‹ Nos CréolesChapitre 14 sur 29 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Deux sentiments dominent la vie publique :

Une intolérance réciproque, créée et entretenue, au sein des populations, par le préjugé de la couleur, au profit de quelques ambitions mesquines, que la vanité et la sottise transforment en partis politiques ;

Une touchante union des individualités et des catégories — les plus hostiles entre elles, sur leur petit domaine, — dans le dénigrement... et l'habile mise en coupe de la métropole.

Nos créoles peuvent s'abandonner sans retenue ni dissimulation à tous les appétits qui dérivent de cet état psychique. Ils ont pour porte-voix toujours écoutés des députés résolument soutenus par certains politiciens toujours en faveur, grâce à l'ignorance de Topinion, à la faiblesse et à la connivence de l'administration centrale des colonies. L'hôtel de la rue Royale, .ouvert à tous les genres d'influences et d'intri-

gues, a longtemps été comme la bourse des intérêts créoles : ils étaient là perpétuellement eii hausse... au détriment de ceux de la marine nationale, trop fréquemment en baisse. Aujourd'hui, c'est h un ministère spécial que les intérêts coloniaux se débattent, avec le même succès que jadis au ministère de la marine.

J'aurais là-dessus trop à écrire. Je ferai donc un choix parmi les documents que je possède.

Je produirai suffisamment d'observations et de faits pour justifier mes opinions, réservant, s'il le faut, pour un autre ouvrage, ceux que je ne publie pas dans ce livre (*).

Dans les premières faveurs que la Révolution accorda aux classes opprimées, les noirs ne virent que Tassurance d'une liberté illimitée et la satisfaction de leurs convoitises grossières. L'on assiste alors aux scènes les plus étranges. Les affranchis, enrôlés sous les drapeaux de la République, ne songent qu'à se livrer au jeu et à la danse, avec fureur ; « ils se rendaient sur les habitations par escouades et se faisaient livrer des cannes et du vesou (gros sirop);... dans les marchés, ils exigeaient qu'on les servit avant tous les autres citoyens », et, chargés de maintenir l'ordre, ils ne provoquaient partout

(1) [Voir mon Ethnographie criminelle coloniale.]

que contestatioDS et rixes (Lacour). Mais les noirs non soldats sont obligés de demeurer sur leurs paroisses et dé cultiver le sol. Le désenchantement se manifeste et les mulâtres l'exploitent pour satisfaire leur haine irréconciliable contre les blancs : ce sont les blancs maudits , qui s'opposent à raffranchissement des esclaves; ils veulent, sous le régime nouveau, continuer les vexations d'autrefois. Et les révoltes d'éclater, féroces et sans merci. Surviennent les événements de 1848. Les incendies et les pillages recommencent au cri de : mort aux blancs; on refuse d'écouter la voix conciliatrice de rhonorable Bisse tte et même on accuse de trahison cette victime de l'iniquité de la caste aristocratique. Les gens de couleur sont pourtant bien émancipés cette fois ; mais leurs sentiments ne se modifient point. Ils ne songent pas à faire œuvre de politique, ou plutôt, pour eux, la politique consiste à humilier, à annihiler les blancs. Typiques, à cet égard, sont les anecdotes récemment racontées par Gaston Jollivet, sur les députés nègres Louisy Mathieu et Mazaline, protégés de Schœlcher. Ce sont deux parfaites nullités ; mais ils sont convaincus de leur supériorité,... parce qu'ils sont nègres. Le premier avise un jour, sur le boulevard, un décrotteur et l'invite impérieusement à lui cirer les bottes : Regades ! tu es un blanc, moi un noi, et c'est toi le blanc, qui te coubes pou cirer les

20S NOS GRÉOLBS

bottes de moii Le second, au cours d'une discussion à la Chambre, eut -cette exclanxation : ' Moi dis : ions les nègues sont bons^ tous les blancs sont messants. Actuellement, les choses ont-elles beaucoup changé? On aurait grand tort de le

croire *.

Pour les nègres, tout ce qui est l'occasion d'un tapage ou d'une réjouissance est la plus claire démonstration de l'excellence du régime politique* La fête du 14 Juillet et celle de Schœlcher, leur apôtre et leur patron, qui la suit de très près (la Saint- Victor se célèbre le 21 juillet), leur permettent de traduire très naïvement comment ils entendent la République et comprennent sa devise^. Des bandes dépenaillées courent les rues, s'arrètant à chaque cabaret, vociférant leurs appétits. A la Basse-Terre, c'est une négresse qui s'écrie : Répiblique, ça ka veut di tué tous blancs ; i^nis, une autre fois, un jeune homme qui en abat un autre d'un coup de revolver...

• On a oublié, aux colonies, ces paroles fort sages d'un homme qui a cependant laissé une réputation de violent agitateur, Pory-Papy : « La conciliation, aux colonies est une nécessité sociale, mais ce n'est pas dans l'urne du suffrage universel, que la conciliation est possible : c'est dans les travaux des champs et de l'usine, c'est dans les relations commerciales et privées, et sans intermédiaire officiel et poHtique, que la conciliation aura lieu. » (Plaidoyer dans l'affaire dite de la Gabarre, cour d'as, de la Basse-Terre, 21 juin 1850.)

* Ils doivent la connaître : comme chez nous, on l'inscrit sur les murailles et, de plus, M. le sous-secrétaire d'Etat aux colonies de la Porte a ordonné qu'on la mît en tête de toute lettre de service, ingénieux moyen de former le cœur... et la main des jeunes commis aux écritures qui pullulent dans les bureaux des diverses administrations officielles.

LES MCEURS PUBXIQUES 203

et n'est point arrêté (1884). Et ces licences sont si bien reçues, que j'ai recueilli, à la Pointe-à- Pître, ce mot bien caractéristique d'un agent de police, surprenant un nègre en train de fouiller la poche d'une dévote, à la procession de la Fête- Dieu : Vous vous trompez de jour, ce n^est pas la fête du 14 Juillet. Autre écho, que j'emprunte à un journal schœlchérien :

, < La Baie Mahault, malgré sa grande pénurie, allait fêter brillamment le J 4 juillet. Les amusements de toutes sortes allaient bon train, quand un incident malheureux en interrompt le cours... > Un pauvre diable, du nom de Syracuse, s'imaginant que les autorités devaient lui payer à boire, va demander un sec (un verre de tafia) à M. le secrétaire de la mairie, lui-même occupé à trinquer avec le brigadier de gendarmerie et son subordonné. Syracuse insiste, le secrétaire se fâche et finalement le livre aux gendarmes. Le prisonnier paraît sur la place.

€ La foule s'indigne à la vue d'un pareil spectacle, et le sujet de l'arrestation étant bien connu, quelques jeunes gens se crurent dans le devoir de réclamer la délivrance du malheureux. Mais les réclamations faites dans les termes les plus polis sont quand même rejetées et la procession criminelle se dirige rapidement vers la prison. Arrivée là, la victime allait être sacrifiée, quand elle fut entourée de tous, hommes, femmes, enfants, les uns suppliant, les autres pleurant. Déconcertés, affaiblis par les cris d'indignation poussés contre eux, le commissaire adjoint et ses deux gendarmes lâchèrent leur proie ; alors, comme si Ton venait de remporter une victoire .sur la tyrannie; toute la foule cria : Vive la liberté! >

On n'en peut trop vouloir aux nègres de leurs

écarts : ceux qui fêtent ainsi la République sont gens de bas peuple, dépourvus d'instruction.

Mais c'est précisément pour cela qu'op n'a pas à ménager les sévérités à ceux qui, plus intelligents, instruits; en bonne situation sociale, les poussent dans une voie dangereuse. Quelques mulâtres accomplissent cette œuvre, que favorise inconsciemment Schœlcher, en protégeant tous les individus qui se targuent auprès de lui de leur couleur, sans distinguer entre leurs aspirations réelles et factices. C'est en effet sous l'égide et presque au nom du vénérable sénateur*, qu'on se réunit pour lancer de temps à autre certaines insinuations perfides, que des fonctionnaires, couverts par le maître, prennent impunément la parole en ces réunions, rappelant aux noirs, non pas les devoirs qui leur incombent avec la liberté politique, mais les misères et les tortures d'autrefois, qui ravivent les haines. Do l'attisement des plus mauvaises passions, vivent maints personnages, au nez et à la barbe des hommes honnêtes et de réflexion; leurs mensonges sont acceptés comme des vérités, applaudis même par une poignée de politiciens de la métropole, qui s'imaginent représenter, après les Richelieu et les Colbert, « une école coloniale ! »

* Ce fut aux cris de Vive Schœlcher et Pevinon (Perinon était un mulâtre distingué, sorti de l'Ecole polytechnique et qui abandonna de bonne heure l'armée pour la politique) que l'on conspua Bissette, devenu l'apôtre ae la conciliation après Ibs événements de 1848.

Ecoutez ce beau discours d'un magistrat très coloré, au banquet du quatre-vingt-unième' anniversaire de V. Schœlcher :

c Messieurs et chers concitoyens, nous sommes aujourd'hui réunis pour continuer Tusaçe établi parmi nous depuis quelques années, de célébrer, en môme temps que l'anniversaire de l'abolition de l'esclavage, celui de la naissance de l'homme illustre et vénéré, du irrand citoyen qui a été le promoteur, le véritable auteur du décret d'émancipation. Ce que ce mot d'esclavage rappelle de souffrances, de tortures morales et physiques, d'humiliations pour toute une race, mise pendant des siècles hors de l'humanité et plongée durant ce temps dans la plus dégradante abjection, je n'ai point à vous l'apprendre. Fils, petits-fils ou descendants d'esclaves, vous avez tous certainement, ou entendu raconter, par les survivants de cette époque néfaste, les horreurs de la servitude dans nos colonies, ou lu tout au moins les récits émouvants du long martyre de nos frères dans les contrées voisines !.Si je rappelle ces souvenirs, ce n'est point dans le but injustement prêté à quelques-uns des nôtres de servir je ne sais quelle triste ambition, en entretenant parmi nos populations un prétendu antagonisme de races... »

Gomment donc! c'est là un exorde tout de conciliation, bien en rapport avec les propos et les actes de chaque jour, dans un certain clan, qui ne prêche que le désintéressement et l'union par la discorde. De telles paroles ont un retentissement bruyant, dans un sens que Ton n'a garde d'ignorer. Pourquoi le prononceraiton, si on estimait qu'elles fussent inutiles ?

Cependant, et cela est fort heureux, tous les noirs ne sont pas dupes de cette éloquence, dont le brillant de pacotille dissimule assez mal le venin. Presque en même temps que le haut fonctionnaire, auquel je viens de faire allusion, prononçait son discours-programme, un humble, devenu conseiller général par le suffrage des hommes de sa couleur, rappelait ainsi ses frères à la concorde (le langage n'est peut-être pas d'une correction très pure ; mais il émane d'un cœur honnête et bien français, ce qui vaut infiniment mieux) :

c Ce grand élan vers la fraternité, la paix et la solidarité entre tous, que les patriotes de nos jours ne cessent de prêcher, autant dans la métropole comme dans les colonies, nous assure qu'au fur et à mesure les libéraux, les républicains sincères et convaincus verront toujours avec joie et satisfaction la consolidante, la justice et 1 équité, qui nous manquaient dans nos colonies avant 1848 et 1870... Oh I saluons avec respect et reconnaissance cette délivrance qui honore le gouvernement provisoire de 1848 et la glorieuse France, qui nous dirige, dont nous sommes fiers, de cœurs et d'âmes, d'être appelés Français comme nos frères de la métropole... C'est l'abolition d'un temps odieux. Jetons un voile d'oubli sur un passé très éloigné à ne jamais revenir dans le monde, pour l'honneur de la civilisation moderne, car nos* concitoyens qui ont atteint l'âge de 37 et même 40 ans ne l'ont pas vu et ce n'est pas en réveillant une vieille cendre déjà éteinte, que nous arriverons à nous estimer. Ce que nous demandons dans notre pays, c'est de l'entente, la confiance réciproque, et là sera sûrement l'abolition des préjugés. >

Oui, c'est Fentente par Tabolîtion des préjugés, qui redonnerait l'essor à nos vieilles colonies, et il me plaît de montrer cette idée nettement formulée (et sans arrière-pensée) par un noir intelligent. Parmi ces braves gens, souvent pauvres d'instruction, mais non pas de bon sens, il s'en rencontre plus d'un qui voit clair et parle franc. Ils comprennent gue leur émancipation est désormais à l'abri de toute tentative réactionnaire et qu'ils ont moins à redouter des blancs, leurs anciens maîtres, que des mulâtres, ardents à saisir la suprématie. Ils le disent aux élections. Si leurs voix ne l'emportent pas sur les menées de la coterie, au moins ne sont-elles pas étouffées. Un pauvre ouvrier écrivait au rédacteur du Courrier de la Guadeloupe^ au mois de septembre 1885, pour appuyer la candidature de Davis David, un noir partisan de l'union de ceux de sa race avec les blancs :

« Daignez me placer dans un petit de votre j'ournal. Long-temps mon opinion n'a jamais valié au consort, par ma position malheureuse et ouvrière. L'obligation la plus familière est de me soumettre à toutes les classes particulièrement à celle qui m'a toujours protéger et désire ma vie. Je suis véritablement l'électeur de Davis David... Si Ton me demande la raison, je répondrais que l'homme répond à celui qui a jeté la première pierre, que ma compréhension égale la sienne, sans conter la pratique qui forme mon avenir. Je sais bien que les ouvriers ne savait pas parler français, mais permettez-moi de dire en termes que je connais très-bien.

« Nègre noi, c'est yo qui plù sotte ; yo ca voté pour mulâtre, yo pas jamais tini place (Le noir, il a'y a pas d'être plus sot ; çà vote pour le mulâtre et ça n'a jamais place à rien).

€ Alors voté pour blanc et nègre, yo pencé metteri jamais gnon nègre au pouvoi (Alors votez pour un blanc et un nègre ; vous pensez bien qu'on ne mettra jamais un nègre au pouvoir).

< Pou moin plus sotte ca gardé canotte (Pour moi le plus sot est celui qui garde le canot)...

< D'abord mulâtre pas aimé voué nègre tini place, moins ca songé gnon nègre qui tai tini gnon petit place, yo fai li perdre, li ça pas dou être fai li plaisi; môme moin connaître mulâtre ca faire perdre place à yo... »

D'abord le mulâtre n'aime pas à voir un nègre en place . Je me souviens d'un nègre qui avait une petite place qu'on lui a fait perdre ; ça ne lui a pas fait plaisir, et même je connais le mulâtre qui lui a fait enlever sa place. Le mulâtre, ça fait perdre leur place aux gens *).

Ces sentiments ne trouvent que trop souvent Toccasion de se manifester. Un mulâtre, homme à l'esprit acerbe, enflellé et vaniteux, conseiller général et rédacteur d'une petite feuille aussi hostile au noir qu'au blanc, sous la couleur d'un républicanisme avancé, demande le concours de la musique municipale, pour un bal qu'il veut donner chez lui, je ne sais plus à quel propos. Cette musique, formée par des noirs, est dirigée (non Scins talent) par un perruquieramateur, qui consent à venir dans les salons du fonctionnaire, mais à la condition d'y être appelé

• Pièce communiquée par M. Gros.

Mh

comme invité. Notre mulâtre ne peut taire Findignation qu'il éprouve de cette prétention d'un nègre, homme de rien : il s'attire séance tenante un magnifique coup de poing, et, le .lendemain^ il a tout le temps [de méditer cette lettre, qui peint assez curieusement l'état... des relations entre nègres et mulâtres :

c Sous M..., la feuille républicaine dégénère peu à peu et devient une nullité complète. Son rédacteur^ au lieu de protéger et de défendre les républicains, se plaît à les combattre, à les critiquer, à les insulter. D*abord nos plus honorables compatriotes... (des noirs) sont des intonnus et leurs actes sont des insanités,,. Mais pour abréger laissons de côté mille autres faits aussi répugnants... et arrivons à nos estimables musiciens. étonnement! Ils sont indignes de jouer sans salaire et de danser alternativement une polka et une valse : il faut qu'ils soient rétribués et qu'ils ne puissent pas, par conséquent, faire figure avec la sœur de M... »

Jamais un nègre n'eût songé à adresser, dans une famille blanche, la demande que le chef de la musique municipale avait trouvé fort naturel de formuler dans une famille de couleur. Mais le nègre ne peut se faire à l'idée d'un mulâtre valant mieux que lui, ni un mulâtre à celle d'un noir apte à l'égaler. De là un des côtés du préjugé de la couleur et non le moins piquant... aux yeux de l'observateur européen.

Combien sont mal venus, après cela, messieurs de la teinte mixte, à rejeter sans cesse sur les blancs une division dont ils sont les premiers à profiter... et qu'ils entretiennent, malgré qu'ils simulent de beaux emportements en déclarant le contraire. Je ne veux pas dire que les blancs soient exempts de tout reproche et qu'ils aient entièrement dépouillé les vieux sentiments de leur race vis-à-vis du monde do couleur. Mais je prétends que, chez eux, le préjugé est plus que tempéré par une inclination réelle vers le vrai noir, tandis que le mulâtre reporte à la fois ses vanités et ses haines et contre le noir et contre le blanc. Nos colonies, sous ce rapport, en sont exactement au même point qu'autrefois, avec cette différence que l'influence du blanc s'est effacée devant celle du mulâtre, et qu'il semble que la situation soit arrivée à une sorte d'acculement sans espoir de sérieuse amélioration.

£h bien! je n'hésite pas à le dire, avec une conviction sincère, ce malheureux état des esprits est du, en très grande partie, à l'influence dé Schœlcher.

Cet homme émioent a bien fait de demander l'émancipation des noirs et de défendre l'égalité politique des hommes de couleur. Mais il a agi sans discernement, en provoquant l'exclusion de l'élément le plus vigoureux, le mieux doué pour la direction collective et le plus susceptible de

LES MCfiURS PUBLIQUES 2il

rendre à nos colonies leur ancienne prospérité, exclusion qui aboutira fatalement à Textinction dans un avenir prochain : Ton assistera ensuite, comme à Haïti, à l'absorption du mulâtre par I ) nègre et au retour de celui-ci vers une semibarbarie (sinon à une barbarie complète).

Curieuse figure, que celle de l'apôtre et digne de fixer l'attention. Janus (du Figaro) en a esquissé une silhouette, pleine d'humour (1®' avril 1882).

« Grand, maigre, la figure tout en pointe, les oreilles pointues et détachées, le nez long, crochu et pointu, le dos pointu et bossu, la peau de la figure jaune et tirée dans le sens de la longueur, avec de petits favoris blancs taillés aux ciseaux, trois ou quatre lignes dures de cheveux rares sur un crâne pointu. Un diable de paco- . tille que vous avez vu représenté sur la couverture des Français peints par eux-mêmes^ vers 1 844. Et tout de noir habillé, sévère, austère, le pantalon noir à la houssarde, une redingote spéciale froncée sur la hanche, le petit collet d'un faux quaker et d'une propreté gênante. Car ce philanthrope, lorsqu'il est frôlé dans la rue par un ouvrier salissant, entre aussitôt dans une pharmacie pour s'inonder d'odeurs, et considère la Commune comme un grand événement, pendant lequel on Ta empêché de se laver les mains durant vingt-quatre heures. Très poh, froid, désagréable, affecté, donnant l'idée, quand il

parle, d'un parent brouillé dans une famille de gens bien élevés, ayant en lui une pose qui lui est constitutionnelle et qu'il rend plus insupportable encore par ses prétentions excentriques à la simplicité. C'est ainsi qu'il ne met jamais d'habit pour être simple, et qu'il se fait précéder, quand il dîné en ville, de sa théière et de son domestique. Il ne lui faut pas trois espèces de vins à son dîner, comme aux autres, et il ne fait pas un tas d'histoires. Il envoie devant lui sa théière — parce qu'il est simple.

« Victor Schœlcher est né en 1804, l'année même où les nègres vainqueurs proclamaient l'acte d'indépendance d'Haïti. Gomme Agathocle, il était le fils d'un potier, c'est-à-dire d'un riche marchand de porcelaine, établi, il y a une cinquantaine d'années, au coin de la rue Drouot et du boulevard. Le père n'eut pas trop à se louer de mettre son fils à la boutique, » et le jeune Schœlcher quitta de bonne heure le commerce pour la politique et les voyages. Il se jeta dans le parti républicain, visita les Etats-Unis et Cuba, et en rapporta, chose tout à son honneur, une haine indomptable contre l'esclavage.

« M. Schœlcher s'est fait en ce genre une [telle célébrité, qu'après une conférence faite par lui le 27 juillet 1879, aux Folies-Bergères, et consacrée à la glorification de Toussaint-Louverture, son ami, M. Ernest Legouvé (qu'on retrouve partout à point) proposa, dans son enthousiasme,

& l'assemblée, de terminer la séance en appelant M. Schœlcher — SchœlcheV'Louverture * / »

La philanthropie noire a été « la plus douce manie » de V. Schœlcher. Elle serait en elle-même fort louable, si elle révélait dans ses formes plus d'intelligence et moins d'aversion entêtée contre le créole blanc. J'ai entendu affirmer, aux Antilles françaises, que l'origine de cette aversion ne reposait pas uniquement sur les tristes souvenirs des tyrannies de l'ancienne caste aristocratique, mais qu'il s'y mêlait uh peu de ressentiment tout personnel.

Quoi qu'il en soit, Schœlcher est l'oracle, toujours en honneur, bien qu'un peu vieilli, auprès duquel les gens de couleur viennent prendre ou faire semblant de prendre le mot d'ordre (*). On a beau chercher à déguiser le sens de celui-ci, il n'échappe qu'aux aveugles ou aux observateurs qui ferment, de parti pris, leurs yeux et leurs oreilles : c'est la substitution du mulâtre au blanc.

Il n'y a point de vexations qu'on n'imagine contre les planteurs, point de mesures arbitraires qu'on ne décide pour achever leur ruine: la France laisse faire et les persécutés en sont pour

1 On sait que, depuis cette époque, M . Schoelctier a publié une histoire de son héros. Cette histoire, très indigeste, est moins encore un panégyriqne outré des nègres, môme personnifiés en ces types de coquins qui s*appellent Dessahnes et Christophe, qu*une longue diatribe contre les blancs.

Pourquoi M. Schœlcher n'a-t-il point établi ses pénates au milieu de ses jchers frères et amis 7 U eut été à même de les mieux connaître.

(*) [Schœlcher est mort, son esprit persiste, entretenu au foyer d'un petit clan formé par lui.]

leurs doléances inutiles. Un récent article du Propagateur de la Martinique (8 janvier 1890) résume bien la situation.

Des cent soixante mille Français qui habitent la Martinique, il est un groupe, quelques milliers de personnes, dont la situation est vraiment singulière. Descendants des fondateurs de la colonie, ils en ont géré les intérêts jusqu'au moment, où, en 1870, l'application du suffrage universel est venue leur enlever la direction des affaires publiques. Sans récriminer, ils ontquitté la place; ils se sont volontairement effacés, pour reporter sur l'exploitation de leurs terres et la fabrication du sucre tout le surplus de leur activité. Des chemins de fer faits de leurs seules ressources, des usines créées par eux, couvrent aujourd'hui le pays et en assurent Texislence. Tout l'édifice économique repose sur eux ; 30,000 travailleurs ruraux et leurs familles en dépendent, comme en dépendent aussi les recettes du budget. Tout le pays vit d'eux. Ils alimentent le commerce, Tindustrie, la marine. Propriétaires delà plus grande partie du sol, ils sont, dans ce pays agricole, la providence de tous. Il semblerait que des citoyens aussi sages, des hommes aussi utiles, aient droit à quelques égards. Ils ne demandent que la tranquillité, on leur déclare la guerre. 11 est ici, en effet, des gens animés contre eux d'une haine jalouse; qui ne cessent de les désigner à to»t propos comme l'ennemi, ne songent qu'à déchaîner contre eux les colères et l'envie, qui prennent pour devise et affichent pour programme, leur ruine. Ce n'est pas là de la métaphore. Ce n'est pas de l'exagération (et Fauteur de l'article cite en effet, à l'appui de ses paroles, une déclaration fort cynique du journal la Fetite France, où les Blancs propriétaires sont offerts eu pâture aux gens de couleur, sous le titre de parti de la réaction), La Réaction ! c'est le nom

LES UGEURS PUBLIQUES 215

SOUS lequel on désigne, plus habilement qu'honnêtement toutefois, eette catégorie si éminemment utile des habitants de la Martinique. Et que lui reproche-t-on ? De s'ingérer dans les affaires du pays, de chercher à faire triompher ses idées, ses candidats? Aucunement... (La réaction se tieQt en dehors de la politique ; elle n'est rien et ne veut rien être sur le terrain de celle-ci.) Elle n'a qu'un tort. Tandis que ses adversaires échangent l'injure et Toutrage, rivalisent de violence, se prodiguent la honte ^ et n'enfantent que stérilité et confusion, elle, elle travaille. E^e fonde, elle crée, et son labeur fécondrépand autour d'elle Je bien-être et l'aisance.

C'est là une insupportable supériorité. Cette puissance, que la réaction tient de sa fortune, on pouvait Tacquérlr. (Les moyens n'en ont jamais manqué aux nouveaux maîtres. Des habitations ont été vendues, dont ils disposaient à leur gré ; d'autres, en plus grand nombre, restent incultes entre leurs mains ; ils n'ont rien su faire pour la prospérité du pays: mais ils trouvent mauvais que d'autres l'assurent et ils prétendent détruire l'œuvre des

* Pour se convaincre du bien-fondé de ce reproche, lire les Colonies, journal que Ton prétend dévoué à M. le député Hurard, et la Petite France, qui défendrait les opinions de M. le député Desproges. On y verra ce que les jalousies peuvent engendrer d'aménités entre mulâtres, occupés à tirer chacun vers soi les grosses parts du gâteau politique. Un protégé de Schœlcher, directeur de l'intérieur, M. X... (peu intéressant, je Tavoue, mais non moins que beaucoup de ses critiques), a surtout eu à essuyer un feu roulant d'invectives inouïes ; les épithètes de scélérat, de serpent jaune, etc., lui sont prodiguées par ses frères en couleur, ûp l'attaque jusque dans son honorabilité familiale, et quand il s'adresse au parquet pour réprimer ses diffamateurs, ceux-ci osent écrire (les Colonies^ du 29 janvierl890) : « Où peut-on trouver la preuve d'un fait, non pas injurieux, mais diffamatoire, dans ces mots : M. X. He nom est en toutes lettres), qui laisse mourir son père de taim dans l'ancienne écurie du Vauclin ? Où peut-on encore faire cette preuve dans ceux-ci : M. X..., si difhciie à payer les dettes honteuses de sa famille ? Y a^t-il là un délit de diffamation nettement caractérisé ? Ne sont^e pas là de simples assertions injurieuses, sans doute, mais non qilTamatoires?... » Quel sens moral t

vrais travailleurs.) Partout ailleurs qu*aux colonies, on pourrait ne pas se préoccuper de ces idées d'énergumènes. Mais ici la situation est tout autre. Le pouvoir est le plus souvent entre les mains de tels furieux et nos institutions sont telles qu'elles les rendent tout -puissants pour le mal. Ce programme de destruction et de ruine, nous Tavons vu déjà appliqué ; et si ces implacables envieux n'eussent pensé que la crise sucrière suffisait à noue ruiner ; si des divisions intestines ne fussent venues les paralyser, c'en serait fait aujourd'hui du pays agricole. Ce parti fut le gouvernement hier ; il peut le redevenir demain. N'est-il pas vrai que la situation de ceux qui ont pour mission de maintenir le bien-être général de la colonie par Tagricalture et Tindustrie est particulièrement délicate et périlleuse ? De telles explosions de haines sont si fréquentes, et il est tellement dans la nature humaine de se familiariser avec un danger constant, que nous n'y prêtons plus guère d'attention. Il nous a pourtant paru utile, cette fois, d'en faire ressortir la netteté et la violence. 11 est bon, à l'aurore d'une Chambre nouvelle, élue par le pays fatigué de désordres, dans un esprit de conciliation et de travail, que les gouvernants issus de cette Chambre sachent qu'à la Martinique, il existe des hommes qui s'imposent pour unique mission le travail, d'autres qui adoptent^ pour programme la destruction et la ruine de ceux-là.... >

Mille événements, grands et petits, sérieux et burlesques, démontrent chaque jour l'hostilité systématique du mulâtre au pouvoir, contre le blanc dépouillé de toute attribution officielle. Tantôt ce sont des droits locaux excessifs ou iniques, dont on frappe les produits de la grande culture ; tantôt des provocations plus directes ou des insinuations perfides, qu'on dirigée contre les

planteurs les plus en vue. Puis les attaques à coups d'épingles... auxquelles se mêlent quelques méchancetés... drolatiques.

A la Martinique, un directeur de l'intérieur a l'idée de se faire photographier au milieu de son personnel. C'est un blanc ! Il ne pouvait longtemps demeurer en place. Le cliché n'est pas plutôt tiré, qu'arrive un autre directeur, bien teinté celui-là, comme il fallait s'y attendre : on demande au photographe de vouloir bien corriger son épreuve, ce qu'il déclare impossible; puis on invite à une nouvelle séance le personnel, qui, pour diverses raisons , montre quelque esprit d'opposition. Aussitôt Schœlcher de lancer ses foudres et de crier haro sur ces blancs, toujours empressés à blesser la juste susceptibilité des douces et innocentes personnes de couleur*!

Les gouverneurs doivent être triés sur le volet, au gré du tout-puissant politicien. Si le choix tombe sur un blanc, c'est que Télu n'a plus à faire ses preuves de fidélité au maître : son purisme est à l'abri de tout soupçon. Il reçoit la bénédiction... et les instructions du vénérable, part content à la pensée des émoluments qu'il va toucher ' et des senteurs grisantes pour sa

< Voir le Rappel du mois d'août 1885.

* Ils représentent une fort belle raiioa pour les gros appétits : M. Etienne, sous-secrétaire d*Etat aux colonies, vient de porter le traitement des gouverneurs en activité à 35 et 30.000 francs selon la classe, avec 20,000 francs de frais de représentation à la Martinique, à la Guadeloupe et à la Réunion.

218 NOS GRÉOLBS

vanité qu'il va fespirer. Il débarque au milieu du faste militaire, qu'il affecte de dédaigner (malgré qu'il l'ait ordonné à l'avance) et, l'air bon enfaut, d'emblée prodigue les chaleureuses poignées de main à la petite coterie de colorés qui l'attend ; d'emblée aussi il se met à dos, par quelque maladroit discours... de bienvenue, une fraction notable de la population. Qu'importe ! On marche appuyé sur les forts, on s'abandonne au parti de la couleur, le seul honnête, le seul digne d'être écouté. L'on est prôné par celui-ci et Ton boit à grands coups le lait de ses louanges hyperboliques, dans les réunions de loges, aux cérémonies publiques, partout où les beaux discours trouvent l'occasion de s'étaler. Et même, quand on a réussi à capter la confiance, au prix d'une immolation de ces pauvres blancs, créoles. .. et Européens, quelques-uns les amis d'hier ! on a la satisfaction de recevoir, à l'occasion d'une fête et devant une foule enthousiasmée, les compliments rimes d'un vétérinaire, qui^ souffrant d'une entorse, a poussé le dévouement jusqu'à se faire porter, à âne, au pied de la tribune officielle, pour réciter son ode dithyrambique, en équilibre sur un pied (absolument authentique) :

Gloire à vous^ qui, venant vous placer à la tête

De notre comité ^, assurez à la fête

Cette solennité, qui, toujours, Gouvernear,

* n s'agissait d*un concours agricole et d'une fête hippique.

Sera chère et très douce à tous ceui dunt le coeur Vibre, hélas ! quelque peu, pour le bien du pays. Gloire à vous, qui primez le travail de la terre.

Vous, vrai républicain, Qui, lui donnant la main, votre aide, dites : Frère, * Au fils de l'Africain !

Oh ! vous qui nous voyez, oui, à la gêne en proie, Nous traitez en ce jour si généreusement, Parmi tant d'ennemis, nous donnez quelque joie,

Croyez à notre gratitude.

Ce plaisir passager, par le public goûté, Grâce'à votre sollicitude, Consolidera fort notre fraternité !

Ce sont là mes souhaits et mon remercimenl.

Mais bientôt grondent les orages. Les blancs se fâchent et ils ont la riposte vive. Leurs journaux mettent le doigt sur les points faibles, constatent le flagrant délit de politique mensongère et traîtresse :

c Nous sommes en mesure d'affirmer, nous affirmons : € Que le dimanche... à la mairie de..., en présence du commissaire de police, du maire, du conseil municipal, de plusieurs employés, soit en tout d'une trentaine de personnes, le Gouverneur a prêché la discorde civile et excité les hommes de couleur et les noirs à la haine des blancs créoles, qu'il leur a représentés comme leurs pires ennemis; qu'il les a encouragés à exclure cettt catégorie de citoyens de partout, et à travailler, de tous les moyens en leur pouvoir, à leur ruine. La violence de ces inqualifiables discours a été telle, sur ce point, qu'un des assistants a fait la remarque, qu'il fallait que la population fut bien douce ou qu'elle comprit bien peu ce qu'on venait

220 NOS GRÉOLBS

de lui dire, pour De pas se livrer immédiatement aux derniers excès...

< Qu il fallait détruire la canne, la plante aristocratique, et se refuser à la travailler... » etc., etc.

Opère-t-on un mouvement de retour à la conciliation? Un Européen de l'école shœlchérienne ne le saurait risquer lui-même, sans encourir aussitôt les défiances du parti tout entier. Qu'il prenne garde alors ! Dans sa vie privée, comme dans sa vie publique, des regards soupçonneux ei malveillants l'épieront. Blancs et mulâtres dirigeront contre lui leurs traits les plus envenimés et ni les conce;5sions, ni les bassesses ne le sauveront de la déroute... et du rappel.

Il n'est guère de gouverneurs d'aujourd'hui qui n'oifrent un côté vulnérable. Ce n'est point parmi des hommes élevés au gré du favoritisme et du sectarisme, qu'on a chance de rencontrer des natures impeccables. Aux colonies, où tout se voit, tout se sait et se répète, où l'on brode avec une incroyable facilité, sur le plus léger canevas, les récits les plus fantastiques et où la réputation la plus nette a peine à se défendre contre la diffamation systématisée, les privilégiés des ministères et d'ailleurs n'ont, pour la plupart, ^n appui, que dans la faveur éphémère de leurs administrés. Celle-ci fléchit -elle? Les pauvres hères laissent voir à nu beaucoup de choses assez vilaines.

Je ne remuerai pas ces choses-là.

LES MGEURS PUBLIQUES 221

Je n'apprendrais rien qu'elle ne connaisse aussi bien que moi, à cette excellente administration centrale, et, en faisant le silence sur les peccadilles et les gros péchés de nombre de ses créatures, j'ouvre peut-être à quelques-unes la porte de la résipiscence.

Ety en effet, il semble déjà que des pas retentissent sur le chemin de Damas. Je crois du moins entrevoir un heureux changement dans certain aveu échappé à la grande feuille opportuniste (République française du 2 août 1888), à la suite de la mésaventure d'un gouverneur de ses amis. J'enregistre cet aveu avec joie : « Il n'est point de bonne administration possible, aux colonies, si Ton n'assure aux gouverneurs à la fois l'indépendance et la sécurité... Les gouverneurs n'ont, en général, trouvé dans les ministres dont ils relèvent, ni des guides sûrs et constants, ni des soutiens justes et fermes. Mais bien évidemment, ce n'est pas parmi les ministres que se rencontrent les pires adversaires, ni même leurs adversaires accoutumés : c'est surtout parmi les députés des colonies... Un gouverneur, si imposant que son titre et son autorité paraissent à ses subordonnés, humbles et tremblants, un gouverneur n'est qu'un fantoche aux mains du député de la colonie : et je dis le mieux noté des gouverneurs, en face du député le plus novice. Nous en avons malheureusement vu des exemples. Certains ont même été si scandaleux,

S23 NOS GRÉOLBS

qu'à coup sûr rinstitution de la représentation des colonies n'aurait pas dû y survivre... »

(J. ChaiUey*.)

Il faut tout dire.

Aucun gouverneur métropolitain, sous le régime actuel, ne tiendra longtemps dans nos pays créoles^. Ces pays veulent des hommes de leur crû, seuls capables d'accommoder les rivalités locales à une sauce d'intérêts commuas, dont la mère-patrie fournira tous les ingrédients. Nègres, mulâtres et blancs s'associent dans les mêmes élans de plaintes, de reproches et quelquefois d'invectives, à l'adresse de cette France, qui ne fait pas assez pour les plus dévoués de ses enfants 1

•La République française omet une réflexion que je ferai pour elle. Oui, l'autorité est nécessaire dans tout état social, dans tout gouvernement. Mais il lui faut une base et cette base c'est la. Respectabilité chez ceux qui rexercent. Je n'entends pas ce mot dans le sens unique de l'honnêteté, mais encore dans le sens de la capacité qui s'impose. Ce n'est pas du favoritisme que peuvent sortir des gouverneurs solides contre les critiques et les attaques, inébranlables contre les influences jalouses et rivales.

* La Martinique a fait depuis cinq ans, une étonnante consommation de gouverneurs : après M. Allègre, si longtemps exalté, M. Grodet, qui a passé comme un météore, puis M. Merlin, qui n'a guère tardé à accumuler sur sa tête les colères et les invectives de ses doux administrés. Les mulâtres ont enfin un des leurs à la barre, l'ex-député Germain" Casse ; la barque est déjà rudement secouée et le pilote assez malmené. Dans le parti de couleur, il y a toujours deux coteries en présence, pour le moins, et il n'est point aisé de les accorder : le gouverneur sert d'endume, tantôt à l'une et tantôt à l'autre ; le petit jouet de tac-tac, qui amuse les enfants, servirait bien d'emblème h sa fonction I [Note écrite en 1890.]

Les créoles ne participeDt à aucune de nos charges. Mais ils nous disputent avec acharne* ment toutes les situations avantageuses, tous les bénéfices alléchants, et cela jusque chez nous. Ils prétendent tirer tout à eux et ils gagnent souvent de belles parties à nos dépens, lorsqu'ils confient leurs intérêts à des hommes sortis de leur sein, doués d'intelligence et d'intrigue, comme ils en comptent beaucoup. On pourrait presque dire qu'avec M. de Mahy, les Bourboniens ont réussi à s'annexer Madagascar, grâce à notre argent et au sang de no.s soldats ' . Qui sait si M. Gerville-Réache n'a pas rêvé à une annexion pure et simple de cette pauvre France à la Martinique et à la Guadeloupe ! En attendant, ce petit monde s'agite, ne dissimule guère ses appétits, et malgré, qu'on lui donne de quoi les satisfaire, n'est jamais content.

Dans le système en vigueur, qu'elles affectent d'appeler un système blessant d'exception, les populations créoles votent et répartissent ellesmêmes leur impôt. La part de contribution budgétaire, qui, pour nous autres métropolitains, équivaut individuellement à 84 fr. 90 ou à 34 journées de travail, le taux moyen de la journée de manœuvre étant de 2 fr. SO, se réduit à des chiffres singulièrement bas, dans nos

* La Réunion a fourni quelques troupes (auxquelles j'ai rendu justice), mais ces troupes représentent une pars minima, numériqueiuent des plus modestes.

colonies. A la Guyane, en raison de rabandon des cultures pour l'exploitation des mines, elle monte, il est vrai, à 86 fr. 30, mais la journée de travail s'élevant à 3 fr. SO, cette somme ne représente que 25 journées. A la Guadeloupe, on tombe à 29 fr. 9Q (= 15 journées à 2 francs), à la Martinique à 38 fr. 80 (= 22 journées à 1 fr. 75), à la Réunion à 38 fr. 60 (= 19 journées à 2 francs) (Dislère). En outre, par son mode de répartition et par sa nature, l'impôt pèse à peu près exclusivement sur les ricbes... et sur les importateurs français ou étrangers. Les gros usiniers et les planteurs paient les plus lourdes redevances et le budget acbève de s'équilibrer grâce à Voctroi de mer^ c'est-à-dire au prélèvement douanier sur toutes les marchandises et denrées introduites dans le pays. L'hopime du peuple, ouvrier ou cultivateur, qui ne consomme guère que les produits locaux, échappe ainsi presque entièrement aux charges.

La métropole accorde en outre une forte subvention à ces petits pays, prend à sa charge une grande partie des dépenses d'administration et de protection. Elle se laisse soutirer 4es emprunts qu'on lui rembourse mollement et si elle rappelle timidement ses créances, elle supporte qu'on recule l'échéance et même, parfois, elle se tait devant les injures de certains conseillers généraux, qui prétendent régler une dette d'après

ce nouveau mode de reconnaissance. Bien plus, dans les moments les plu« critiques, alors qu'elle a besoin de toutes ses ressources pour défendre ses frontières et son littoral, qu'elle est presque aux abois, — on organise contre elle un ingénieux système de drainage, comme dans l'affaire du port et du chemin de fer circulaire de la Réunion. Pas une personne, au courant des difficultés que présentait Tentreprise, n'hésitait à la déclarer au-dessus des forces d'une compagnie. Une compagnie acceptait gaîment l'œuvre, cependant, mais garantie par l'État français; puis, les travaux lancés, s'éclipsait, laissant le ministre de la marine en face d'une obligation de rente annuelle de 2 millions... pendant une durée de près d'un siècle ! Et une Chambre française recevait cet aveu d'un sous-secrétaire aux colonies sans bondir indignée, juste au moment où nos armements maritimes paraissaient le plus compromis ! Mais, sur cette affaire, s'était déroulée une élection ; l'intérêt d'une candidature, celui d'un minuscule pays, passaient avant les intérêts vitaux de la nation. Et, comme si ce n'était pas assez d'un pareil coup de Jarnac, quand M. de la Porte, sous l'air d'un bon apôtre, fit mine de vouloir supprimer les mariiies^ établissements devenus inutiles pour le débarquement, si le nouveau port était réellement en condition d'abriter des navires, et de prélever dans ce port

un droit d'ancrage qui diminuât la contribution

de la métropole, un tollé réprobateur s'éleva de là-bas et le silence s'est fait*.

Ajouterai-je que la meilleure part des budgets locaux se fond en gaspillages (on votait, à la Guadeloupe, une somme de 40,000 francs, pour la construction du musée Schœlcher, alors qu'on refusait la plus minime allocation à des services de nécessité urgente; on dépense des sommes énormes en frais de déplacement d'employés et de fonctionnaires coloniaux^, ou pour des congés de convalescence d'utilité douteuse, souvent

* Remarquer que le fameux port de la Pointe des Galets ne pouvait avoir qu'un intérêt local, la marine militaire possédant à Nosi-Bé (baie de Passandava) et à Dicjço-Suarez des points de ravitiiillemen't faciles à développer.

Le Petit Journal du 29 juillet 1888, sous le litre sifçniûcatif : Où passe V argent? rapportait les deux faits suivants :

Le voyage d'un administrateur colonial, envoyé de Tlnde à MayotteJ eri passant par la France, puis de Màyotte en Cochihchine, avec sa femme, cinq enfants et un domestique, a coûté 48.864 francs !

L^envoi d'un officier du commissariat colonial, chef d*une famille de huit à dix personnes, en France d'abord, à titre de convalescence, puis à Tahiti par la voie des Etats-Unis, à titre de service, a coûté plus de 80,000 francs !

La moitié de ces sommes était payée par le budget colonial, l'autre par lebudijot de la marine.

Puisque je suis sur le chapitre gaspillage, une question que je signale aux députés soucieux des intérêts budgétaires. Le ministère de la marine et, après lui, le sous-secrétariat semiindépendant des colonies, ont fabriqué énormément de gouverneurs, usés par la politique au bout de quelques années... ou (le quelijues mois. 11 y a toujours un stock de ces infortunés y ans en!i)loi et l'on ne saurait songer à rendre à quelques-uns Tautorité directrice sans lancer un défi au bon sens public. Tout ce monde est placé en disponibilité et touche en France de iiros appointements... jusqu'à l'époque, parfois très éloignée de la retraite. Je serais curieux de connaître quelle somme est consacrée sournoisement à l'entretien de ces inutiles ; sûrement elle équivaut au prix de plusieurs torpilleurs utiles... qu'on ne construit pas*

LES MOBURS PUBLIQUES 2!27

même accordés > à des nègres qui se portent assez bien chez eux et vont contracter des maladies en France), ou se déverse à pleins flots chez quelques bureaucrates (le budget de Timmigration, par exemple, toujours à la Guadeloupe, n'attribuait pas moins de 87,380 francs au personnel d'administration et de surveillance, comprenant 16 créoles et 6 interprètes indous), etc. Mais pourquoi se gêner, quand la métropole est là pour payer la carte, à la première sommation de, quelques députés * I

Les créoles trouvent chez nous le plus facile accès aux situations de toutes sortes. En revanche, ils nous refusent chez eux les places les plus modestes. Qu'on veuille bien lire, là-dessus, la lettre suivante, écrite de la Martinique (H février 1888j à M. le député P. Granier de Cassagnac, par un instituteur :

Monsieur le député,

Excusez-moi de vous écrire, quoique je ne vous connaisse autrement que de nom et de réputation. Je suis instituteur à la Martinique depuis 1881. A cette époque,

* J*estime en avoir assez dit, pour faire comprendre aux moins clairvoyants le danger qu'il y aurait à laisser accaparer par un politicien créole le poste de ministre de la manne où la fonction de secrétaire d'Etat aux colonies. C'est déjà trop, à mon avis, que le secrétariat d'Etat, sous la dépendance des députés d'outre-mer, crée comme un sous-ministère dans un département ministériel.

une soixantaine d'instituteurs français furent envoyés à la Martinique pour remplacer les frères Se Ploôrmel. Nous fûmes reçus à bras ouverts par la population de couleur.

Rien n'était assez bon pour nous. On nous donnait plus que nous ne demandions. Dans les six années écoulées, nous avons formé des élèves, plus de cent jeunes gens et autant de demoiselles ont obtenu leur brevet. Et aujourd'hui le conseil général ne cherche qu'une chose : nous faire partir, pour mettre à notre place les pègres et les mulâtres que nous avons formés. Pour y arriver et nous obliger à quitter le pays, on nous diminue le traitement. Ils touchent sans vergogne à ce que nous garantit la signature d'un ministre français. A quelques-uns, on supprime 500 francs par an, à d'autres 400, à d'autres 200, suivant la classe de chacun. Et le gouvernement laisse faire. Après six ans de colonie voilà la récompense. Plusieurs sont morts, beaucoup n'ont pas pu résister au climat et sont repartis, nous sommes à peine une quarantaine, et voilà comme on nous traite. L'an dernier, en plein conseil général, nous fûmes appelés étrangers sans que le mot fut relevé par le président. Il est vrai que le conseil général est une perle et,qu'il n'y en a pas de pareil dans le monde entier. La majorité de ce conseil a aujourd'hui pour mot d'ordre : « Haine à l'Européen, sus au blanc ! > Et la France laisse faire. Et nous, les vrais Français, nous sommes des étrangers, tandis que toute la bande de noirs plus ou moins foncés sont les maîtres... Dites dans votre journal, à la tribune, et partout, qu'à la Martinique il y a une foule de Français de France vexés, tyrannisés, spoliés par les nègres et les mulâtres du pays, Français par décret, car ils ne le sont ni par leur origine, ni par leur langue, ni par leurs mœurs.

N'est-ce pas une honte pour la France que de voir ses enfants ainsi traités par ces affranchis d'hier et qui jouent aujourd'hui au potentat. Car tout est entre leurs mains, conseil municipal, conseil général etc., etc. Et malheur au

pauvre fonctionnaire blanc qui ne ae courbe pas assez bas : s'il peut être atteint, il est sûr qu'il le sera.

Ils diminuent nos traitements sous prétexte de faire des économies, et ils augmentent les traitements des leurs.

Us entretiennent dans un pensionnat colonial plus de 120 boursières, dont la moitié au moins sont filles de femmes publiques. Il n'est pas de sinécure qu'ils ne créent pour tout ce qui a la chevelure plus ou moins crépue; mais l'Européen, raca, c'est un étranger, et eux, ces enfants du Congo, s'appellent enfants du pays,,.

Cette lettre a été reproduite dans le journal les ColonieSj avec un accompagnement que Ton pouvait prévoir : « Le pied plat, misérable auteur de cette élucubration infâme, a été assez fustigé par notre confrère de V Indépendant, pour que nous nous en occupions davantage*. » C'est court, mais ce n'est pas une réfutation. Les injures ne prouvent rien et elles ne tiennent pas lieu de raisons. Je reconnais qiie Tauteur de la lettre a eu le grand .tort de faire allusion aux boursières sans famille, entretenues, dans un pensionnat, aux frais de la colonie, et de reprocher leur origine à ces pauvres filles ; je reconnais aussi, que, par l'exagération de ses attaques contre une catégorie de citoyens, il s'est montré le trop naïf comparse d'un parti. Mais il a relevé un fait absolument vrai, l'évincement calculé de l'Européen par les créoles (et sous cette expression, je comprends les blancs comme les gens

' 5 mai 1888.

de couleur). Le rédacteur ou Tinspirateur des Colonies ne doit pas ignorer le proverbe irrévérencieux que ses compatriotes aiment à répéter, pour désigner le Français de la métropole : Vent ka poussé H, l'eau ka porté li, (Que Teau et le vent le ramènent, mauvaise épave, au pays d*où il est venu !) Il est impossible aussi, que le même personnage n'ait jamais reçu les confidences de quelque ami influent, se vantant d'avoir toujours usé de son pouvoir pour écarter les blancs d'Europe des emplois locaux. S'il n'a rien entendu de semblable, je lui exprime à cet égard mon sincère étonnemenl. Car, moi qui ai vécu en situation moins propice pour reeueillir de pareils aveux, j'en ai cependant noté plus d'un. La défiance et la jalousie contre l'Européen se traduisent maintes fois au sein des conseils généraux et, il y a quatre ans, lorsque le ministère de la marine proposa l'envoi de travailleurs européens dans les Antilles, il rencontra une opposition catégorique, même auprès des chambres d'agriculture*. Les terres à défricher ne manquent pas, sur les hauteurs salubres de l'intérieur, où des bras et de minces capitaux européens apporteraient bientôt la richesse, avec le- travail régulier et l'entente

* Celle de la Basse-Terre, entre autres, se signala k cette occasion (13 mars 1886). M. Etienne avait sans doute oublié ces détails lorsqu'il écrivit, aux chambres sydicales et commerciales de Paris, sa lettre relative à l'émigration française dans nos colonies ; et les orateurs du congères colonial, qui ont parlé sur cette question, ont vraiment fait preuve de haute connaissance des choses ou de grande bonne foi !

de nouvelles cultures adaptables. Mais oa ne veut plus de nous et Dieu sait quelles aménités nous rencontrons* fréquemment, fonctionnaires ou militaires, durant nos séjours forcés parmi nos excellents- ^ère^/ A peine daigne-t-on accorder quelque pitié à nos misères et s'il est question d'une dépense pour sauvegarder nos intérêts les plus légitimes, l'on se rebiffe ou l'on fait une moue. Un ingénieur colonial alla un jour jusqu'à me témoigner sa surprise, à propos de certaines précautions que j'entendais prendre, contre une importation de fièvre jaune : « Pourquoi se livrer à des dépenses ? (il s'agissait de la construction d'une modeste baraque pour la désinfection). // n'y a que les Européens d'attaqués! » Le danger qui menaçait nos marins, nos soldats, nos employés de tout ordre, ^ est-ce que cela pouvait intéresser le pays ! Et cette phrase cyniquement cruelle, inconsciemment sortie de la bouche d'un homme cependant honnête, plus d'une fois elle a résonné à mes oreilles*. Ah ! par exemple ! si Ton apprend que le

* L'on m'afûrme que, dans un bureau du ministère de la marine ce mot a été prononcé :

« n faudrait couper la langue à ceux qui parlent de fièvre jaune. »

Je sui.s de ceux qui ont eu le courage d'en parler..., non pas de façon à jeter la panique, mais de façon à rappeler à leur devoir des autorités oublieuses de ce qu'elles avaient à faire pour protéger des existences de soldats.

A la personne qui a prononcé le mot que je rapporte, s'il est vrai, je répondrai : « A ceux qui, de parti pris, refusent de voir un danger menaçant pour des troupes, et susceptible de les décimer bientôt sans nécessité, ce n'est pas la langue mais la

i'ii NOS GRÉOIiES

choléra règne dans un port de France, la variole dans une colonie voisme, ce sont des clameurs qui s'élèvent : il faut protéger les populations, il faut ne regarder à aucun sacrifice, et des appels chaleureux sont adressés à la métropole * !

Les créoles> sans sortir de chez eux et sans grand'peine, acquièrent dés titres universitaires qui leur ouvrent l'accès des hautes charges de la magistrature et de l'administration. Ils ne peuvent souffrir les compétitions des Européens, d'ordinaire plus instruits et à meilleure école. Ils ne parviennent pas à écarter tous les métropolitains, car, dans la métropole, il y a aussi des recommandations avec lesquelles on est obligé de compter; mais, grâce à l'intervention savante de leurs députés, ils arrivent à limiter le nombre de ces étrangers. Parmi ceux-ci, les uns trouvent grâce, en s'assimilant à leur milieu ; les autres sont tolérés... tout juste, et sur eux pleurent les corvées et les déplacements désagréables, quand les occasions s'en présentent. Je sais un petit magistrat, récemment débarqué aux Antête qu'il faudrait couper. » Et je leur appliquerais sans miséricorde la loi de 1822, malgré la répugnance que je professe pour la peine de mort.

1 C'est ce qui arrive à la suite des calamités de toutes natures. Après l'incendie de Cayenne, la Chambre a voté, par deux fois, des sommes importantes, pour venir en aide aux sinistrés : elle sera probablement 1res étonnée d*appprendre, que k's cases détruites sont encore à reconstruire. Sans commentaire!

• LES MOEURS PUBXIQUKS 233

tilles, qui dut un jour partir très précipitamment pour la Guyane, alors en pleine épidémie de fièvre jaune..., au lieu et place d'un collègue du pays, peu soucieux d'abandonner les siens : l'Européen mourut, laissant une veuve dépourvue de toute ressource. 11 me serait aisé de multiplier les exemples de ce genre.

Après la magistrature et Tadministration, l'armée (M. Les créoles ne sont pas soumis à l'impôt du «ang. Ils ne deviennent soldats qu'autant qu'ils le veulent bien, et Tarmée, grâce à leur esprit de solidarité, à l'espèce de franc-maçonnerie qui relie partout leurs intérêts, devient pour eux un brillant et fructueux débouché. Ils ne s'engagent pas indifféremment dans tous les corps : ils ont leur corps à eux, l'infanterie de marine, où ils se sentent comme en famille, où ils peuvent tirer le plus large parti des bonnes influences, bénéficier même pour l'avancement de leurs longs séjours au pays natal, à titre de campagne ! Il fut un temps où l'on pouvait presque dire que les états-majors de cette troupe étaient recrutés parmi les créoles et aujourd'hui encore une forte proportion des hauts grades semble demeurer l'apanage de nos coloniaux. Sur huit généraux d'infanterie de marine quatre sont des

{}) [Il y a eu d'importants changements dans l'organisation de Tarmée coloniale, sans que, toutefois, la situation des Créoles ait été complètement assimilée à celle des métropolitains. Des décès successifs et l'extension considérable des cadres ont détruit la prépondérance des éléments créoles dans les cadres des officiers généraux.]

234 NOS GRÉOLBS

créoles, parmi lesquels les trois divisionnaires et le chef du corps d'armée récemment créé.

Certes, le créole est un vaillant soldat. Mais pour admettre qu*une telle prépondérance dans les situations élevées soit toujours VeSet d*un mérite exceptionnel, il faut singulièrement amoindrir la valeur et les capacités professionnelles de nos propres officiers! Ceci soit dit sans la moindre intentioù désobligeante pour les hommes distingués, qui, nés aux Antilles ou à la Réunion, ont conquis la grosse épaulette à étoiles. Je constate seulement que celle-ci, miroitant aux yeux de tous, ne se laisse pas atteindre avec la même facilité par tous, malgré la plus complète égalité de mérite*.

Habituée à ne rencontrer les siens, dans les rangs d'une troupe, -que sous l'uniforme du commandement, la population créole dédaigne l'humble soldat. Ce paysan, levé dans nos départements, envoyé loin, bien loin de sa famille, en des pays fiévreux, est évidemment la chose du créole : il a sa raison d'être, pour apprendre à celui-ci l'art de l'officier et il doit se plier même aux exigences des autorités civiles. Les colonies ont cette prétention, que la métropole leur doit son argent et ses hommes, le premier

' Noter que, dans Tarme, la proportion des engagés créoles au chiffre des engagés métropolitains n'atteint guère plus de 5 p. 100. On est en train de découper, dans le corps de santé de la marine, un corps de médecins coloniaux qui sera surtout avantageux pour l'élément créole.

LES MOSURS PUBLIQUES 235

pour servir à ses besoins particuliers, les seconds pour servir à maintes œuvres qui n'ont rien de militaire*. Elles prennent l'argent s^s remercier, et les hommes en rechignant, tout en tenant beaucoup à les avoir. J'ai déjà fait allusion à l'esprit des populations coloniales vis-à-vis de nos soldats. Je ne crois pas i;Qutile de revenir sur ce sujet. Que, de temps à autre, un pauvre diable de militaire, au cours d'une tranquille promenade, soit insulté ou même frappé par quelques mauvais nègres, cela ne tire pas à conséquence : on voit d'aussi tristes actes commis chez nous ! Mais il y a des tendances plus générales, qu'il serait coupable de dissimuler. On accepte nos garnisons, sans être bien sûr qu'elles ont une mission de défense et de protection ; on se les dispute dans les villes, parce qu'elles contribuent au développement du petit commerce ; mais on les veut à la merci des municipalités. Elles sont précieuses, en cas d'incendie. Mais quelques services qu'elles rendent, elles n'ont droit qu'au silence, les remerciements et les

* n existe bien, en Fiance, quelques bourgeois qui s'imaginent aussi que Faimée est une agglomération de mercenaires, corvéables a leur gré. Mais ils sont rares. C'est l'un de ces imbéciles qui proposait, pour sauver l'entreprise de Panama, d'envoyer là-bas, comme travailleurs, 30,000 soldats, sous les orares d'officiers du génie et de les payer au moyen d'une économie réalisée sur le budget de la guerre par Ta suppression d'une soupe par semaine à toute l'armée. Que les souscripteurs ne s'enrôlent-ils eux mêmes, sous la conduite de MM. deLesseps père et fils, pour aller creuser le canal ! Ils apprécieraient ainsi bien au juste la véracité de ceux qui les ont lancés dans i'aventur6«

louanges s'en vont aux indigènes, et nos soldats peuvent s'estimer heureux, s'ils échappent aux invectives. Un soir d'incendie (pendant une période électorale), la compagnie d'infanterie de marine, détachée à la Pointe -à-Pître, faisait crânen^ent de son mieux, et pour aider les pompiers dans leurs efforts et pour contenir la foule, peu zélée, mais curieuse, encombrante et renfermant plus d'un individu mal intentionné. Un monsieur essaie brusquement de rompre le cordon ; un factionnaire le repousse sans brutalité : le personnage décline son nom à l'officier, se plaint avec la dernière violence du procédé dont il a été l'objet, et trouve fort extraordinaire de ne pas recevoir les plus humbles excuses. Le lendemain, cet épisode futile est transformé en gros événement, et, sous le titre « Les allures de la troupe, » un journal bave une vilenie contre nos soldats. Un autre jour, on requiert le poste de la caserne, pour arrêter un nègre, garde de police, qui vient de frapper son chef et de s'enfuir; un petit jeune Homme, un blanc d'excellente famille, ose s'écrier : « Ce n'est pas le garde qu'il faudrait arrêter, mais les soldats. » ^

Et Ton ne peut s'en passer, de ces pauvres soldats. Si l'on parle de les supprimer, de les concentrer même sur les hauteurs, en temps d'épidémie, ce sont des cris et des plaintes interminables... Puis, quelquefois, par un revirement extrême, on les déclare inutiles et l'on

met VÉtai en demeure de les retirer, par mesure cTéconomie, Des civils partout, et la reconstitution des milices locales, sous les ordres des maires, voilà ce qu'il faut ! Les militaires, ce ne sont que des parasites^ \

Il est beaucoup question, en ce moment, de la création d'une armée coloniale. Je crois qu'un projet d'organisation n'aboutira point de si tôt. On ne sait si Ton doit appeler les recrues en France, ou les instruire chez elles : dans le premier cas, on déplairait aux familles ; dans le second, l'on sent qu'il y aurait danger à armer des gens fort difficiles à discipliner en niasse et dont les haines sont trop vives pour ne pas chercher à se satisfaire avec Ifes moyens mis à leur disposition., (Les blancs redoutent une institution qui les expose, à subir toutes les humiliations, sous le commandement de chefs, triés parmi leurs pires adversaires, et toutes les menaces, sous la prépondérance numérique de bandes noires plus ou moins régularisées, transformées en milices ; les gens de couleur entrevoient sourdement, dans un recrutement général, des occasions de terminer un jour

* Le mot a été lâché et même écrit dans le Moniteur des Colonies, journal gui prend ordinairement son mot d'ordre auprès de M. Gerville-Réache, à propos de la nomination du colonel Badens aux fonctions provisoires d'administrateur au Cambodge ^3 janvier 1886). La feuille ajoutait : « On voit qu'il est plus que temps qu'un ministre civil mette fin à la désorganisation de nos colonies, au profit de l'élément militaire... » Il était tout trouvé, ce ministre civil t

tout à leur avantage une vieille querelle). On hésite et la loi militaire votée par les Chambres reste lettre-morte pour nos coloniaux, alors qu elle pèse lourdement sur les métropolitains. En attendant que les commissions se décident à élaborer sérieusement quelque chose, les exceptions choquantes ne sont point dissimulées. Nos jeunes soldats sont indifféremment répartis dans les garnisons les plus extrêmes, sous le rapport du climat et de la salubrité : un amiral décide que les jeunes créoles, engagés volontaires, ne seront dirigés que sur Toulon, où ils retrouveront comme un reflet du soleil de leur pays. Nos officiers de tous les corps, retraités, sont, malgré Tusure d'un long service, iniquement astreints à un supplément d'activité, en temps de guerre, pendant une période de cinq années : les retraités créoles ne quittent pas leurs foyers, et M. de Freycinet a fait rayer des cadres de la réserve tous les militaires en séjour aux colonies, c'est-à-dire tous les créoles, las d'un essai de militarisme. Qu'une guerre éclate r à nous autres, jeunes et vieux, incombera la charge de la défense des colonies... et nos compatriotes de là-bas ne se joindront à nous qu'autant qu'il leur plaira de le faire. Voilà l'égalité, sous le régime égalitaire.

tES liQBURS PUBLIQUES ^39

La métropole ne sait à quelles réclamations entendre.

On l'incrimine à propos de tout.

Laisse-t-on quelque repos au ministère de la marine, c'est pour aboyer contre le ministère du commerce ou contre une grande compagnie.

Et, pour entrecouper par une note plaisante un sujet fort attristant, je reproduis, à l'appui de mon dire, une lettre jadis adressée au directeur des transatlantiques, à la suite d'un retard dans l'arrivée d'un courrier. Bien entendu, je tairai le nom du signataire.

« A l'Administration des Transatlantiques.

« La France, cette nation si noble, si généreuse qui a tant fait pour l'humanité, serait-elle tombée si bas, que les plus naturels sentiments lui seraient étrangers !

« Eh quoi ! (pour venir au fait) le paquebot de Bordeaux subit une avarie à son départ et est obligé de rallier lé Havre, arrêté par un bris de Tarbre de couche ; i! doitsefairereparer et poursuivre sa route. L'Administratior] des Transatlantiques n'a pas eu l'idée {proh pudor !) de télégraphier aux colonies que le retard était dû à un accident, laissant ainsi les familles des embarqués dans la plus poignante incertitude.

< Gomment qualifier cette abstention sauvage , sans cœur, misérable, et indigne de notre France, Don Quichotte pour Içs autres et sans pitié pour les siens I

< Il faut bien cependant le dire et le jeter à la face de ceux qui n'ont aucun sentiment que celui de l'argent (un télégramme de quelques francs !)

< Vous avez manqué à tous ceux qui font vibrer la sensibilité humaine, et les autres nations auront beau jeu

pour rire de nous, et dire que, lorsque nous parlons sentiment, nous ne sommes que des biaguears. >

Malgré leurs clameurs, malgré les propos et les actes qu'on relève trop fréquemmeat parmi elles, les populations de nos colonies4ont bien françaises. Leurs sentiments de mauvaise humeur sont un peu ceux des enfants gâtés qui boudent leur mère, quand elle refuse de céder à leurs moindres caprices..., non ceux de mauvais fils. Si les événements l'exigeaient, elles sauraient renouveler les beaux exemples de patriotisme qu'elles ont donnés jadis. Mais leur esprit frondeur peut faire douter quelquefois de leur dévouement et prête une apparence de réalité aux accusations de tendances séparatives, que les coteries rivales se renvoient de temps en temps. Il faut bien l'avouer, les paroles qu'on recueille çà et là dans les villes, les articles souvent imprudents de la presse, portent l'Européen à accorder une certaine créance à une pareille idée, et peutêtre le germe en existe-t-il dans le cerveau d'un petit nombre d'intrigants, qu'il importerait de démasquer. C'est encore là un terrain de conflit entre blancs et gens de couleur.

Les blancs ont tort d'attribuer aux mulâtres l'arrière-pensée d'une autonomie, qui transformerait les Antilles en petites républiques noires, à l'instar d'Haïti. Eux-mêmes s'attirentle reproche de caresser des projets d'émancipation, avec

Tespoir d'un retour à l'ancienne domination despotique de leur race. Et, de fait, il en est plus d'un, parmi eux, qui laisse échapper de sa bouche des paroles que réprouve son cœur. C'est dans une réunion de blancs qu'un Européen m'assure avoir entendu un mécontent s'écrier : « Ils (ces Français) ! — ils n'ont pas de quoi être si jBers, après la brossée de 1870 ! » Celui-là songeait encore, sans doute, à l'époque regrettée qui vit ses ancêtres unis aux Anglais dans une haine commune contre la France républicaine. Je pourrais citer d'autres mots non moins odieux. Mais il serait injuste de conclure de quelques faits individuels à la condamnation de toute une classe, et je n'hésite pas à qualifier sévèrement les attaques trop intéressées que renvoient aux blancs les gens de couleur. Je comprends aussi l'indignation de ces derniers, lorsqu'ils s'entendent dénoncer comme des traîtres au drapeau. M. Hurard a eu parfaitement raison de répondre là-dessus de la plus verte manière à certains opposants [Mon. des coL, 20 oct. 1882). Toutefois, il est bon que, du côté de la couleur, on se rappelle l'abominable soulèvement de noirs qui se fit, à la Martinique, aux cris de : « il bas la France! » kYé^oqne de nos désastres, — afin de garder quelque indulgence vis-à-vis d'adversaires, à leur tour souvent calomniés.

Non, répéterai-je, nos vieilles colonies ne désirent pas se séparer de la métropole.

Mais on ne saurait effacer certains indices, et la France n'a pas le droit de les négliger. Dans des populations que divisent le préjugé de lacouleur et des intérêts souvent contraires, il suffit de quelques parcelles de ferment malsain, pour corrompre des masses inconscientes. On a vu, en Europe, ce que pouvait produire Tinfluence de politiciens ambitieux et sans scrupules : un Crispi-Bis.markule a perverti Topinion publique, en Italie, transformé la nation-sœur en ennemie jalouse, en • rivale prête à mordre le bras qui la défendit. Plus rapidement dangereuse et désorganisatrice serait, au sein des petites agglomérations coloniales, si promptes à l'entraînement, Tfiction dissimulée d'une poignée d'intrigants, blancs ou mulâtres, et la métropole doit avoir un œil vigilant toujours dirigé sur les centres oti il leur pourrait prendre fantaisie de se montrer.

Nos colonies gagneraient-elles d'ailleurs à une séparation ?

Cela est fort douteux.

Elles auraient à pourvoir à des besoins très complexes, sans posséder beaucoup plus d'indépendance, et celle-ci, privée de contrepoids, engendrerait moins la liberté que la licence, au milieu de l'élément grossier, qui est prépondérant par le nombre.

Les créoles no participent pas aux plus lourdes charges de la métropole et ils jouissent de toutes les prérogatives attachées à la qualité de Français.

LES MCEURS PUBLIQUES 243 v

Ils s'administrent eux-mêmes, car l'ingérence métropolitaine en leurs affaires est très limitéo. Bien plus, ils envoient à la Chambre des députés et au Sénat des représentants, qui interviennent dans les nôtres, sans restriction... et souvent sans mesure. Si Taccord est favorable à Tune des parties, c'est assurément aux pays d'outremer. Un fait qui a failli passer inaperçu Fa tout récemment mis en évidence. M. de Lareînty signalait au Sénat l'importation en France, sous la protection d'un certificat d'origine qui l'exemptait d'une forte taxe, de rhum fabriqué à la Martinique avec des mélasses étrangères ; le Trésor était ainsi frustré. de plus de 6 millions^ chaque année. L'honorable sénateur demandait donc que le gouvernement adoptât des mesures pour remédier à cet abus, et que l'on taxât, aux colonies comme en France, les mélasses étrangères. Mais à cette proposition, M. de la Porte fut obligé d'opposer le sénatus-consulte de 1866, accordant aux conseils généraux des colonies la liberté la plus complète en matière de tarifs douaniers, et l'autorité métropolitaine n'ayant aucun droit à intervenir dans les services locaux, il fallait que le Trésor continuât à perdre ses millions, aussi longtemps qu'il plairait au conseil général de la Martinique. « Ainsi, ajoutait la République française (7 janvier 1889), en rapportant cet exemple d'anomalie administrative, relevé très justement par le Travail national^ — nos colonies ont le

droit de nommer des sénateurs et des députés qui sont admis à voter nos lois budgétaires et nos lois militaires, lois au;^quelles elles échappent complètement, et notre Parlement n'a pas le droit de toucher aux lois qui régissent en matière fiscale et douanière nos possessions, que Gambetta appelait les prolongements de la mère-patrie. On avouera que cela dépasse toute justice ^t toute vraisemblance, et cependant cela est...* »

Oui, cela est, et nos créoles, tout en jouant très habilement de la plainte, savent apprécier judicieusement la part qui leur est faite, choisir des députés capables de l'agrandir encore davantage.

* Presque à la même époque où M. de Lareinty signalait rénorme perte occasionnée au Trésor métropolitain par l'importation des rhums martiniquais, un député de la Guadeloupe osait proposer à la Chambre une surtaxe sur les cafés étrangers,..» si inouïe que pour une augmentation très modeste des profits assurés par elle à trois minuscules pays, elle eût, grevé annuellement les consommateurs français d'une dépense annuelle de 20 millions !

Le Sénégal est inscrit au l)udget français pour 10 millions : voilà certes un gros sacrifice, consenti par la métropole pour une colonie jusqu'ici d'assez médiocre raopprt. Pour l^n récompenser, le conseil général frappait, Tannée dernière, d'une taxe douanière uniforme de 7 p. 100 à la valeur toutes les marchandises importéns, françaises et étrangères, sans distinction.

Je suis agacé, lorsque j'entends vanter l'excellence de notre œuvre colonialel Nous fondons des Kmpires (!) qui sont pour nous des charges et un danger, et nous nous laissons tondre par d'anciennes colonies qui ont cessé d'être pour nous d'aucun avantage. « La Réunion ne nous achète que pour 4,872,000 fr. de nos marchandises et nous vend pour 13,700,000 francs des siennes ; la Guadeloupe nous envoie pour plus de 81 millions de francs de ses produits, contre 9,783,000 des nôtres. .. » etc. (République françnise du 12 septembre 1889, à propos des colonies^

Dans 1 ensemble du mouvement commercial, la valeur des

Les élections de toutes natures et à tous les degrés s'inspirent du plus étroit esprit de localisme. Elles sont dominées plus ou moins par les influences de coteries ; mais toutes aboutissent, vis-à-vis de la métropole, à une sorte de mandat impératif latent, qui consiste à n'entrevoir d'autre objectif que la satisfaction des intérêts créoles.

A la Réunion, où les questions de couleur sont moins ardentes que dans nos colonies américaines, et où le blanc garde encore la place qu'il mérite, on a choisi pour député M. de Mahy, homme d'intelligence et de savoir-faire : il a doté son pays d'un port et d'un chemin de fer..., aux dépens des bourses métropolitaines, — sans parler de Madagascar, véritable colonie bourbonienne (*).

Aux Antilles et à la Guyane, les intérêts particuliers de la couleur priment ceux de la grande culture, ou plutôt on se soucie fort peu des revendications des planteurs et des usiniers ; on

importations de la France dans ses colonies reste bien au-dessous des importations de celles-ci en France. (Voir la République française du 4 mai 1890, statistique coloniale.) On ne voit guère, d'après cela, quels sont pour nous les brillants résultats d uns œuvre^ d'autre part si fertile en pertes d'hommes et d'argent, au Tonkin, à la cote occidentale d'Afrique *et ailleurs ! Mais Vœuvre profite à une poignée de commerçants et d'intrigants : l'on aurait tort de se plaindre.

(i) [J'aurais à modifier mon opinion, sur ce point, depuis la remarquable adminisiration du général Galliéni, le type du soldat colonisateur, à la façon romaine ; l'œuvre de cet homme éminent lui devrait mériter l'admiration de tous les Français^]

se préoccupe de maintenir à l'écart les éléments blancs, de partager les emplois entre ceux qui leur sont le plus hostiles. Mais on reste sur le terrain de l'exclusivisme local dans les rapports avec la métropole. Les députés doivent être toujours et en toutes occurrences créoles et rien que créoles. Les élus qui oublient leur rôle sont tôt ou tard malmenés rudement. M. Gerville-Réache en sait quelque chose. Ce député mulâtre, travailleur, intelligent, le seul, à mon avis, qui se soit montré à la hauteur de sa mission, parmi Jes favorisés du vote populaire dans nos colonies d'Amérique, a eu le tort de se considérer comme chargé d'un double devoir : s'occuper des intérêts de la France, la grande patrie, s'occuper des intérêts de son pays, la petite patrie. A la Guadeloupe, on n'entendait pas tout à fait de cette manière le mandat du député. Aussi, au moment des élections nouvelles, en 1885, Gerville-Réache fut-il reçu froidement, puis attaqué avec acrimonie. On lui reprocha d'avoir osé secouer le joug du vénéré Schœlcher, d'avoir renié sa race, et, à ses protestations, une voix répondit, dans une réunion publique.: « Puisque vous êtes si bon nègre, pourquoi n'avez-vous pas épousé une négresse ou une mulâtresse ? » La négresse ou la mulâtresse dédaignée, ce n'était pas là le grand crime : la vraie faute, c'était de n'avoir pas été toujours nègre... en sa manière d'agir. Ger- Ville-Réache ne méritait qu'à demi ces violentes

récriminations. Il avait bien aidé à caser quelques mulâtres..., son frère, par exemple, de simple aide-commissaire de la marine, élevé tout à coup aux fonctions de directeur de Tintérieur, puis à celles de commandant supérieur à Mayotte (il est aujourd'hui gouverneur de laGuyane),(*) malgré des capacités administratives modestes. Mais le député de la Guadeloupe n'avait pas taillé une assez large part à ses concitoyens, dans le gâteau convoité par leurs appétits, et il fallut beaucoup de promesses et d'adresse, pour relever son crédit, très compromis.

Les députés coloniaux ont un idéal sans grandeur, mais qui leur permet d'arriver à des résultats pratiques très fructueux. Ils sont les émancipés d'hier et, comme les martyrs politiques, les victimes du Deux-Décembre, etc., ils ont droit à tout. La métropole est la mère nourricière des gens de couleur, qui peuvent bien oublier Tégalité, après avoir tant souffert de la tyrannie des blancs, jouir à leur tour de l'inégalité retournée contre ceux-ci. Il s'agit de trouver un bon interprète de la devise républicaine ainsi comprise et on l'a rencontré dans le sénateur Schœlcher ^

(1) [Une recette générale lui a servi de retraite; mais elle est devenue pour lui... une roche Tarpéienne I]

* Déjà, pendant l'inutile propap^ande de conciliation, tentée par Bissette, un mulâtre, Arthur Casse, avait donné le mot de la situatioo. « Qu'importe que M. Schœlcher ne croie pas en Dieu, répondait-il à des personnes offusquées de l'athéisme du nouveau saint démocratique, — pourvu qu'il me

Après cela, il n'y a plus qu'à se rendre nécessaire ou redoutable, à la direction des colonies, d'où jaillissent les honneurs et les profits pour les chers frères, et c'est chose facile. Les voix coloniales ont quelque importance numérique^ pour former l'appoint d'une majorité, dans une question vitale... de ministère; il convient de les ménager. Puis nos députés coloniaux ont une assurance robuste, une persévérance que rien ne fatigue, et ce qu'ils n'obtiennent pas par raison d'intérêt, ils l'emportent pat* raison de- lassitude, auprès des personnes sollicitées. Les premiers pas seuls sont difficiles. Une fois les principales fonctions dévolues au parti, le reste lui arrive comme de lui-même. Le créaturisme schœlchérien, pour l'Amérique, un créaturisme d'autre nom, pour la Réunion, régnent en maîtres, étendant des ramifications sournoises jusque sur les colonies nouvelles de l'Extrême- Orient, qui commencent à devenir d'excellents débouchés par maints créoles des anciennes.

C'est, entre coloniaux, et du plus petit au plus grand, un perpétuel chassé-croisé, à la recherche des emplois, chassé-croisé qui fait assister l'observateur désintéressé aux choses les plus étranges. On se raconte encore à la Guyane, l'aventure de certain mulâtre, condamné par contumace, nommé cependant au poste de commandant de

donne une place! » (Affaire de Port-Louis, ass. de la Basse* Terre aud. du 25 juin 1850.)

pénitencier, reconnu par un gendarme trop bien avisé le jour même de son débarqueoient et arrêté séance tenante par le Pandore irrévérencieux! Ailleurs, un modeste commis des postes attend depuis dix ans un avancement mérité et promis : une vacance se produit, on nomme à la direction du bureau un employé des contributions, autrefois révoqué, mais on offre au commis de la poste... une place dans les contributions, au Cambodge. Un noir, commissaire de police, est cassé pour inconduite : on lui trouve aussitôt, dans une autre colonie, une place de garde ou de comptable, etc., etc. On ne s'occupe guère de la moralité, de l'aptitude, de la capacité professionnelle des individus qu'on protège : il suffit qu'ils soient électeurs et déclarés des bons (c'est l'expression consacrée) dans le clan^ Les gros fonctionnaires sortent de la même officine, et iî y aurait beaucoup à révéler sur le compte de plus d'un. Mais il est prudent de n'aborder ce chapitre qu'avec des armes spéciales, par ce temps de liberté, où la loi sur la diffamation protège surtout les gre-

* II existe à la Guadeloupe un homme de couleur, fervent dévot à saint Scliœlcheret à un autre patron de haute influence. A chac[ue anniversaire du premier, il dresse, sur le balcon de sa maison, un autel orné de l'image vénérée, au milieu de drapeaux et de chandelles; à chaque pérégrination du second, il se prodigue en démonstrations. Il est devenu, d'obscur huissier, greffier en chef (une sinécure d'une douzaine de mille francs), puis trésorier-payeur (une situation de 25 à 30,00C francs de rapport) : pour lui donner cette dernière place, après les élections de 1889, l'on a mis brusquement à la retraite, d'office, sans alléguer de raisons, un excellent serviteur de l'Etat, Européen, dont toute la carrière s'était faite dans les services de finance I Les petites infamies de ce genre ne se comptent plus I

dins et où la vérité est, rejetée dans son puits à coups d^amende et de prison, lorsqu'elle met en relief la laideur des personnages... revêtus de son costume.

Comment apporter un peu de propreté dans ces écuries d'Augias, œuvre du favoritisme et de rintrigue?

La France est elle-même trop malade du mal de corruption, pour prêcher à ses colonies des mœurs publiques plus austères. D'un bout à l'autre de la République, le remède qu'il conviendrait d'instituer serait accueilli avec répugnance, et d'ailleurs aucun parti politique n'apparaît en état de l'appliquer avec l'énergie nécessaire.

Il faut donc attendre les événements... et se résigner à les sijbir comme ils se présenteront.

Mais, en attendant une fin, il y a peut-être un moyen d'arrêter les récriminations de nos créoles et de rendre leurs députés... plus Français d'esprit et de rôle.

Ce sont les colonies qui nous l'indiquent :

elles réclament V assimilation complète à nos départements. Pour des gens qui ne s'estiment pas suffisamment indépendants, avec la [faculté de s'administrer eux-mêmes, sous le contrôle nébuleux de la métropole, la demande a lieu de surprendre.

Mais enfin , pourquoi ne pas les prendre au mot?

Page 1