‹ Nos CréolesChapitre 15 sur 29 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Je n'ai point la prétention d'écrire ici une étiide philologique. Je ne veux que donner une idée sommaire du langage créole, c'est-à-dire de l'idiome couramment parlé dans nos vieilles colonies, faire comprendre son mécanisme, montrer ses côtés curieux et pittoresques, mettre le lecteur à même d'apprécier toute la saveur de petites pièces originales , très propres à compléter le portrait de nos Français d'outre-mer.

Le blanc a fourni au nègre les^- éléments d'une adaptation à une forme de civilisation supérieure : mais le nègre n'a pris de ces éléments que ce qu'il en pouvait prendre et il les a façonnés selon ses tendances et ses besoins ; à son tour, il a exercé sur le blanc comme une influence d'arrêt en devenant le maître du milieu. Quand deux races de valeurs inégales, sous le rapport de la cérébration, sont appelées à vivre en présence, la mieux douée, si elle ne domine pas par le

nombre, est obligée de condescendre à certaines manières d'être de la seconde, et il s'établit une sorte de niveau moyen, au profit de la catégorie la plus réduite en ses moyens de perfectibilité, mais la plus imposante... de par sa masse.

Cette action réciproque est très nettement traduite par le langage.

Le créole est un parler de grands enfants auquel le père a dû se soumettre, faute d'avoir pu développer l'esprit des siens, au delà ' d'une limite fixée par leur sens auditif et leur intelligence. Vous essayez d'initier un enfant aux choses et aux idées du monde extérieur. Pour lui faire comprendre les rapports entre les sons conventionnels et les objets qu'ils représentent, vous revenez en arrière et, d'intuition, vous avez recours au procédé que l'homme ancestral employa dans les premiers efforts de sa parole. Vous choisissez, dans le domaine du concret, ce qui frappe le plus vivement l'attention fugitive du jeune être, vous accompagnez la désignation de la répétition d'un mot aussi simple que possible, monosyllabique ou bisyllabique, sonore, et quand vous abordez l'essai des relations des idées et des expressions entre elles, vous laissez aux mots qui se succèdent le soin de graver euxmêmes leurs associations naturelles dans l'esprit de l'initié. Vous montrez votre maison : maison papa. Vous demandez à votre fils d'être bien sage, sous la promesse d'une récompense : Bébé

sage^ bébé gâteau. Vis-à-vis du nègre, amené par la traite en des pays où il devait oublier Jusqu'à son idiome, recommencer la vie , le planteur a usé d'une méthode analogue, et avec un succès d'autant plus assuré, qu'elle rentrait daûs le système dit aggltUinatif A^s langues africaines. On sait que, dans les langues agglutinatives, les mots racines peuvent se fondre en un mot composé, sans que la simplicité de l'expression reçoive aucune atteinte, une racine demeurant toujours saillante et conservant seule sa valeur; point de modifications dans les mots pour indiquer les genres, les nombres, les relations des noms entre eux, les temps et les modes de l'action : la juxtaposition des termes, invariables, tient lieu de tout cela. Pourtant le créole a franchi cette étape et a pris quelque chose des langues aryennes, ou à flexion ; mais ce quelque chose, il le doit moins à Tusage qu'à un perfectionnement savant, œuvre des blancs qui l'ont adopté pour eux-mêmes, l'ont poli jusqu'à l'élever à la hauteur d'un idiome littéraire.

Le créole des colonies françaises a pour base le français. Mais il renferme un certai^ nombre d'expressions empruntées à d'autres langues européennes (anglais : galy fille, en créole martiniquais » est une corruption de gueull^ gueurll^ girl; espagnol : yche, fils, dérive de l'espagnol hijo). ITa gardé quelques mots de la langue des autochtones (Caraïbes) aux Antilles, et partout

divers termes d'origine africaine, mais en très petit nombre.

Les mots caraïbes appartiennent à un vocabulaire très restreint de plantes et d'animaux de la région. Le radical ca, fruit, se retrouve dans A-goua-^ca-té (fruit qui se mange, avocat, fruit du Laurus persea), dans ca-i-mite (fruit qui colle, caïmite, chrysophyllum caïmito)^ .dans ca-chi-man (fruit malsain, anona reticiilata]^ etc. ; le radical Twa, végétal, dans mapou (arbre touffu), ma-cata (arbre à fruits sonores, etc. Macouba signifierait endroit fertile et plein de gibier ; matouba endroit fertile et plein d'oiseau;x:. II n'est pas impossible que la Martinique tire son nom de Madinind), etc.

On doit rattacher à des idiomes africains :

dombo^ employé au féminin comme au masculin, pour désigner les personnes en relations de concubinage (Saint-Domingue) ; tanga^ pièce d'étoffe servant à couvrir la nudité des esclaves, (Saint-Domingue) ; macandal^ magicien, sorcier ou empoisonneur, du nom d'un noir autrefois renommé dans un art suspect, d'après Ducœurjoly (Saint-Domingue) ; Zombi, revenant ou sorcier qui a quitté son enveloppe corporelle (de zombUy zumbu^ qu'on retrouve dans le mot i^«^a2^^méw, sorcier ou prêtre, du dialecte ancien d'Angola); bamboula^ tambour et par extension danse avec accompagnement de tambour, etc.

On remarquera aussi les affinités de certaines

consoDûances glottales ou nasales, yo (eux, on) ^wo7i(un), etc., avec le wolof y2, yti^ ya^ gni^ gnu^ gna (ces, ceux, qui), etc.

Mais le plus grand nombre des mots créoles ont une origine française. Ce sont des mots français, ou de langage courant, ou de dialectes provinciaux, les uns conservés sans modification, mais non toujours avec leur signification primitive, les autres avec des modifications créées par le caprice, Tignorance, certaines tendances euphoniques.

Beauc oup remontent à notre vieux langage et se retrouvent encore dans nos patois : .Bailler^, bayer, pour donner ; se virer, pour remuer avec impatience ; dévaller, pour descendre ; se nayer, pour se noyer; crier, pour appeler, demander qtfelqu'un; rmtqn^ pour milieu. La gaule, la robe des mulâtresses, est cette espèce de robe-peignoir que revêtaient jadis nos élégantes dans leur petit négligé : il paraît que la reine Marie-Antoinette ne dédaignait pas ce costume, car ce fut sous une gaule blanche que laÇlle Oliva se présenta, comme la souveraine, au cardinal de Rohan, et, .dans cette affaire du collier, le défenseur du car- . dinal fait usage d'un mot fréquemment employé parmi les créoles, assassinera pour léser.

Le créole accuse en outre la grossièreté des provenances qui contribuèrent à jeter les fondements de nos colonies, par certaines locutions dérivées du langage maritime. Une mulâtresse

appelle sa servante : elle la hèle ; elle minaude et fait semblant de se fâcher à propos d'une agacerie, elle s'écrie: « Laguez-moin, »larguez-moî, laissez-moi ; elle se montre de bonne humeur et vous prie de l'aider à agrafer sa robe : « Marezmoin^ » amarrez-moi, épinglez ma robe."*"

Peu de mots inventés, mais quelques-uns nés du terroir et fort heureux, avec un je ne sais quoi devrai français, malgré qu'ils n'existent pas dans notre langue. A la Réunion, on dit ca cai/Zer pour babiller, par allusion au gloussement de la poule pondeuse : une femme couraillé partout, pour aller cacaillé dans la rie (rue); une poule va pondre, car v' là H commence cacaillé (VolsyFocard*).

On se contente généralement des expressions connues, "mais en les arrangeant aune nouvelle... sauce, en les défigurant ou en transformant leur signification. C'est souvent la conséquence d'une mauvaise compréhension ou d'une mauvaise perception auditive, au début. Plus d'un mot sonnait d'une façon bizarre aux oreilles du nègre , plus d'un aussi , d'emploi rare ou d'apparence trop majestueuse, n'était guère analysé par des colons, plus occupés de guerres et de rudes labeurs, que de finasseries linguistiques. D'autres fois, des mots ont été adoptés, utilisés à tout hasard, uniquement parce qu'ils plaisaient

* Et» sur le patois créole delà Réunion,

et produisaient quelque étonnement, dans un monde illettré, recherchant la consonnance avant Texpression de Tidée.

A la Réunion, d'après Volsy Focard, on emploie :

Verbalement, dans le sens à.Q carrément y saiis ambage : Je Fat flanqué çd verbalement^ je lui ai donné un bon coup, sans hésiter ;

Machinalement, dans le sens de par hasard :

on connaît un individu machinalement;

Correspondre^ dans le sens de régler son^ compte à quelqiixm : Sorte dehors ni en vé te corresponde ;

Corruption^ pour correction, admonestation, etcl

Da ns la Jransformation matérielle dos mots, le créole a recours à deux procédés principaux, complètement opposés.

Il réduit les mots français, par suppression de la^remière syllabe (sans souci de l'altération de sens qu'elle peut entraîner), plus rarement par ellipse ou contraction dans le corps du mot. Il aime d'ailleurs, par euphonie, à éliminer certaines lettres, certains sons graves. Il a Thorreur de IV (je jie sais trop pourquoi, car cette lettre existe dans les langues africaines, peut-être par une tendance bizarre au zézaiement, encore mieux accusée par la suppression fréquente du c ou cA et par le prodigieux abus du z). L'abréviation dans le son est aussi recherchée par l'emploi habituel

de l'accent aiga, la substitution fréquente de Yi à Ve ou à Ftt, de l'a à diverses voyelles, etc. :

Valide

pour

invalide.

Mandée

rpûur

demander.

Baissé

abaisser.

GÛsé

accuser.

Bandonné

abandon-

Borné

assommer.

ner.

Placement —

emplace-

Battre

abattre

[ment.

Ranzé

ranger.

Xénor

Agénor.

Gadé

regarder.

Soucri

sucrerie:

Çacé

chercher (Réunion.

Flère

fleur.

(Réunion.

Cemin

chemin.

Mentère

menteur.

(Réunion.

Acrère

accroire.

Çà

cela.

Dret

droit.

Cila

celui-là

Moin, moue, ma, wiépourmoi^

Dir

dur.

Toué, ta.

té pou

r — toi.

D'autre part, le créole rattache aux noms commençant par une voyelle la dernière lettre des liaisons qu'il rencontré ordinairement dans les phrases : il les allonge ainsi par euphonie : il fait un assez fréquent usage des consonnances ou, on, an (africaines), marque avec force certaines consonnes terminales, t^ s (exagération d'une habitude française), etc. :

homme ou n homme un [homme, homme.

Zamion z'ami pour ami.

Zaffaire^zaffé — afi'aire.

Zanneau — anneau

Zhabit — habit.

Zo — os.

Zoreille

pour oreille.

Zié

— yeux, œil.

Houile

— huile.

Chouval

— cheval.

Pouès ipouesse) — épais.

Canott (canote) — canot, etc.

Du reste, d'une colonie à une autre, dans les diverses catégories de la population de chaque colonie, parmi les individus de même couche sociale, beaucoup de variations de prononciation comme d'orthographe. Et même dans le choix ou le mode de formation des mots :

« A la Guadeloupe, par exemple, on dit :

Bitin Chumise Chuval- Avé

Ci'làyCé'là gnon^ gnonne Moue, mdUy Fititt à moue

Caze

Soucougnian

Achité

au lieu de Bagaie^ effets, bagages, choses

— chimise, chemise.

— chouval, cheval.

— eveCf avec.

— çà qui, celui-là, ceux-là.

— yon, yonne, un, Tun^'eux.

— moîn, moi.

— Yche moin y mon enfant.

— Caie, case.

— zombi, revenant, sorcier.

— gangnien, acheter.

« A. Cayenne, les changements sont encore plus frappants. On dit moi pour moin (me, moi), so pour li (son, sa, ses), croire pour coué (croire), jin pour janmain (jamais) , ké pour évec (avec) , sor pour se (sœur), etc.. Deux négresses de Cayenne se rencontrent le matin; l'une dit :

« Bonjou, sor^ comment fika? Bonjour, sœur, comment vous portez-vous ? » A la Martinique, le bonjour se souhaite : « Bonjou, chè, comment Oïl yé? » (Turiault)'.

Des genres, le créole ne se soucie guère, il

* Et, sur le langage créole de la Martinique,

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les indique quelquefois en faisant précéder le mot du terme papa ou maman ; le plus souvent, il emploie indiiïéremment les noms comme s'ils étaient neutres ou associe des qualificatifs masculins à des noms féminins ; il ne s'inquiète pas davantage d'indiquer les nombres soit par des désinences, soit par des qualificatifs ; pourtant, le terme yo marque ordinairement la pluralité :

Mon femme ou mon famé, ma femme,.

Yon poule, une poule.

Ton négresSy yon nèg, une négresse, un nègre.

Mon z* enfant, mon enfant et mes enfants.

Bon zié, bon œil et bons yeux.

Bon zawcill, bonne oreille et bonnes oreilles.

Pas d'article ou un article incorporé au mot,

absorbé dans le mot : lagent^ lanmou, Targ'ent^ Tampur (Martinique).

Il n'y a pas à proprement parler de conjugaison. Le verbe reste invariable. Quelquefois cependant, il semble qu'un accent stir la syllabe ultime, muette, indique le passé : ?7iom pas save (moi pas savoir), je ne sais pas; moinpas savéy je ne savais pas. Plus ordinairement, les trois temps principaux sont indiqués par des radicaux indépendants, comme dans le wolof et les autres idiomes de l'Afrique occidentale. Dans le créole martiniquais, par exemple, ka marque le présent, té-ka le passé, hé ou kaille le futur. Il y aurait aussi une indication du conditionnel {$é, $ré) :

Chien ha mode, le chien mord.

Li té ka mode moin^ il m'a mordu, Sépent ke mode ou, le serpent vous mordra.

Tàtl se volé si li té Uni plimm, la tortue volerait si elle avait des ailes.

Le créole nous a empruDié, plus ou moins exactement, nos prépositions, nos adverbes, nos conjonctions ; mais il a ses interjections et diverses locutions propres, souvent imitatives, à consbnnances redoublées. C'est un apport du nègre, qui remédie à la pauvreté des mots-idées fixés dans sa cervelle, par des exclamations ou de brèves figures, résumant toute une associalion de sentiments, coupant aussi trop fréquemment le discours, à tort et à travers, sans la moindre raison.

Les aïe^ aïe, ché, les ça ou dit, les ou tanne, etc., reviennent à chaque instant dans la conversation.

Ce langage singulier, simple de mécanisme, très imagé, se prête admirablement à l'expression des sentiments élémentaires, à la peinture des choses de la nature. 11 est piquant et cares^ sant tout à la fois dans la bouche des femmes ; pittoresque et quelquefois très mordant, sous une apparence de bonhomie naïve, dans la bouche des nègres. Comme notre Français du xvi® et du xvn® siècle, il peut se permettre beaucoup d'écarts,... sans mettre en efl'ervescence les pudibonderies les plus scrupuleuses, et, sous la

plume de quelques écrivains, il a enfanté une petite littérature pleiae d'esprit, à eonserver autant pour son intérêt philologique que pour les révélations qu'elle fournit sur les mœurs locales. C'est à l'œuvre des Marbot (Martinique), des Baudot (dit Fondoc, Guadeloupe), des Héry (Réunion), que Ton devra surtout se reporter, si Ton veut prendre une idée de cette littérature, trop ignorée parmi nous.

Dws les spécimens que je vais reproduire, j'ai conservé l'orthographe telle que je l'ai trouvée sur les pièces imprimées ou manuscrites.

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