‹ Nos ContemporainsChapitre 8 sur 25 · LAMA K UNE · texte numérisé non relu

LAMA K UNE

homme, il le dit, dont il fût jaloux c’est Voltaire.

Agir sur son temps par les écrits, par la parole et surtout par les faits, voilà son rêve. Il ne revendiquait aucun chef-d’œuvre spécial ; il voulut que son existence fût une œuvre. Voici deux anecdotes pour prouver ce désintéressement des petites vanités littéraires et cette ambition de la vie.

Un jour, pendant la fameuse souscription, Lamartine reçut la lettre d’un magistrat de province qui lui envoyait son offrande, en ajoutant :

« Non, monsieur, vous ne perdrez pas vos biens, vous garderez Milly, et vous pourrez répéter toujours sans amertume :

Combien j’ai douce souvenance Du beau pays de mon enfance! etc .

Lamartine fut très touché de cette lettre.

— Quelle charmante idée que celle de me citer mes vers ! me dit-il.

— Comment! mais ces vers-là sont de Chateaubriand ; ils ne sont pas de vous.

— Vous croyez?

Je lui en donnai la preuve, et il me sembla qu’il avait un peu moins de reconnaissance pour un admirateur maladroit qui avait voulu le tromper.

Victor Hugo ne commettrait pas de pareil quiproquo.

Un soir d’automne, nous étions, après dîner, dans le salon du château de Montceau, M. de Lamartine, M. Dargaud et moi. On fumait, ou plutôt on faisait semblant de fumer. Lamartine avait laissé éteindre, ou avait jeté loin de lui, sa cigarette. Étendusurun canapé, la main appuyée sur la tète d’un de ses chiens, il se laissait glisser par intervalles dans cette sommolence de la digestion qu’il a toujours aimée.

Nous causions à demi-voix, et nous semblions bercer ce léger sommeil par le murmure de notre causerie.

Je m’en souviens, comme si la scène avait eu lieu hier. La nuit venait, une nuit superbe. L’immense horizon, que l’on apercevait par les portes vitrées, s’emplissait de brume; il montait de la vallée comme une vapeur de poésie. Nous admirions ce tableau et nous parlions de la joie de traduire en beaux vers ces impressions. Lamartine n’était pas le prétexte de cette conversation. Si ma mémoire est fidèle, le nom de son chien, Ossian, fut le point de départ de cet épanchement qui débuta par de Vossianisme. M. Dargaud était une nature enthousiaste; il subordon-

L A MARTINE

nail tout en ce inonde à la poésie, et, avec la délicatesse d’u n admirateur qui flatte même le soin rneil d’un ami, il prétendit établir que le plus grand triomphe humain était le triomphe du poète. Je le contredis; nous nous échauffâmes un peu; nous oubliâmes de parler à demi-voix, el Lamartine s’éveilla, au moment où je répondais avec vivacité que, s’il me fallait choisir, j’aimerais mieux avoir été l’orateur sublime de l’ Hôtelde-Ville, que l’auteur des Méditations :

— Vous avez raison, me dit Lamartine de sa belle voix de basse sonore et profonde; à quoi sert d’avoir été le premier poète de son pays, si l’on n’en devient pas le premier homme d’action ?

Et, tout aussitôt, en bâillant un peu au début, en sortant peu à peu de son sommeil, il nous esquissa le portrait de l’homiue politique, comme il l’entendait; il nous parla de la vanité littéraire; il fit surgir l’intérêt de tous dominant la joie égoïste du rêveur solitaire.

Nous écoutions, charmés, éblouis. Je regardais la nuit venir, les étoiles s’allumer au-dessus de la magnifique terrasse de Montceau, et il me semblait que les étoiles s’envolaient du salon obscur pour aller se placer dans le ciel. J’en-

fifi NOS CONTEMPORAINS

tendis, ce soir-là, les plus belles choses que j’aie jamais entendues sortir d’une bouche humaine.

Quand Lamartine eut fini, il se recoucha sur son canapé, Ossian lui lécha la main, et nous, muets, tourmentés de ce fourmillement que donne l’admiration, nous sortîmes brusquement du salon, et nous nous promenâmes très tard sur la terrasse, ne finissant pas d’épancher notre joie, trouvant, ce soir-là, qu’il y avait encore de belles choses au ciel et sur la terre, pour les hommes de bonne volonté.

Chargé d’écrire une introduction aux six volumes de ses Discours, j’ai été frappé de l’unité absolue de sentiments qui, depuis le point de départ, avait poussé et animé le poète jusqu’à la fin de sa carrière parlementaire. Que de niaiseries ont été débitées sur lui, depuis les innocentes épigrammes de Timon jusqu’aux brutalités de M. Granierde Cassagnac? .le ne veux pas ^discuter; j’indique seulement les témoignages qui : prouvent ma thèse. Lamartine a publié, en 1831, sous le titre de : La politique rationnelle, unelettre au directeur de la Revue européenne, qui contient le programme et tout l’ itinéraire de sa vie publique. Oui, même son rôle en 1848, même son impopularité, même le rétablissement de

l'empire après un essai de République, il semble tout prédire, et l’on 11e peut accuser l’augure d’avoir fait la prédiction après coup. Il l’a signée et publiée, encore une fois, en 1831.

Nous y lisons que l’avenir est à une grande transformation sociale. Le mot social a été, par parenthèse, porté pour la première fois à la tribune par Lamartine, et comme Arago demandait ce qu’était au juste le parti social, Lamartine répondait, en 1839 :

— C’est plus qu’un parti, e’est une idée !

Louis Blanc, dans Y Histoire de Dix Ans, rend à cet égard une justice complète au sens prophétique de Lamartine.

Définissant la forme démocratique du gouvernement à venir, l’écrivain disait :

(£ C’est la République mixte, république à la base, monarchie au sommet; » et il ajoute, à propos du chef de ce gouvernement : « Qu’on le nomme président ou roi, peu importe; il n’est plus monarque, il n’a plus le pouvoir d’un seul ». La séparation de l’Église et de l’État; l’enseignement libre, gratuit; la liberté delapresse; l'abolition d’une pairie aristocratique et héréditaire ; la réforme complète de la législation criminelle; le suffrage universel, mais à plusieurs degrés ; la

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décentralisation politique; tels sont les points principaux de ce programme que Lamartine tend au régime de juillet, en avertissant la dynastie.

« Qu’elle devra peut-être se retirer un jour, devant une autre nécessité sociale. »

Entrevoyant les révolutions, l’homme qui, devait être l’orateur de l’IIôtel de Ville, esquissait, dixsept ans auparavant, le rôle qu’il jouerait un jour. 11 dépeignait : « Un Bonaparte de la parole, ayant l’instinct de la vie sociale et l’éclair de la tribune, comme le héros avait celui de la mort etdu champ de bataille, palpitant de foi dans l’avenir, Cristophe Colomb de la liberté, capable d’entrevoir l’autre monde politique et de vous y conduire. » Faute de cet homme-là, c’est-à-dire, si cet homme-là n’était pas écouté, Lamartine s’écriait (n’oublions pas la date), en 1831 :

« Au premier tremblement du pouvoir, à la première bourrasque sur la mer tempétueuse de la liberté, une clameur générale s’élèvera. Retournons en arrière, perdons plutôt tout l’espace parcouru, plions les voiles, regagnons le passé. Le port le plus précaire sera bon. Le premier qui prendra le chapeau étriqué et la redingote grise se croira un Bonaparte, sabrera la civilisation des branches à la racine et dira : « Mon peuple ! »

LAMARTINE

jusqu’à ce qu’on en cherche un autre pour mieux parer la servitude. Ce peuple libre n’aime pas la liberté; il croit toujours voir le temple de la gloire avec un héros sur le seuil ouvert, pour le recueillir et le venger d’une nouvelle anarchie. Il se trompe. Le héros n’est plus, et la liberté est son seul asile. »

Voilà ce que Lamartine écrivait, avant de partir pour l’Orient, attristé déjà des déceptions nées de 1 830. Ce fut à Damas qu’il apprit sa nomination de député du Nord; il revint pour remplir son mandat.

— Où siégerez-vous? lui demanda un de ses amis, la veille de l’ouverture de la session?

— Au plafond ! répondit-il.

Je n’ai pas l’intention de suivre, pas. à pas, la marche de ce poète qui traversa les railleries pour monter à la tribune, qui parla au milieu des sourires, qui resta toujours isolé et qui, malgré ces préventions et son isolement, se trouva un jour, à une heure critique, l’homme nécessaire, le sauveur indispensable; tant il y a dans les faits une log ique supérieure aux préventions humaines!

Le rôle de Lamartine, en 1848, fut une conséquence rigoureuse de sa vie. La faveur enthoui siaste du public fut la preuve d’une concordance

parfaite, quoique souvent dissimulée, des sentiments du pays avec la conviction de l’auteur des Girondins.

Tous les mots qui ont été des avertissements tragiques, puis des sentences, et qui sont devenus la monnaie courante de l’histoire, ont reçu leur empreinte de Lamartine. Louis de Ronchaud me disait un jour : « Lamartine est un fleuve qui roule des médailles. »

C’est lui qui s’est écrié, devant l’entêtement de la majorité : « Qu'une borne suffisait à la place d’un homme d’État. » C’est lui qui, pendant la coalition, avertissait le pouvoir et lui disait: « La France est une nation qui s'ennuie. » C’est lui qui dira plus tard que « l’autorité ose mettre la main de la police sur la bouche du pays. » C’est lui qui, dans le banquet de Mâcon, a donné la formule de la révolution prochaine et l’a appelée : « La révolution du mépris ». C’est lui qui, le 11 février, laissa tomber ces mots : « Que le Jeu de Paume fut un lieu de réunion politique , fermé par des ministres imprudents, et rouvert par la main de la nation à la représentation du pays. »

Je ne veux pas parler de tous les mots qui ont été, pendant l’action révolutionnaire, des cris d’espérance, de salut, de joie, de tristesse, de

LAMARTINE

résignation. Après avoir prophétisé son avènement, Lamartine a vu distinctement son impopularité. Supérieur à son ambition, il ne se retint à aucune faveur du public, les sachant passagères et ayant fait un pacte avec l’histoire de son temps, plutôt qu’avec les succès.

Dans son fameux discours sur la présidence, il s’écriait : « Si la République se fonde, j’ai ga- » gné ma partie humaine contre la destinée; si » elle échoue, ou dans l’anarchie ou dans une » réminiscence du despotisme, mon nom, ma res- » ponsabilité, ma mémoire échouent avec elle et » sont à jamais répudiés par mes contempo- » rains. »

Après cediscours, Lamartine a abdiqué. Comme il l’a dit lui-même, en répondant à Pelletan, il n’est pas tombé, il est volontairemenl descendu. Il est entré avec tristesse, mais sans colère, dans cette ombre que l’ingratitude a refroidie autour de lui.

Si les années et le malheur ont essayé de courber sa tète; si, parfois, il sembla douter du passé, c’est qu’il pesait les idées de ce monde et la gloire d’ici-bas à la balance des idées de l’infini, et qu’il' trouvait le bagage bien léger; mais sa conscience n’empêchait pas son cœur de demeurer fidèle à

ses aclions passées. Il les regardait de loin, comme Epaminondas regardait ses victoires, en les nommant ses filles. Il ne s’inquiétait pas des injustices de l’opinion; il savait autrefois qu’il aurait son jour; il a su depuis qu’il aurait son immortalité.

Je ne veux pas finir cette esquisse de l’homme politique, sans rappeler un trait qui m’est personnel et qui fait voir le fond de son cœur.

Il y a quelques années, un ancien membre du gouvernement provisoire eut occasion de publier une apologie de sa conduite, dans laquelle Lamartine était trop sévèrement traité. Ému de cette injustice, j’engageai vivement Lamartine à répliquer.

— Non, me répondit-il, je ne prendrai jamais la plume pour écrire quoi que ce soit contre un de mes anciens collègues de 1848. Nous sommes solidaires jusqu’à la mort : ils peuvent m’attaquer, je ne les attaquerai jamais. Nous avons fait ensemble la République; ce souvenir nous lie, et la révélation de nos désaccords intimes serait une mauvaise action dont je ne me rendrai jamais coupable. Que ceci vous soit un principe essentiel en politique : trahir les autres, c’est, trahir son honneur, surtout quand les autres vous ont trahi !

LAMARTINE

Voilà l’homme politique; il s’est peint tout entier.

Lamartine vigneron n’est pas différent de Lamartine poète, et, s’il se sépara un peu de Lamartine politique, ce fut par une tendance ingénue à la diplomatie qui n’arriva jamais à tromper personne et qui était cousue de fils... dorés.

Aimant la terre, avec la passion d’un paysan, avec la piété d’un fils, plus triste de renoncera une vigne, à un champ, qu’à la puissance et à la renommée ; ne riant que devant les raisins ; ne s’épanouissant qu’à la vendange, animant la nature qui lui parlait et portant ce respect, cette adoration du monde extérieur jusqu’à s’interdire de profaner ce culte par des vers, par des poèmes, inférieurs à son sentiment, Lamartine ne pouvait être vraiment compris, admiré, et par-dessus tout aimé, que quand on le voyait à Montceau, à . Sainl-I’oinl, à Milly, visitantses vignerons, caressanL les cuves de ses pressoirs, ordonnant les achats et calculant les ventes.

J II ne s’est jamais déraciné de son pays, et le pays ; était vraiment à lui. S’il avait pu l’acheter tout intier (il a bien essayé!*) il l’eût acheté ; mais il J e prenait par son désir et le payait de son âme et le son repos. Ce n’est pas dans le Maçonnais

qu’on s’étonne de la ruine de ce grand spéculateur; ce n’est pas devant les maisons de ceux qui n’avaient autrefois que des chaumières qu’on ose lui reprocher des entreprises dont ces campagnes ont profité.

Il n’est pas rare d’entendre dire que Lamartine s’est appauvri par ses voyages d’Orient.

Son Orient, c’est la vallée de Saint-Point qui chante à son tour le poète par qui elle a été chantée; c’est ce village de Milly, sans ombrage, sans verdure, que Lamartine admirait pour son air dévasté et qui ressemble, disait-il avec orgueil, i à un village de la Calabre; c’est ce domaine de Montceau, dont le château n’était que le prétexte, dont le parc transformé en vignes, était le véritable sanctuaire, le laboratoire et l’oratoire. Son Orient, c’est l’horizon qu’il ne se lassait pas d’étreindre du regard et qu’il a empli de sa grâce, de sa charité, de son opulence de génie et de bonté.

J'ai peur de raconter, parce que j’ai peur d’ctre indiscret, et que Lamartine sur ses terres était si plein d’effusion, si facile à l’amitié, qu’on semble devoir oublier sa gloire, pour ne voir en lui qu’un simple particulier, inviolable dans la simplicité de sa vie privée.

Il fallait le contempler, à l’approche des ven

LAMARTINE

(langes, impatient , commençant presque tou jours le premier, tant il avait hâte, ce héros, de répandre le sang de la terre !

Un jour, par un beau soleil, nous dsecendions dans les vignes. Lamartine s’arrêtait à chaque cep, cueillait une grappe.

— Quels admirables travailleurs! me disait-il en me mont rant les raisins et en les encourageant d’un sourire.

La vigne avait, à ses yeux, la conscience de produire beaucoup pour alléger les dettes du maître.

— Quand je pense, ajoutait-il avec extase, qu’on me refuse la faculté de compter! Trouvez-moi donc un vignoble plus riche et plus prospère et de meilleurs raisins! On est injuste envers moi, parce que, dans ma jeunesse, j’ai fait de méchants vers!... Encore, s’ils étaient mauvais!... mais c’est qu’ils sont bons ; on s’en souvient, et on ne veut pas que je fasse autre chose!...

Tout cela était dit avec une belle humeur charmante, avec cette naïveté qui ôte tout orgueil aux expansions humaines, et jamais ce poète n’était plus poète qu’en reniant la poésie, en face de ce beau ciel, dans un transport d’enthousiasme lyrique.

Une autre fois, je le suivis dans une promenade

d'affaires à travers les pressoirs. Les vignerons travaillent la terre de compte à demi, c’est-à-dire qu’ils récoltent, pressurent, charrient, et donnent la moitié de leurs tonneaux pleins au propriétaire de la vigne. Lamartine m’avait souvent parlé de la scrupuleuse exactitude de ses vignerons à remplir leurs engagements.

— Vous verrez ! me dit-il.

Voici ce que je vis. A la première halte :

— Eh bien ! comment va le vin?

— Ah ! notre monsieur , je devais vous conduire la vendange. Mais, j’ai une vache qui est malade; il faudrait m’en prêter une.

— Ne t’inquiète pas. Je ferai prendre le vin.

Celui-là économisait le charroi. Nous entrons

chez un autre.

— Combien de pièces?

— Ma foi ! notre monsieur , je n’en sais encore rien ; je me suis aperçu que la cuve avait besoin ' de réparations, et, comme je n’avais pas d’argent... j

— Envoie la vendange au pressoir... là-bas; je m’en charge.

Celui-ci se débarrassait du souci de pressurer.

Un autre réclamait un secours; un autre ne i réclamait rien, mais était si triste de la maladie J

LAMARTINE

de sa femme que Lamartine donnait à l’un et à l’autre en disant :

— Quand nous compterons, vous me rappellerez ces avances-là.

Au bout de la promenade, il rencontrait le curé. On parlait de l’épidémie régnante, et le reste de la sacoche y passait.

Le soir, Lamartine, à table, vantait ses vendanges, parlait de ses récoltes, souriait de ses petites malices de marchand de vin, supputait ses bénéfices et regardait au ciel... 11 faisait bien; le plus clair de son bénéfice y allait.

Voilà l’homme sous ses trois aspects. Ils se combinent dans une personnalité éclatante, qui a renouvelé la poésie et exhaussé la tribune ; gardé pure de toute souillure une révolution inouïe, et qui, pauvre de ses bienfaits, a eu en littérature, en politique et dans la vie privée, la gloire de n’avoir fait aucune dupe et de n’êlre méconnu que par des ingrats.

La France, qui commence à se repentir d’avoir abandonné l’éloquence et la liberté, en a voulu longtemps à Lamartine des illusions et des vertus que Lamartine l’avait aidée à découvrir dans sa propre conscience. Les affaires personnelles du poète, les souscriptions qu’il a acceptées, et dont

je m’honore d’avoir été le complice, les récompenses qu’il a subies, toutes ces mesquineries de budget n’ont été qu’un prétexte pour la félonie de l’opinion.

Je le répète en terminant, il fallait que Lamartine subît ces avanies, pour acquitter le prix de sa gloire. Il aura parcouru ainsi, comme un soleil, tout l’horizon, tout le cercle de l’humanité : la jeunesse, la beauté, l’amour, la poésie, la fortune, le bonheur, l’éloquence, la politique, le triomphe, l’apothéose, la lutte, le travail, la misère, la douleur, l’impopularité, pour se reposer, droit, fier, résigné, frappé mais non vaincu, dans une solitude qui avait mis déjà entre lui et le monde, bien avant sa mort, la distance de sa postérité.

LE DUC D’AUMALE

SOUVENIRS

Ai-je besoin d’expliquer pourquoi, sous l’Empire, quand on discutait sur le maintien de la proscription, j’ai parlé d’un proscrit et j’ai plaidé sa cause?

Aujourd’hui le duc d’Aumale est plus difficile à peindre, moins facile à louer.

Je ne change absolument rien à ce que j’ai dit de lui en 1809; mon opinion d’ailleurs ne s’est pas modifiée. Elle était une arme de polémique sous Napoléon III. Elle est un embarras sous la République. Je la garde et je me vante de la garder.

Je crois toujours à l’esprit très français que j’ai noté, au patriotisme que j’ai salué, et si je doute

de son amour pour la République, je ne peux lui en vouloir de ce qu’il ne dément pas son nom, et de ce qu’il préfère son père à son grand-père!

C’est aux républicains à ne pas devenir royalistes.

Je me suis souvent dit qu’un fils de roi, pénétré de toutes les idées de son temps, jaloux d’action, sachant l’histoire, voulant l’augmenter, ambitieux de bonne renommée, se trouvait dans une situation délicate et parfois tragique, lorsqu’il essayait de vivre uniquement en simple citoyen de son pays.

S’il se rallie au gouvernement qui ne le proscrit pas, on le méprise; s’il s’abstient fièrement et se réserve, on le suspecte. Pour les partisans de sa famille déchue, s’il ne conspire pas avec eux, il est un traître, et pour ceux qui gouvernent, s’il rallie à lui les mécontents, il est un ingrat. Tout rôle politique sérieux lui est interdit ; car son opposition serait factieuse et son adhésion hypocrite.

Son silence absolu paraît une discrétion sournoise; lamoindre parole dite trop haut le dénonce. S’il vit trop danssa famille, il l’exhorte à uneintrigue; s’il s’en isole, il travaille à son profit exclusif. On lui fait honte de son inaction; on lui fait un crime de son action. 11 n’a pas même le droit, dans une

LE DUC D’AUMALE

heure de péril, de rendre des services à la patrie; car on le soupçonne de fourbir ses titres rouilles, en fourbissant ses armes. On lui refuse d’aimer son pays avec désintéressement. Quoi qu’il fasse, ou s’il ne faitrien, il reste toujours un peu proscrit, et ceux qui l’estiment publiquement, sans être de ses amis, ont besoin d’être fort estimés euxmêmes, pour n’être pas soupçonnés de lui être vendus.

N’est-ce pas là le sujet d’un roman, ou le chapitre au moins d’un roman, sur les rois revenus d'exil?

Je n’affirme pas que ce soit précisément le cas du duc d’Aumale. A vrai dire, je n’en sais rien. Mais c’est une raison générale pour excuser l’embarras des princes dans une société démocratique et pour ne pas les accuser à la légère.

Ce portrait a été peint dans un décor disparu. J’ai décrit Twickenham, la maison del’exil. J’ignore et n’ai pas besoin d’apprendre la description de Chantilly.

PORTRAIT

C’est parce qu’il tient une plume et qu’il ne tient plus une épée que je veux parler aujourd’hui du duc d’Aumale1.

.le ne suis pas de ces chercheurs d’étoiles dans j la brume que M. de Persigny connaît et qui, trouvant leurs convictions dans l 'Almanach de Gotha, se font les précurseurs des prétendants, bien avant l’heure des prétentions.

Il est vraisemblable que, sous une dynastie d’Or- | léans, j’aurais été de l’opposition; il est certain qu’on ne m’eût pas trouvé parmi les courtisans. Quant à l’exil, il n’a de droits que sur la pitié.

Mais le Français invincible qui ne s’est pas déshabitué de servir la France, qui, pendant les | guerres de Crimée et d’Italie, a jeté son applau-

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