »
N’esl-ce pas là du Sainte-Beuve tout pur?
Si j’énumère ces témoignages, ce n’est pas pour attester mon infaillibilité ; pour imiter les vendeurs de remèdes qui publient des certificats de guérison. C’est parce qu’il me paraît intéressant pour l’histoire de faire parler ceux qui se sont tus, par discrétion forcée ou par profession. Je me fais le roseau retentissant qui ébruite les confidences enfouies sur les oreilles d’âne de Midas.
Pendant que Sainte-Beuve se garait, autant qu’il le pouvait, de l’Empire qui allait s’écrouler, un de ceux qui l’avaient le plus ingénieusement combattu et démoli, allait s’y abriter.
J’ignorais que la conversion de Prévost Paradol fût un fait presque accompli. En lui envoyant
les épreuves du portrait, avant sa publication, je le priai d’obtenir du Journal des Débats une insertion, au moins partielle. Il me répondit par le billet suivant qui, dans son genre, est plein de précautions comme la lettre de Sainte-Beuve.
« Mon cher confrère,
» J’ai lu avec plaisir votre morceau et je vous en remercie bien vivement. Quant à une insertion dans le journal, c’est le bien peu connaître que de lui croire le tempérament à cette hauteur. Il y a là des habitudes de prudence excessive qui survivront bien longtemps au péril... mille amitiés. »
Prévost-Paradol ne croyait plus au péril et trouvait le journal bien peureux. Il se trouvait plus brave; il le fut en effet, puisqu’il se condamna fièrement à mort, pour avoir eu quelques semaines d’illusions.
J’aurai terminé ces notes qui me semblent compléter mon étude, en ajoutant que les flatteurs de Napoléon III étaient aussi féroces à son égard que ses ennemis.
Voici le panégyrique, signé David de Clozel,qui parut en mars 1869, dans 1 e Constitutionnel. On verra si de pareilles enluminures ne provoquaient
pas le coup de crayon incisif d’Eugène Pelletanqui n’eut que le tort d’arriver trop tard.
« L’œil est petit et grand à la Ibis; c’est à n’y rien comprendre. Le regard n’y est pas...
» Le nez a la courbure d’un bec d’aigle ; il est un peu long, comme il devrait être chez ceux qui doivent se mêler des affaires des autres...
» La lèvre, discrète aux coins, s’abaisse comme un pont-levis pour laisser passer, comme de la forteresse d’une intelligence bien gardée et bien approvisionnée, l’éloquence la plus brave et la mieux armée.
» Les jambes semblent attendre que le cheval vienne exhausser le cavalier.
» Les pieds, bien écartés en dehors, divergent leurs pointes élégamment...
» D’un geste hardi il a chargé César sur ses épaules comme Enée portait Anchise . »
J’aurais toujours ignoré qu’on avait prétendu corriger et réfuter mon portrait, si la commission instituée pour faire l’inventaire des papiers des Tuileries, n’avait trouvé, dans le cabinet de 'Empereur, en même temps que ma lettre, une brochure imprimée sous ce titre:
LETTRE A M. LOUIS ÜLBACH