I . La France parlementaire, 8 volumes
que j’ai de choses à révéler, d’études à faire, de revendications à exercer, au nom de la poésie et de la France, contre l’indifférence qui voile la gloire de ce grand citoyen et de ce pur génie.
Quand je publiai l’esquisse que je réimprime aujourd’hui, Lamartine était moins oublié, mais aussi méconnu; on parlait bien de lui élever des statues; mais il semblait que ce fût par pitié, par condescendance pour une illusion perdue. Je protestai.
Ce portrait parut immédiatement après celui de Napoléon III, avec cetle sorte de préface :
« C’est par système, en vertu d’un plan arrêté d’avance, que nous publions le portrait de Lamartine, immédiatement après celui de Napoléon III.
Si la France avait eu un Washington, c’est celuilà que nous aurions choisi. La moralité de ces études se dégagera de leurs contrastes.
» Napoléon III et Lamartine ont reçu tous les deux leur rôle principal de la révolution de 1848. Lamartine seul est resté fidèle au sien. Il a dédaigné de se faire proclamer président de la République par une assemblée. Le prince Louis- Napoléon Bonaparte, élu président par le pays, a renvoyé violemment l’assemblée qui ne lui garan- ! tissait pas le pouvoir. Celui-là a remué la France ,i
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par sa parole; celui-ci l’a étonnée par son silence. L’un a renversé la République que l’autre avait fondée. Celui-ci a protesté toute sa vie contre l’illusion de la gloire militaire, contre le napoléonisme; celui-là n’a dû son succès qu’à la légende impériale.
» Je n’ai pas à faire se mesurer ensemble l’homme de génie et le prétendant heureux. Mais le trône de l’un et le tombeau de l’autre sont deux sommets différemment enviables. Le succès avee le bonheur, ou la défaite avec la vertu; voilà les deux tentations. J’aime à les offrir successivement à la conscience de mes lecteurs. »
Aujourd’hui je n’aurais à comparer que deux tombes.
Pendant que les chantres de Saint-Point nazillaient le de profundis sur le cercueil de Lamartine, au bord de la fosse murée où dormaient déjà sa mère et sa femme, je cueillis une branche dans un des cyprès plantés par le poète et je la partageai avec M. Victor de Laprade. Nous emportâmes chacun ce souvenir comme une palme glorieuse. J’ai gardé la mienne. M. de Laprade, j’en suis sûr, à gardé la sienne. A quel rameau cueilli sur les restes de Napoléon III pourrions-nous les comparer?
Mes premiers rapports avec Lamartine datent du mois de juillet 184-8. J’étais journaliste dans mon pays. A propos de cette fameuse séance, dans laquelle le gouvernement provisoire rendit ses comptes, j’avais déjà, dans mon journal, le Propagateur de l'Aube, approuvé complètement l’altitude, le langage, toute la conduite du ministre des affaires étrangères qui ne voulut pas se séparer de ses collègues, même de ceux dont il était notoirement l'adversaire, et qui refusa presque la dicta! ure que l’Assemblée lui eût décernée, s’il avait renié Ledru-Rollin. Ce-jour là, Lamartine joua toute sa popularité contre un devoir de conscience, et la perdit. Je l’en estimai davantage. Quelque temps après, d’ineptes calomnies furent répandues sur le poète qui s’était montré un grand homme d’Etat. Je trouvai l’occasion bonne pour affirmer mon admiration. Pouvais-je croire que cette feuille provinciale ne se perdrait pas dans le tourbillon des journaux de Paris, qu’on lisaitau poète?
J’étais en faction, à la porte de la vieille école deTroyes, où j’avais appris à lire, transformée cejour-là en bureau électoral, quand on me remit une lettre, à l’écriture fine, qui me lit pousser un cri, et que je lus aussitôt, triomphalement, au poste assemblé.
LAMARTINE
Tl
Lamartine m’écrivait :
« Monsieur,
» Ma main n’a pas le temps d’écrire, mais mon cœur a le temps de sentir. J’ai vivement senti la justice et la bienveillance courageuse et éloquente de votre article du 10 juillet. Vous avez tout deviné; vous n’avez pas besoin de révélation. J’atLends que la lumière se lasse de la même manière, par le rellel naturel et vrai des choses, et non par ma propre parole. La parole de Dieu vaut mieux. Elle finira par l'aire comprendre la vérité en ce qui me touche. Elle est précisément le contraire des suppositions de la calomnie et de l’erreur. Votre cœur vous a fait tout pressentir. Il ne sera pas trompé.
» 11 me sera bien doux, monsieur, de vous témoigner de vive voix, dans l’occasion, tout ce que j’ai éprouvé de reconnaissance et d’amitié intellectuelle en vous lisant.
» LAMARTINE
Ce ne fut pourtant que quelques années plus tard, à la suite d’un article de critique, publié dans la Revue de Paris, que je devins l’iiôte régulier et familier de Lamartine.
J’avais dit de lui ce que je répète dans ce portrait qu’il manquait d’imagination créatrice. Lamartine était au lit, cloué par des rhumatismes. Un de ses amis qui est devenu et resté le mien, Louis de Ronchaud, lui faisait la lecture de mon article. Lamartine l’interrompit, à ce passage, et s’écria :
— Ah! comme il me connaît bien! dites-lui donc de venir me voir !
Quand la Revue de Paris fut supprimée, les loisirs faits par M. Bidault me permirent de m’associer aux amis de Mâcon qui conçurent le projet d’organiser une souscription nationale en faveur de Lamartine. Je me mis aussitôt à l’œuvre, en recueillant des adhésions, pour Information d’un comité parisien, dont je devins le secrétaire.
11 n’est pas d’œuvre de moi dont je sois plus fier que de celle-là. Ce ne serait pas une histoire indifférente à l’histoire générale de l’opinion publique en France, et à l’histoire particulière des idées de ce temps-ci, que le récit détaillé de cette souscription. A côté de lâches ingratitudes, et d'hypocrites conseils de dignité, on verrait les reconnaissances passionnées qu’éveillait encore le nom de Lamartine, à cette époque-là. On lirait des pages louchantes; on apprendrait des dévoue-
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ments superbes. Des gens offraient littéralement leur fortune que Lamartine avait sauvée autrefois; les uns se souvenaient des Méditations, les autres de l’IIôtel-de-Ville.
Trente mille personnes, sans compter des dons anonymes ou collectifs, témoignèrent d’une vibration constante avec l’âme endolorie du poète.
Une circonstance considérable empêcha d’atteindre le chiffre nécessaire à la libération complète de Lamartine. L’Empereur s’en mêla et | gâta la souscription; mais paralysée, comme tant de choses, par la sympathie du gouvernement, elle suffit du moins à attester la toute-puissance des souvenirs et les racines profondes que le héros de 1818 avait encore dans la conscience du pays.
Je veux citer de cet événement un épisode inconnu. 11 est superflu de démontrer par les laits publics, l’éloquence prodigieuse de Lamartine. Son action à la tribune et dans la rue laissera comme une lueur boréale dans la tempête de février. Mais s’il est facile de remuer les foules, de soulever les assemblées, de dégager du peuple des électricités sublimes, n’est-il pas presque impossible d’espérer convaincre des amis prévenus, qui s’autorisent de leur dévouement pour mettre en
tutelle le génie, et surtout des hommes de chifïres, des calculateurs qui ont pris rengagement d’une liquidation commerciale?
J’ai vu Lamartine obtenir ce résultat fantastique, avec une simplicité qui est pour moi le comble de l’éloquence.
Le comité de Paris avait désigné une commission spéciale, chargée d’encaisser les sommes, de les verser au Comptoir d’Escompte, et d’empêcher surtout que celles-ci fussent mises à la disposition de Lamartine, dont la générosité faisait peur à ses plus fidèles amis.
Maison n’avait pas compté avec l'indépendance absolue de cet homme énergique. Il savait accepter sans plier, et se montrer reconnaissant sans réserve, mais aussi sans abdication.
Pans une lettre, que j’ai gardée, toute pleine d’effusion pour le comité qui voulait le sauver, il m’écrivait, en se permettant avec naïveté un des rares calembours qui se soient jamais glissés sous sa plume :
« Quanta me remettre entre ses mains, comme un ex Law, je ne le ferai à aucun prix. »
Lamartine croyait avoir besoin un jour d'une quarantaine de mille francs pour une échéance. La commission se refusait à lui remettre celte
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somme. Chargé de porter la demande, de transmettre le refus, je subissais les réflexions économiques très aigres des sauveteurs, et les plaintes aigües de celui qui se croyait perdu, si on ne le sauvait pas à sa guise.
Lamartine provoqua une réunion chez lui, à huit heures du matin, pour en finir avec ce conflit, doublement pénible. A l’heure et au jour indiqués, MM. Yavin, Emile Pereire, Beaumont (de la Somme), Ilachelle, de Chamboran, Edmond Texier, se trouvèrent réunis, avec moi, dans le salon de la rue Yille-l’Évêque.
L’attitude des amis était doucement tendue. Ils s’étaient armés contre les entraînements de l’amitié. M. Hachette surtout, avec ses habitudes de régularité commerciale, avait juré de refuser impitoyablement.
Ce fut lui qui prit la parole le premier, et sans faire injure à la mémoire de cet homme de bien, de cet industriel qui gardera sa place dans l’histoire des lettres françaises, je puis dire que je rougissais, que je souffrais, des termes nets, cassants, des formules de syndic, dont il se servait envers ce pauvre homme de génie. Il parlait le langage de la raison bourrue, de la prudence amère; ce qu’il disait était clair et tranchant comme une
lame d’acier. 11 parla longtemps. Quand il eut fini, au milieu d’un silence consterné, M. Beaumont (de la Somme) qui n’était pas éloquent, et qu’on avait peut-être nommé sénateur pour cela, voulut rompre la glace et dire son mot.
— Voilà! Mon cher ami, dit-il à Lamartine qu’il traitait familièrement, vous avez la réputation d’un panier percé.
Je n’ai jamais vu douceur, dignité comparables à la douceur, à la dignité de ce poète flagellé. Il avait écoulé comme on l’écoutait ; il n’avait fait aucun geste d’impatience. A cheval sur une chaise, les mains unies sur le dossier, il attendit que le réquisitoire se fût entièrement égoutté; il sourit au mot brutal de son ami Beaumont, et feignit de le trouver spirituel ; puis, tranquillement, comme un homme qui était certain de convaincre, il demanda la permission de répondre et. il répondit.
Que dit-il ? Je n’cn sais plus rien. Il parla de ses I créanciers, de lui, de nous; il parla, sans gestes, sans emphase, avec ce calme superbe qui donne de la majesté à la colère et des accents pénétrants à la douleur la plus contenue. 11 parla pendant vingt minutes ; nous l’écoutions avec ravissement.
M. Hachette s’empourprait, peu à peu, de confusion; M. Beaumont (de la Somme) haletait d’em-
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barras; M. Vavin était tenté de l’interrompre pour l’applaudir; M. Émile Pereire, je l’affirme, pleurait.
Quand Lamartine eut répondu atout, le silence qui suivit les paroles était celui de l’attendrissement.
— Combien vous faut-il, au juste? hasarda timidement le terrible M. Hachette.
— J’ai demandé quarante mille francs ; mais, avec trente mille, je ferais à la rigueur mon échéance.
Il fallait voir de quel air Lamartine disait cela.
— Si l’on vous en donnait cinquante mille, insinua M. Émile Pereire, nous laisseriez-vous respirer un peu de temps?
— Oui.
On l’autorisa à loucher cinquante mille francs au Comptoir d’Escompte et chacun des membres de la commission, en se retirant, jura de ne plus s’exposer à une semblable épreuve.
Lamartine me retint pour me dire, en faisant claquer ses doigts, par un geste qui lui était habituel :
— Qu’est-ce que vous vous étiez donc mis dans la tête? Mais ils sont charmants et ils m’aiment bien!
Je ne lui avais jamais affirmé le contraire. Je rejoignis ces gens charmés dans la cour, et me vengeant sur eux :
— Eh bien! leur demandai-je, et vos serments! C’était bien la peine de me charger de tant de refus, et de me faire si mal recevoir tous ces jours-ci !
— Que voulez-vous! répondit Émile Pereire, est-ce qu’un peut lui résister, quand on l’entend?
Je ne sais si M. Pereire s’est toujours souvenu de cette scène; mais je sais bien que, ce jour-là, les larmes qui montèrent à ses yeux me le firent aimer et que je me jurai de lui rendre témoignage, s’il arrivait jamais que cet hommage à la sensibilité d’un financier devînt nécessaire.
J’aurais beaucoup d’autres anecdotes à citer. J’en ai communiqué quelques-unes à M. E. Legouvé, pour uneconlérence, très intéressante, qu’il fit sur Lamartine, à la Porte-Saint-Martin. Je ne les avais pas prêtées ; mais comme elles ne m’ont pas été restituées, au moins par un reçu public, je les reprendrai, à ma convenance, sans courir maintenant le risque de passer pour un plagiaire.
PORTRAIT
Lamartine a été la destinée la plus complète, et, à tout prendre, la plus enviable de cette génération.
Il a rayonné sur tous les sommets; il ne s’est attardé sur aucun, et, après avoir chanté l’amour, la poésie, lajeunesse; après avoir servi l’histoire, la raison, l’éloquence, la virilité; après avoir donné une âme et des entrailles à la politique, une auréole nécessaire à la République diffamée, un souffle nouveau et des espérances immortelles à la liberté, cet ambitieux d’idéal a épuisé, dans sa vieillesse, toutes les amertumes humaines, pour expier son bonheur, pour achever sa gloire, pour tremper dans un air rigide le bronze inébranlable de sa renommée.
Ceux qui, par tendresse pour ce cœur si généreux et si tendre, en songeant aux dernières
années de misère et d’abandon de Lamartine, regrettent qu’il n’ait pas été frappé dans la bataille de juin 1848, et que ce juste, qui n’a jamais versé une goutte de sang, n’ait pas répandu tout le sien sur les barricades et ne soit pas mort martyr, après avoir été prophète, ceux-là ne comprennent pas ce qu’ajoutent de grandeur au poète, à l'orateur, à l’homme d’Étal, ces années dures et muettes qui sont le vestibule de la justice, le greffe où les consciences se dépouillent et s’épurent, la perspective sévère des immortalités sereines.
Il ne s’y trompait pas, lui, qui fut le sentiment même de son époque. Il savait bien que sa disgrâce était un symbole, et que, porté par l’action, il avait été logiquement rejeté par la réaction; aussi, ne fit-il rien pour lutter contre cette défaveur qui eût blessé un orgueilleux vulgaire et qui satisfaisait ce fier génie. Aussi, se courbant, avec un sourire, sous cette bise qui le glaçait de jour en jour, n’attendait-il plus rien de ce monde, et espérait-il tout du lendemain de sa mort.
Il y a quelques années, il m’écrivait simplement : « Si cela continue, je vendrai Montceau l’été prochain et je me retirerai dans l’éternel Orient delà vie future. »
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C’était à cette heure-là tout son rêve, et la compagne de sa vie qu’il vient de rejoindre sous la tente de pierre, au seuil du désert infini, me disait, de son côté, dans une lettre datée du même automne :
« Nous montons deux heures à cheval tous les jours ; M. de Lamartine a besoin de cet exercice... et moi, toujours en vue du voyage d’Orient que vous savez, je me tiens en haleine avec lui, pour être prête à tout événement ! »
Les années, les misères, les maladies dérangèrent ces projets. On se résigna à la France, et c’est la mort seule qui ouvrit le chemin de l’Orient éternel !
Aujourd’hui, Lamartine a passé brusquement de l’ombre taciturne dans la lumière bruyante, 11 y a, pour lui élever des statues ', autant d’émulation que les insulteurs en montraient hier. Sa lamille, parrespectpourlesvolontésdu mort, a tari bien des sources d’éloquence, en défendant les discours, le jour des funérailles; mais elle a empêché bien des contrastes sacrilèges. L’incomparable majesté de ce silence, jointe à la douleur si vraie de toutes les populations accourues, forme