‹ Nos CréolesChapitre 10 sur 29 · INSTRUCTION A SUIVRE DURANT LE TRAITEMENT · texte numérisé non relu

INSTRUCTION A SUIVRE DURANT LE TRAITEMENT

Vous prendrez un bain chaque soir, hain domestique émollient ou ordinaire, comme il vous plaira, y versant chaque fois une bouteille des dix bains, comme suit. Y restant une demi-heure, y sortant essuyez-vous sèchement, puis faites-vous frictionner tiède avec la dite friction, les membres, ce qui s'entend bras et jambes.

Matin, midi et soir, prenez un verre ordinaire à liqueur

LE GARACTÈBJE ET l'eSPRIT 115

de la ligueur, en commeaçant par le n<* 1, sans jamais entamer deux bouteilles à la fois ; et dans le courant de la journée, prenez de la tisane préparée à Teau fraîche, préparée depuis la veille, en mettant trois morceaux de cette racine, contenue dans le papier, et légèrement adoucie a?ec du miel.

Revenons aux bains déjà cités plus haut.

1^'BAiN, DITES : Au uom du père , créateur de toutes

choses.

2® — Au nom du Fils , rédempteur des

hommes.

Z^ — Au nom du Saint-Esprit, médiateur

entre Dieu et les hommes.

4^ — Au nom de la très sainte Vierge

Marie, médiatrice entre Dieu et les hommes.

o^ — Mon bon Patron, protégez-moi et me

délivrez de tous maux.

6® — Mon bon ange gardien, soyez toujours

à ma droite.

7® — Les âmes du Purgatoire les plus délais-

sées, priez pour moi.

8«— Mon Dieu, moyn Dieu, pardonnez à

mes ennemis, s'il vous plaît, et faitesleur miséricorde , parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font.

Nota. — Il est urgent de se laver la tête, la poitrine et les bras, avant que rentrer dans le bain, il faut aussi fortement secouer la friction avant que de vous en servir.

On adm^ Tiafluence de certains hommes, qui, liés par un pacte avec le mauvais esprit,

l peuvent à volonté jeter sur le commun des mor-

f tels le bonheur ou le malheur. Ces privilégiés

, sont presque toujours des nègres ou des négreses

plus ou moins misérahles, plus ou moins cassés par l'âge, d'une audace cynique, mais quelquefois aussi persuadés de la réalité des effets qu'ils promettent d'accomplir. On les appelle des obis ou sorciers et le commerce qu'ils font des piaïs ou quienbois leur assure de beaux profits. Ricord- Madiana a tracé une intéressante esquisse de leurs habitudes et de leurs prouesses, dans ses mémoires sur la Toxicologie des Antilles. Je n'ai qu'à lui emprunter quelques faits, à rapporter quelques observations plus récentes, pour donner la mesure des pratiques de la sorcellerie créole.

Le qiiienbois ou quimbois s'entend d'un sort jetéjsur une personne, d'une faculté surnaturelle ou anormale acquise grâce à certaines conjurations ou à la possession de certains objets. Le piat s'entend des résultats qu'on obtient avec une drogue, une matière délivrée par le sorcier ou * préparée par soi-même, suivant des conditions

précises, mais qui doit être ingérée. Les expressions s'appliquent surtout aux choses qui procurent les effets désirés. Le quienbois agit J

plutôt par une sorte de rayonnement occulte, le piaï plutôt par une sorte d'impression interne ; mais, en somme, on confond ordinairement l'un avec l'autre.

LE CARACTÈRE ET l'ESPRIT 117

Beaucoup de formules en vogue n'ont pas d'autres sources que ces ineptes petits livres de colportage, intitulés : le Grand Albert, le Petit Albert, le Dragon rouge, la Poule noire, etc.

Il y en a pour tous les besoins et tous les désirs à contenter !

Veut-on se débarrasser d'un gêneur, d'un ennemi dont on redoute la vengeance ou les coups, d'un rival trop heureux auprès d'une femme que Ton convoite, d'un mari trop pou tolérant, etc., les moyens ne manquent pas.

Le-quimboiseur peut à volonté vous délivrer un charme pour enlever à la personne détestée rintelligence, la vigueur physique ou même la vie. Jadis, à ce qu'on raconte, il fournissait aussi fréquemment du poison que des matières par elles-mêmes inoffensives; mais aujourd'hui, il estime plus prudent et tout aussi lucratif de s'en tenir à ces dernières. Il vend des poudres qu'on jette dans les aliments ou les boissons de la victime désignée : la mort doit la venir prendre lentement, sans qu'un indice révèle la main qui la guide ! Gela s'ap* pelle doser quelqu'un. Par contre, le sorcier sait découvrir les maléfices et dériver leur action. Deux nègres étaient allés rendre visite à un ami dont la femme était malade. A peine entré, l'un d'eux se recule avec effroi : << Foute ! qu'a senti diable ! moi qu'a pas étonné femme-là si maigue et pis si malade. Yon le fait mal. Mais nous qu'a

veni secouri et pis va trouvé piaï-là *. » Et de fureter dans tous les coins, au milieu d'un religieux silence. Tout à coup, le ùoir, qui a promis de découvrir le piaï, s'écrie : « Moé qu'a quimbé li ^ ! » Et il exhibe triomphalement un vieux cadenas rouillé, la cause du dépérissement de la ma^ lade!

Un mari soupçonne sa fenrnie d'entretenir des relations coupables ; il demande à un sorcier le moyen de la rendre un peu moins légère : un coco et un morceau de plomb suffisent à la confection d'un piaï qui donnera meilleure pondération à la cervelle de la dame et rendra la tranquillité au ménage, après cette mirifique incantation :

Coco, vous êtes le corps de Pauline.

Plomb, vous êtes dans le corps de Pauline qui est le coco, pour le rendre lourd comme vous êtes lourd, pour le rendre si lourd enfin de l'opposer de bouger dans l'endroit où son corps qui est le coco sera déposé. Eau de carme vous rendrez le corps de Pauline aussi calme que vous et l'obliger à foute tranquilité. Beaume tranquille vous rendrez le corps de Pauline aussi tranqliille que vous et la rendre exempt de toutes les tentations des hommes. Brise de mai, vous briserez toutes les mauvaises pensées que Pauline peut avoir, et vous tous le plomb, Teau de carme, le beaume tranquillle et la brise de mai, vous l'apporterez qu'aux bonnes choses et au bien.

^ « F..., ça sent le diable ! je ne suis pas étonné que cette femme soit si maigre et si malade. On lui a causé du mal. Mais nous sommes venus la secourir et nous allons trouver le piaï. »

« /e le tiens î

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S'agït-il de retenir ane maîtresse, un amant ? Voicî bien d'autres piaïs. L'on a d'abord la poudre à mater {à amarrer.) Les pharmaciens, làdessus, font une rnde concurence aux sorciers, en débitant pour la faible somme de dix francs, à leur crédole clientèle, de petits p:iquets de poudré de lycopode, d'une valeur de dix centimes*. Letïr poudre et celle dès quimboiseurs se comportent merveilleusement. Quelques pincées, versée dans une bouteille de bière de niabi -, iùspireront Famour le plus désordonné à la pliiô froide, l'attachement le plus irrésistible au plus dédaigneux, raviveront jusqu'à l'incandescence là passion presque éteinte. Mais si ce premier piaï échotre, Ton réussira certainement avec la poudre de tête d' oiseau-mouche, avec des rognures d'ôngflès, de la raclure de tépiderme de la plante des pieds... J'en passe... et de plus fOTtà !

Tel sorcier a le pouvoir de faire tomber la pluie là oîi il le commande (le Père Labat déclare gravement qu'il a été le témoin d'un pareil miracle... diabolique). Tel autre, qui autrefois eût vendu aux nègres des secrets pour échapper au fouet des économes, pour demeurer insensible

* Que ne vend-on pas dans les pharm.icies créoles ! , II y en a (on me l'a afifirmé) où Ton vend aux nègres une poudre pour'dorer... ce que Lafontaine appelle un surplus •donné par la nature et d'autres noms encore... !

•Boisson créole, composée avec l'écorce d'une rhamnée, le Colubfina reciinata, et des copeaux de gaiac.

aux tourments ordonnés par le maître (l'esclave croyait acquérir l'invulnérabilité, tout au moins rindolorité, s*il parvenait à dissimuler, dans quelque endroit de son corps un fragment de tige de Sou-marqué ^)^ comi^osQ aujourd'hui des piaïs pour rendre invisible. Ces piaïs sont très recherchés par les gens peu délicats, mais prudents, qui visent à surprendre les faveurs d'une belle récalcitrante, ou à s'approprier le bien d'autrui, sans avoir à craindre le bâton d'un jaloux ou d'un propriétaire, puis une intervention désagréable de la police et du parquet.

Hélas ! la superstition va plus loin !

Il y en a qui ne voleront pas, mais qui, pour devenir les possesseurs d'un trésor caché, tueront sans scrupule une personne indifférente afin d'emprunter à un être humain les ingrédients d'un piaï tout-puissant ! ^

Le trésor sans maître ! le trésor enfoui dans le sein de la terre, dans un lieu désert, sinistre ou riant ; caché sous les décombres de quelque masure abandonnée! C'est une obsession pour un grand nombre de créoles. Un habitant de la Guadeloupe écrivait en 1885, la lettre suivante au procureur de la République :

Monsieur le Procureur, Depuis trois mois et en trois reprises différentes qa*uue

* On prononce Soumaqué : G*est le Cassia emavginata.

• Voir mon livre : Lç Crime en pay» créoles, p. 205.

LE CARACTÂRE ET l'eSPRIT 121

vision Tienne m'interrompre dans mon sommeil pour me donner un argent, mais ni la première et la seconde fois je ne me m'occupai pas de cela. Quand une troisième fois elle est revenu me renouveler ma mémoire, en me prenant par la main et en me conduisant sur le lieu qu'elle m'avait déjà montré deux fois différentes et en me disant que je prendrai ce que je trouverai au tronc d'un arbre qui se trouve sur le lieu.

Alors le lendemain je me suis transporté sur le lieu pour voir si les choses qu'elle m'avait donné comme marques étaient véritables, quel fut mon étonnement en voyant textuellement ce qu'elle m'avait indiqué dans les trois reprises différentes, et j'ai môme remarqué une trace comme si quelqu'un avait cherché. • *"

Monsieur le Procureur, je viens à cet effet demander voire aide, comme chef de la justice, enfin que vous me délivrâtes un ordre pour qu'il n'y ait pas d'empêchement par quiconque, seulement vous aurez soin de m'indiquer les obligations que j'aurai à remplir au paravant de commencer le travail, mais je vous assure qu'ily a de l'argent dans l'endroit *.

Actuellement, si la superstition ne perd guère de terrain, les gains des sorciers tendent à s'amoindrir. Leur science est comme vulgarisée et nombre de leurs secrets sont devenus ceux de tout le monde.

Personne n'ignore que l'urine, l'eau de toilette, la terre de cimetière, quand on les a répandues, la

* Nous avons aussi, en France, des chercheurs de trésors, mais qui ne vont pas jusqu'à l'emploi des moyens coupables parfois mis en œuvre aux colonies. On connaît Paventure de M"* Caiihava, autorisée sottement à entreprendre des fouilles dans Tabbaye de Saint-Denis, et dont les héritiers ont tout récemment demandé à l'Etat une indemnité de 500.000 francs, pour l'obstacle apporté à la continuation des travaux.

nuit, devant la porte d'une case, attirent sur ses habitants une grêle d'ennuis et de calamités. Tout le monde sait aussi, qu'en brûlant des chandelles en l'honneur de quelques saints... ou de certains esprits vaguement entrevus par l'imagination, Ton s'assure à soi-même d'inappréciables faveurs et Ton procure à des voisins détestés les maux qu'on leur souhaite. Les filles en chômage allument des chandelles à la Vierge, pour trouver des amants généreux, et, chaque jour, d'autres chandelles brillent à méchantes intentions, provoquant les plaintes les plus bizarres devant les magistrats :

Monsieur le commissaire,

Permettez-moi de vous faire connaître la cause de ma fâcherie avec Mademoiselle A... C'est une fille qui était très-liée avec moi depuis son arrivée de... Elle m'a fait' connaître qu'un certain Monsieur X.,. de son pays lui avait amener ici. C'est alors qu'elle m'a fait connaître ce monsieur ne voulait plus la soigner. Elle m'a demandée pour venir chez moi brûler quelques chandelles. J*ai accepté, mais dès que j'ai parlé de cela à une autre personne qui m'a dit que cet homme était marié, je lui ai dit de ne plus venir chez moi pour faire une Celte chose.

Donc elle s'est trouvée bien piquée contre moi. Elle est partie en laissant chez (moi) une dernière chandelle que je vais vous apportée comme preuve de la vérité de ce que je vous raconte...

Gomme j'ai rendu tant de service à cette personne, qui est aujourd'hui mon ennemie, je pense que vous me rendrais justice...

LE CARACTÈRE ET l'ESPRIT 123

Quelques vieilles commères connaissent mieux que fout cela. Elles J>râtiquent Yeiivoiitement^ mais un envoûtemenft simplifié et diaprés un procédé bîen local. L'anoli, ce petit lézard vert, si gracietf?^, si alerte, qui s'étale et court au soleît sur les arbres ou les savanes de nos colonies, remplace Timage de cire de nos aïeux ; on le ficelle dans des brimborions d'étoffe ou de papier qui doïvent f appeler le costume de la victime et, sur ce représentant fotcé dé la personne offerte a'ùx génies îrtfernaux, on déclame les conjurations d'un rituel fantaisiste. Toutefois, ce nouveau chargé d'iiîn'précations n'est point fatalement eôVi'damné à là mort, pas plus que la créature humaine dont il rïsurpe bîen malgré lui la place. n s'agit souvent de paralyser certaines volontés... c'est un tfïode inédit de suggestion mentale à longue distance. Deux négresses, à la suile d'une disputé accompagnée de coups de poings è^ de coups de dents, sont appelées devant lu t]^îbùnal correctionnel. Pour prévenir les effets d'un récjuisitoîre qu'elle a de sérieux motifs do redouter, Tiiîie des prévenues exécute un grand jeu. Quatre anolis, coiffés d'une petite toque do ùiagîstrat, sont renfermés dans une bouteille; !è plds gros a la gueule ficelée : c'est le procuf eut, qui ne pourra prendre la parole au moment f^sychologîqûè, èair on a mare langue H * ; trois

* Ojx lui a amarré (paralysé) la langue.

chandelles allumées autour de la bouteille achèvent de donner à la conjuration une efficacité incontestable ! Mais voilà qu'une des chandelles met le feu à un meuble et qu'un commencement d'incendie amène Fintervention de la police. La malheureuse sorcière est poursuivie et condamnée, non seulement pour coups et blessures, mais encore pour incendie dû à son imprudence. Elle courbe la tête, convaincue qu'un hasard fâcheux a détruit son sort.

On a aussi recours aux anolis pour un autre cas. Pour rendre inébranlable la fidélité d'un amant... ou d'une amante, on ticelle deux de ces petits animaux (quelquefois deux petites poupées) ventre à ventre, et on les plonge dans un liquide... inavouable. Cela s'appelle amarer z^amis.

Des négresses se mêlent de prédire l'avenir.

Celle qui fut l'impératrice Joséphine, venue de la Martinique en France, sans autre bien que sa beauté, heureuse plus tard d'avoir épousé le comte de Beauharnais, resta toujours convaincue qu'elle deviendrait une souveraine. Cette persuasion la soutint au milieu de terribles épreuves. Prisonnière à la prison des Carmes, aux derniers jours de la Terreur, avec plusieurs dames de la plus haute noblesse, elle osa rire, devant ses compagnes affolées, lorsqu'on les vint chercher pour les conduire à la Conciergerie, c'est-à-dire à la mort! Elle ne mourrait pas encore, déclaralt-Qlle, car elle était destinée à un trône. « C'est

LE CARACTÈRE ET L'eSPRIT 125

bien le moment de plaisanter, s*écria une duchesse; que ne nommez- vous votre maison! »

— « C'est vrai ! vous serez ma première dame d'honneur. >' La chute de Robespierre sauva les prisonnières et les événements confirmèrent les espérances de Joséphine. L'impératrice avoua qu'elle avait puisé sa confiance dans une prédiction que lui avait faite, en son enfance, une, esclave de son père.

Pénétrons-nous plus avant dans le sanctuaire des choses mystérieuses ouvert aux initiés créoles dans les domaines extra-terrestres qu'ils prétendent connaître et parcourir? Nous rencontrons les Volants ou Soucougnans, qui ont le pouvoir de laisser leur peau, défroque inutile, mais animée et trompeuse, là oti ils désirent qu'on les croie demeurer, et de se transporter la nuit, au travers des espaces immenses, rapides comme l'éclair, sous la forme de lueurs phosphorescentes ou d'êtres ailés. L'enfant d'un officier occasionna un soir grand tumulte dans un quartier de la Basse-Terre : il avait eu la singulière idée d* attacher une lanterne à la queue de son cerf- volant, et, à la vue de cette lumière oscillante, planant dans, les airs, ce n'était partout que manifestations de surprise et de crainte. Un Soucougnan menaçait la ville! car cejs amis du diable ne peuvent avoir que de mauvais desseins. Terrible et fertile en désagréments est la réputation de Soucougnan, pour les personnes

sur lesquelles elle tombe; féroces sont parfois les vengeances que provQqu,e une p^eille injure : j'en ai rapporté ailleurs un épouvan^tsible exemple*.

Après leur mort, les sorciers reviennent sous diverses formes. Ce sont les Zombis. Il y a des hommes et des femmes i&onxbis, 4es di.ie;ns, des chats, des lapins, des moutons j^ombis, etc. J'ai souvenir d'un certain mouton blarpp^ qui avait annoncé son arrivée prochaine à Forl-de-^rance, par un billet j&ché sur une tige ie baflj^pu, et qui tint fort en haleine la population d'un bas quartier ; et aussi d'un curieux spectacle, dont je fus le témoin dans la même ville. Une aprèsmidi que je traînais les ennuis d'une gardç inoccupée jusqu'à la porte e^itériçui^e de l'hôpita^ militaire, je m'arrêtai tout à coup... ahuri : devant moi, criant et les yeux fixés sur le sommet d'un tamarinier, au feuillage immobilisé sous une atmosphère sans brise, une cinquantaine de .négresses s'agitaient : un zombi était là! Une femme l'avait aperçu, puis une autre, puis toutes, et elles n'en démordaient pas, malgré qu'elles fussent incapables de dire au juste sous quelle forme elles découvraient le revenant. IJ existe un légende d'enfant zombi, qui cherche à pénétrer dans les maisons pour y jeter des sorts : elle a valu plus d'un coup brutal à de pauvres

' Le Crime en pays créoles^ p. 08.

petits mejcidianis, arrêtés le soir à la porte d'une case.

Il y a aussi des Vampires^ qui sucent le sang des personnes endormies et leur enlèvent leur esprit, déterren4; les cadavres pour les dévorer; des loups-garousy qui mangent les enfants et mémo les grandes personnes, et la terrible Bête à madame Hubert^ de la famille des précédents, etc., etc.

Avec un tel fond de crédulité superstitieuse. on peut aisément se faire une idée de ce que doit être la religiosité dans les classes inférieures et entrevoir combien l'autel est une source d'exploitation *facile et fructueuse. Cependant les saittts seinblent moins en crédit que le diable et ses acolytes. Aux premiers, on offre bien quelques cierges; maison s'adresse plus souvent aux .seconds. On abandonne ses gros sous à ceux qu'on redoute, et l'on se montre plus économe envers ceux que l'on estime bienveillants par nature. C'est partout le propre du caractère humain d'être mieux dominé par la peur que par la reconnaisscmce. Mais les bons pères du temps passé ont laissé la semence de maintes croyances plus ou moins sacrées qui valent presque les plus profanes. Le jeudi saint, on bat Judas^ en défonçant des futailles vidée, par les rues. Le samedi saint, à l'heure du retour des cloches^ on s'en va, nu, en bandes, se précipiter dans la mes j?our se purifier des péchés commis

durant rannée. Saint Michel est le patron d'une confrérie de femmes de couleur, aux professions très bigarrées, qui s'intitule la Société des Silencieuses : je n'ai jamais pu comprendre pourquoi, car rien n'est moins silencieux que la troupe quand elle se rend à l'église à la fête du patron, avant de se livrer au plaisir d*une bamboula échevelée ; c'est une houle tumultueuse de couleurs chatoyantes, un flot enrubanné, d'où émergent des bannières non moins resplendissantes que les costumes, et des cris, des chants barroques, devant la porte de chaque nouvelle recrue, presque aussi assourdissants que l'infernal tapage des jours d'élections. La dévotion au scapulaire est en honneur parmi ces dames :

on porte avec componction le petit carré d'étoffe à la légende mystique, pendant les périodes 'de calme vertueux, toujours très éphémères, puis, quand le malin a remis l'amour en train, on va pieusement accrocher l'amulette derrière la porte d'une église : cela diminue la gravité des péchés que l'on va commettre I

Pour dire toute ma pensée, le clergé n'a pas seul contribué à développer la superstition dans nos colonies. Une large part revient, dans cette œuvre, à la propagande maçonnique. La franc-maçonnerie , institution hypocrite , dont l'esprit (à mon avis, antifrançais) est masqué sous des rites symboliques ridicules, entretient parmi les simples, à côté d'aidées intolérantes.

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celles de la superstition judaïque. Elle abêtit et fanatise afin d'amener un docile troupeau de sectaires à la discrétion de coteries ambitieuses. Le nègre — dont elle flatte les vanités en le parant d'un tablier ou d'un cordon, en lui ouvrant les portes d*une hiérarchie spéciale (sans détruire pour lui la ligne de démarcation qui le sépare du blanc, car, à la Guadeloupe, chaque couleur avait sa loge il y a deux ans, et Ta peut-être encore : ô comble de Tégalité, parmi les grands doctrinaires de la fraternité universelle !) — sort des réunions l'oreille toute remplie des noms d'Adonaï et de Lucifer : il retrouve ces noms dans ses grimoires plus ou moins cabalistiques, et il s^enfonce davantage en ses ineptes croyances. Je n'en finirais pas si je racontais toutes les formes que revêtent la crédulité et la superstition; si j'entamais, là-dessus, le chapitre de la médecine. A ce que j'ai dit précédemment sur ce sujet, je n'ajouterai que quelques lignes. Dans le domaine de la médecine occulte, le blanc n'a rien à reprocher au noir. Je causais un jour avec un blanc pourvu d'une bonne instruction ; il remarqua un coup d'œil étonné que je jetai sur son cou, et, détachant aussitôt un collier de corail rouge, il me le présenta en disant :.« C'est cela que vous regardez ! C'est un excellent préservatif contre les attaques d'apoplexie et je ne le quitte pas 1 » Survivance de l'ancienne doctrine des Sipiatures : l'objet couleur du sang doit

protéger contre toute issue du sang hors de ses vaisseaux. Mais, pour rire de semblables choses, il n'est pas nécessaire d'aller aux colonies. Un maréchal de France se remit aux mains d'un zouave-guérisseur, . en plein Paris impérial, et l'on ferait un gros livre avec toutes les recettes médicatrices abracadabrantes qui circulent encore dans nos villes et nos campagnes.

La crédulité créole repose sur l'ignorance et l'ignorance n'est pas Fapanage exclusif de ceux qui n'ont jamais recueilli les bienfaits de Finstruction officielle. L'une et l'autre existent aussi chez nous; mais j'estime qu'elles sont plus générales et plus profondément enracinées dans les populations coloniales que dans les populations rurales de la métropole. Elles trouvent un appoint dans l'indolence des races. Sous les tropiques, on vit de peu, on n'éprouve guère le besoin d'un perfectionnement à outrance, on s'attache aux vieilles choses et l'on deiaaeuro volontiers paresseux d'esprit comme de corps.

J'ai commencé par montrer un revers de médaille.

J'ai maintenant à parler de l'autre face, qui est digne d'attirer sur nos créoles Testime et souvent même l'admiration.

Le noir, avec une direction meilleure, pour-

I LE GARAGTÉaB ST L'eSPRIT , 131

rait devenir très différent de ce qu'il est. Je ne le crois pas doué, en général, d'aptitudes supérieures. Mais il est susceptible d'atteindre à un niveau moyeu, adaptable aux exigences des collectivités les mieux organisées. Il serait injuste de nier qu'il apparaisse de-ci, de-là, dans sa race, plus d'un sujet remarquable, sous le rapport moral, comme sous le rapport intellectuel. Pendant la période révolutionnaire et à Tépoque non moins troublée qui la suivit, nos colonies ont vu surgir des nègres au caractère le plus honorable : on peut opposer au mulâtre Delgrès, luttant avec fanatisme pour l'indépendance des hommes de couleur, qu'il croyait menacée, le noir Pelage, de simple soldat parvenu au grade de chef de brigade, type de modestie et d'obéissance militaire, d'abnégation poussée jusqu'au sacrifice à la discipline de l'amitié pour un ancien frère d'armes. Si l'on a rapporté avec trop de complaisance, sinon avec une exagération calculée, maintes horreurs commises sur leurs anciens maîtres, leurs femmes et leurs enfants, par des esclaves révoltés, on ne saurait taire, sans une coupable iniquité, les nombreux exempl es de dévouement donné par ces mêmes parias.

Combien de familles blanches n'ont dû la vie qu'aux efforts courageux de leurs domestiques noirs ! La conduite cruelle des colons envers leurs esclaves, si elle ne justifiait pas la vengeance de ces émancipés, imposait au moins quelque

pudeur aux historiens qui ont pris la défense des forts contre les faibles. Mais l'esprit de caste a étouffé toute vérité, comme toute pitié. C'est avec indignation qu'il faut protester contre les allégations d'hommes cependant vertueux et intelligents, qui, à propos des événements de Saint- Domingue, ont voulu ravaler le nègre au-dessous de la brute. Des Lozières, par exemple, ose se plaindre, qu' « on a trop usé d'humanité, » qu'on a montré « un air de bonté qui n'a fait qu'enhardir l'insolence et la barbarie du nègre, naturellement stupide^ » qu'on a eu le grand tort de sacrifier les intérêts des blancs en traitant avec les révoltés, « ce qui n'a servi qu'à faire mieux connaître l'insensibilité, l'ingratitude et la véritable stupidité du nègre. Il a cru qu'on le craignait; son orgueil et son audace se sont accrus, et, aveugle sur son impuissance naturelle, il a développé entièrement son caractère, il s'est persuadé que sa politique devait consister à devenir tout à fait le bourreau des blancs isolés. Stupide dans toute la force du terme, il n'a pas senti quil augmentait ses crimes et que, pour quelques blancs qu'il égorgeait, il en armait d'innombrables contre lui... Féroce par caractère et lâche par principe^ il s'est plu à forger des tourments d'un nouveau genre et qui font frémir à rapporter, contre des blancs, qu'il avait la cruauté de lier et d'attacher de manière à ne rien craindre, tandis que son espèce nombreuse nar-

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guait les victimes qu'il égorgeait et souvent écorchait avec une lenteur raffinée... » Sans doute, de ces troupeaux de noirs, traités à la manière de bêtes de somme, des instincts de fauves ont jailli tout à coup et leur déchaînement a été terrible. Mais les colons avaient-ils le droit d'arracher les Africains à leur pays et sont-ils bien fondés à jeter le discrédit sur toute une race, parce qu'elle a produit de» monstres... par représailles? Toutes les foules, passant de l'oppression au triomphe, vomissent de leur sein des êtres qui s'abandonnent aux- excès : ni les épouvantements de la Jacquerie, ni ceux de la Terreur, ni ceux de la Commune n'autorisent à dire que les Français sont indignes du nom d'hommes. Pourquoi les colons refuseraient-ils cette qualification à des nègres, après les massacres de Saint-Domingue, et quel nom mériteraient-ils eux-mêmes après les drames de l'esclavage (noir jeté vivant dans un four, sur l'ordre d'une douce créole, parce qu'il a mal réussi une pièce de pâtisserie; noir dévoré vivant, par des chiens, sur une place publique, sous les yeux d'un beau monde réuni tout exprès pour jouir de cet amusant spectacle, etc.)? Non, le nègre n'est pas plus dépourvu que les autres races des sentiments de bonté, de pitié et de charité. Il est plus timide qu'indifférent devant les souffrances qu'il remarque; il n'ose toujours faire tout le bien qu'il désire, mais obéissant à son

cœur, il n'a plus rien à lui. Il ojBFre et donne simplement. Il s'attend à quelque retour, s'il est dans la peine : il n'est guère trompé quand il s'adresse aux siens; il Test souvent, quand il frappe à la porte des blancs, Ni les dédains ni les rigueurs n'effacent complètement chez lui un certain fond de révérence qui semble rattacher à l'aryen, comme à une créature supérieure. J'ai fait cette observation, à la côte occidentale d'Afrique, qu'on obtenait beaucoup des nègres, avec un peu de bienveillance et de justice : on se brise au contraire contre leur passivité, leur inertie voulue, quand on les traite à tort et à travers avec emportement et sévérité arbitraire. J'ai admiré, dans quelques familles créoles, la façon de servir de toutes jeunes négresses, vives, alertes, proprettes, travaillant le sourire aux lèvres, adroites à la couture et habiles à la cuisine : mais ces enfants n'étaient jamais brutalisées, jamais l'objet de criailleries désordonnées. Elles sentent qu'elles appartiennent à la maison et aiment leurs maîtresses ; elles ne les quittent guère qu'à l'&ge oh les amours triomphent des autres attachements. Le noir est initiable aux professions libérales et mécaniques, industrielles et commerciales; il y déploie à défaut de qualités brillantes, de l'attention, de la persévérance et de l'honnêteté. Même dans le bas peuple, il est loin de se montrer un pauvre d'intelligence et d'esprit. Il a

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souvent la répartie très vive, quelquefois profonde sous une apparence de bonhomie naïve ; il revêt ses pensées d'un tour original, qui séduit autant qu'il étonne l'Européen encore non blasé ou énervé par le milieu. Du reste, la manière dont certains nègres se sont acquittés et s'acquittent encore des plus difficiles fonctions suffirait à démontrer combien fausses et ridicules sont les opinions trop exclusivement malveillantes envers la racew Toutefois, si l'on rencontre parmi eux des gens qui ont su profiter du haut enseignement, des sujets distingués dans les arts (particulièrement d'excellents musiciens) et aussi dans la littérature *, il y en a peu qui touchent au talent, moins encore qui se soient élevés jusqu'aux choses du génie. Il serait facile de multiplier les exemples de nègres parvenus aux situations les plus honorables dans les carrières les plus diverses. Je sais que, dans les succès d'un grand nombre, qui, de nos jours, ont bénéficié du népotisme schœlchérien, l'intrigue a eu plus départ que le mérite. Mais il en est aussi plus d'un, qui, dans le présent et dans le passé, ont justifié leur fortune par leurs œuvres. Toussaint-Louverture a été un politique et un organisateur de premier ordre et l'histoire lui a dé-

• Voir le livre de l'évoque Grégoire, sur la Littérature des nègres (recherches sur leurs facultés iiitellectuelies, leurs qualités morales et leur littérature, suivies de notice^ sur la vie et les ouvrages des nègres qui se sont distingués dans les sciences, les lettres et les arts). Paris, 1808.

cerné des louanges, que les colons eux-mêmes avaient préparées à sa mémoire par leurs aveux spontanés ^

Le noir* est une sorte de philosophe sans le savoir. Quand il n'est point grisé par les vapeurs de rambition, i\ se laisse vivre, mollement, acceptant les choses comme elles viennent, content de peu. Avec quelques sous, il a de la morue, du manioc, des ignames et des bananes.

Cela lui suffit, et, pour se procurer le gain nécessaire, il lui parait inutile de suer sang et eau. S'il travaille davantage, c'est pour s'amasser le prix d'un vêtement de dimanche, et celui d'^un fusil de chasse. Pourquoi faire un crime à cet heureux de la limitation de ses désirs et stigmatiser comme paresse ce qui n'est peut-être que sage recherche delà tranquillité? Le noir prend sa revanche des temps d'autrefois, et le rude labeur du sol lui fait peur, comme si, de chaque parcelle de terre remuée, il entendait sortir les voix dolentes de ses ancêtres. Il a la haine de la grande culture. Mais il n'est pas impossible qu'il soit peu à peu réconcilié avec le sol et amené à déployer plus d'activité, par le développement de la petite propriété. En devenant possesseur,

* 11 est à remarquer que les Haïtiens^ trop tôt privés de direction, n'ont pu arriver au but où les aurait peut-être entraînés cetliornmeéminent, s'il fût demeuré à leur tète. Ils sont restés presque des barbares et ils ne comprennent même pas la grandeur de leur héros ; ils gardent leur plus grosse pari d'admiration pour le misérable Dessalines, dont les bas instincts se maintinrent à l'unisson de ceux de la masse.

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il connaîtra Témulalion, élargira le^hamp de ses besoins. Déjà il apprécie la vertu de prévoyance. Il commence à se rendre compte des avantages de l'épargne. Ces indices sont précieux à recueillir et ils montrent dans quelle voie une politique honnête doit diriger les populations d'outre-mer. Sans lui sacrifier la grande culture (qui sera tôt ou tard forcée de se transformer, mais qui ne saurait disparaître sisins entraîner la ruine de nos vieilles colonies), une administration soucieuse de bien faire encouragera l'extension de la petite culture, si variée dans ses modes et ses éléments ; elle multipliera les caisses d'épargne, encore trop rares, s'appliquera à constituer une classe laborieuse et solide, ana* logue à celle de nos paysans français.

Quant aux mulâtres, il y a longtemps qu'ils ont partie gagnée, auprès de l'opinion.

On peut faire des réserves sur leur sens politique, mais non sur la valeur propre des individualités dans leur classe. Des Loziëres lui-même, l'ardent détracteur du nègre, reconnaît aux mulâtres toutes les qualités maîtresses dignes des hommes libres, il plaide à leur propos contre le pi0jugé de la couleur et accepte Tépithète de protecteur des mulâtres, presque avec orgueil.

Les métis de nos colonies ont certainement les aptitudes des blanoe, avec une volonté tenace de les mettre en relief. Ce qui leur nuit, c'est la persistance de leurs jalousies. Il n'est pas vrai de dire que « les mauvais procédés et la persécution seuls les portent à s'unir aux nfegres contre les blancs » (Boyer-Peyreleau), car aujourd'hui qu'ils ont partagé avec ceux-ci les droits et les honneurs, qu'ils ont même réussi à se substituer à leurs anciens dominateurs dans tous les hauts emplois, ils n'en continuent pas moins une guerre de caste. Avec le mépris du nègre, ils ont toujours la détestation du blanc, et ils ne pardonnent pas à celui-ci de conserver ce qu'il n'est pas en son pouvoir de céder sans se détruire, la pureté de sa couleur. Mais cette haine, qui n'est pas à dissimuler, est pour le mulâtre une force et comme un stimulant ; elle décuple ses énergies et imprime plus de vigueur à ses qualités. Le mulâtre a toutes les ambitions ; il se plie à toutes les exigences qui les peuvent satisfaire. Il ne recule devant aucun labeur susceptible de l'élever et pour lui rien n'est acquis, s'il reste encore à acquérir. Aussi avec une capacité cérébrale, égale ou presque égale à celle du blanc et une puissance émulative souvent très supérieure, est-il arrrivé à conquérir partout les meilleures places. Dans la science, dans la littérature et dans les arts, dans l'administration et dans le métier militaire^ les mulâtres comptent

des hommes distingués ; par un contraste inattendu avec l'esprit général de leur classe, ils ont même fourni de vrais philanthropes, des hommes remplis d'abnégation et de désintéressement, des apôtres de civilisation ; mais ces spécimens sont des exceptions rares à Tégoïsme caractéristique des mixtes.

Une qualité commune à toutes les catégories de la population, c'est le courage, le courage militant. Il ne faut pas demander aux gens do couleur et aux blancs le courage patient et résigné : dans les situations qui exigent celui-ci, les créoles conviennent peu ; iJs se soumettent, mais passivement, et ils ne sont d'aucune utilité. Je l'ai vu à la Vera-Cruz, où une compagnie de volontaires, levée aux Antilles et à laquelle on avait promis les hasards et les joies de la vie du soldat en campagne, ne tarda pas à s'étioler, à se fondre homme à homme, dans les garnisons du littoral, où on l'avait confinée, sous le prétexte de l'immunité contre la fièvre jaune. Mais la bravoure active, le mépris de la mort, les audaces où l'on risque tout pour la gloire, la seule satisfaction d'être loué, d'apparaître avec une certaine auréole parmi les siens, le créole possède tout cela au plus haut degré. Étonnants sont les exploits que les noirs antilliens accomplirent sous des hommes comme Victor Hugues, Del-

grès, etc., et je n'oublierai jamais que mes premiers blessés ont été les valeureux sapeurs mineurs de la Martinique : ils venaient à peine de débarquer sur la côte mexicaine, au nombre de 450 à 200, noirs et mulâtres, sous le commandement d'un officier distingué, Maréchal, et ils étaient tranquilles, en leur campement de la Tejeria, lorsqu'ils furent assaillis de nuit par des bandes de fantassins et de cavaliers ; ils étaient séparés de leurs officiers, ils recevaient le baptême du feu : ils n'eurent pas un instant de défaillance et ils obtinrent un brillant succès. A cette époque, d'autres créoles, blancs et métis, se signalaient dans les rangs de l'infanterie de marine et l'un d'eux commençait une carrière aujourd'hui à l'apogée des honneurs militaires. Un peu plus tard, un petit noir, à peine âgé d'une douzaine d'années, recueilli par Tétat-major de la Tisiphone, à l'escale de Fort-de-Fraijce, accomplissait un fait d'armes retentissant, c'était au Rîo-Grande. Sur un ferry-boat affrété à la hâte, un officier d'élite, alors simple enseigne de vaisseau, M. de la Bédollière, conduisait un secours... tout moral de vingt-cinq matelots-fusiliers au général Méjia, assiégé dans Matamores. Trois fois la faible troupe eut à se défendre contre des chalands bondés de guérilleros et trois fois elle les obligea à la fuite. Pendant ces combats, l'enfant, juché contre la cheminée du vapeur, à cheval sur les chaînettes qui la soute-

naient, son mousqueton de mousse à la main, donna l'exemple du plus hardi courage. Il reçut la médaille militaire et Tlmpératrice essaya de le faire instruire pour lui ouvrir les portes de l'Ecole navale. Mais Tenfant ne voulut devenir qu'un matelot. Vienne la terrible guerre franco-, allemande ! Les créoles sont nombreux dans les héroïques régiments de la marine et c'est l'un d'eux qui commande h Bazeilles. La période des guerres a subi un arrêt pour les Antilliens : elle recommence pour les créoles de la Réunion, avec l'expédition de Madagascar; leurs volontaires prennent part à la lutte contre les Hovas et rendent plus facile notre occupation, grâce à leur assuétude contre les influences d'un climat meurtrier,

« Tout colon, dit un écrivain de la fin du dernier siècle, est militaire de fait et il naît avec les principes de la valeur. Son courage est de tous les instants dans les contrées où les localités produisent souvent des volcans politiques, et les habitants réunis sont souvent plus redoutables pour les insurgés que les troupes qui viennent d'Europe. » Espétons que les créolesn'auront plus à déployer leur antique valeur les uns contre les autres, mais qu'ils garderont toujours intacte sa tradition, pour se montrer dignes de leurs pères, le jour où leur indépendance serait menacée, où l'ennemi viendrait insulter chez çux le drapeau aux trois couleurs, enhardi par

l'insuffisance des garnisons régulières. La métropole se repose évidemment sur cette vaillance créole ; car elle réduit de plus en plus le nombre de ses soldats à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Guyane et à la Réunion. Au moins devraitelle songer à donner à leurs populations Torganisation sans laquelle aucune force ne résiste aux armées modernes ^

Il y a, dans la bravoure créole, quelque chose du chevaleresque des vieux temps.

On le voit bien dans la manie du duel. C'est là sans doute une habitude féroce et qui traduit, chez beaucoup d'hommes, les plus détestables instincts. Mais souvent aussi, quand elle se manifeste à propos des choses les plus futiles, parmi des jeunes gens aux allures douces et indolentes, sans colère avant le combat, sans rancune ou exaltation après la rencontre, elle est Tindiee d'un dédain de la vie, toujours digne de quelque admiration, alors même qu'on l'estime regrettable. En 1740, par une belle soirée, une douzaine de jeunes gens se promenaient, riant et devisant. « C'est dommage, dit un des promeneurs, que nous n'ayons pas de femmes, nous danserions! Que diable allons-nous faire pour nous amuser pendant un si beau temps ? — Parbleu ! répond un autre, vous êtes bien embarras-

(^] [L'on vient d'organiser, bien tardivement san$ doute, notre armée coloniale.]

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ses ! Battons-nous, le temps s'écoulera vite ! » Cette crânerie soulève renthousiasme et les épées sortent des fourreaux ; au premier sang qui s'écoule, le combat cesse et Ton rougit d'une telle extravagance. Mais on a montré que l'on n'avait pas peur et Ton s'en retourne joyeux. Le duel n'est plus aujourd'hui ni aussi fréquent ni aussi sauvage qu'il Tétait jadis. Il met toujours en lumière la qualité maltresse du créole, de quelque couleur qu'il soit, le courage soutenu par l'amour-propre. Les duels ont de nombreux témoins et la moindre faiblesse entraînerait une honte irréparable. Je n'ai jamais entendu parler d'une défaillance quelconque dans une rencontre entre créoles.

Il est un terrain sur lequel le créole blanc semble avoir acquis un tout autre genre de courage. A côté de cette bravoure qui bouillonne , s'exalte au bruit, grandit sous l'idée émulative ou vaniteuse (car il importe de tenir compte de ce facteur même dans le développement des qualités créoles), le blanc possède aujourd'hui le courage froid, persévérant, obscur du travail obstiné pour la lutte de Texistence. Depuis l'émancipation, les habitations sucrières ont subi une dépréciation toujours croissante, faute de bras suffisants pour la grande culture. Les plan-

leurs ont été absorbés dans la puissante corporation des usiniers. Ceux-ci ont multiplié les efforts pour soutenir la concurrence contre la betterave et les sucres étrangers ; ils n*ont reculé devant aucun sacrifice pour vaincre ou seulement pour obtenir un partage rémunérateur sur les marchés. A leur tour, ils ont été atteints. Habitations et usines ont sombré ; les écroulements de fortunes continuent, tout s'engloutit dans le goufre du Crédit foncier. Le créole blano voit ce goufre sans cesse béant et prêt à le dévorer ; il ne découvre nulle part de l'encouragement et bien au contraire il n'aperçoit autour de lui que menaces sinistres. Il ne s'arrête pas ! Il lutte avec énergie, intelligence, appelant à son aide le secours de la science. Illultera jusqu'au bout sans désespérance. Je ne vois rien de plus admirable que cette constance, non dérivée de la routine, mais au contraire, cherchant un appui dans toutes les ressources de l'industrie. Ce combat est, à mon avis, le plus bel éloge que l'on puisse faire du créole blanc, la plus éclatante démonstration de la vitalité de sa race... comme aussi de l'ineptie politique qui conduit à la sacrifier à des éléments de moindre valeur sociologique.

Un autre mérite de nos populations coloniales.

c'est rhabitude de la tenue. Du plus mince personnage au plus gros, tout le monde tient au décorum et garde au moins Textérieur de la Respectabilité, Gela existait même au temps de l'esclavage et du régime des castes. Des Lozières fait à ce propos une remarque, qui reste applicable aux milieux actuels : « Le bas peuple des colonies est composé de quelques petits blancs, tout à fait sans éducation, et surtout de ce qu'on appelle fatras-nègres et fatras-mulâtres. Mais il ne faut pas croire que cette populace ressemble à ce qu'on entend en Europe par lie du peuple.

Le bas peuple des colonies est bien habillé ordinairement, et il n*a pas de manière aussi grossières que la vraie populace d'Europe. C'est par comparaison aux autres habitants qu'on les appelle ainsi, et, en Europe, ils ne seraient sûrement pas de la dernière classe. Les colonies sont les pays les plus propres à façonner les hommes.

Il faut peu d'années même pour changer un personnage fort grossier en un momieur passable. » .

On doit encore louer, chez les créoles, malgré les conséquences désagréables qu'elle a souvent pour le métropolitain, la solidarité qu'ils savent garder entre eux. Dans leur pays comme hors de leur pays, ils serrent leurs coudes, se prêtent

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