FABLES ET APOLOGUES
« Le charme et l'intérêt des fables prennent leur source, non seulement dans le tour naturel
et facile des vers, dans Tpriginalité piquante et heureuse de l'expression, dans le coloris des images, dans la justesse et la précision du dialogue, dans la variété, la richesse, la rapidité des peintures..., mais encore dans la naïveté da récit et du style. » (Marmontel.) Ce sont là des qualités qui dépendent de Técrivain, et aussi de la langue dans laquelle il s'exerce. La Fontaine eût-il pu écrire ses admirables fables dans un autre langage que ce français-gaulois qui contribue à leur donner l'allure familière et gracieuse? Le créole se prête aussi au tour particulier de la fable ; il communique même aux traductions ou aux imitations des petites pièces de la Fontaine comme une saveur nouvelle. On en jugera par les adaptations de Marbot {les Bambous), La fable de Baudot (les Animaux yiobles) est écrite dans un style un peu différent : elle . vise très spirituellement un travers qui existe ailleurs qu'aux colonies, la manie de la particule et la morgue de caste.
LA CIGALE ET LA FOURMï
(Créole de la Martinique, Marbut].
Yon cigale y té tini
Qui toujoQ té ka chanté ;
Y té tini yon fromini
Côté li té kîi rété.
Yon jou cicale té ni faim ;
Li ka chaché môceau paÏD ;
Li allé dit frommi là :
< Ba moin ti brin mangét m'a
Ranne ou quand mojn va trouvé
Quéchosequibon pou mangé. »
(Zott save frommi pas aimein
Prêté ni longé la main.)
Li dit cigale : «Chédoudoux, \\
Ça ou ka fé tout les jou,
Pou ou pas tini mangé? >
Cigale dit : < Moin ka chanté
Quand yo ka dansé bêlé. >
— « Anh ! anh ! ou ka chanté, ché,
Ça fé ou pas tini d'autt
Métié ? Eh ! ben, ché eocott, ( /
Si ou faim, daup bamboula
Allé dansé caleinda. >
Traduction.
I Une cigale il y avait Qui toujours chantait ; Et il V avait une fourmi Qui demeurait à côté d'elle.
Un jour, la cigale eut faim ; Elle cherche un morceau de pain ; Elle va dire à la fourmi :
« Donnez -moi un peu à manger, je Vous rendrai quand j'aurai trouvé Quelque chose de bon à man ger. > (Vous autres savez que la fourmi n'aime pas A prêter ni à allonger la main.) Elle répond à la cigale: c Chère amie', Qu'est-ce que vous faites tous les jours,
* Ché doudoux, terme d'amitié fréquemment employé par les mulâtresses.
Pour n'avoir pas à man^e: ? »
La ci^'ale dit : < Je chante, Quand on danse ballet.^ »
— « Anh ! anh ! vous chantez, chère, Gela fait que vous n'avez pas d'autre Métier ? Eh bien l chère cocotte *.
Si vous avez fai^i, à la bamboula', Allez danser caleinda *.
LA GRENOUILLE ET LE BOEUF (Marbol;
Yon gounouille, qui té bO dleau,
Voué yon jouyon gros taureau,
Li dit pou camarade li :
« Moin ka parié moin vini
Gros autant cora bef lala. •
Yo toutt prend ri : quia ! quia î quia I
— « Ou pas gros com yon graine dé I Faudrait ou té bien gonflé
Tou cô ou pou ou té sa 'Vini aussi gros com ça. >
— Li dit : < Eh ben î gadé, mi, Zott va voué si moin menti.
Moin va même allé pli loin, Cala ou crabe tranglé moin ! »
Li commencé enflé cô,
Et pis li dit : « Gadé, a-to.
Si moin pas aussi gros press. >
— « Ou pas ni assez ladresse ;
'Dans le sens général de danse.
'Autre terme d'amitié.
^ Danse créole. Expression ici employée dans lé sens de il eu où Ton se réunit pour danser.
* Danse créole.
LK langagl: 239
Avant ou fè ça, ou tanno, Il faut ou mangé banane. >»
— <( Magré tout ça zolt va dit.
Moin save, moiii qui ni lesprit, Moin va même vini pli gros... »
Pouloss vente li pété : boii !
Boyaux li soi» dérhô, Gounduille là té tinî tô.
Toutl fois nèg vlé fè docte,
I faut souiïi'i doulè,
Pace yo ka mett fms souliés.
Gouô moin, ché, reté ni-piés l
Traduction.
Une grenouille, qui était au bord de l'eau.
Vit un jour un gros taureau ;
Elle dit à ses camarades :
€ Je parie que je deviens
Grosse autant que ce bœuf que voilci. >
Elles toutes se niellent à rire : quia ! quia 1 quia !
— « Vous n'ôtes pas grosse comme un œuf!
II liudrait que vous gonfliez joliment Tout votre corps, pour que vous puissiez Devenir aussi grosse que cela. »
— Elle dit: < Eh bien! regardez, tenez, Vous allez voir si je mens.
Je vais même aller plus loin,
Que le calalou-crabes * m*étrangle ! »
Elle commença à enfler son corps
Et dit ensuite : < Regardez maintenant,
Si je ne suis pas aussi grosse presque. »
^ « Vous n'avez pas assez d'adresse;
* Soupe épaisse aux légumes, à la racine d'ig^name et aux crabes. Juron créole.
Avant que vous fassiez t:eia, vous entendez S
Il faut que vous mangiez des bananes» ' »
€ Malgré tout ce que vous direa,
Je sais, moi qui ai de Tesprirt',
Que je deviendrai même plus grosse. »
Pour lors sou ventre éclata : boh!
Ses bovaux sortirent dehors.
Cette grenouille avait eu tort.
Toutes les fois que le nègre veut faire le docteur,
H souffre peine,
Parce qu'il lui faut mettre fins souliers * ;
Croyez-moi, cher, restez nu-pieds t
LA LAITIÈRE ET LE POT AU LAIT (Marbot)
Té ni yon négresse, zott tanne, Qui té tini yon pott lait. *
Li té ka lé dans bouq vanne Laitt là. A foce li té bête, Dans chimin li ka compté Evec lagentyo va pé Ba li pou machandise li, Ça li va fé. « A présent, Li ka dit, m'a fé pain-mi M'a allé vanne dans lari, Cà va ba moin gros lagent ; Après m'a fé diri doux, Macriau frit, caialou, M'a vanne ça pour nèg canot
* Ou tanne, locution revenant sans cesse dans le parler créole.
* Fruits sucrés et féculents du Musa sapientium et du Muta paradisiaca.
' Qui ai de l'expériencfi.
* Gênants pour les gros pieds du nègre.
Moin va pé fè jouquc mabi,
Et pis m'a vanne pouesson frit,
Losi, zabocat, man^^o,
Tout ça va ba mpin lagent.
Moin va gangnein belle mouchonè^
Moin va faraud. A présent,
Quand moiii va desçânne Saint-Pié
Kveo yon chimise brodé,
Belle jipe, belle souliers dans pié...
Allons donc! Moune vo sèti
Pou yo voué moin : aïe ! aïe ! aïe 1
Y'a dit : ça pas yon canaille... »
Vouélà ii congnein pied li :
Tout longue a tè li tombé ;
Toult pott laitt là renvessé.
Yon sel coup li voué à tè
Toutt bagage li lé lé fé.
Pauve femme commencé pléré
Evec pangnieii chaviré
Lassous tête li, li allé
Conté ça pou mari li,
Qui ba li yon ti fîonfîon,
Pou fè li fè attention
Yon lautt fois, et pis dit li
(Coûté ça conte là ka dit) :
Jamais dans moune nous pas doué
Ladans poule compté zè.
Traduction,
Il y avait une négresse, vous entendez,
Qui avait un pot de lait.
Elle allait dans le bourg vendre
Ce lait. Elle était si bête,
Que, dans le chemin, elle comptait
m NOS URÊOLLS
L'argent qu'on lui pourrait
Donner pour sa marchandise,
Ce que cela ferait. « A présent,
Dit-elle, je ferai des petits pains.
J'irai les vendre dans la rue,
Gà me donnera gros argent;
Après, je ferai du riz doux,
Des maquereaux frits, du calalou,
Que je vendrai aux nègres canotiers;
Je ferai jusqu'à du mabi *,
Et puis je vendrai du poisson frit,
Losis^, avocats', mangos*.
Tout cela me donnera de l'argent.
Je gagnerai de beaux mouchoirs*.
Je serai faraude. A présent,
Quand je descendrai à Saint-Pierre',
Avec une chemise brodée,
Une belle jupe, de beaux souliers aux pieds.
Allons donc ! le monde sortira
Pour me voir : aïe ! aïe ! aïe 1
Qu'on dira : ça n'est pas une canaille^... »
Voilà qu'elle cogne son pied
Et que de tout son long elle tombe par terre ;
Tout le pot de lait est renversé ;
D'un seul coup, elle voit à terre
Tout le rôve qu'elle avait fait.
La pauvre femme se mita pleurer,
* Bière fabriquée avecrécorce d'une rhamnée et des copeaux de gaïac.
* Mets créole.
■ Fruits du laurus persea.
* Fruits du mangifera indica,
* Foulards de tête.
* La ville du haut commerce à la Martinique.
V Une femme de rien.
Son panier chaviré Sur sa léle; elle alla Conter son histoire à son mari, Qui lui donna un petit flonflon' Pour lui faire faire attention Une autre fois^ et qui lui dit ensuite (Ecoulez bien cela) :
Il ne faut jamais Dans Ja poule conipter les œufs
LrîS ANIMAUX NOBLES (Baudot dit Fondoc, (;«ïadeIoupe).
Longtemps dans temps jadis, quand toutes zanimaux
Tô tini la parole, yo té fiers et fiscaux.
Absolument tant Con des mounesmoia connaite,
Qui té vlé changé peau pou yo pas le parai te
Au clair ça yo té yé. Tè tini a gogo
Qui le ca combiné pou papa maman yo
Et bisaiel a yo té soti dans grand race,
Pou té paraite nobe et monté dans grand place,
Tant con bien des béquets. Alors et pou los don.
Lapin, macaque et pan, bouriquelte et dindon.
Mouton et léopard, té mette dans gazettes
Yo té nobes tout sels, dans mitau toutes bêtes
Macaque té nommé H : Gros mouché ii Baron
Bouriquète signé : Li comte Alibouron.
Dindon coupé nom li, gonflé con gnon i^^ros cofFe,
Entre D et 1 la, li fou gnon laposlrophc.
Mouton nié papa li, à Paris H foulquant,
Dans gnon bureau ou té pou gnonpougni lagent,
Yo qua changé nom vous, moyen malpropre ignobe,
Li rotirier qua pouan, pou li divini nobe.
Alos yo nommé li vicomte Moutonné.
' Euphémisme créole pour volée de coups.
274 NOS CRÉOLBS
Par blason certifié, soué disant ii té né D*un maman dont auquel qai:sotl dans^fesse^ A mouché Jupiter, biche a gnon grand )dées«ab Léopard pouan aussi, Ii dit pas bâtard, Li chicaillé nom Ii, et signé : Le Opptrd, Ensoutinant iîérment, firié, bien en colère, Gé cou ça nom à li écrit d.ins dictionnaire.
Sitôt chien tende ça ii commencé japé. ^
Li dit nobe aussi, tité a li f>as râpé.
Douvant nom a li avec gnon grand ladresse, Li mette gnon gros De, signé di la noblesse; Be' Chien ! Ga té joli ! Âpoué? Et pouqûoi pas. Est-ce que chaque jou, dans gnon se^nblable cas, Moune pas qua tombé tout aussi bien que bête? DifiFérence ? n'a point : Taupin vaut bien Maurette. Quant à gouti li dit : moin bien plisse qui yo Noblesse a moin qua pouan dêpi dans temps eoia^ Pas Uni deux con moin pou batte lacornettei Et qui apoué nom li, tini li droit di mette Li nom a pays-là, ai ti li habitant.
Aussi 11 qua signé : Gouti de Baillargent.
Lambi, li faire autant, li noble par patente. Dit-il, et li signé : Jean Larabis de Bouillante. Lapin ça ti vantas, et Pan idem dito, Yo té mette irnon li douvant nom a vo.
Li lapin ! et Li Pan ! çà té vouement caucasse. Mais çà pas té nouveau, yo té suive la trace Là où est-ce bien des gens té passé douvant yo. Faut avoué, mes amis, yo toutes bien nigo.
L'ambition fait yo tomber dans la folie.
C'est la plouère et les bels sentiments.
Qui qua porté nom vous dans les grands ventements. Talents seuls qua datés, pour monté dans grand plaoe.. Et pas bisoin pou ça vous soti dans ^rand raoe.
lââ LANUAGiii ^^'
Traduction, •
H y a bien longtemps/quaad tous les animaux Possédaientia parole, ils étaient fiers, et préfcentiea**, Absolument comme 'beaucoup de gens (que je connais^ Qui voudraietit changer de peau pour ne pas paraître Tels qu'ils sont. 11 y en avait à gogo Qui faisaient combinaisons pour que 4eur^reet leur
[mère Et' leurs bisaïeuls sortissent de grande race, Afin de^ parallrre nobles et de monter aux grandes places^ Tout comme maints blancs. Alors donc, Le lapin, le singe, le paon, l'âne et le dindon, Le mouton et le léopard firent mettre dans les gazettes Qu'ils étaient seuls nobles entre toutes lesbïôkes. Le singe se'nomma : gros monsieur le baron.
Le bouriquet signa : Le comte Aliboron.
Le dindon, gontlé comme un gros coïfre 2, coupa son
[nom^ Entre D et 1 plaça une apostrophe.
Le moulpn renia son père ; il alla à Paris, Dans un bureau où, pour une poignée d'argent, On change votre nom, besogne malpropre et ignoble, De roturier on vous fait noble, Et on l'appela : le vicomte Moutonné.
Par blason certifié, il fut soi-disant né D'une mère, sorlie de la cuisse
De monsieur Jupiter, et (déclaré) fils d'une grande déesse. Le léopard à son tour dit qu'il n'est pas bâtard. Il arrange son nom et signe : Le Oppard, Soutenant avec fierté, furie et colère.
Que c'est ainsi que son nom est écrit dans le dictionnaire. Dès que le chien apprend cela, il commence à japper;
7 Gomme des employés du use.
• Poisson qui se gonfle. . . •
li se dit noble aussi, réclame son titre, Kt devant son nom avec une grande adresse Met un gros De, signe de la noblesse :
De Chien ! C'était du joli ! Après ? Pourquoi pas ? Est-ce que chaque jour, en de semblables cas, Le monde ne tombe tout aussi bas que les bêtes? Quelle diflérence? Pomt. Taupin vaut inen Maurette. Quant à TÂgouti ', il dit : Bien plus qu'eux Kai droit de faire remonter ma noblesse au temps des
[colons.
Il n'y en a pas deux comme moi pour battre cornette, Et qui après leur nom puissent mettre .
Le nom du pays,
Et il signa : Agouti de Baillargenl.
Le lambi en Ot autant, noble par patente
Il se dit et signa : Jean Lamhi de Bouillante ^.
Le lapin c'est vanlar.i et le paoLi aussi :
Us mirent un Le devant leur nom,
Le Lapin, Le Paon, c était vraiment drôle.
Mais ce n'était pas nouveau, on suivrait la trace
De bien des gens qui avaient précédé.
Il faut avouer, mes amis, que tout ce monde était bien
[nigaud.
L'ambition fait tomber dans la folie.
C*est la gloire et les beaux sentiments
Qui portent votre nom aux grandes renommées
Les talents seuls comptent ; pour atteindre aux grandes
[situations, Il n'est pas besoin de sortir de grande race.
* Rongeur dont iespèce esl paiiiciilière aux Antilles.
* Le lambi est un mollusque qu'on recherche à cause do sa chair et de la perle quMl rentorme ; il est commun sur les iochers de Bouillante.