‹ Nos CréolesChapitre 7 sur 29 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Bernardin de Saint-Pierre, dans ses Etudes de la Nature \ nous peint, avec les brillantes couleurs de sa palette, « un petit coin » de cette île Bourbon, où se déroulèrent les touchantes dmoursde Paul et de Virginie. « A Tintérieur, des forêts ; vers la mer, une large lisière d'un beau vert gris (aujourd'hui de vastes champs de cannes d'uQ vert émeraude ou doré, sous le soleil qui les mûrit), s'harmonisant d'un côté avec les teintes des bois et de l'autre avec Tazur des flots. « La vue se trouve ainsi partagée en deux aspects, l'un terrestre et l'autre maritime. Celui de la terre présente des collines qui fuient les unes derrière les autres, en amphithéâtre, et dont les contours, couverts d'arbres en pyramides, se profilent avec majesté sur la voûte des çienx. Audessus de ces forêts, s'élève comme une seconde forêt de palmistes, qui balancent au-dessus des vallées solitaires leurs longues colonnes couron-

• Cinquième étude* '

nées d'un panache de palmes et surmontées d'une lance. Les montagnes de rintérieur présentent au loin des plateaux de rochers garnis de grands' arbres et de lianes pendantes, qui flottent comme des draperies, au gré des vents. Elles sont surmontées de hauts pitons, autour desquels se rassemblent sans cesse des nuées pluvieuses ; et lorsque les rayons du soleil les éclairent, on voit les couleurs de Tarc-en-ciel se peindre sur leurs escarpements, et les eaux des pluies couler sur leurs flancs bruns, en nappes brillantes de cristal ou enlongs flots d'argent. Aucun obstacle n'empêche de parcourir les bords qui tapissent leurs flancs et leurs bases ; car les ruisseaux qui descendent des montagnes présentent, le long de leurs rives, des lisières de sable, ou de larges plateaux de roches qu'ils ont dépouillés de leurs terres. De plus, ils frayent un libre passage depuis leurs sources, jusqu'à leurs embouchures, en détruisant les arbres qui croîtraient dans leurs lits, et en fertilisant ceux qui naissent sur leurs bords ; et ils ménagent au-dessus d'eux, dans tout leur cours, de grandes voûtes de verdure, qui fuient en perspective, et qu'on aperçoit des bords de la mer. Des lianes s'entrelacent dans les cintres de ces voûtes, assurent leurs arcades contre les vents et les décorent de la manière la plus agréable, en opposant à leurs feuillages d'autres feuillages, et à leur verdure des guirlandes de fleurs brillantes ou de gousses colorées. Si quelque arbre

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tombe de vétusté, la nature, qui hâte partout la destruction de tous les êtres inutiles, couvre son tronc de capillaires du plus beau vert et d'agarics ondes de jaune, d'aurore et de pourpre, qui se nourrissent de ses débris. Du côté de la mer, le gazon qui termine Tlle est parsemé çà et là de bouquets de lataniers dont les palmes, faites en éventail et attachées à des queues souples, rayonnent en Tair comme des soleils de verdure. Ces lataniers s'avancent jusque dans la mer sur. les caps de Tile, avec les oiseaux de terre qui les habitent ; tandis que des baies, où nagent une multitude d'oiseaux de marine, et qui sont, pour ainsi dire, pavées de madrépores couleur de fleur de pécher, de roches noires couvertes de nérites couleur de rose, et de toutes sortes de co-^ quillages, pénètrent dans l'Ile, et réfléchissent, comme des miroirs, tous les objets de la terre et des cieux. Vous croiriez y voir les oiseaux voler dans l'eau et les poissons nager dans les arbres, et vous diriez des mariages de la terre et de l'océan, qui entrelacent et confondent leurs do-> maines... Sur ces objets, dont les harmonies caressent le regard, se répandent les mille parfums des plantes odoriférantes, les murmures et les gazouillements d'êtres innombrables, chantant la joie de vivre à leur manière. Tous les sens esthétiques de l'homme sont captés à la fois ! En même temps, le sol fournit avec abondance aux besoins immédiats, au prix d'un court travail,

et assure le superflu, jusqu'à la richesse, au prix de quelque persévérai^ce dans un médiocre effort : ici les racines féculentes, le manioc, rigname, etc. ; là les fruits savoureux; ailleurs, dans les vallées ombreuses, prospèrent les càféyers et les cacaoyerè ; dans les plaines, ondule la canne à sucre, la reine des cultures coloniales.

Au sein de cette luxuriante nature, des races belles et créées pour Tamour s'agitent indolemment. Elles n'ont point à redouter les rigueurs de nos saisons extrêmes, une vestiture légère leur suffit; les bois leur donnent les matériaux de leurs habitations ; elles peuvent couler, sans grandes peines, sans grandes préoccupations, les jours les plus heureux !

Et cependant ces paradis sont presque devenus des enfers.

Jadis, ils ont vu l'esclavage ; aujourd'hui ils

voient les discordes haineuses entre citoyens

libres.

Le milieu fait l'homme. Mais l'homme réagit malheureusement sur le milieu et se modifie solon les conditions de la collectivité qu'il a instituée lui-même.

Des pays où la vie se montre si belle et si facile doivent imprimer au caractère, avec quelque nonchalance, une certaine douceur, non dépourvue de vivacité dans l'esprit, l'amour du

- Le garagtârb et l'esprit 59

sol et le fauatisme de rindépendance. Ce sont là ea effet de grandes qualités chez les créoles. Mais rhâbitude de commander sans retenue ni contrôle donna aux blancs, avec un orgueil démesuré, le mépris le plus excessif pour ceux qui n'avaient point leur couleur, engendra chez eux une déplorable tendance à l'irascibilité, les porta trop souvent à Foubli de toute pitié dans la répression des plus légers manquements et les amena h commettre de sang-froid les actes les plus sauvages et les plus odieux ^ Lés descendants de cette ancienne aristocratie ont hé* rite de son orgueil impondéré, qui, s'il n'a plus pour se traduire la violence des impulsivités autrefois dirigées contre l'esclave, s'affiche encore vis-à-yis des étrangers ou des personnes du pays par une regrettable susceptibilité. D'un autre côté, J'habitude d* obéir passivement et la brusque élévation du servilisme le plus bas a la domination la plus complète, ont créé chez un grand nombre d'hommes de couleur un insupportable mélange de fausse humilité et de vanité arrogante. Chez tout le monde, l'éducation laisse à désirer ; elle n'est pas dirigée dans une voie suffisamment propice à la dissimulation des défauts. De plus, la différence des races, que le préjugé maintient ; le souvenir toujours vif des anciens rapports entre elles, qui met en per-

• Lé urimiê m payé créoieB^ cb. i*

pétuel conflit les dépits de romnipotence perdue et les haines rancunières de rautorité d'autre part acquise, produisent dans le caractère des heurtements fâcheux.

Un spirituel créole, Parny, a tracé de ses cornpatriotes le portrait suivant :

« Le caractère du créole est généralement bon; c'est dommage qu'il ne soit pas à même de le polir par l'éducation. Il est franc, généreux, brave et téméraire. Il ne sait pas couvrir ses véritables sentiments du masque de la bienséance ; si vous lui déplaisez, vous n'aurez pas de peine à vous en apercevoir ; il ouvre aisément sa bourse à ceux qu'il croit ses amis; n'étant jamais instruit des détours de la chicane^ ni de ce qu'on nomme les affaires^ il se laisse souvent tromper. Le préjugé du point d'honneur est respecté chez lui plus que partout ailleurs. Il est ombrageux, inquiet et susceptible à l'excès; il se prévient facilement et ne pardonne guère. H a une adresse peu commune pour tous les arts mécaniques ou d'agrément; il ne lui manque que de s'éloigner de sa patrie et d'apprendre. Son génie indolent et léger tf est pas propre aux sciences ni aux études sérieuses; il n'est pas capable d'application ; et ce qu'il sait'; il le sait superficiellement et par routine.

« On ne se doute pas, dans notre lie, de ce que

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c'est que Téducation. L'enfance est l'âge qui demande de la part des parents le plus de prudence et le plus de soin : ici l'on abandonne les enfants aux mains des esclaves; ils prennent insensiblement les goûts et les mœurs de ceux avec qui ils vivent : aussi à la couleur près, très souvent, le maître ressemble parfaitement à l'esclave. A sept ans, quelque soldat ivrogne leur apprend à lire, à écrire, et leur enseigne les quatre premières règles d'arithmétique; alors L'éducation est complète..

« Le créole est bon ami, amant inquiet, et mari jaloux (ce qu'il y a d'incroyable, c'est que les femmes partagent ce dernier ridicule avec leurs époux, et que la foi conjugale n'en est pas mieux gardée de part et d*autre). Il est vain et entêté ; il méprise ce qu'il ne connaît pas, et il connaît peu de choses; il est plein de lui-même, et vide de tout le reste. Ici, dès qu'un homme peut avoir six pieds de maïs, deux cafiers et un négrillon, il se croit sorti de la côte de saint Louis; tel qui galope à cru daus la plaine, une pipe à la bouche, en grand caleçon et les pieds nus, s'imagine que le soleil ne se lève que pour lui. Ce fond d'orgueil et de suffisance vient de l'ignorance et de la mauvaise éducation. D'ailleurs, accoutumé comme on Test ici depuis l'enfance à parler en maître à des esclaves, on n'apprend guère, ou Ton oublie aisément ce qu'exigent un égal et un supérieur. Il est difficile de ne pas rap-

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porter de Tintérieur de son domestique un ton décisif, et cet esprit impérieux que révolte la plus légère contradiction. C'est aussi ce qui entretient cette paresse naturelle au créole, qui prend sa source dans la chaleur du climat.. • » {Lettre à^ertin.)

Le caractère n'a pas énormément changé 1 II n'y a plus d'esclaves ; mais l'orgueil de caste a persisté, étayé chez quelques-uns sur un reste de fortune ou sur de hautes situations honorifiques, non amoindri chez les plus misérablei^. L'instruction est certainement plus répandue : il y a partout des Sfeoles, des collèges et même des lycées ; mais il faut bien l'avouer, les dispensateurs de connaissances utiles que la métropole expédie k ses colonies, laissent parfois à désirer, malgré leurs titres, sous le rapport des qualité» éducatives, et, sur les bancs oîi ses préjugés lui feraient trouver trop blessant le contact d'une couleur méprisée, le créole blanc évite de paraître ou dédaigne tout travail émulatif. Les parents riches envoient leurs enfants dans les maisons françaises et les jeunes gens reviennent chez eux pourvus d'emplois ou de grades susceptibles de donner satisfaction à la morgue familiale. Longtemps, le commissariat colonial* a

^ Le commissariat, dans la marine, répond à l'intendance dans Tarmée; les cadres coloniaux sont distincts des cadres de nof

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été l'heureux débouché ouvert aux plus modestes : Ton y arrivait vite et sans trop de peine, et Ton parvenait, dans les grands services des directions de l'intérieur et des ordonnateurs, à une puissance presque rivale dé celle des gouverneurs. Bien à plaindre alors étaient, les fonctionnaires métropolitains soumis à de pareilles autorités! Sous le masque d'une courtoisie, non toujours, exempte de roideur, on ne laissait échapper aucune occasion de les traiter... presque en nègres ! C'était l'époque oîi un médecin en chef de la marine (ayant l'assimilation de capitaine de vaisseau ou de colonel), sous le prétexte que la fonction primait le grade, devait humblement prendre les ordres du plus mince galonné créole, le suivre à bonne distance dans les cérémonies et, quand il s'oubliait à dire à un infirmier, dans un hôpital, de détruire les fruits .verts, ramassés par les dysentériques aux arbres • de la cour, il était ramené à ses devoirs en quelques mots bien sentis * :

ports. [Depuis la première rédaction de ce livre, on sait que les colonies ont cessé de relever du ministère de la marine» puis du ministère du commerce. Elles relèvent, pour les troupes et les corps assimilés du ministère de la guerre; pour radministration locale da ministère des colonies. Le recratemeut du personnel est entouré d^ plus de garapiies qu'autrefois, quand il échappe aux influences politique.]

3 La lettre que Je rapporte exist^ aux archives du conseil de santé de la Basse^Terre. Son signataire, Tune des gloires littéraires (eu créole) du pays, à propos d'une demande de 250 grammes de pain azyme a laquelle la pharmacie de rhôpi> ta| n'avait pu satisfaire, s'informe par lettre, auprès du médecin en chef, « avant d'user des moyens de rigueur qui sont à sa

c Monsieur le Président (du Conseil de santé),

c II résulte de la déclaration de rinfirmier-major, que c'est en vertu de vos ordres qu'il a fait abattre les fruits qui pendaient aux manguiers de la cour intérieure de Thôpital.

« Suivant les règles du service, c'est au commissaire de l'hôpital qu'il appartenait dans la circonstance de donner les ordres nécessaires et cependant j'ai eu le regret de voir exécuter sans le concours de ma volonté un acte dans lequel on ne pouvait se passer de mes directions sans faire abstraction de mon existence officielle et de Tautphté que les règlements y ont attachée.

« En vous faisant cette communication, monsieur le Président, mon but est de maintenir l'intégrité des attributions dévolues par les règlements aux fonctions dont je suis revêtu. Il me paraîtrait aussi peu coi^forme à mon devoir de renoncer à Texercice de ces attributions que d'empiéter sur celles qui ne me sont point confiées.

c Agréez, monsieur le Président, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

c Le commissaire-adjoint de la marine chargé des <c revties et hôpitaux.

Aujourd'hui que les faveurs vont aux gens de couleur, que l'on voit un gouvernement si repentant des anciens méfaits de la race blanche, qu^il

disposition, si l'objet figure dans la nomenclature acceptée par rentre preneur et s'il est à considérer comme médicament ». Une grosse correspondance s'engage : le docteur Poupeau explique que le pain-azyme n*est pas, il est vrai, un médicament, mais qu'il sert à masquer la saveur désagréable de certains médicaments. La discussion se resserre entre le commissaire et l'entrepreneur, et, après beaucoup de papier noirci, en style majestueusement administratif, on finit par acheter les 250 grammes de pain-azvme dans une pharmacie civile (septembre 1857).

semble prendre à tâche de Thumilier sans trêve ni merci, devant les plus grossiers éléments des populations coloniales, recruter ses directeurs de l'intérieur et ses gouverneurs parmi les plus bas employés des administrations locales, sous la seule condition d'un teint garanti et d'une aptitude naturelle aux grands airs théâtraux, il a fallu en rabattre. Les bonnes places sont devenues plus rares et la gène a envahi les familles. L'ostentation n'a guère fléchi... Â.u contraire, la chute se dissimule sous un redoublement de prétentions dépitées.

C'est cet orgueil immense, plus encore qu'une générosité héréditaire, qui entraîne le créole blanc à étaler un faste ruineux, âoit qu'il reçoive des étrangers sur ses habitations, soit qu'il vienne à Paris, dissiper des économies chèrement acquises. Il pose même en ses qualités. Je ne saurais, par exemple, attribuer à l'association d'élans passionnés et pitoyables ces emportements de certain planteur, qui d'une main se traduisaient en coups de bâton sur Téchine de ses meilleurs domestiques, et de l'autre par une gratification immédiate de louis d'or! Simple manière d'apparaître en seigneur du temps jadis, de se rappeler l'heureux temps, avec cette double jouissance de contempler la lâcheté d'un subalterne... et de se moquer des lois et des magistrats. Trop souvent cet apparat et d'autres manifestations d'une

vanité plus modeste ne cachent que dettes et

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privations. Telle famille, dont les Jeunes gens ne quitteutpas les cercles, dont lp§ fijles étalent le dinaanche les pj^is jplies tQJlettps et se montreraient fort pffjBnsées de§ offrps honnêtes d'un hoipme de couleur en sit^atipn j;rè§ enviq.ble, tire le plus clair ^q sqn argent dP la confection des confitiires et de$ fepnbpns qu elle pnvoie vendre par les rues sous le i^pm d'une pégressp ou d'une mulâtresse complaisante. Elle vivrq^ tout en cachette avec la farine de manioc, l'igi^ame et la morue sèche et, ppur donnef le change à l'Européen qu'elle invite à sa table, emprunter^ jusqu'à ses couverts à d'autpes plus à l'aise. Gps petites manœuyrps sont compylsfes entre préole^ et aucune trahison ne les dévoile ordinairement ; on n'apprend les secrets de cesjiîisèrps que par surprise oij par l'indiscrétion des petites sefvantps de couleur.

Mais estrce bien le mot de misère, qu'il faut employer pour des souffrances qui restppj; linaitées, en souime, au domq.ine de la yanitp ? E^i^tpil de vrais pauvres, en des pays où Ips yrai§ besoins sont aussi réduits et où l'excès mèpxe de la vanité pousse à des SQlliciJ;ations que Ton trouve naturelles, pour obtenir le superflu?

Ils m'ont tout l'air de deux blancs décbu§, ces deux pauvres dont Duchassaing a reprpduit leslettres*:

.' Mode de formation de la petite propriété aux colonies*

c IJonaieur, j.e suis dans la dernière misère et viens solliciter de yous un secQurs. Ma détresse est si grande que, hier et aujourd'hui, j'ai dû prendre mon café sans sucre... » (Remarquons, ajoute Duchassaing, que le café n'est pas pris CQmme aliment, mai§ qu'il est bu au point du jqqrj cqfpi^e réveil-matin.)

« l^onsieur, je suis jpalade, le D' X... m'a déclaré qu'il me fallait un boji appartement, des filets de bœuf, du vi^vi,elfx, avec de l'eau d'Orezza à mes repas, plus un verrp de via de Bugeaud aprps l,e déjeuner et le dîner... Je viens vous demander m cppsjéquence de quoi accomplir cette ordonnance, v (Il est évid.ent, n'hésite pas à reppnpL^ître Duchassaing, que du vin ordinaire et de l'ea)! ferf éje, qui coiitei^t peu, auraient aussi bien guéri pjet homrne que le somptueux traitement indiqué : il p'avait point reçu cette prescpiptipii du P' X..., mais pppime il avait vu le traitement suivi p^r ]xn& personne riche, il trouvait naturel de se l'appliquer, J

Le blanc oubli.e ses origines pour ne se souvepir que de 3e§ actes deforce, de sesprivilèges de çopiquér^nt et de maître. JLià-dessus, il édifie son orgueil etdl le spi^tient p9,r une ostentation de CQinïfl3,njJe yis-à-yis des étrangers. Ge n'est point toujours, à proprement parler, de la vanité;

car, dans sa conduite, il peut dédaigner d'étaler sa supériorité aux yeux des émancipés qu'il regarde comme des inférieurs. L'homme de couleur a tout à la fois de Torgueil et de la vanité. Il a de lui-même une opinion grossie démesurément, surtout depuis que les faveurs, déversées sur lui à tort et à travers ou de parti pris, ont semblé justifier ses prétentions. Il éprouve en plus le besoin de faire montre de sa personne et de tout ce qui la met en relief.

On connaît, au moins par les récits des voyageurs, à quel degré s'élève l'outrecuidance d'un roitelet nègre, revêtu d'oripeauxbariolés, le bâtonsceptre à la main, au milieu des musiciens et des chanteurs qui célèbrent ses prouesses imaginaires, de ses courtisans et de ses femmes prosternés : il n'existe pas, dans tout l'univers, un plus puissant personnage, bien que son domaine ne s'étende pas au delà de quelques portées de fusil, et bien malavisé serait le traitant qui n'aui^it pas au préalable appris son nom, pour le lui répéter, comme s'il l'eût entendu prononcer à l'autre extrémité de la terre. Eh bien ! le nègre créole a conservé beaucoup de cette naïve outrecuidance. N'est-iLpas d'ailleurs une parcelle de roi, de par le suffrage universel, et ne rencontret-il pas, dans les assemblées élues, un plus grand nombre des siens que de blancs ?

J'arrive un jour, en tournée d'inspection des pharmacies, dans un bourg de la Guadeloupe,

LE CARACTÈRE ET L'eSPRIT 69

et je demande le commissaire de police, qui, doit assister aux visites. Un jeune homme, noir de visage comme d'habit, à la prestance fiëre et étudiée, se présente et, sans préambule : « Vous me connaissez, monsieur? — Je n^ai pas cet honneur. — Gomment, vous ne me connaissez pas !

C'est moi, moi,... X...! » Et il me lance son nomavecunair inénarrable, trop empreint d'une dédaigneuse surprise pour laisser place même au dépit contre mon ignorance. Il semblait à ce brave garçon, depuis un mois peut-être et tout au sortir de Técole, bombardé commissaire de police d'un quartier, en raison de la pureté de ses opinions schœlchériennes, que la France eût déjà retenti de son nom !

Le mulâtre, même celui qui accède aux plus' hautes fonctions, a toute la vanité des nègres, unie à tout Torgueil des blancs : je veux dire qu'il s'extériorise avec la boursouflure qu'il tire des uns et avec la naïveté qu'il conserve des autres. Des qualités réelles s'efTacent ainsi, chez ' ^ quelques individus d'élite, derrière un voile d'assurance et de prétentions qui confinent de très près au ridicule.

C'était à : il y avait eu, dans un cercle,

échange de horions entre gens de couleur, et Tun d'eux, qui s'était montré le plus exalté, avait dû comparaître devant le tribunal correctionnel. Le prévenu avait la réputation d'un honnête homme, mais quelque peu violent ; il avait été

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dépluté, avait perdu je lië gsiis trop pourquoi la faveur populaîtë, chdngèante comme chacun sait, et il vivait dé là vie comiriiiiië, dducenlent bercé, parfois aussi trop surexcité au souvenir de la gloire) d'Êtritari. A la Chambi'e, il n'avait Jamais pris là parole (dti bien peu). Il arrive devant le prétoire et, d'une voix tonitruante, il daigne prévenir les juges qu'ils n'aient pdsâ s'efft'ayer de ses gestes et de ses graridâ éclats : 11 sent bien qu'ils ne sont pliis de saisoii dans un aussi

Î>etit inilieu, mais il ne les saurait réprimer, par 'habitude contractée au sein dès orages pàrleinentaires. L'atlditoirë étdit ëiithbiisiaàiilë. J'ai conservé de la défense de rinfcùl{)é quelques phrases dignes du marbre : « Mon adversaire peut être une capacité ; maïs moi aussi je suis une capacité... Je ne suis pas bafchelier, c'est vrai (la dispute était venue à là suite de certains reproches... gtammstticaux) ; mais s'il mè plaît de ne pas l'être?... Je tie dirai pas : jestlis moi, et c'est assei:. Je suis un honifaië probe, honnête, de valeur et je puis produire des certificats de députés, thème de tniiiistres... » Ces certificats étaient parfaitement réels, et ils avaient servi à appuyer la candidature de leur possesseur à la direction d'une banque coloniale.

Dans une réunion électorale à la Pointe-à-Pltre, un candidat-dépdté eut ùtimot épique. L'assemblée témoignait sou mécontentement par des murmures et des exclamations. L'orateur se

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tourné avec dignité vers les membres du bureau, comme pour les rassurer : « Ces interruptions se produisent partout, leur dit-il ; à feelleville, Gambetta a été également interrompu ; mais &ainbetta ne se possédait pas comme je me possède. »

Il y a, dans cette vanité, large part à faire à l'imitation. L'affranchi a nesoîn d'affirmer qu'il est devenu l'égal du blanc, en copiant les façons Àe celui-ci, et, comme un acteur maladroit, il exagère sa copie jusqu'à la rendre bouffonne. Les vêtçments, les manières, les habitudes des àiicieris maîtres, il importe d'étaler tout cela pour se iiç^bntter maître soi-même. Il n'y a pas àé formes, quelques bizarres qu'elles soient, que .ne prenne la vanité chez le nègre et chez plus d'un mtilâtre.

Le petit projpriétaire vivrait heureux, en cultivant^ sur son lopin de terre, les plantes nécessaires â son alimentation ou susceptibles d'une vente quotidienne sur les marchés. Mais il sait qiie là grande culture pose son homme et il sacrifiera la meilleure portion de son champ à une plantation de cannes, coûteuse et inutile. Un agent de douane me faisait un jour les honneurs de son habitation^ une misérable hutte, au milieu d'Un chamj^ ihi-partie canne, et mi-partie manioc ; ii ftl'àtouait quG le dernier lui rapportait beaucoup^ et que l'autre lui enlevait le plus net de son temps et de son argent. « Alors, pourquoi

plantez-vous de la canne î — Ah ! monsieur, il faut bien avoir un peu de canne, pour avoir considération, et, dans ma position^ cela est nécessaire. »

Il fait chaud, aux Antilles, et Ton est à Taise sous des vêtements légers. Mais des vêtements légers doivent être taillés courts^ et des vêtements taillés courts, cela sent Fhomme aux abois, qui calcule en gros sous. D'ailleurs les maîtres, au temps jadis^ ne portaient-ils pas de larges et longues redingotes ! L'on est stupéfait de voir, le dimanche, de beaux et grands nègres couverts à ruisseler de sueur de vêtements en drap noir, si amplement étoffés, qu'ils rappellent les anciennes modes : pantalons à la houzaf de, redingote-restauration, tombant jusqu'au-dessous des genoux. Voilà qui indique un personnage cossu. Le costume n'est pas toujours payé ou bien il est loué tout exprès pour la durée de la promenade. Gela épate les amis pendant quelques heures et, tout joyeux de l'effet produit, le noir retourne le lendemain, loqueteux, à son humble métier*. Les parvenus n ont garde de négliger le revêtement cérémonieux qui est la marque du haut ton. Et comme ils prennent soin de le mé-

« Après Tordonnance de 1828, organisant la magistrature, la plus sanglante injure adressée aux magistrats de la métropole (et qui resta attachée au nom de Tun a*eux comme un sobriquet) fut celle de KaXmanquiou, expression populaire pour désigner un vêtement court, équivalente à une autre, Blanc à p*tit casaque, employée pour dénommer les blancs de condition in^rieure, trop pauvres pour s'acheter un -habit.

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