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nager! A Fépoque de la convocation des assemblées locales, on rencontre sur les routes poudreuses des voyageurs au teint d'ébène, un habit noir sous le bras, une paire de souliers à la main, le gibus reluisant sur la tète, les pieds nus : ils vont trottinant, tenant la queue d'un cheval, quand le hasard met sur leur chemin quelque cavalier de connaissance ; on dirait Tesclave suivant comme autrefois le maître et portant pour lui des objets de ravitaillement. Mais à une faible distance de la ville, le coureur se transforme : il apparaît glorieux dans un costume tout battant neuf, et il trônera bientôt sur le siège de conseille^ municipal ou général; il ne ferait pas bon rire de Téquipage 4e route : Télu Ta oublié dans sa gloire, les souliers brillent du vernis immaculé de la chaussure qui n'a pas touché le sol, et leur propriétaire se rengorge à l'idée qu'on lui suppose la possession d'un cheval ou d'une voiture.
Un soir, à la Pointe, au retour d'une promenade accoutumée, j'aperçus avec inquiétude les rues envahies par une foule immense et houleuse ^ au loin se dessinaient des lueurs indécises. Gomme les incendies étaient alors fréquents, j'eus l'idée d'un sinistre. C'était l'enterrement fastueux, à la lueur des torches, d'un enfant ignoré, mort en France dans un lycée, et dont le corps avait été ramené à ses humbles parents^ gr&ce au zèle et à la bourse d'amis
pdliiiqiies. Jattiais go'uvernedr ri'ëiit pareilles fiinémilles et cela était ai fort, que les gens de cdiilëui', cepëhdanl portés à ne rieil trouver d'excessif qdandil s'agit despotnpes consacrées aux leurs, se moquaient toiis les premiers d'une osientatiori atlssi ridifculë.
Les fêtes de k nibrt sotitiine ocbâsîdti propice à l'étdage des vanités locales. Celles-ci se manifestent jiriilcipalenlëht sous là fdrriie d'oraisons funèbres à faite jiâlir lès ombres de Bossuet et de Lacordaire. Il n'est pas dé Citoyen si mince et si obscur, (|ui ne soit assuré de la sienne, et qlii, danslabiërë, ne devienne uH grand homme. Sa famille séchera ses làtmes au soleil d'une éloquence qui la caresse elle-taênle et la flatte^ et l'orateur, grisé par èës propres paroles, Boira à pleines gorgées Ic iiectar des louanges, au moment oii chaciiti liii vietidrcl serrer la main, avec là compdiictloh traditionnelle.
Le maire d'une petite comrailrtë, honnête, mais sahs prestige exceptionnel, est k enlevé àl'adiour de ses concitoyens »,
Premier ami :
«... Quand disparaît, Messieurs, de la scène du ràonde, une de ces nobles figures, le vide qui se JDroduit est irtimense, difficile à combler, car elle emporte au delà de l'espace où rayonne son âme immortelle le secret de sa vie... », etc.
Deuxième ami *
€ Messieurs, il y a des circohstaaces dans la vie où
rhbmrae ne peut s'empêcher de se prononcer, malgré son peu de savoir; il ressent qu'un besoin, qu'un devoir, si je peux m'exprimer ainsi, lui imposent l'initiative de faire connaître à ceux qui l'entourent celui qu'ils n'ont pas connu. ÀujouM'hui, Messieurs, noiis sommes réunis ahtbtir d'un cercueil, qui renfermé le corps d'un digtie citoyen... », etc.
• Et ainsi de suite pendant un quart d'heure ou davantage.
Ijn troisième ami... recueille les discours pour le journal du clan politique, et si la feuille fait sémillant d'oublier l'une des palabres, son rédacteur est ingénieusement rappelé au sentiment de son devoir :
€ Monsieur le Rédacteur. Plusieurs personnes, après avoir lu votre journal du..., et avoir rencontré les oraisons funèbres prononcées sur la tombe du regretté père dé fàiîiille..., ont trouvé étonnant que cette marque de syriipathie dont j'ai fait preuve h'étaitaussi relatée dans ce nUniéro. J'ai répdridu i^Ue Won intervetition était personnelle et que les autres étaient une question de société... Sur leurs demandes réitérées, je viens vous prier, monsieur le Rédacteur, de vouloir me faire le plaisir de donner placé dans une des colonnes de votre journal à ces quelques lignés... » etc., etc.
Et le eharabia passe.
Dans une cérémonie, Ton peut mieux s'égarer des petites ficelles de la inanité nègre. A l'époque de la pTremière communion des enfants, on voit circuler par les rues^ — joyeuses et caquetant, pimpantes en leurs tapageuses toilettes, — des
négresses et des mulâtresses. Elles ont revêtu leurs plus beaux atours ; elles s'en vont là où les jeunes communiants sont réunis, pendant la retraite préparatoire, la jupe brillante bien empesée, la chemisette bien blanche, les jambes nues, mais les pieds chaussés de coquets souliers, de gros bijoux d'or au cou et aux oreilles, le madras écrasé sous un large plateau : des carafons de cristal remplis de liqueurs coudoient des brocs argentés, où Teau est rafraîchie avec de la glace, des assiettes couvertes de gâteaux et de bonbons se dressent entre des amoncellements d'oranges. C'est le repas des néophytes : repas d'anges et plus contemplatif que matériel, car les plateaux passent et repassent, toujours les mêmes en leurs échafaudages affriolants. Il s'agit moins de satisfaire à l'appétit des enfahts qu'à la vanité des parents. Les familles rivalisent à qui étalera par les rues les plateaux les plus riches : ce qu'on ne possède pas, on l'emprunte, et l'on jouit des jalousies produites. Entre gamins et gamines, la même lutte de sentiments continue, chacun fait valoir sa collation, à laquelle il touche du bout des doigts et des lèvres, singulière façon d'enseigner l'humilité chrétienne à la veille d'un acte religieux, mais qui rencontre tolérance auprès des bons frères et des bonnes sœurs, ce jour-là honorés de nombreux cadeaux. Après une chaude journée, après une soirée étouffante, vous avez eniSn obtenu, sur yoice lit
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légèrement rafraîchi par une brise tardive, un sommeil réparateur. Vous dormez tranquille et quelquefois rêvant à la mère-patrie. Tout à coup vous êtes réveillé en sursaut, aux accords d'instruments ou de voix. Tantôt ce sont des violons, qui attaquent avec un étourdissant brio quelque morceau en vogue, ou bien un cornet, qui se démëne fiévreusement au milieu de variations endiablées. Vous maudissez le concert ou la sérénade, tout en convenant parfois que les exécutants ne manquent pas de talent. Puis brusquement, une fausse note... et tout s'arrête. Ce sont des jeunes gens, qui, de longue main, ont préparé leur scène ; qui, pour forcer plus sûrement Tadmiration auditive, ont choisi une belle nuit, calme et silencieuse. Mais Torgueil a reçu son accroc et la honte de la blessure fait taire nos virtuoses.
Je n'en finirais point si je signalais toutes les formes de cette vanité qui éclate partout dans les pays créoles. Elle est très développée même chez les petits enfants. Le fils d'un mulâtre fort intelligent, — à peine alors âgé de six ans, — me déclarait gravement, un jour que je l'avais gardé à ma table, qu'il ne serait pas médecin, mais commissaire ainsi que son papa : « Les commissaires sont les chefs des médecins et je veux être chef. » Spencer John raconte une anecdote encore plus caractéristique. Un petit mulâtre, qu'on avait envoyé à Paris, passait
une journée de congé chez upe vieille dame, la correspondante de son père : cettp d^me, pQur le distraire, le conduit au Lux^nil^q^rg ^tljuj dit, en lui montrant l.e bassip : <j II n'y eu a pas de pareils dans Y.9J;p.e pay§ ? — fap^ pft a d'aussi beaux d^u§ $es propriété^, » répond Teufant. Le pèfe était i;n homme en pogitiqii nipdeste et tout au pljjs propriétaire 4® quelgue$ pieds carré§ 4^ fnarép^gp^.
Jj'excellente opinion que les gens dp couleur ont d'eux-mêmes se manifeste squvent d'une façon peii toljérable yis-^-viç des personnes qu'ik estimen|; leur^ subaHprijpj. Pt dans pette estimation, ils yoi)|. quelquefois loinl A une r.éunion de conseil général, un meml)re propos^ à ses cpUègues de sf'abstenir ie toute yisit^ ^ un gouverneur fécemment arrivé, parc^ qu,e celuici avait omis de leur feirp viçitp... Je premier.
Et quels mépris ppurles petits et les faible§, pour le soldat et pour le cqpli^!
Le créole est Ipin d^ détester l'iinifprm.e poup lui-même, à Ja pondition qu'il soit galonné. Il se risque à porter d'abord la vest§ ,et le képi de simple soldat, quand il ne peut faire autrement... mais ce n'egt jamais pour longtemps et il s'esquive allègreipen}: des rangg §i l'épaulette d'pr lui parait trop tardive. L^ civil ne cache pas se^
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dédains profonds pour le pauvre pioupiou qui vient acquitter $a dette forcée dans les garnisons cQloniales. Parader au commandement, sur la savane, devant un ramassis de négrillons, cela manque de prestige, et nonibre d*imbéciles ne peuvent, dans leur cervelle, distinguer le soldat du valet, voire même du forçaU Je sais bien que le créole n'apprécie pas toujours nettement la portée de ses expressions^ mais enfin celles-ci retiennent quelque chose de Tidée qu'elles représentent. Hais quelquefois la comparaison est catégorique, il n'y a pas à s'y tromper. Une négresse, domestique dans un ménage d'officier, ne put un Jour cacher sa surprise en apercevant un spldat laver son linge : elle avait vu, à la Guyane, des forçats how^ à tout faire, et elle trouvait n^^ïvjîment que les soldats, « c'était comme les forçats, aussi bons à tout faire ». Le nègre... et même certains freluquets blancs, ne se gênent pas, à l'occasion, pour envoyer des vilains mots, des gestes ou des coups sournois à ces forçats..., souvent embarrassés dans le choix d'ue Vépqnse, initiés qu'ils sont, par Texemple d'affaires antécédentes, aux suites ordinairement regrettables que l'autorité n'hésite pas à provoquer contre eux, les innocents. On a si petite opinion du soldat, qu'à Thôpital, où tant de maigres écrivains de toutes sortes d'administrations obtiennent d'être traités et viennent, ftijx bpnnes .époques, préparer l'obtention
du congé de convalescence en France (l'objectif des créoles fonctionnaires de toutes les couleurs), des malades ont rejeté avec mépris des médicaments, parce qu^ils avaient remarqué les mêmes préparations à la tète du lit d'un soldat : « Ça, médicament pour soldat, non pour moi ! p
Vis-à-vis du coolie, Ton peut se distraire encore à meilleur compte, aussi le traite-t-on en véritable paria.
Il faut bien que des gens si satisfaits d'euxmêmes, mais cependant plus d'une fois humiliés... par la fatalité des choses, dans leur propre milieu, trouvent tètes de Turcs et prétextes à leur exaltation. Ils s'imaginent rencontrer ce qu'ils cherchent dans l'humiliation de ceux qu'ils savent contraints à une certaine dépendance, soit par la discipline, soit par l'obligation d'un engagement.
Au fond, nègres et mulâtres se rendent peutr être, je ne dirai pas justice, car ils ont droit aux mêmes égards que les autres^ quand il restent sur ]e terrain des convenances et des habitudes communes, mais un compte suffisant de la fausseté, sinon du ridicule de leurs prétentions.
Ces* personnages si arrogants s'estiment médiocrement entre eux.
Si le mulâtre est clair, soyez assuré que, loin
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de son pays, personne ne tonnera davantage contre les gens de couleur. On sait ce qu'il est, il vit au milieu d'Européens qui n'ont à aucun degré le préjugé de la couleur, et il éprouve comme un besoin de se montrer... plus blanc que les plus purs blancs.
Aux colonies, il lui faut bien demeurer ce qu'il est, à son dépit intime. Il s'unit au nëgre, afin de dominer, avec une masse imposante, l'orgueilleuse aristocratie qui reste obstinément fermée à ceux d'autre sang. Mais il n'en estime pas davantage le noir, qu'il prétend conduire et diriger à sa guise. Le noir lui rend la pareille, et il ne se gène guère pour dauber à son tour le mulâtre : lui, dît-il, est d'une race pure, tout comme le blanc ; mais le mulâtre n'appartient à aucune, « c'est un café au lait, — aimait à répéter un curieux original, très fier de sa couleur d'ébène, relevée par des cravates et dés gilets aux plus voyantes teintes,... et aussi des avances intéressées que lui prodiguaient les blancs, à propos de menées électorales, — mais le café au lait ne vaut ni du bon lait, ni du bon café pris séparément, et le mélange ne rend ni l'un ni l'autre ».
Deux perles entre mille pour prouver ce que j'avance.
Un mulâtre porte plainte au procureur de la République contre un noir qui s'est permis d'arrêter son cheval et de le bâtonner lui-même :
€ Monsieur^
€ J*ài rhonnfeur de venir vous déposer les faits suivants : hier dimanche, vers les 5 heures du soir, étant en voiture, je fus, près du pont de..., arrêté par un misérable de nègre, qui tenait la bride de mon cheval et hé voulait plus me laissé continué ma roilte. Je suis descendu dfe voiture et je lui ai demandé le motif pdur létîtlël il agissait ainsi envers un noble dtoijen et après avoir été blâmé patr le pewp/e je le laissais furieux et continuais ma route pour me
rendre chez moi. >
(Le misérable nègre poursuit le noble citoyen et s'oublie jusqu'à doriher du bâton au cheval et au maître, « coups dont je porte jusqu'à ce jour la trabe niarquée pat une cicatrice bleuâtre >, ajoute le plaignant. Après une insinuation que le commissaire de police s'est borné à prendre quelques renseignements, parce qu'il était sans doute l'ami du nègre, la lettre continue ainsi) :
« Dans le voisinage, bien des {)ersonnés ont vd de la façon que j'ai été hiâltraité parce nègre bu plutôt. par ce misérable. Oui, monsieur le Procureur, je compte sur vous pour me rendre justice ; je n'ai jamais de ma vie frappé et aujourd'hui sans avoir rien fait je suis brutalement frappé par un de ces libres-pensedrs du i4 juillet à venir... >
( Je est presque partout écrit avec sa preiiliêre lettre majuscule et la signature est brnéë d'Un énorme et bizarre paraphe.)
Voici maintenant les doléances d'un petit clan de vrais nègres, molestés par des mulâtres de leur commune (ext. du Courrier de la Guadeloupe^ l^"" décembre 1882) : c'est un peu long, mais trop instructif pour que je retranche rien à Tarticle :
« Monsieur le Rédacteur, j'ai l'honneur de voUs firier
LE garActèhe et l'esprit 83
d'âcèorder Thospitifiité dans vos colonnes aux quelques lignes ^uirantes;
€ La dernière lettre que je tous ai écrite était destinée à releVer l'irljure que certaids mulâttes parasites de notre pays bnt jetée à la face des affranchis de 48. Ce n'était pas de M. Bij nègre comme raoi, que j'attendais une réponse, tliais dé ces gf-ands mulâtres de la Pointe-à-Pitre qui ne touchent la terre que du bdut des pieds.
t M. B; estunnëgre illettré, par conséquent ne parlant pas le français, à plus forte raison ne l'écrivant pas. On fli'assure fflôme qu'il ne connaît pas plus ce qui s'appelle république, que ce qui sb nomme démocratie ; car toute sa âbience est de savoir tendre son fîletj sa richesse de prendre beaucoup dé collas.
» Geldi qui fait parler et écrire le français à ceux qui ne le savent pas^ esti dit-on^ un millâtre à la tête chauve, ancien habitant de.*.: Cet homme d'habitude n'écrit que sous rinfllience des effluves aleooliqiies, ou lorsque son festoiiiac est un peu refait dés miettes de la table d'autrui, ce qui arrive surtout datis le cours des périodes électorales.
i< Mais peu importe à qui revient la paternité de cette lettre ; le caractère calme et conciliant qu'elle revêt ne trompe personne. On m'a toujours dit que ce mulâtre de... ressemble à un caméléon, il reflète la couleur de tous les objets qui l'ombragerlt ? Voyez sa ruse ; pour donner le change à ses paroles, ilferiiprunte le nom d'un nègre ; car etl insultant les affranchis de 48, il a tJublié de dissimuler le mépris qu'il nourrit pour nous, il a bien vite sçnti ia gravité de sdn imprudence, et pour faire oublier une si fâcheuse distraction, il tient aujourd'hui une autre attitfide : il n'entend plus prendre pour adversaires ceux qui n'ont pas sa couleur et il rious parle du concours du nègre et du mulâtre», tnals pourquoi le concours du nègre et du ttiulâtrej et non pas celui du blanc, du nègre et du mulâtre ?
€ Il ne le dit pas. Eh bien ? moi P. D.^e vais vous le dire : il ne veut pas du blanc parce qu'il veut dominer et il demande notre concours pour que nous nègres, nous lui tenions Téchelle sociale qui l'élève aux places et aux honneurs; mais une fois arrivé au sommet de cette échelle, il nous défend bien d'en franchir un seul degré, car si les paroles du mulâtre sont, fausses, les faits parlent et ne trompent personne... Eh bien ! mon cher B..., combien de nègres à ladéputation ? Zéro ; combien de mulâtres ? quatre... Combien de nègres au conseil général I Six ; combien de mulâtres ? vingt et un. Combien de nègres à la tête des communes de la colonie? Zéro. Combien y en at-ii eu ? A ma connaissance, deux. Qui les a renversés 7 les blancs ? non, non, toujours les mulâtres.
«Vous voyez donc, mon cher B..., que vous êtes le teneur d'une échelle, sur laquelle il ne vous sera jamais permis de mettre le pied. En voulez-vous des preuves ? Je vous donne en première ligne l'aveu sincère et spontané d'un maire qui se dit mulâtre (c'est le vôtre). Un jour il reprochait à un jeune homme de l'avoir traité d'incapable et d'avoir dit que J. D... est le seul homme capable de prendre la direction de cette commune... Voici quelle fut à ce jeune homme la réponse de votre maire : € M. D... est un nègre élevé sous les pieds des chevaux du père Robert, et moi (en se frappant la poitrine de la main) sachez que je suis libre de naissance, que je suis un bon et franc mulâtre... » Saisissez-vous bien ce qu'on entend par le concours du nègre et du mulâtre : M. D... est nègre, votre maire est mulâtre.
a Un autre fait vous fera comprendre tout ce qu'il y a de sincérité dans ce langage... Il n'y a pas longtemps, un conseiller municipal mulâtre tenait la conversation suivante à l'un de ses amis. < Mon cher, lui disait-il, lorsqu'au conseil municipal j'adresse la parole au maire, je le fais trembler ; car je ne crains pas de lui dire qu'il ne prend pasles intérêtsde la com m une|qu'il administre...; déjà
je l^aurais renversé s'il n'avait la même peau que moi... > La conclusion, mon cher B..., est que si ce maire était un nègre de notre peau, il serait déjà renversé,..
c Le maire de... se dit franc-mulâtre... mais ne serait-ce pas de sa part Thistoire du geai qui revêt le plumage des paons pour se mêler à leur bande ; car enfin la pièce de café de Thabitation M. qui s'appelle C... est encore là et on sait pourquoi elle porte ce nom. Il est libre de naissance, et j'ajoute ses parents avaient des esclaves; mais pourrait-il me dire, afin qu'il ne mérite pas le reproche qu'il jette souvent à la face des blancs, si ses parents et tous les mulâtres qui ont possédé des esclaves les ont rendus à la liberté seulement une heure avant que les blancs aient élargi les leurs...
€ C'est donc vous dire, Messieurs les mulâtres de..., que l'esclavage que vous agitez toujours comme un fantôme sanglant et menaçant le nègre, est votre œuvre, comme il a été l'œuvre des blancs. Il y a cette diflférence, c'estjque si parmi les blancs il y a eu des maîtres durs et cruels, c'était le petit nombre ; chez les mulâtres c'était la généralité. Bien plus, on a vu certains mulâtres avoir leurs parents pour esclaves et plutôt que de les rendre à la liberté, comme le demandait la loi de la nature et du bon sens, ils n*ont pas rougi de mettre à prix leur tête, de chercher à les vendre. Ceci est de l'histoire »
J'aurai à revenir sur l'esprit que dénote le ton général d'une pareille lettre. Mais il m'a paru utile de l'insérer en cette place, afin de découvrir dès maintenant l'un des côtés du caractère de la population créole aujourd'hui au pinacle de l'influence. Si des ambitieux, qui vivent d'un
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perpétuel conflit et battent monnaie avec leurs haines et leur mauvaise foi, n'agitaient sans cesse le spectre d'une restauration esclavagiste, le nègre serait bien près ^q s'ei^tenfîrp ?^yep les blancs et ceux-ci 3,pceptef aient q.vec lui xij\q ^Jli^nce qu'ils repoussent avec le mulâtre, par la crainte d'être toujours les dupes de ce dernier. Le noir, en effet, malgré ses bouffées vaniteuses, a le sei^tipaeint q,ssez fraise aie sg, vs^Jeur et 4p §a sit^^tion. Soi> trop-pleift de ^|li-îoêI^e ct'èvp à pprtain§ moments, comme une baille de savon, et alors l'individu s'oublie : ce n^est pas qu'il ne conserve encore une assez haute idée de sa personne, lïjais il ne ménagp plus ses appréciations ^.ux ^^Y^?"' saires de sa prqpre cpiilpup. Gp qu'il ne tplpre pas du mulâtre, ni du blanc, le nègre le dit et le pratique contre ceux de sa race. Sur les anciennes habitations, les commandeurs nojrsétaient s^ns pitié pour l'e^clq-ye ptiU ex§géf§.ip|jt souvent Ips rigueiars qrdpnnéps par le flfi^îtpe. Après la révolution d'Haïti, Dessalines et consorts ont montré le cas qu'il faisaient de leurs compatriotes alTranchis. Et dans nos colonies, écoutez ces négrillons, coiffés d'un fragment de chapeau , fièrement campé sur leur tête ébouriffée, mal culottés d'un lapabeau depE^talon : ils se dispiitpfit ayep véhémence, m^i» ils s'étudient, devant la galerie, à s'adresser la parole en termes distingiiés ; ils ne se tutqienl. pas. Bientôt la colère Jes déborde pt ^lpr§ les
LE CARACTÈRE ElT {.^ESPRIT 81
injures de pleuvQÎï? ; c'^st ub feu croisé de : Sar gué nèffuel Sale mgue! Lp cppable, au déjà fiuquel il u'y a plus de bless^ute invective, c'est Texpression de mgue z'abitation I Cela veut dire à l'adversaire qu'il n'est p^s seulement un nègre, mais un nègre qui cultive le sol pour un salaire, un être qui tient de l'esclave 4'autrefois*. La négresse surtout est prodigue de ces bizarrps épithètes envers les hqmmps de son milieu. Je me souviens d'une plaisante scène, entre une vendeuse de fruits et uu nègre débraillé, qui savait porté une uiain, vide d'argent, su?* l'étalage : « Ous $afe nègue! qus vilain nègue !
ousz' autres plus hêteszenoQ depuis République ! »
^ Qii coHiprend, qu'avec un carç^ctère si encliii à exagérer l'iuippi'tance dp soi-même, les créoles, blancs, noirs ou de demi-teinte, soient d'une susceptibilité particulière et facile à dévier sur le terrain des pires querelles, aux cours des relatious. On comprend aussi qu'i}^ aient, les ui]§ vis-à-vis des autres, presque autant que vis-à-vis
* Démonstration banaje de la f^chqusp idée que le nègre se fait du travail libre et de la g^rande culture depuis rémancipatioii. Une anecdote à ce sujet. A une nëgiesse qui annonce son prochain mariage, un Européen, peu au courant des choses créoles, demande si son futur travaille la terre. La dame s'emporte et répond a son questionneur ahuri : « Respectez-ous. » En bon français, il faut traduire ainsi : « Gomment vous respectezvous si peu, que vous osiez penser à un ouvrage si avilissant... pour un honorable citoyen. »
de TEuropéen, une tendance regrettable au déni* grement (elle ne recule pas même devant la dénonciation anonyme» à propos des choses les plus futiles). Mais on s'étonne de ralliance des sentiments hautains avec la fréquence et Thumilité de forme du quémandage : c'est une plaie des milieux coloniaux. Il y a le quémandage aux places.
Tantôt la demande est formulée hardiment.
L'homme se croit une capacité. Il n'a aucune raison pour en douter et pour le taire. Il se propose pour un emploi vacant ou h créer, parce qu*il est le plus h même de le remplir. Encore lui doit-on savoir gré de s'offrir... et d'apcepter.
Tantôt la demande est l'essai d'un jeune, qui se découvre tout h coup des ailes pour voler... en même temps qu'il se voit très dépourvu d'autre chose. L'audace est souvent couronnée par la fortune. Qui s'imaginerait, en France, qu'une missive comme la suivante a été le point de départ d'une situation assez élevée pour son auteur I
Monsieur Tordonnateur,
La sollicitude nationale serait-elle de nature à confirmer un jeune homme dans une espérance qu^l peut avoir : 15 ans passés chez un notaire ont marqué de leur irréfragabilité l'atteinte première de celui qui sollicite et sa réputation duement enviée n'a rien à objecter. La jeunesse conserve-t-elle ses prérogatives. Ceci dit, je viens monsieur l'ordonnateur, vous demander une place dans votre administration surabondante et déclinatoire. Qu'ajouterai-je à ces mêmes propos ; ce ne serait qu'augmenter ma missive, tandis que votre réponse qui doit se composer d'un seul mot aura l'éclat et la limpidité du soIeiL
LB CARACTÈRE ET l'eSPRIT 89
Je saiSy monsiear ]'ordonoateur, et sous la sauvegarde de rhonneur, bien entendu, votre inhérent serviteur.
D'autres solliciteurs usent des flatteries les plus invraisemblables. Un peu plus, ils présenteraient leur requête à genoux et le front bas, malgré qu'ils montrent parfois un long bout de Toreille de la présomption originelle.
M. le Directeur (de riiitérieur),
Bien que la demande que j'ose faire auprès de vous n'est pas la moindre, espérant que cela ne produira sur vous ni aucun soupir ni aucune détresse ; car vous dire, je ne suis pas un de ces hommes les plus aisés au besoin ; je suis né dans une ville parfaitement bien constituée ; une mère m'a placé dès mon bas âge dans un établissement public, et mon père que j*ai connu dès ma plus tendre enfance est parti pour l'étranger, et je ne Tai plus revu jusqu'à l'acluel.
Dit-on que Tépiderme noir ne possède nulle chance pour le bien, mais je poursuis toujours mon avenir, qui depuis dix-huit ans ou vingt-ans, m'a fait défaut. .
Monsieur le Directeur, je suis dans une situation afireuse, mon existense est répugnante, j'ai réfléchis nur toutes choses et mes regards se sont arrêtés sur Votre Majesté. Je viens donc implorer cette clémence que vous exercez sur cette terre vraiment républicaine, en vous demandant une petite place d'écrivain de la Direction de Tintérieur...
Vous êtes, monsieur le Directeur, le second Rédempteur de la patrie vraiment républicaine; vous êtes venu et renvoyé de Dieu pour protéger la liberté, défendre les armes que les ennemis portent contre la France, vous serez leur terreur dans les combats, leur vainqueur sur cette terre bénite et Dieu vous protégera.
Recevez, monsieur le Directeur, l'assurance de mes atten-
dremeats, de ma vive foi, de mc^n amour, dp mpft respect, de ma parfaite cQpsidération avec laq^plle j'ai rhonneur d'être dans le plus profond silence, votre dévoué serviteur*.
Il y a le petit quémandage, celui de la pièce de cent sous ou de vingt francs, à la bonne franquette, la mendicité sans honte, exercée souvent par de bas employés, qui touchent des appointements fixes, mais estimeqt comj^Q pprqais tout moyen de les augmenter. Des gens, qqi revêtus d'habits civils fort convenables, qui revptqs 4'^n costume officiel, mais que vous ne connaisse? point, que vous n'avez même jamais vus, viennent à brûle' pourpoint, carrément, dans la rue ou après avoir sollicité tme entrevue^ avec force démonstrations de belles maniprps, yoijs tpflfîrp la main; ils n'ont pas d'autre motif à vqus (JoniieF que celui-ci : ils auraient besoin de quelque chose. Ou bien cela se fait par lettre : en voici une que je reçus un. jour d'une mulâtresse n^ariée, à Taise, qui se croyait autorisée à me r^(irps§pr, parce qu'elle m'avait aperçu deux ou trois fpî^, sur la porte de l'hôpital :
• Cet hyperbolisme est de haut goût e^ style épistolaire colonial. Il se déploie à l'occasion des demandes les plus insigoi- (iantes. J'ai eu sous les yeux une lettre adressée au procureur de la République, à la Poinfp-H-Pîtce, à propos d'up extrait dp casier judiciaire que ciésirait obtenir un candidat à l'examen (lu surnumérariat dans les contributions : le magistrat y était appelé « aimable majesté ». En revanche, on rencontre fréquemment dans les formules l'oubli de la politesse la pluç élénientaire : des personnes de tout âge et de toute condition adresseront au gouverneur lui*mème leurs « salutations les plus empressées »•
LE GAHAPTÉAB ET L*ESFRIT 9l
' I " '■ (j»^»»— iiii ■ I II 11
Bien cher mi Docteur,
le vous souatte le bonjour je vous fait demander .si vous avait pas 20 francs à me prêter vous me rendez un grand service au Uniment du mois il vous le rendez si vous. fait à mois ce plaisir vop^ me rendez grand plaisir.
J'en laisse de côté !
Cependant je ne saurais omettre le quéman- (àage... au congé de convalescence, qui équivaut à une sorte de bon, pour aller visiter en France le vénérable Shœlcher (*) ou les splendeurs de la capitale, sans bourse délier. C'est Tobjectif de tous les fonctionnaires, des plus minuscules aux plus majuscules, nègres, mulâtres ou blancs. L'on en est venu à regarder ce bienheureux congé comme un droit..., comme chez nous un tas de gros bonnets plus ou moins maritimes s'ima^ ginent que les conseils de santé doivent leur fournir les moyens d'aller poser aux Eaux.
accompagnés de leur famille ! Les médecins se montrent coulants, mais jamais assez au gré des appétits : Tescompte de leurs complaisances leur attire beaucoup de flagorneries, et leurs rebiffements beaucoup d'attaques, où la grossièreté s'allie parfois à la diffamation.
' Les pièces originales que j'ai déjà rapportées
(*) [U faudrait dire maintenant « équivalait », puisque le vénérable personnT^ge est mort;' mais je doute que les pèlerinages aient continue à. sa tombe.]
font toucher du doigt Tun des principaux facteurs des travers créoles, l'ignorance.
Cette ignorance est profonde, dans toutes les classes, à l'exception d'un nombre fort restreint d'excellents sujets, à rechercher, surtout j^armi les mulâtres et Taristoratie blanche. Ce n'est pas que rinstruction manque^ toujours, que les livres et les journaux ne soient assez répandus. Mais les idées tombent en terrain mal préparé pour leur bonne élaboration ; le jugement fait trop souvent défaut^ là même où Ton devine une intelligence naturelle très vive. Beaucoup, sous l'influence de cette vanité qu'on retrouve en toutes choses aux colonies, se préoccupent moins d'acquérir en fond qu'en surface : grâce à une mémoire heureuse, ils emmagasinent des mots, ramassent de quoi briller... Ils ne songent même pas toujours à comprendre. Le noir principalement se grise de mots, qu'il place à tort et à travers ; cette habitude contribue à le retenir dans une infériorité d'esprit que lui masque l'accès aux meilleures fonctions, de par la volonté de ses congénères et du suffrage universel, mais qui se découvre en mille occasions aux yeux de l'Européen.
On peut rire de cette pancarte affichée dans la salle de billard d'une auberge de hameau :
Règlement pour indiquer la manière qu'on doit venir au billard.
Venez au billard poche sourde mais non pas légère
parce que vous savez quand un arbre est charger de fruil et de feuilles elles se tombe sur les côtés, mais quand le fruit et finie, elles se lève et bien plus ^and les fruires sont terminer le soleil dessécher les feuilles elle se lève en ce plus haut.
L'on rit d'abord, et puis Ton devient triste, à ces discours que prononcent gravement, à des cérémonies publiques, à des distributions de prix, maints conseillers généraux ou municipaux ! Vain enfilage de niaiseries ou de mots sonores, sans liaisons d'idées, qtii témoigne du degré de l'instruction chez des gens appelés à diriger l'enseignement.
Un conseiller général nègre commence ainsi son discours, à l'inauguration d'un orphelinat de jeunes filles :
u Aujourd'hui et depuis 1870, le corollaire delà Liberté a été doté, nous constatons que, au fur et à mesure, la Providence place toujours dans le domaine de rintelli^'ence des élus du peuple de la colonie des idées aussi sublimes qne nécessaires pour Tavancement de notre pays, soit pour son agrandissement moral et intellectuel, soit et surtout pour la jeune génération qui se lève, qui nous exemptera un jour... » etc. etc.
Le même, à la distribution de prix d'une école primaire déjeunes filles, termine un inénarrable discours par cette péroraison :
€ Jeunes demoiselles et chères élèves, < Que les couronnes qui vous ont été décernées aujourd'hui vous portent bonheur. Que ces mêmes couronnes
94 NdS GRÉÔÎiES
Tdiis accompagnent un jbur avec vos patents et vos àtttis datant notre Hôtel de ville, et^ sélbtl l'usagé; comrtie au pieds [sic) des autels, là où Volis aVëi reçu lebaptêiné, pdiir sanctionner le vœu de toUfe cetit qui oilt travaillé pour vous depuis le jour de votre naissance, jusqu'au jour solennel de la récompense naturelle, que la civilisation impose à la société} pour vous régénérer. * »
On a dit que Thomme de couleur était avide d'instruction. Cela est vrai, mais jusqu'à un certain point. Les écoles primaires sont peut-être plus fréquentées, aux colonies, et avec un empressement plus voloiitaire, qu'elles ne le sont chez nous ^. Les parents comprennent que leurs enfants doivent acquérir des connaissances qu'ils ne possèdent pas eux mêmes, afin d'agrandir la sphère de leur condition, et les enfants, par vanité émulative, répondent à leurs vœux. Partout où une école s'élève, on voit les petits noirs y accourir, sérieux avec leur bagage de cahiers et de livres^ et souvent de fort loiti ; rien ne les tebute, ili la distatice, iii les ill£tiivdà chôminë, hi le gtos temps de l'hiverhàge ; parfois, pendant qu'ils écouteront le maître, le torrent vt)isin aura débordé, la pluie aura raviné les sentiers déjà
• Copié sur la minute originale adressée à un journal. Le même encore, à ce qu'on raconte, dans une discussion relative à des essais d'élevage, entendant parler d'étalons et prenant ce mot pour Texpression d'une espèce chevaline particulière, réclama pour sa ville l'honneur de posséder le premier spécimen, mâle ou femelle!
* Lire la brochure de l'amiral Aube : ta Martinique^ son présent et eoti avenir, 1882.
très escarpés et l'enfant ne pourra revenir à la case ; il trouvera, dans la hutte la plus proche, tin coin pour s'abriter et dormir, quelques bàtiatieSj quelques morceaux d'igname ou de fruit à pain* pour se nourrir, et continuera à se rendre en classé aux heures accoutumées. Quel enfant blslnc en ferait autant ? Le jeuhe noir apprend avec facilité et même, pendant les premières années, il n'a J)oitît de peine à surpasser en progrès les fils des anciens maîtres. Puis, au moment où l'élan semblé le plus rapide, le fruit près de naûrir, tout change. Le petit blanc, s'il ne s'en va dans quelque école française, poursuit jusqu'au bout le tjdurs de ses études, avec apathie, mais avec une persévérance suffisante pour acquérir tiiié insttuctioti moyenne. Le petit nègre, gonflé par ses premiers succès et qui a déployé pour y atteindre sa plus grande force vive^ s'arrête : ses pâreuts, émerveillés dé ses propos, partagent le contentement qu'il a de lui-même, et, de part et d'èiutré, oh croit qu'un peu de lecture, d^écriture fet de calcul est assez pour ouvrir les carrières larges et Wles !
Et poufqtioi ne le croiraient-ils pas? Ceux-là qui, dans les cérémonies publiques, leur appat-ai&séiit éeiutç del'écharpe tricolore, majestueux et cbtopassés, éeux-là qui prononcent de si magtliflques harangues^ reproduites dans les jour-
^ Fruit des Artoearptts incisa et itUegrifàliû.
naux, ce sont des nègres comme eux ; ils n'ont pas appris au delà ce qu'ils ont appris euxmêmes. L'on possède assez d'instruction, Ton en possède même plus que les blancs..., puisque ceux-ci n'arrivent à rien I
Les maîtres! comment pourraient-ils former le jugement de leurs élèves, recrutés qu'ils sont trop fréquemment parmi les cervelles vides, en tous lieux si chères aux coteries I
Côté laïque !
Il y a, aux colonies, un certain nombre d'instituteurs venus de France, pourvus d'un traitement insuffisant, mal logés, soumis aux dures épreuves de l'acclimatement, regardés avec cette hostilité jalouse que tout Européen rencontre dans le monde créole. Ils ne comptent guère, ils ne peuvent compter.
Il y a quelques rares instituteurs créoles capables et très dévoués; mais les moyens leur manquent pour mener à bien leur mission, quand ils ne sont pas découragés par TindifFéreace ou le dédain.
Les faveurs vont aux camarades de la coterie politique la plus forte, aux beaux palabreurs et aux imbéciles. Je sais bien qu'il en est ainsi ailleurs que dans nos colonies, mais là-bas les contrastes forcent l'étonnement de l'Européen,
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blasé chez lui par la répétition d'autres sottises. Les élèves répondent fatalement aux maîtres.
Veut-on un spécimen d'instituteur choisi de par la politique? A la Guadeloupe, Pun des premiers soins d'un gouverneur récemment débarqué, homme intelligent et d'autant plus dévoué à l'œuvre de l'instruction populaire, qu'il sortait des rangs de l'Université, fut de visiter les écoles. Je ris encore au souvenir de la réception qu'il trouva au bourg de la G... Le pédagogue était un noir magnifique, mais débraillé, en lutte avec le maire, parce qu'il prétendait fermer son école aux enfants des familles décidées à soutenir les intérêts d'un adversaire de M. Gerville-Réache. Il vint au-devant du gouverneur un violon à la main, le salua d'une Marseillaise frénétiquement raclée, puis se présenta comme le maître modèle : les enfants qui venaient chez lui étaient bien plus savants que tous les autres; ils savaient que, dans l'air, il y avait de l'azote, et de l'oxygène (par exemple, ils ignoraient probablement, tout comme leur maître, ce que c'était que l'azote, ce que c'était que l'oxygène). Après le discours, nouvelle Marseillaise et respectueuse attente de compliments, que le gouverneur fit, timidement entremêlés de quelques remontrances.
Autre type, celui-là de la Martinique. Il s'agit de perpétuer le souvenir d'un événement local, et, sur un tamarinier de son village, un
instituteur de la Rivière-Blanche placarde ce joli morceau, cité par les Colonies (15 février 1890) :