I. Il ne faut pas oublier que ceci a été écrit en
la seule harmonie, la seule méditation, digne
de ce chantre des Méditations et des Harmonies.
Ce fut d’abord la cité qui le réclama au passage. On voulait fuir directement Paris et aller de la grande ville au tombeau, sans faire aucune balte. Mâcon, dont Lamartine fut le conseiller, le député, se mit en travers du chemin, et protesta avec émotion, au nom de tous les mandats glorieux qu’elle avait confiés à son grand citoyen.
Ce fut la première étape de l’apothéose sincère. Puis, le cortège reprit la route. Le ciel était de glace; la terre criait sous les pas; la neige faisait un tapis d’hermine à ce convoi d’une probité sans tache, et dans l’air vif et dur, on sentait tout à la fois comme un âpre frisson de douleur et comme un éveil d’espérance.
Les gens du pays versaient tout leur cœur dans des baisers sur cette bière qui renfermait le bon génie de la contrée. Ils ne connaissaient pas le poète; ils ne se rappelaient plus guère l’homme politique ; mais ils pleuraient, à grosses larmes, leur ami, leur voisin, le maître de la vigne, qui travaillait avec eux et qui ne les avait jamais laissés sans pain dans un jour de misère, sans consolation dans un jour de tristesse.
LAMARTINE
Ap rès le château de Montceau où furent écrits <,es Girondins , où dormaient les drapeaux de 1848, le cortège, qui remontait toute la vie de l’homme, saluait Milly, la terre natale, les deux grands sapins solitaires qui marquent sur ce coteau désolé la place sanctifiée par les Confidences, et, continuant sa roule, gravissant d’autres sommets, pour atteindre aux plus lointains souvenirs, ne s’arrêtait qu’à Saint-Point, le double port, d’où la vie heureuse mais éphémère du poète est partie, et d’où la vie immortelle va s’élancer.
A Saint-Point, le décor changea. Les ruisseaux murmuraient; les gazons scintillaient, comme sous une rosée de printemps, et les pervenches, épanouies sur le passage du cercueil, fêtaient avec mélancolie le retour du poète de Jocelyn, dans la vallée embaumée par sa gloire.
Je n’ai pas à raconter la cérémonie de la sépulture, simple comme la grandeur de cet homme. Un étonnement sublime se mêlait à l’émotion. Il semblait que chacun se dit : « C’est donc si facile que cela d’enterrer un grand homme! » Deux prêtres de. campagne, un goupillon vert-de-grisé, une dalle dérangée dans un caveau, trois voix nasillardes qui psalmodient, et puis, c’est tout!
Non, ce n’est pas tout, puisque ce n’est rien; puisque Lamartine revit tout entier, palpite dans l’admiration de ses contemporains; puisqu’on se dispute son image pour la reproduire en marbre, en bronze; puisqu’il aura sa statue, au cœur de Paris comme Henri IV, et dans la ville de Mâcon.
Mais, quelle statue peut-on élever à un homme qui fut multiple dans son action? Sera-ce Lamartine poète que vous représenterez? Certes, celui-là est à la hauteur des plus grands. Les Méditations, les Harmonies, Jocelyn, ont ouvert des sources intarissables à la piété, à l’amour, à la passion.
Peut-on oublier l’orateur? Si on s’en souvient, n’oubliera-t-on pas le reste ? Le député qui a donné à la politique sociale, c’est-à-dire humaine, les accents les plus généreux, les plus pénétrants, ne doit pas plus absorber le poète, qu’il ne doit être absorbé par lui.
Et l’historien des Girondins? L’orateur des banquets? L’homme nécessaire qui fut la flamme, l’enthousiasme, l’excuse, la raison de la République de 1848? Celui qui parla, du geste autant que de la voix, à tous les éléments bouleversés; celui qui voulut la paix pour l’Europe, la fraternité pour la France et qui souhaita la mort dans les terribles journées de juin, celui-là, héros sans
ambition, homme d’État sans calcul, le laisserezvous dans l’ombre, sans mécontenter l’histoire?
Il est un dernier homme enfin, celui-là le plus à plaindre, celui qui finit la vie du poète, de l’orateur, de l’écrivain, de l’homme d’Etat, Lamartine, le vigneron, l’amant passionné de la terre; celui qui s’est usé dans un devoir d’honneur commercial ; qui n’a trouvé que celte tâche fatigante, qui est mort pour l’avoir gardée, le Lamartine spécial du Maçonnais, l’oublierez-vous? Il complète pourtant tous les autres. Le poète a payé ses dettes à la poésie; l’homme politique est en avance avec son pays ; le vigneron est mort, de la peur de ne pouvoir payer son vin.
Ce fut sa plaie, son martyre, son dernier souci, auquel se mêlait le regret infini de ne pouvoir faire à tous ces braves gens, dont il avait le crédit, le partage de son cœur et de son argent, comme autrefois.
Quel ciseau assez inspiré peut condenser ces beautés dans le même visage, écrire cette histoire dans un seul bloc, résumer cette action dans une seule attitude? Je défie l’artiste de faire un choix qui satisfasse tout le monde, et je le défie de s’en tirer, sans faire un choix.
Une seule ressource est offerte. Que l’on place
sur un socle, orné sur ses quatre faces de basreliefs représentant quaire épisodes différents de la vie de Lamartine, une colonne avec des palmes enlacées; la plume, la lyre, la vigne, tous ces symboles auront droit de s’enrouler autour de ce marbre : puis, en haut, au sommet, un buste de Lamartine, rayonnant, inspiré, l’œil perdu dans l’azur, représentera ce qu’il y a de général, le génie, l’inspiration, l’âme, en un mot, de cet homme en qui la nature avait accumulé tant de dons précieux, pour qu’il fùl plus aimé et pour qu’il souffrît plus que les autres.
L’unité des hommes supérieurs est comme l’unité de la France ; elle est divisée en départements variés qui se font contraste. C’est la tête qui règle, en capitale, les intérêts divers de ces provinces.
Lamartine eut une unité absolue dans sa vie. Au déclin de sa carrière comme à son aurore, il montra la même foi, les mêmes principes, où plutôt, il obéit aux mêmes instincts; car la réllexion chez lui n’était jamais que le recueillement, que le savourement, pour ainsi dire, d’un acte accompli avant toute délibération.
Poète comme la poésie même, il n’avait rien d’un artiste; c’était le génie d’un écho.
LAMARTINE
L’imagination qui invente, il ne l’eut pas; mais l’imagination qui colore, au feu du ciel, la pensée ordinaire et le sentiment de tous, il la posséda au suprême degré. Dans toutes ses œuvres, vous ne trouverez pas, à proprement parler, une idée nouvelle, une forme originale. De même que M. Tliiersestun vulgarisateur qui met à la portée de tous les notions de l’histoire ou de la politique, Lamartine est un idéalisateur des choses vulgaires. Il ramasse les cailloux du chemin pour en faire des diamants; il cueille à toutes les branches et les pommes deviennent des fruits d’or.
Qu’il chanteDieu, l’amour, la nature, la liberté, il mettra un air angélique sur des refrains connus ; il élèvera jusqu’à des hauteurs inaccessibles des sentiments familiers à tous. Au premier vers de Lamartine, un souvenir s’ouvre dans le cœur, et sa poésie charme l’àme, plutôt comme une réminiscence d’extases antérieures, que comme une nouveauté.
C’est là le caractère tout particulier de son génie, c’est là sa gloire ; car le génie est le don d’émouvoir plus encore que celui d’étonner. Il ne faut pas chercher ailleurs le secret de sa popularité et de son ambition. La France, devenue si triviale, la France, ce pays de l’amour et de la
liberté, est poétique dans ses croyances et dans ses passions ; elle raille volontiers le lyrisme par manière de bel esprit ; mais elle fait ensuite comme Voltaire, son type, elle écrit de bonne foi des odes, des poèmes, hélas! et des tragédies.
Il semblait que la muse chaste et vaporeuse des Méditations dût effrayer cette société française qui en était encore aux polissonneries de Parny, et qui, dans son aspiration lyrique, ne s’élevait pas au-dessus de Béranger. Mais il se trouva, au contraire, que le chantre d’Elvire arrivait à propos, pour traduire dans une langue immortelle le balbutiement confus de la foi et des espérances cachées.
Puis, quand le siècle, après avoir suffisamment chanté, prié, a voulu sonder l’avenir d’un regard plus affermi, le poète s’est mis à marcher devant les pionniers, sur le même rythme, et l’homme des Méditations s’est trouvé naturellement le premier au poste de l’action et du péril.
La poésie est-elle autre chose que l’ivresse du sens commun? Ce qui nous semble beau n’a-t-il pas le rayonnement d’une vérité morale?
Pour ma part, c’est précisément parce que, sous la mélodie des mots, je sens toujours la trame d’un inaltérable bon sens, que je reconnais et que je
LAMARTIN i;
m’explique les titres de Lamartine à la domination des âmes.
Pourquoi le Lac restera-il un chef-d’œuvre éternel? Il n’a ni images pittoresques, ni excentricité d’expression; l’idée que la vie infinie ressemble à une promenade sur les flots est un lieu commun ; le regret de se trouver seul n’est pas nouveau : mais c’est la simplicité et la vérité de ce cri du cœur ; c’est l’harmonie parfaite de la phrase et de l’émotion ; c’est ce mélange inséparable de la pureté du son, de la grâce du langage, du charme des souvenirs évoqués, de l’universalité des sentiments, qui fait le mérite humain , c’est-à-dire éternel, de cette poésie. Les classiques ont cette qualité.
Ces vers mélodieux, qui coulent comme des larmes sonores, ont été composés ainsi qu’ils sont lus; et il n’est pas jusqu’à l’écriture élégante, sans prétention, mais d’une suavité de lignes incomparable, qui ne soit une harmonie de plus, dans ce poète doué de tous les dons.
J’ai vu, j’ai feuilleté le manuscrit des Méditations ou des Harmonies, un petit album que Lamartine emportait avec lui et dans lequel il écrivait ses improvisations; car ce travailleur fécond n’a jamais fait qu’improviser. On n’a pas
tout publié 1 ; il resterait peut-être encore des strophes inédites. J’ai vu aussi lecahierd eJocelyn, sans ratures, ayant seulement, au revers de la poésie, des comptes de vignerons. Celte première manifestation du poêle, qui devient tout aussitôt l’expression définitive, étonne par la légèreté élégante des signes; on croirait à une copie minutieuse, attentive. Mais, après une minute d’étonnement, on ne comprend pas que les vers de Lamartine aient pu être fixés autrement. Substituez à cette écriture svelte, mince, qui effleure le papier, l’écriture appesantie de Victor Ilugo, et essayez de faire passer celle-ci pour celle-là, vous déconcerterez absolument la physiologie.
Poète instinctif, Lamartine détestaitla moquerie qui n’est qu’une revanche de la réflexion contre la spontanéité. On s’est étonné qu’il eût horreur de Rabelais; mais celle horreur était une des conditions de son génie. Tout ce qui est subtil lui répugnait également, comme la fausse bonhomie de La Fontaine et la fausse volupté d’Alfred de Musset.
La nature avait tout fait pour lui. Dès son premier essai, il eut toute sa valeur, et il n’a rien