‹ Nos CréolesChapitre 9 sur 29 · SOUVENIR · texte numérisé non relu

SOUVENIR

Gardes [sic) à toi, tonnerre,

Tu cherches à m'écraser

De la foudre meurtrière *

Que produit la lumière.

Scélérat l Vulcain,

Par ton père terrible,

T'endurcit le cœur,

Te rend inflexible.

Que de nombreuses victimes

N'as- tu pas faites ?

Tu poursuis l'homme de la défaite.

Mon esprit est rempli

De ce jour néfaste : ,

Deux hommes s'arrêtèrent

Sous ce tamarinier ;

Soudain

Du cratère tonnant

Fait tomber sur cet arbre

Deux hommes mourants.

L'un tenait dans sa main crispée

La poule carbonisée ;

L'autre, par le soufre impur asphyxié,

Sur un lit de douleur

Vient de mourir, ô Dieul

Avis aux voyageurs l

En passant par ici,

Levez les yeux,

Lisez ceci :

En mil huit cent quatre-vîn^t,

Le seize octobre, à huit heures Du matin,

Deux hommes ont été foudroyés Sous ce tamarinier.

Le journal dévoué à M. le député Hurard a soin d'avertir que la pièce est Tœuvre « d'un instituteur deprogiste... ayant autant de talent poétique que ses coreligionnaires politiques ont de bon sens et de dignité. »

Les choses marchent- elles mieux, dans le domaine de rinslruction secondaire et supérieure? (Car on a des établissements de tout ordre, des lycées, et même, à la Martinique, une école de droit; on délivre des diplômes de bacheliers. Ton procède à des exameus pour des brevets de pharmacien et d'officier de santé. J'en reparlerai.)

A la Réunion, où la population est assez homogène, grâce à la moindre intensité du préjugé de la couleur et où Ton suit, depuis longtemps, avec une application réelle, les exemples de la métropole, le lycée fonctionne avec succès; son personnel est bien recruté et bien dirigé.

L'on dit qu'il en est aujourd'hui de même à la Martinique, après quelques secousses. Je le veux croire, malgré que la réussite me paraisse singulière, au milieu des divisions qui régnent en ce pays. Je ferai seulement remarquer, qu'en 1886, sur 121 pensionnaires, il y avait dans l'établissement 78 boursiers I

Pour la Guadeloupe, je puis écrire d'après

mes observations personnelles. L'histoire du lycée de la Pointe-à-Pître aura sûrement une place dans les annales de Tadministration coloniale. Pour l'établir, on obtint tortueusement du ministère de la marine, à un prix dérisoire et contre la cession d'un local mesquin et insalubre, décoré du nom de Nouvel hôpital militaire^ les magnifiques bâtiments de Tancien hôpital, qui avaient coûté plus de deux millions à la métropole et avaient été élevés sur un terrain concédé gratuitement par une riche dame créole, à la condition expresse de l'utilisation spécifiée. Ceei se passait en 1881, sous l'illustre Gougeard, Tami de Gambetta et de Schœlcher. Nos marins et nos soldats privés des secours d'une bonne et sérieuse hospitalisation*, la population indigène allait-elle au moins bénéficier de l'œuvre universitaire? En 188S, la dette contractée envers la métropole était encore à acquitter et les frais s'élevaient, pour 100 élèves, dont 18 pension^ nair es payants^ à l'énorme somme de 377,000 fr.,

^ On le reconnaît... et Ton en prendra bientôt prétexte pour balayer ce qui reste de militaire à la Pointe. On a déjà lancé cette insinuation, que la métrofole pourrait supprimer i'hdpital actuel et son personnel (trois oïïj'èiers du corps de santé ae la marine), verser les marins, soldats, fonctionnaires et ofilciers malades sur les services de rhôpital civil, moyennant un bon paiement, cela va sans dire. Ludée est géniale et démocratique : les Européens seront condamnés à se mélanger à tous

bas et marécageux, au voisinage d'un canal infect, dans un faubourg. Excellente maison de réfection pour les seiviieurs de rÈtat ! [Actuellement, je crois, la cbose est accomplie.]

ainsi décomposée : subvention du service local, 297,000 fr., bourses de la colonie 40,000, bourses de la Pointe-à-Pître 10,000, bourses* desxommunes (36), 30,000. L'année suivante, la situa-tion ne s'était pas améliorée et même les aveux commenjçaient à se faire... publics, sur une situation qui ne profilait qu'à un petit nombre, se dessinait moins comme une tentative sérieuse d'instruction, que comme un trompe-l'œil... fort lourd à maintenir pour la colonie. Mais ces rares élèves, si dispendieusement entretenus* , vont-ils du moins recevoir une large ^t solide instruction? Sous le rapport des connaissances, ils trouvent beaucoup à apprendre auprès de quelques professeurs, licenciés ou même agrégés, mais non pas auprès de tous. Mais ce qui manque trop généralement au personnel, c'est la note exacte du milieu, parfois aussi une rigoureuse correction de tenue. A son contact, l'enfant créole n'acquiert pas ce dont il aurait le plus besoin, le respect des autres et la parfaite entente des obligations sociales. L'Université d'ailleurs a la prétention de former la jeunesse d'après un

* Combles sur combles I On avait réglé Talimentation sur les mêmes bases que dans nos lycées, sans tenir compte de la diflFérence des habitudes. Les parents étaient flattés de voir leurs enfants tortiller des tartines de beurre... à l'instar de France, dans un pays où l'on ne mange guère de beurre et où il est hors de prix. Les petits bonshommes eussent préféré une poignée de fan ne de manioc, qui eût coûté moins cher. Mais connaît-on le bon sens, dans la vanité et dans la routine administrative ?

iOi NOS CRÉOLES

systëme... à elle, qui ne contribue pas peu h multiplier les non-valeurs au sein de nos collectivités. Elle confond Tinstruction avec Téducation; elle estime qu'elle a tout fait pour Tenfant, quand elle a bourré son esprit de vieux langages, de géographie et d'histoire, dééoupées par le menu, et d'un indigeste fatras scientifique. A façonner ses mœurs, à le préparer à entrer de plain-pied dans la lutte âpre du milieu, elle ne songe même pas. En France, si le professeur reste un pédagogue, au moins n'offre-t-il pas de mauvais exemples : il est soumis à une discipline qui l'oblige à se montrer toujours et partout un homme bien élevé, prudent en paroles et en actes. Eh bien, aux colonies, des écarts se produisent. Je ne prétends faire allusion qu'à des choses que j'ai vues. A la Guadeloupe, on a recruté des professeurs certainement très distingués, et j'en sais qui n'eussent pas été déplacés dans les chaires de nos meilleurs établissements métropolitains, mais d'autres aussi dont Valma mater ne demandait qu'à se débarrasser. Les nouveaux arrivés, les représentants des grands principes, ont affiché très haut leurs sentiments égalitaires (fort honorables), mais sous l'impulsion irréfléchie de ces sentiments, ils se sont laissés entraîner à ne fréquenter que des cercles exclusifs, tapageurs, où ils ont contracté parfois des habitudes qu'on n'eût sûrement pas tolérées en France. L'élève remarque tout

LE CARACTÈRE ET L'eSPRIT 103

et il est porté àrimitation. Un maître qui se tient mal ne formera jamais des élèves qui se tiennent mieux, et, du même coup, l'universitaire qui verse dans les coteries ne saura contribuer en rien à Tamélioration morale et sociale d'un pays précisément perdu par Tétroitesse de ses préjugés. Puis le personnel métropolitain s'est fait rare. Il y avait bien quelques répétiteurs, qui eussent été heureux de se fixer dans la colonie, si on les y eût encouragés, en les sortant de leur position précaire. Au lieu de cela, l'esprit créole a reparu : on a rempli les vides avec les créatures des coteries locales, trouvé pour des hommes de valeur médiocre... ou de caractère douteux, des allocations et des fonctions qu'on n'avait point su découvrir pour d'humbles métropolitains. D'aventures en aventures, on s'est acculé à la nécessité de maintenir par amour-propre un établissement inutile, mais ruineux. Des classes entières font défaut, des maîtres en cumulent d'autres, et il ne sort de là que des élèves pour la plupart inférieurs à ceux des établissements rivaux. Je ne céderai point aux sollicitations de la malignité, car je ne veux point affliger quelques bons serviteurs, que j'ai connus, par les révélations bouffonnes ou scandaleuses des faits et gestes de certains de leurs collègues. Il me suffit d'avoir résumé ma pensée sur une question considérable et qui, sans doute, n'est pas encore résolue.

La Guyane, elle aussi, a eu son lycée. J'ignore s^ilexisteaujourd'hui, mais ses débuts sont dignes de mémoire. Le proviseur choisi fut, dit-on, un universitaire qui, dans les derniers temps de l'Empire, quitta la toge pour le tablier de pâtissier et eut son quart d'heure de célébrité à Paris, en vendant des petits fours. Les professeurs le prenaient fort à l'aise avec les 15 élèves, tous boursiers, que la colonie avait confiés à leurs soins. J'ai entendu parler de parties de cartes interminables dans les classes, entre ces messieurs..., fort peu de leur zèle à développer les programmes {}). Au lieu de ces essais, il y avait une mesure & prendre, dictée par le bon sens.

Se décidera-t-on à dépouiller le sot amourpropre, qui oblige des colonies pauvres à entretenir des établissements coûteux et de médiocre utilité, afin d'entendre répéter qu'elles possèdent des lycées à l'instar de la niétropole, à écouter enfin la voix de la raison. Des établissements modestes conviendraient mieux à la moyenne des aptitudes de la population. Mais pour les bons sujets, au lieu de les confiner en des lycées où l'instruction est peut-être suffisante, mais où l'élève conserve ce mauvais petit esprit de terroir, qui entretient le marasme et la division, pourquoi n'établirait-on pas un roulement de bourses

(l) [S'il y a ea quelque amélioration réelle dans nos établissements scolaires des Antilles et de la Guyane, je ne saurais rétablir avec certitude.]

'LE CARACTÈRE ET L'eSPRIT 105

dans quelques-uns de nos lycées français? A Nantes» à Bordeaux, etc., les jeunes créoles trouveraient, avec une instruction large et sérieuse, l'oubli des préjugés de races, au contact des Européens ; adolescents, ils reviendraient parmi les leurs, dispensateurs à leur tour des paroles de véritable égalité et de véritable fraternité, et peu à peu Tesprit se transformerait à l'avantage de tous. Comment n'a-t-on pas été frappé de la différence de caractère et d'allure, qu'apportent, au milieu de leurs concitoyens, les trop rares jeunes gens, blancs ou de couleur, élevés en France, grâce à la situation de fortune et à rintelligente préoccupation de leurs parents ? Et si on Fa remarquée, comment n'a-t-on pas cherché à étendre un résultat si désirable' à une plus grande fraction de la population, par l'envoi dans nos lycées de boursiers choisis dans les familles les plus méritantes ?

Mais la classe qui crie le plus fort contre le préjugé de la couleur tient-elle* réellement à son abolition ? J*en doute parfois I

Côté congréganiste l

Les frères et les sœurs de l'Instruction chrétienne, les sœurs de Saint-Joseph de Cluny, etc., ont, jusqu'à ces derniers temps, répandu l'instruction primaire dans un grand nombre de communes pauvres. Ces religieux ont rendu

d'immenses services et ils méritaiont mieu:t que d'être brutalement remerciés, au profit d'instituteurs dans le genre du violoniste de la G... Leur enseignement simple, leurs habitudes et leurs manières sans prétentions, convenaient aux enfants des campagnes, et la moralité de ces humbles maîtres était bonne. Mais il fallait faire œuvre de politique. Malgré que la population se souciât fort peu d'un choix catégorique entre laïques et congréganistes, qu'elle marquât plutôt ses préférences pour les frères, ses premiers initiateurs aux choses de l'intelligence et de la morale, gens d'ailleurs faciles à contenter, dociles et même timides, on a tout è coup songé à l'application des fameux décrets... sans s'inquiéter d'ailleurs des moyens. Avait-on sous la main un personnel nouveau à substituer à l'ancien? On l'ignorait, mais on ordonna partout l'expulsion des maîtres qui portaient l'habit religieux. En fermant aux frères les écoles communales, on ne pouvait les empêcher de créer des écoles libres, et, par contre-coup, les établissements secondaires congréganistes, les plus dangereux comme influence, ont gagné au delà de ce qu'avaient perdu les établissements primaires, sans ravonnement extra-scolaire.

Je ne suis pas suspect d'opinions cléricales. Mais je déteste avant tout les mensonges et l'hypocrisie du sectarisme. Je reste indigné, devant les manœuvres d'un tas de soi-disant faiseurs de

lois, qui ruinent leur pays, compromettent jusqu'à son existence, pour la satisfaction d'intérêts de partis, abandonnent tous les premiers, comme en se riant, le mal une fois accompli, les tentati\es jetées en appât à la tourbe des électeurs naïfs et imbéciles. Que Ton mît un frein à la très dangereuse propagande des instituts jésuitiques, Ton avait raison do le faire. Mais que, sous ce prétexte, on bouleversât renseignement, on le rendît même odieux à une bonne partie de la population. Ton n'avait pas le droit de commettre une pareille action. Une loi mal conçue a été lâchement exécutée vis-à-vis des seuls ennemis qui la rendissent excusable (^), ou elle est contournée par eux (les jésuites ont chez nous des externats à peine dissimulés et à Tétranger des internats, d'oii continuent à sortir maints jeunes gens, toujours prêts à combattre pour le pire cléricalisme et qui trouvent appui auprès des puissants, à côté des favoris du maçonnisme, ce jésuitisme au petit tablier). Mais, en revanche, on a poursuivi des pères de famille au nom de la liberté de conscience, que l'on violait, et l'on n'a pas donné au peuple les trésors .d'instruction qu'on lui promettait. Dans la ville que j'habite, ville où fleurit l'opportunisme, je vois grouiller, misérables et vagabonds, vicieux, graines de prison, beaucoup d'enfants qui autre-

(1) [Ne pas oublier que ceci était écrit en 1890.]

fois eussent fréquenté l'école, qu'on ne rar masse point pour les établissements laïques, faule d'argent pour remplir des obligations créées à la légère, mais qu'on a enlevés aux congréganistes, en défendante ceux-ci d'accorder aux plus pauvres une gratuité, trop propre à assurer leur prépondérance. Aux colonies, les conséquences seront plus graves : ou la majorité des enfants de couleur sera privée d'instruction, ou l'on abandonnera Tenfance à la direction de ridicules pédagogues, parfois doublés d'odieux attiseurs des haines de race, et les fruits de cette instruction prétendue républicaine netarderontpasàmûrir... non à l'honneur et au profit de la République. Des établissements congréganistes secondaires, j'aurais moins de bien à dire. Dans ces établissements, ordinairement dirigés par les maristes, rinstruction, ménagée aux privilégiés des classes aisées, ne s'élève pas au delà d'une moyenne honnêtement médiocre, et la moralité ne vaut guère mieux qu'ailleurs (vers quatorze ou quinze ans, le jeune créole, quels que soient les bancs qu'il fréquente, pose déjà pour l'homme à galante fortune et vient de temps en temps confier aux médecins des troupes les mésaventures de sa première émancipation). En outre, si les lycées pèchent par l'exemple des maîtres, en abritant les prétentions trop exclusives des gens de couleur, les collèges congréganistes inclineraient vers le défaut contraire, en ne dissimulant pas

assez leurs sympathies pour raristocratie blanche ou ceux de la couleur qui s'en rapprochent le plus par la teinte, la fortune ou les intérêts. C'est à Tàge où Tenfant commence à montrer les premières tendances qui deviendront plus ^ tard le caractère, qu'il importe de redresser avec

V le plus de vigueur et de persévérance les dé-

viations particulières à Tindividu, à la race et au milieu social. Les écarts sont faibles et de correction facile dans les écoles priniaires. Ils sont plus accentués et déjà d'amendement plus difficile, dans les établissements secondaires, où Tenfant se transforme en adolescent. Les lycées qnt le tort de se désintéresser trop complètement du système éducatif, ou de le limiter à une pseudo-discipline... démocratique, qui n'engendre que le laisser-aller chez Télève. Les collèges cléricaux, qui recrutent leur clientèle dans les classes aisées, procèdent d'autre manière ; l'on y bat un peu monnaie en entretenant la vanité des familles, et en la dirigeant dans une voie qui n'a rien de libéral.

Voilà ce qu'on doit redouter, dans renseignement congréganiste et, aux colonies, le reproche que je lui adresse vise surtout les grands établissements de filles, somptueusement administrés par des Sœurs de divers ordres. Dans un de ces établissements, où l'on refusait du conseil général une subvention de 25,000 francs, plutôt que de consentir à recevoir quelques en-

iiO NOS CRÉOLES

fants naturelles, adoptées par d'honnêtes familles de couleur, on mettait un jour en présence deux jeunes filles : Tune, de caractère très doux, laborieuse et intelligente, qui venait de perdre son père, officier sans fortune ; l'autre altière, paressçuse, sans aptitudes comme sans bonne volonté, appartenant à une famille de très riches usiniers. A la première, la maîtresse répétait qu'elle serait obligée de travailler ferme pour vivre, et elle ajoutait, en se tournant vers la seconde : « Ce n'est pas comme vous, Mademoiselle, vous êtes riche, vous êtes destinée à briller dans le monde et à commander, vous en saurez toujours assez. » Et les propos de ce genre attiraient les cadeaux sur la communauté. Ces dames, tant célébrées pour leur humilité et leur désintéressement, ne manquent aucune occasion de faire rendre profits à un sentiment d'orgueil qu'elles connaissent à merveille et caressent avec habileté, mais cynisme. Pas de fête qui ne deviennent pour elles un événement fertile en dons. Est-ce bien là qu'il faut chercher l'amélioration féminine et les partisans de pareilles maisons sont-ils bien venus à tonner contre les lycées de jeunes filles ?

Maïs, qu'il provienne d'une école congréganîste ou d'une école laïque, le créole adulte apparaît presque toujours identique. Ce qui prouverait

LE CAIRAGTÈRE ET L'eSPRIT 141

que les deux systèmes d'iustruction se valent dans le milieu, et sont également incapables de modifier l'esprit des races en présence. Les sujets d'élite qu'on rencontre dans nos colonies ont pour la plupart bénéficié d'une éducation métropolitaine. Je ne prétends pas que tous les créoles, non sortis de chez eux, soient gens ignares ou médiocres : j'en pourrais citer beaucoup qui remplissent avec distinction les fonctions les plus élevées dans la magistrature et l'administration, ou qui ont acquis des situations fort enviables dans le commerce et Tindustrie. Mais la moyenne, avec la meilleure instruction reçue dans le pays, conserve une morgue, une suffisance, que viennent encore accroître des titres trop aisément conférés.

Ces titres, délivrés par des jurys locaux et qui ont la même valeur... extrinsèque que leurs équivalents, obtenus à grand'peine dans nos facultés, sont fréquemment le masque de l'ignorance. Il y a vingt-cinq ans, à la Martinique, j'ai écouté l'hilariant récit d'un médecin, désigné pour remplir les fonctions d'examinateur de grec, dans une session de baccalauréat ; le cher confrère avait été surpris... au débotté, on lui avait désigné un lot de livres sur une table, et il avait choisi la vie d'Alexandre (Plutarque), pour soumettre ses candidats à l'épreuve ; il trouva toutes les réponses excellentes et ne s'aperçut qu'à la fin de la séance qu'il avait tenu son

exemplaire à l'envers. Les lauréats pouvaient prétendre à une aussi profonde érudition hellénique que le maître improvisé. Depuis, les jurys sont mieux composés, mais non pas moins indulgents. Quant aux examens d'ordre supérieur ou pratique, ils sont tout simplement grotesques, le plus ordinairement. Qu'on en juge par ces échos d'un récent examen de candidats aux hrevets d'officier de santé et de pharmacien civil :

« Qu'est-ce que l'œil ? — Une petite chose pour voir. »

« D'où tirez-vous l'alcool ? — Du vin. — Et encore ? La canne à sucre n'en fournit-elle point ? — (avec un sourire de haute suffisance) Oh ! non, monsieur, la canne ne fournit que du tafia. »

« Lorsqu'on met en présence un corps chaud et un corps froid, que se passe-t-il ? — Un degré. »

« Pour purifier du soufre, comment vous y prendrez-vous ? — Je l'enverrai à Marseille. »

Et le lendemain, les diplômés du cru se croiront les égaux des diplômés de France, sinon leurs supérieurs*.

On ne s'étonnera pas, après une telle diffu-

* Quand, par hasard, ces brillants examens sont couronnés d*un ajournement, il y a des candidats qui trouvent le moyen de transformer leur msuccès en affaire politique, réclament même la suppression des examens, comme attentatoires à la liberté des citoyens.

sioQ de lumières, du développement de la crédulité et de la superstition dans les pays créoles.

L'on est religieux, aux colonies, en ce sens qu'on fréquente avec assez d'assiduité les églises, qu'on aime les cérémonies du culte et le déploiement des processions. L'homme de couleur, alors même qu'il s'abstient et se pose en esprit fort, est tolérant et respectueux vis-à-vis des démonstrations d'autrui ; sous ce rapport, on peut dire que les colonies donnent, à certains jours, des leçons de sociabilité aux Européens, encore tout remués au souvenir des luttes entre les municipalités et les fabriques dans les grandes villes métropolitaines.

Mais la superstition n'y perd rien.

Il semble que nos pays créoles soient demeurés les foyers conservateurs des vieilles traditions du surnaturalisme. Là revivent, dans un curieux et bizarre mélange, toutes les superstitions que les Européens rencontrèrent chez les premiers habitants ; celles qu'ils apportèrent euxmêmes, dans un siècle où florissaient, en France et en Italie, l'astrologie et la science cabalistique ; celles enfin que ne purent dépouiller les pauvres noirs africains, hantés, sous le joug de resdavage, par le souvenir des génies de leurs

solitudes et de la puissance de leurs sorciersfétichéurs.

La crédulité est grande, dans le domaine de la médecine ! On n'a point encore partout de somnambules lucides et extra-lucides, ou du moins ces sujets sont rares. Mais on a des médecinsmagnétisses, qui, au simple attouchement, au simple coup d'oeil, guérissent les maladies les plus invétérées... De vieux nègras entremêlent V^s secrets des plantes aux secrets de la magie, (iélivrent des ordonnances avec ma,intes simagrées dévotes ou mystérieuses, captivent la confiance à force d'effronterie... ou l'imposent par la coj?viction qu'ils ont eux-mêmes de leur pouvoir !

Voici une prescription trouvée au chevet d'un malade, qui se faisait simultanément traiter par un médecin. . . pour le monde, etpar un guérisseur, pour sa propre satisfaction.

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