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CHAPITRE III

La vie créole d'autrefois, concentrée toute entière, pour l'observateur européen, dans les familles blanches, était heureuse et calme, très simple en son intimité, même au milieu du faste que déployaient les plus riches. La politesse dans les relations entre personnes de même couleur, la cordialité envers les hôtes, la ])lus généreuse confiance envers les amis, voilà ce qui la caractérisait, avec une remarquable activité chez les hommes, une aisance enchanteresse et une vertu sans pruderie chez les femmes. On se mariait jeune, et, comme les relations étaient fréquentes entre les familles, comme celles-ci se connaissaient de longue date, comme enfin une grande liberté y était laissée aux enfants, les unions étaient réglées d'après Tincliuation mutuelle, dans un monde où la pureté du sang originel était l'apanage le plus apprécié. La femme était le centre et Fattraction de cette

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vie. De bonne heure elle adoucit les mœurs brutales des premiers colons et, plus tard, elle donna aux îles leur plus enivrante séduction. Elles n'étaient pas des oisives, ces compagnes des vigoureux hommes, qui, soldats et défricheurs, firent la fortune de nos plus beaux établissements coloniaux, à l'époque de la monarchie. « Occupées des soins pénibles de leurs ménages, elles ne pensaient même pas aux attraits dont elles sont si abondamment pourvues, écrivait des Lozières ; attachées uniquement à leurs maris, qui les aiment avec douceur, avec politesse et considération, tout plaisir qui n'est pas avoué de la loi et de la religion ne pouvait leur inspirer le moindre désir. Les filles, accoutumées dès leur bas âge aux travaux cle leur sexe et aux mœurs de leurs mères» ne songeaient même pas à ces nœuds légers du libertinage que la mode justifie, et elles attendaient, au milieu d'occupations utiles,. que leurs parents disposassent d'elles. Sans malice et sans honte, puisqu'elles ne faisaient rien qui pût réellement les faire rougir, elles agissaient toutes avec l'assurance que donne la naïveté qui ne pense point au mal ; et, les jours de fête, elles s'amusaient avec une gaité aimable, qui n'est pas la joie de celles qui ont des reproches au fond du cœur. Les garçons et les filles étaieat p^le-mêle sous les j^eux des pères et des mères, et l'opinion était telle, qu'on les eût laissés seuls.

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qu'il^ eussent été longtemps sans se permettre les libertés les moins blâmables... b

Cependant, Parny nous dévoile d'autres côtés moins favorables. Il nous montre les ménages créoles de son temps divisés ou agités par les jalousies secrètes, « sans que la foi conjugale en fût mieux gardée de part et d'autre » ; des rivalités se dressent entre les femmes et déjà le conventionnel gâte les franches et boilnes allures : « Nos dames se voient peu entre elles ; on ne sort quo pour les visites indispensables, car l'étiquette est ici régulièrement respectée ; nous commençons à avoir une cérémonie, une mode, un ton. »

La fortune qui permettait de soutenir ce ton s'est dissipée : l'ostentation est demeurée ; la vie des familles est devenue plus fermée, * sans reprendre son antique ^implicite ; on cache la ruine et les défaillances sous la morgue, et le besoin bat en brèche une vertu qui, trop fréquemment, ne cherche plus à se défendre. Comment cela s'est-il fait? Il serait long et difficile de le dire; mais on ne saurait nier que les créoles blancs n'aient beaucoup perdu de la moralité de leurs ancêtres.

Toutefois, il ne faudrait pas interpréter à mal certaines coutumes qui choquent, à première vue, l'Européen, et qui, à un examen plus réfléchi, lui apparaissent au contraire comme les précieux vestiges d'une naïveté charmante. Autre-

fois, la créole, vivant au milieu d*esclaves, s'était habituée à leur nudité et elle n'en était pas plus offusquée que de celle d'un animal; sa pudeur s'était fortifiée à des spectacles, qui nous sembleraient risqués, sinon obscènes, et elle n'avait pas de ces effarouchements qu'eussent affichés, en sa place, maintes Françaises de médiocre vertu. Elle a gardé, dans son commerce a\ecles sujets de l'autre sesTe, une liberté relative, qu'il serait injuste de critiquer à priori très sévèrement. Par exemple, entre personnes de relations intimes, on organisera des partie de rivièrCj où garçons et filles, légèrement vêtus, prendront plaisir à s'ébattre, toute une journée, dans l'onde rafraîchissante et sur les bords ombragés d'un torrent; on se mêle, on se touche ; on n'engendre point pour cela d'idées vicieuses, comme il en naîtrait probablement dans l'esprit d'un Européen, soumis à pareille épreuve * !

Mais l'homme, auprès des mulâtresses faciles,

* M. de Beauvallon, dans un livre qui est unn peinture fort exacte des mœurs créoles de bon milieu (Hier y Aujourd'hui^ Demain, 1885), a très joliment esquissé une de ces parties. L'on est au Saut de la Lézarde^ non loin de la Pointe-a-Pitre, au bord d'un bassin naturel creusé dans les rochers... Les jeunes gens sont déjà folâtrant dans l'onde. « Tandis que les dames se déshabillaient dans le cabinet de verdure qu*on avait taillé pour elles au milieu d*un bosquet de pommes-roses, les domestiques retiraient des paniers, avec tout un attirail d*ar- '^[enterie, les mets et les vins les plus uns, qu'on dressait sur

partie de rivière. Le tout fut disposé au bord du bassin, de façon qu'on pût manger dans l'eau... Le bain et le repas se prenaient en même temps, au milieu de la plus franche gaîté... »

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a pris peu à peu, sans trop s'en apercevoir, des goûts qui ont fini par avoir une sorte de répercussion sur les mœurs de la femme blanche, à son grand détriment.

Puis, de part et d'autre, l'existence moins active, plus gênée, a diminué l'énergie du caractère ; l'insouciance s'est doublée d'un fâcheux découragement et les sollicitations malsaines ont ouvert le chemin à la corruption.

Ou se marie moins et les unions sont moins solides, malgré qu'on n'entende guère parler d'adultères et de séparations.

Il n'y a plus de planteurs assez riches ni de fortune assez indépendante, pour continuer les traditions du temps passé. Les derniers débris de l'aristocratie créole, s'ils ont échappé au naufrage, c'est-à-dire aux griffes du Crédit foncier, ont quitté les colonies, ou ils y luttent péniblement, cultivateurs aux gages des usiniers, usiniers eux-mêmes, en perpétuelle menace de débâcle et de ruine suprême. D'autres végètent, réfugiés dans quelque caféière isolée, demi-sauvageS} pleins de rancunes et de mépris pour les hommes et les choses de l'époque actuelle, très (iers et presque arrogants dans leur pauvreté, toujours prêts à monter sur leurs ergots, quand on agite devant eux les questions brûlantes de la politique et de la couleur, hospitaliers et serviables autant qu'il est en leur pouvoir, intrépides chasseurs, gros buveurs de grogs au rhum,

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fort ignorants pour la plupart et d'une susceptibilité très, chatouilleuse. C'est la gentilhomme* rie campagnarde. Elle compte plus d'une famille aux mœurs pures ; mais nombre de Vieux BabU tants vivent en concubinage avec quelque négresse ou mulâtresse^ produisant des enfants auxquels ils ne légueront que leurs habitudes antisociales.

Dans les villes et dans leur voisinage, c'est autre chose.

Industriel ou commerçant, le créole blanc, tracassé par le marasme des affaires, énervé par une politique qui l'annihile, inquiet de l'avenir, qui s'annonce pour lui de plus en plus sombre, cherche une distraction dans les cercles. La femme coule à la maison l'ennuyeuse existence d'une orientale : elle vit retirée, pianote et chante un peu, sans entrain et sans goût, reçoit quelques visites d'amies et attend six jours de la semaine, avec un désir nonchalant, l'échéance du dimanche. C'est le jour qui rompt la monotonie ordinaire, qui permet à la femme de revêtir ses plus beaux vêtements et ses bijoux, de régner par la prestance ou^la parure; le jour aussi qui donne à la jeune fille l'occasion de caresser plus ardemment son rêve, fixer les regards d'un émancipateur, un fonctionnaire ou nn officier peut-être, avec lequel elle s'en ira en France, abandonnera pour quelque temps au moins sa morte patrie ! Il faut voir, au chef«-lieu, comment

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disparaissent, à l'heure de la messe ou vers le soir, à l'heure de la promenade, le silence et la tristesse, comment les rues se remplissent de dames aux toilettes bigarrées, aux tournures gracieuses et élégantes, mêlées à des créatures, noires, bariolées, cocasses en leur costume comme en leurs façons, et que Ton dirait échappées de quelque cirque d'animaux savants !

De temps en temps, dans quelques familles, on se réunit à la nuit tombante ; après le repas, on fait de la musique et Ton danse. Mais ces maigres fêtes sont encore trop coûteuses pour le plus grand nombre des bourses, et elles deviennent rares. L'on n'a même plus, pour se dédommager, les fMes officielle!?; car dans un pays où règne le stupide préjugé de la couleur, une famille blanche n'ira point là où elle serait exposée à rencontrer une famille de mulâtres ou de nègres. Les gens de couleur, qui tiennentle haut du pavé, s'arrangent d'ailleurs de façon à bénéficier très exclusivement des réjouissances locales.

C'est donc une vie bien terne, que celle du blanc créole, et surtout de la femme créole !

Cette femme cependant mérite mieux que cela.

Quels portraits n'a-t-on point tracés de la femme créole l

Pas un ne saurait donner à TEuropéen T expression réelle qui convient à cette enchanteresse, car, pour la bien juger, pour la bien comprendre, il là faut étudier sousle ciel des tropiques, ardent de lumière, sur le sol aux luxuriants végétaux, qui Ta vue naître et acquérir ses grâces. Déplacée, la créole n'est plus qu'une fleur étiolée ou modifiée par une sorte d'acclimatement reversif : elle conserve sa finesse et sa joliesse de traits ; mais elle n'a plus ce qui Tanime d'un je ne sais quoi si particulier, ce mélange de vivacité et de nonchalance, cet air à la fois si libre et si candide, ce doux enjouement, non toujours dégagé d'une sorte de tristesse résignée, qui séduisent et captivent. San parler lui-même, si gen timont caquetant et caressant en son pays, semble LUI putois criard et intolérable sous notre ciel boudeur.

Parny n'a point flutté ses compatriotes, lorsqu'il a écrit d'elles :

(( Le sexe dans ce pays, n'a pas à se plaindre de la nature: nous avons peu de belles femmes, mais presque toutes sont jolies; et l'extrême propreté, si rare en France, embellit jusqu'aux plus laides. Elles ont en général une taille avantageuse et de beaux yeux. La chaleur excessive empêche les lis et les roses d'éclore sur leur visage et cette chaleur flétrit encore avant le temps d\iutres attraits plus précieux... Il existe un proverbe exclusif eu faveur des petits pieds ;

pour rhonneur de nos dames, je m^nscris en faux contre ce proverbe. Il leur faut de la parure et j'ose dire que le goût ne préside pas toujours à leur toilette : la nature , quelque négligée qu*e11e puisse être, est plus agréable qu'un art maladroit.. « »

Parny eût pu se montrer moins parcimonieux d'éloges envers les Bourbonnienaes, sans risquer d'être taxé de partialité. C'est cependant une créole, Eléonore, qui lui a inspiré ses élégies si charmantes !

Aux Antilles, Boyer-Peyreleau apluscomplaisamment analysé les femmes créoles :

i( Elles sont dédommagées du coloris brillant des Européennes, par une blancheur et une délicatesse de traits séduisantes, par une tournure et une taille qu*on ne trouve nulle part aussi svelte ni aussi déliée , par une certaine indolence et un laisser-aller, ravissant. Sans être parfaitement belle, leur figure fine porte une expression de douceur qui va droit à Tâme, et leur accent, dénué d'afféterie, lorsqu'il n*est pas traînant, respire Tinnocence-et la candeur. Leur abord timide, même froi^» avec les étrangers, est fier avec leurs inférieurs, et très familier avec leurs égaux ; elles sont douces et bonnes à l'extrême et savent répandre beaucoup d'agréments dans la société intime. L'amour étincelle dans leurs yeux; elles possèdent au dernier* point le talent de rappeler le tribut que les hommes

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