‹ Nos ContemporainsChapitre 22 sur 25 · JULES G K É V Y · texte numérisé non relu

JULES G K É V Y

Les funérailles du premier Président de la république française, menées par Paris entier, au nom de la France, n’affirmaient-elles pas cette légimité de l’estime qui ratifie ou qui récuse les votes, les acclamations des Assemblées, et prononce en dernier ressort au nom de l’histoire?

L’amendement qui devait préserver la France de l’usurpation, et qui, amendé lui-même, servit en 1871 à la relever des désastres de l’invasion, fut repoussé par 643 voix contre 158.

M. Grévy se défiait du suffrage universel, mais le respectait; il avait voulu concilier la défense de la liberté avec les droits de la souveraineté populaire; il ne se mettait en garde que contre les passions de la foule. S’il redoutait l’élément, il ne lui contestait ni la plage pour dérouler ses vagues, ni les marées nécessaires de l’élection, pour rythmer en quelque sorte les mouvements de l’opinion.

Voilà pourquoi l’auteur de l’amendement protesta énergiquement contre la loi du 31 mai qui mutilait le suffrage universel, et qui fournissait ainsi un prétexte aux hypocrisies libérales du prétendant. Il s’opposa également à la révision delà Constitution.

Le coup d’État le frappa sans l’étonner. C’était

la démonstration, la preuve mathématique de ses calculs; de même que l’invasion et la mutilation de la France devaient être, plus tard, la déduction logique de l’empire.

M. Grévy était à la mairie duX'arrondissement parmi les derniers représentants de la loi : il fut à Mazas, avec l’élite de la France parlementaire. Mis en liberté, après quelque jours de détention, il revint au barreau avec une résignation placide; et les honneurs qu’il ne cherchait pas allèrent l’y chercher, comme si une vague inquiétude de la conscience publique eût voulu dès lors mettre d’avance en lumière des hommes de raison et de sang-froid, pour l’heure prochaine des liquidations désastreuses.

Élu bâtonnier de l’ordre des avocats en 1868, nommé député presque en même temps, avec une écrasante majorité qui força le Gouvernement à ne lui susciter, en 1869, aucun concurrent, M. Grévy avait accepté de ses amis, comme un devoir à remplir, l’obligation de prêter serment.

Lors du plébiscite de 1870, il fut un des plus intrépides, un des plus logiques, un des plus prévoyants, dirai-je dans son opposition? non, dans le soulèvement de son patriotisme.

De même, en effet, qu’il avait prévu le crime du

JULES GRÉVY 313

2 Décembre en 1818, lors de la discussion de son amendement, il prévit, en 1870, regardant au delà des ruines prêtes à s’amonceler, le funeste usage que les pouvoirs sans popularité voudraient faire de l’appel au peuple.

« Le projet de sénatus-consulte, disait-il en terminant son beau discours, condamne la nation à l’immobilité ou à la révolution : il fait du plébiscite un danger permanent, un instrument légal de coup d’Etat.

» Œuvre puérile ! Vous croyez pouvoir enfermer un grand peuple dans vos petites combinaisons. Vous croyez pouvoir arrêter la marche du progrès et enchaîner une nation à une Constitution. L’exemple de ceux qui vous ont précédés dans celte œuvre impossible ne vous a donc pas instruits? Le peuple, à son tour, brisera vos entraves, comme il en a brisé d’autres, jusqu’à ce qu’il arrive enfin, à travers les révolutions dont vous rouvrez la carrière, à la forme de gouvernement des peuples modernes, à la forme démocratique, la seule qui soit appropriée à votre état social, la seule qui soit possible et durable, la seule dans laquelle il puisse trouver enfin l’ordre, la liberté, e repos et la prospérité dont il a grand besoin. »

Ces belles paroles, prononcées quatre mois avant

3li

Sedan, sont tout aussi actuelles et tout aussi menaçantes, quatre mois après le 16 mai; elles seront une seconde fois un avertissement, inutile au pouvoir, utile au pays.

M. Grévy fut, aux dernières heures de l’empire le prophète de sa ruine; mais, donnant à son propre parti un nouvel exemple de sagesse, il sut assez maîtriser en lui l’impatience devoir crouler un régime détesté, pour distinguer nettement dans cette chute les périls que pouvaient courir la patrie et la liberté.

Le 2 juillet 1870, c’est-à-dire quelques jours seulement avant la déclaration de guerre, à propos de la pétition de M. Dcgouve-Denuncques, demandant l’abrogation des lois portées contre les membres des deux branches de la famille des Bourbons, M. Grévy prononça des paroles hardies qui mécontentèrent quelques-uns de ses amis politiques.

Je ne les approuvai pas; mais tout en persistant dans l’opinion qui me mettait du côté des proscrits, contre les proscripteurs, je dois rendre justice à ce sentiment politique qui combattait l’élan de sa sensibilité, et le calcul des haines coalisées contre l’Empire.

M. Grévy eut le courage de paraître insensible

JULES GRÉVY

pour rester prudent, el de ne pas contredire l’Empire dans son dernier effort impuissant, pour n’avoir pas plus tard à l’imiter.

C’était bien assez de cet aléa jacla est de 1818, qui avait lancé la fortune de la France dans l’esquif de César sur les flots inconscients du suffrage universel. Lamartine n’était plus là pour enivrer la raison; puis Lamartine lui-même, qui dans le mois de février 1848 avait eu de si salutaires défiances des surprises du cœur, eût peut-être appuyé celte fois M. Grévy :

« Si je ne voyais dans la pétition, dit celui-ci avec autorité, qu’un acte privé, la réclamation d’exilés redemandant leur patrie, je serais le premier à l’appuyer. La proscription est non seulement un crime, mais aussi une faute. L’histoire est pleine de proscripteurs qui deviennent des proscrits.

» Je n’ai pas l’honneur, ajoutait-il, de connaître les princes de la maison d’Orléans; je n’ai pour eux ni amour ni haine. Mais ils sont proscrits, el si je pouvais ne revoir en eux que de simples citoyens, je rouvrirais volontiers les portes de la patrie.

» Mais il m’est impossible de me faire cette illusion. Et quand je vois les princes d’Orléans, après

vingt ans de silence, au moment où l'empire peut leur paraître à son déclin (bruit), se ranger derrière le jeune chef de leur dynastie, et s'adresser aux représentants de la nation pour demander leur rappel, il m’est impossible, la main sur la conscience, de prendre cet acte pour un acte privé, et non pour une démonstration dynastique.

» Je ne tiens ni de mes commettants, ni de ma conscience, le devoir de rouvrir à une royauté les portes de la France, pas plus à la royauté de droit divin qu’à la royauté de 1830. »

Le parti républicain se croyait désintéressé dans le débat, ou s’imaginait n’avoir à y entrer que pour affirmer l’humanité, par principe, et pour faire pièce à l’empire, par occasion.

On reprocha à l’orateur, qui portait en lui l’angoisse de nos malheurs prochains, cette complicité apparente avec les licteurs de l’empire. Une voix de la gauche (que nous ne nommons pas) s’écria derrière M. Grévy :

— C’est parler en soutien du gouvernement.

M. Grévy se tourna froidement vers l’imprudent interrupteur, et lui répondit :

— C’est parler en républicain qui ne veut être ni dupe ni complice du rappel de la royauté. »

•IULES GRÉVY

La gauche bondit sous le reproche, et avec une candeur ineffable, qui fit jaillir un éclair des lunettes deM. Émile Ollivier, M. Guyot-Monlpayroux s’écria :

— C’est l’alliance des jacobins de droite avec les jacobins de gauche ! »

Pour transformer M. Grévy en jacobin, il fallait l’implacable innocence d’un néophyte.

La majorité de la gauche applaudit à cet arrêt infaillible, et M. Grévy parut la dupe de son stoïcisme, le complice des rigueurs de l’empire.

Toutefois, il faut reconnaître que MM. Arago, Garnier-Pagès, Dorian, Ferry, pensèrent comme M. Grévy et s’abstinrent comme lui de voter, ne voulant ni proscrire, ni conspirer.

Qui donc s’est trompé dans la gauche républicaine, lors de cette discussion ! Qui oserait parler aujourd’hui de soutien de l’empire, de jacobin rouge ou blanc?

N i dupe ni complice ! c’est la devise de M. Grévy en toute circonstance. Elle est belle, elle est fière; elle a comme un éclat de vaillance parlementaire, d’intégrité magistrale, de sérénité philosophique.

Un homme qui a été le chef du barreau, le chef du Parlement, ne peut mieux dire, pour attester

qu’il cherche la vérité à travers tout, et qu’il sert la justice quand même!

C’est parce qu’il ne voulait être ni dupe ni complice, en 1 8 48, que M. Grévy présentait son amendement, refusant à la légende, à la superstition populaire, le droit de bouleverser les destinées préparées par la logique.

C’est parce qu’il ne voulait être ni dupe ni complice, qu’à l’heure où le trône impérial chancelait, il refusait le secours des princes ; il laissait à une femme ce cri de détresse naïve qui devait retentir deux mois plus tard dans les Tuileries désertées :

— Si nous appelions un prince d’Orléans!

C’est aussi parce qu’il ne voulait être ni dupe i ni complice, que M. Grévy renonça à présider, au nom delà République, une Assemblée où fermentait la plus folle, la plus confuse, la plus dangereuse conspiration monarchique.

Je reviendrai sur le fait grave de cette démission, qui sembla une imprudence, puisqu’elle donna un avantage immédiat aux conspirateurs, mais qui fut encore une précaution, puisqu’elle obligea les intrigues à se démasquer avant l’heure, et puisqu’elle réserva l’influence agrandie d’une probité politique sans tache, pour l’heure où les

JULES GRÉVY

jeux de bascule devenus inutiles seront remplacés par l’action directe et continue de la volonté nationale.

Après avoir annoncé, démontré la chute de l’empire, M. Grévy fut de ceux qui, respectant l’ombre de la dignité parlementaire jusque dans l’effacement du Parlement, subirent le 4 septembre sans y aider.

Il n’adressa aucun reproche à ceux qui ramassèrent le pouvoir tombé, parce qu’il savait bien que ceux-là faisaient un acte de grand courage ; mais il eût mieux aimé que le Corps législatif, qui votait la déchéance, subit jusqu’au bout l’expiation de ses complaisances passées et restât chargé de l’interrègne.

Bien des épreuves eussent été épargnées à d’bonnètes gens que l’on calomnie; mais nul ne peut dire si la France eût gagné à cette révolution parlementaire. Cette Chambre avilie eût tenu la place qu’occupa une Chambre impopulaire. Voilà la seule différence. Ce qu’il faut proclamer très haut, c’est l’insigne mauvaise foi des gens qui parlent de surprise, d’escamolage, ne connaissant pas la valeur d’autres mots en morale et en politique.

Fort heureusement pour l’histoire, le Corps

législatif a dressé le procès-verbal de son agonie; et le rapport de M. Martel, dont les conclusions furent adoptées, dément les calomniateurs :

« Vu la vacance du pouvoir , la Chambre nomme une commission de gouvernement et de défense nationale... Dès que les circonstances le permettront, la nation sera appelée par une assemblée constituante à se prononcer sur la forme de son gouvernement. »

Ou les mots de la langue française n’#nl plus leur signification habituelle, ou cette proposition parlementaire, votée par le dernier pouvoir légal, est une formule de déchéance explicite et absolue.

Qu’a donc fait de plus le gouvernement acclamé à l’Hôtel de Ville? rien assurément. Mais, dit-on, il s’estsubstitué à la représentation légale ! Peutêtre serait-il plus juste de dire que, d’accord avec elle sur le fond, il s’est dévoué, pour épargner à cette Chambre l’humiliation subie parles Chambres du premier empire.

Quand on lit attentivement ce procès-verbal, rédigé par les plus intéressés à flétrir l’acte du A Septembre, on est frappé des termes de politesse et presque de sympathie dans lesquels la discussion s’engage entre les députés deParis et le Corps législatif. On est admis à croire qu’il eût fallu

JULES GRÉVY

fort peu de chose, pour que le Corps législatif ratifiât le fait accompli par la nécessité. Un peu plus d’insinuation dans la parole de Jules Favre, le choix d’un autre orateur pour porter la parole devant les députés, réunis dans la salle à manger de la présidence, et l’acte insurrectionnel était légalisé.

M. Thiers qui ne voulut ni faire partie de ce gouvernement improvisé, ni l’attaquer, en parla avec déférence; et quand, plus tard, son patriotisme fut sollicité, il ne marchanda pas son concours.

M. Buffet, il est vrai, voulut protester; M. Pinard osa évoquer le spectre de la loi devant les complices et les victimes du 2 Décembre. M. le comte Daru, qui a la mémoire courte et qui ne se souvenait plus de sa présidence à la mairie du Xe arrondissement, se plaignit de ce que les scellés avaient été mis sur les portes de la Chambre. M. Thiers fut obligé de rappeler ces parlementaires, affolés de haine, à la pudeur, et de leur dire : « Y at-il quelque chose de plus grave que les scellés sur les personnes? N’ai-je pas été à Mazas? Vous ne m’entendez pas me plaindre. »

Déjà ce véritable citoyen qui songeait à la patrie, à l’heure où les vanités déçues ne songeaient qu’à

leur influence compromise, avait fai leu tendre des paroles touchantes de concorde et de conciliation :

« Combattre aujourd’hui ce gouvernement, disait-il, serait une œuvre antipatriotique. Ces hommes doivent avoir le concours de tous les citoyens contre l’ennemi. Nous faisons des vœux pour eux, et nous ne pouvons actuellement les entraver par une lutte intestine. Dieu veuille les assister ! »

M. Grévy, dont le témoignage n’est pas suspect, en voyant partir pour l’Hôtel de Ville ses amis qui n’avaient que des chances de lutte, de douleur ou de mort, ne put s’empêcher de murmurer avec émotion:

« Il me semble voir les bourgeois de Calais! »

Ce mot vrai rayonnera dans l’avenir comme l’amnistie, la récompense des otages volontaires de l’honneur national.

M. Grévy fut nommé président de l’Assemblée réunie à Bordeaux dès le mois de février 1871. Réélu depuis à tous les renouvellements de bureaux, il a exercé ses fonctions avec une impartialité, une fermeté polie, une dignité aimable, qui n’avait plus qu’à abdiquer, le jour où les fureurs de l’esprit de parti cessaient de la respecter.

Page 1