‹ Nos croisésChapitre 14 sur 29 · A ROME · texte numérisé non relu

A ROME

Un journal italien et révolutionnaire, disait en frémissant de rage, quelques jours après la victoire ds Mentana : " Nos rouges. i noetri rossi, n'ont pas, il est vrai, été vainqueurs ; mais du moins, ils nous ont forcés de voir ce que nous voulions ignorer : l'énergie et la valeur des soldats du Pape."

Autrefois le nom de soldats du Pape ne frappait pas l'imagination, n'excitait aucunement l'admiration ; que dis-je, il y eut

un temps où l'armée pontificale était considérée comme une armée de fantaisie et de parade ; dans le monde militaire on les appelait soldats de paille ou soldats de carton ; les plus méchants en faisaient des mercenaires.

Depuis dix ans les choses ont bien changé; aujourd'hui, soldat du Pape est devenu synonime de dévouement, de courage, de sacrifice ; aujourd'hui les soldats du Pape représentent la foi, l'honneur, les sentiments généreux, la piété filiale des catholiques.

Chose remarquable, la gloire et la célébrité de cette petite armée pontificale datent, non pas d'une victoire, mais d'une défaite.

L'hécatombe de Castelfidardo a été plus glorieuse pour les victimes que jamais victoire ne le fut pour aucune armée du monde.

Ah ! c'est que, quoiqu' écrasés par le nombre, massacrés même presque jusqu'au dernier, les soldats de Lamorieière ne furent pas vaincus ; ils combattaient et souffraient

pour l'honneur, la justice, la foi, choses, bon gré malgré, invincibles ici-bas.

Ils n'ont pas été vaincus puisqu'ils ont soutenu l'honneur du sang chrétien jusqu'au bout. Ils n'étaient pas plus vaincus que St. Paul laissant tomber sa tête sous le glaive païen, pas plus que St. Ignace déchiré par la dent des lions, pas plus que Théodore brûlant sur un bûcher, pas plus que Sébastien percé par des flèches impies.

Oui, vous étiez victorieux, soldats du Pape, victimes de Castelfidardo, puisque vous étiez martyrs.

Les martyrs ne sont pas vaincus.

Ce furent des hommes comme les de Lamorieière, les Pimodan,les Becdelièvre,les Kanzler, les Allet, les Charette, qui reconstituèrent l'armée pontificale telle qu'on la connaît aujourd'hui ; ce furent eux qui créèrent ee régiment de Zouaves Pontificaux qui pendant dix ans tint la révolution en échec et sut maintenir lapaix dans les Etats del' Eglise

<,Mii n'a pas lu quelques-unes de ces légendes des guerres d'Afrique où le zouzou de

de Lamoricière était la terreur des armées Cabyles et Arabes ? Qui n'a pas lu souvent le portrait de zouzou d'Afrique ? Vrai lion dans les combats, au feu toujours au premier rang, n'attendant jamais l'ennemi, l'abordant à la pointe de sa baïonnette,, usant de toutes les manoeuvres, de tous les stratagèmes ; tantôt se couchant à plat ventre, grimpant dans les broussailles et sur les pentes escarpées ; tantôt bondissant comme la panthère ; non moins ingénieux dans le camp que brave et intelligent sur le terrain ; plein d'entrain, de verve et de gaieté militaire ; trouvant partout moyen de vivre et de chanter, préférant encore aux chants du bivouac les sons de la charge et du clairon ; sachant partout manier la pioche comme la baïonnette, sachant, au besoin, aussi bien construire une redoute que l'emporter d'assaut. Voilà le zouave du général de Lamoricière, qu'il forma lui-même, à qui il donna l'esprit militaire qui le distingue, qu'il lit pour ainsi dire à son image, à dit un grand Evoque.

ZOUAVES PONTIFICAUX. 1 i >

Les Zouaves Pontificaux ont été créés par de Lamoricière; aussi braves;aussi intrépides, aussi hardis que ceux dont ils avaient pris le nom, ils prouvèrent aux galibaldiens, à Monte Libretti, à Subiaco, à Aquapendente, à Valentano, à Bagnorea, à Mentana, que leur général avait su faire des soldats tout aussi bien en Italie qu'en Algérie,

En Algérie les Zouaves étaient appelés Les diables d'Afrique; à Rome ils voulurent se dirent " les diables du bon Dieu. "

Le Zouave du Pape est glorieux [)"èlre le frère les vieux Zouaves , Il est presque vêtu comme eux :

En tout il imite ces braves.

Comme il marche au feu, ventreblen !

Le pied léger, haute la tète !

Bon ! il charge à la baïonnette.

Refrain.) C'est le bataillon, morbleu !

Oo> diables lu bon Dieu.

Le Zouave est un bou enfant

Qui s' moque un peu de tout sur la lenv,

Excepté de sr n commandant,

Du Pape et de sa vieille mèr*.

Mu«ique en tAtp, ventreblen !

146 ZOUAVES PONTIFrCAUX.

Voyez ce bataillon qui passe ; Admirez son pas et sa grâce.

{Refrain.) C'est le bataillon, morbleu ! Des diables du bon Dieu.

Dans cette union de mots si singulière : diables du bon Dieu, pour qui connaît l'esprit qui animait ce régiment des Zouaves Pontificaux, il y a un fond de vérité qui frappe. Ils ont répandu l'effroi sur tous les champs de bataille où ils ont paru ; ils ont toujours été la terreur de leurs ennemis ; leurs charges â la baïonnette surtout jetaient l'épouvante avec la mort dans les rangs sur lesquels ils fonçaient au pas accéléré. Puisant leur ardeur dans la foi. ils portaient la mort au bout de leurs baïonnettes parce qu'eux mêmes ne la craignaient pas, et ils ne craignaient pas la mort parce qu'ils s'étaient préparés à la rencontrer en chrétiens. Le Zouzou d'Afrique reconnait son cliché dans le Zouzou Pontifical ; seulement il y a moins de diablerie ici que là. Le dévouement, l'amour pour l'Eglise qui les avaient amenés à Rome, étaient ce qui les

poussait à fondre sur l'ennemi qu'ils savaient être l'ennemi de l'Eglise, et ils ri aient de la mort parce qu'ils savaient qu'en la recevant pour la cause du Pape, cette mort était pour eux une résurrection.

Trois balles viennent frapper un Zouave péruvien à Mentana, il s'écrie : " une pour ■• chaque personne de la Ste. Trinité, au u nom du Père et du Fils et du St. Esprit,"' puis il se signe. Deux autres balles l'atteignent et le jettent par terre ; il est porté à l'ambulance tout couvert de sang, et on constate l'existence de cinq plaies grav " Comme vous devez souffrir ! " lui dit-on : " — Pas du tout, je suis heureux, je remercie •'• mon Maître qui a voulu me rendre sem- " blable à lui en m' en voyant cinq plaies."

Deux sergents, Henri Pascal et son ami Rouvière, au plus fort du combat, gravissaient un sentier bordé de vignes d'où partait une grêle de balles :

— •" Mon pauvre Rouvière, ça va mal ; "dit Henri; serions-nous battus? mai- " ayons confiance, invoquons la Ste. Vierge."

— " Ne pensons pas à cela, répond Rouu vière, en avant ! " Quelques secondes après, Henri Pascal paraissait devant Dieu.

Quatre vingts Zouaves montent à l'assaut de Monte Libretti situé sur une montagne et défendu par douze cents garibaldiens. Ils gravissent une côte de deux cents métros couvertes d'ennemis qui de droite et de gauche font pleuvoir les projectiles meurtriers. Tête baissée ils se lancent dans les vignes, chargent à la baïonnette les garibaldiens,^et entrent pèle mêle dans la ville où une lutte désespérée s'engage ; le combat est terrible; en quelques instants les rues se jonchent de cadavres.

Le sergent-major Bach semblait s'être trempé dans un bain de sang ; c'était du sangennemi, il n'avait pas une égratignure."

Le hollandais Jong, sorte d'Hercule géan t . était la terreur des garibaldiens. Tête nue les vêtements en lambeaux, il dédaignait de faire feu avec son arme, mais il s'en servait comme d'une massue. Harassé de fatigue, n'ayant pas reçu de blessure, il se

jette tout à coup à genoux ; il veut prier ; de suite on se précipite sur lui et on le perce de coups de baïonnette et de poignard. Mais il y avait quatorze cadavres autour de son cadavre.

Le jeune vicomte Paul Doyiiel, un des plus braves entre les braves, à Mentana. avait eu le bras fracassé et avait reçu deux balles dans les reins ; transporté à Rome, on lui fit l'amputation du bras ; ses ami* voulent par de lionnes paroles, l'aider à souffrir ses douleurs qui étaient atroces, il leur dit : " Taisez-vous donc : est-ce qu'un •• chrétien ne doit pas être fier de souffrir " pour la cause de Jésus-Christ ? J'ai une " autre inquiétude que celle de mes souf- '• frances : croyez-vous que le St. Père con- •• sente à me garder à son service avec un

• ul bras ? Je me sers bien du bras gauche " et me battrai encore. "

Descendants des imitateurs des Croisés.

Les Zouaves, dans une circonstance, se sont rappelée qu'autrefois St. Louis, à la tête de &on armée, ensevelissait de ses mains reya-

les les corps des infidèles tombés à Mansourah, et ils ont fait voir que maintenant comme alors, la religion catholique est capable d'inspirer à ses enfants un dévouement assez grand pour mépriser la mort, non-seulement sur un champ de bataille, mais partout où la charité, partout où l'amour de l'humanité réclame leurs soins.

A Albano, dans les premiers jours du mois d'Août 1S67, le choléra vint fondre avec une rapidité et une intensité qui n'avaient peut-être jamais été vues; le 7 à onze heures du matin tout le monde s'y portait bien et le lendemain matin on comptait une cinquantaine de morts et une centaine de malades sur une population de cinq à six mille âmes. Cette subite irruption d'une épidémie qui dans quelques instants jetait les gens de la vie à la mort, produisit une panique incroyable ; les habitants quittent les maisons, se sauvent de tous côtés sans savoir où ils portent leurs pas. laissant là les morts et abandonnant les malades à eux-mêmes. Pendant ces scènes de désola-

tion, un détachement de soixante zouaves commandés par M. de Résimont, sans avoir rien su, arrivent à Albano pour y passer la nuit et rentrer le lendemain à Rome ; ils revenaient de Velletri. Ils trouvent la ville dans la désolation et l'épouvante, les malades abandonnés, des portes fermées, les parents en fuite, les morts dans toutes les maisons. Il y a à se dévouer. Les Zouaves y sont, et les voilà partout, auprès de tous, soignant les malades, ensevelissant les morts. Les uns portent les corps au cimetière, les autres les reçoivent et les enterrent. A minuit ils en ont enterrés quatre-vingt-dix. Depuis ce moment, ils continuent sans relâche cet admirable exercice du dévouement.

Si quelqu'un tombe malade, on accourt au nom du ciel, chercher un Zouave. Alors le malade devient sa chose, il le soigne, l'essuie, le frictionne, le prépare aux sacrements, va chercher le prêtre, l'aide dans l'administration de l'Extrême-Onction ; le malade mort, il l'ensevelit et le porte au

cimetière. Et cela dure ainsi pendant plusieurs jours. Jamais on n'a rien vu de semblable.

" Dans tout ce que firent les Zouaves dans cette circonstance, il se passa des scènes à faire tomber à genoux d'admiration, d'autres à faire pâmer de rire, d'autres à faire pleurer d'émotion. Ils ne suspendent les frictions un instant que pour détacher le crucifix de la muraille et le faire baiser au malade. " Baisez le crucifix, voilà notre consolation ; " et ils recommencent." (1 )

Le trait suivant prouvera que si le Zouave sait trouver des expédients pour arracher sa vie en toutes circonstances, il sait aussi s'en servir pour exercer la charité.

Un Zouave Flamand fut porter ses soins dans une famille dont plusieurs membres étaient atteints par la contagion. Tout le inonde avait si bien perdu la tête, qu'on ;iv;iit laissé dans un coin un malheureux

Lellre d'un au thon 1er dans VEspëiwnce (k Nantes.

ZOUAVES PONIITH. AI \ 1Ô3

petit entant naissant, qui y serait certainement mort, si ce bon Flamand ne s'en était aperçu. 11 n'en dit rien, va acheter pour un sou de lait de vache, qu'il coupe avec de l'eau et fait tiédir. 11 voulait faire boire l'enfant avec un tuyau de pipe, mais la chose ne réussit pas.

Après s'être bien creusé la tête, il s'en va au bureau de tabac acheter une blague en cœur de bœuf, y fait un petit trou, nu-t son lait dedans, puis présente cela à son petit protégé, qui but très bien. Il fit ce métier-là pendant trois jours, ne s'inquiétant que d'une chose auprès de ses camarades : c'était de la quantité d'eau qu'y fallait mettre dans le lait pour qu'il ne fût pas trop fort et ne tuât pas l'enfant. Au bout de trois jours, les membres de la famille • t aient guéris: la jeune mère (pli avait oublié son enfant y pensa, el croyait le trouver mort, lorsqu'elle le vit entre les bras du Zouave exerçant ses nouvelles fonctions de nourrie". Depuis, le petit nouveau-né va très-bien; espérons qu'ayant été nourri

par un Zouave, il gardera quelque chose des nobles sentiments de ces admirables soldats.

M. Alfred LaRocque fut un de ceux qui se dévouèrent si généreusement à Albano.

Tels chefs, tels soldats. Pour mieux taire connaître Tannée du Pape, nous crayonnerons quelques physionomies qui nous sont familières, nous arrêtant à celles dont les noms ont été les plus souvent prononcés en Canada.

Le général Kanzler. — Herman Kanzler s'est fait lui-même ; s'il n'a pas eu de parchemins de famille, il s'est fait une renommée qui vaut des armoiries. Au service du St. Père depuis grand nombre d'années, il devint général en chef et pro-ministre des armes en 1866 ; nul plus que lui n'était digne de remplacer Monseigneur de Mérode.

Intelligent, actif, dévoué, calme, énergique et brave, le général Kanzler possède toutes les qualités d'un chef militaire.

A Ancône, en 1860, n'étant encore que colonel, commandant les forts extérieurs et les redoutes les plus importantes, il donna les preuves de la plus brillante valeur. Quoique la défense de la ville fut devenue presque impossible,Lamoricière,dans un conseil d'officiers réunis dans une casemate labourée par les bombes, exprima l'avis de continuer la défense ; Kanzler s' avançant, répondit au nom de tous, que le général en chef pouvait compter sur eux à la vie, à la mort.

Lorsqu'il devint pro-ministre des armes, il eut des envieux ; mais, par son activité étonnante, par bob dévouement sans borne au St. Père, par son sang-froid et son habilité sur le champ de bataille, il lit taire les jalousies.

Un mot peut 'peindre un homme ; en voici un de M. Kanzler qui vaut un beau coup de pinceau. Il s'agit d'un ordre qu'il envoya a M. d'Argy colonel de la légion

■inini i riEs de QÏH i \»i I - i wr*- \H

romaine, dans la guerre de 1867; la Légion pe dirigeait sur Xerola, le général Kanzler envoya au colonel un ordre conçu en ces termes. " Deux compagnies de la légion " partiront; elles iront battre les insurgés •: et rentreront à Borne.'1

Par son esprit habile et conciliant il sut faire régner l'union et la concorde entre les officiers et les corps de tant de nationalités différentes. Il apporta un grand zèle à F augmentation de l'effectif du Régiment des Zouaves, et il contribua pour beaucoup à l'introduction des Canadiens clans ce régiment. Il montra toujours beaucoup d'estime pour nos compatriotes, et exprima souvent le désir, et fit même des démarches à cet effet, de voir augmenter leur nombre dans l'armée.

Son Exeellenee, à deux reprises, daigna aller au " Cercle Canadien ' pour feke visite à nos Zouaves. Ils sont rares les Généraux en Chef qui vont ainsi prendre part aux amusements des derniers pioupious de l'armée, et il n'y a guères que

dans l'armée Pontificale ou les chefs supérieurs agissent aussi paternellement.

Le Général Kanzler est Badois d'origine, il est marié à une romaine douée d'une âme virile, qui, au besoin saurait manier le revolver. Madame Kanzler était très aimée dans l'armée ; elle était devenue populaire parmi les soldats en prodiguant, et sur le champ de bataille et dans les hôpitaux, ses soins aux blessés, ce qu'elle faisait avec son amie Madame Stone, douée aussi elle d'un grand coeur ; et l'assiduité avec laquelle messieurs les officiers se donnaient rendez-vous tous les samedis soir dans les salons de madame Kanzler. prouve combien ils estimaient et appréciaient ses grandes et belles qualités.

De Courten. — M. de Courten, général de brigade, prit une part glorieuse et brillante dans la campagne de 1860; il est Suisse et porte un nom qui doit être bien connu des vieux français. D'une rare distinction, d'une énergie chevaleresque qui n'exclut pas la prudence et les autres qualités mili-

taire?, d'une constante bienveillance, d'une courtoisie modèle, le Général de Courten ne peut être connu sans être sympathique.

Sous Louis XV, il y avait en France un régiment Suisse dit, de Courten, dont vingtdeux officiers sur trente-cinq étaient des Courten.

Un jour, Louis XV, passant en revue ce régiment de famille, et frappé de sa bonne tenue comme de son allure martiale, dit en riant au Colonel de Courten : — " Nous irions •■ loin avec ces gaillards là !*' — " Sire.répon- •• dit le Colonel, peut-être plus loin que nous •• ne voudrions ! Le roi rit beaucoup de la répartie et donna sa croix de St. Louis au Père de Courten comme on l'appelait ; et si jamais croix avait été méritée, c'était cellelà. car celui qui la recevait, avait à son crédit, trente deux ans de service} dix-sept campagnes et quatorze blessures. Notre général de Courten est de cette famille.

Tels sont les chefs de l'armée romaine.

Colonel Allet.—'- Papa Àllet," tel est le titre par lequel officiers ot soldats du

Î6u SILHOUETTES Dl QUELQUES CMEFS,

régiments des Zouaves Pontificaux daignaient leur colonel ; ses zouaves l'adoraient, et il aimait ses zouaves comme un père aime ses enfants.

On lui offrit il y a quelques années le grade de Général de Brigade, il refusa en disant : " Je demande qu'on me " laisse à la tête de mon régiment ; il v a " beaucoup de généraux, mais il y a peu de " colonels des Zouaves Pontificaux.

Fier et orgueilleux de son corps, il traitait ses zouaves en gentilhommesjet respectait ses simples soldats comme les officiers ; hors du service, où la discipline était justement maintenue, il n'entretenait avec eux que des rapports des courtoisie et d'amitié. Aussi il n'y avait pas un seul zouave qui n'aurait offert sa vie tout aussi cordialement pour son Colonel que pour son Pape.

Bon, brave, affable, indulgent et ferme à la fois, courtois et vaillant, fumant tout aussi paisiblement son cigare sur le champ de bataille que dans sa chambre, haut de plus de six pieds et d'une carrure

à l'avenant, d'une figure à la fois matiale et débonnaire, à la parole lente et calme, le Colonel est un des plus beaux types militaires qui puissent se voir. Entré au service du St. Père, depuis plus de vingt ans, comme simple soldat, son dévouement et son amour pour Pie IX sont sans bornes. Ah ! si le bon M. de Montalembert en eut eu connaissance, il en aurait été scandalisé, car Pie IX était l'idole de " papa Allet.v Avec cela, notre colonel est parfait chrétien ; comme sur le champ de bataille, il était toujours le premier à s'avancer à la Sainte Table, à la communion, qui terminait la retraite pascale pour le régiment; il n'a jamais voulu se marier dans la crainte d'être gêné dans le désir qu'il avait de mourir au service de l'Eglise.

On dit qu'il en est de l'esprit comme de la santé, on y pense que lors^ve l'absence s'en tait Bentîi ; M. Allet possède un bel esprit, une grande intelligence, un jugement très sûr, et il n'a jamais paru s'en apercevoir ;

dans les* réunions du beau monde, où il

n'allait que rarement, il paraissait timide et parlait peu. On lui demandait un soir, dans un salon, qu'il voulût bien raconter la campagne de Mentana ou son régiment s'était immortalisé; il parut embarassé ; on fit des instances. " Oh mon ••' Dieu ! dit-il, c'est bien simple et bien •'• court : la colonne déniait par la voie " nomentana, j'étais en arrière avec l'état- " major; à cinq ou six kilomètres de Men- " tana on entend commencer la fusillade. " et en quelques minutes le feu devint des " mieux nourris ; je piquai de l'éperon pour •• voir où en étaient mes Zouaves ; déjà ils " étaient tous lancés, éparpillés par les vi- '• gués et jouant de la baïonnette comme de " bons enfants."— " Et puis?"—" Et puis... " mon Dieu, ils sont revenus le soir se ran- " ger autour de leur drapeau, et ils avaient -• remporté la victoire.

Le " rem. vidi vlci " classique n'est pas plus beau.

Les adieux qu'il fit transmettre au Régiment,aprèsle siège de Rome,révèle son coeur

et son affection pour ses enfants, c'est ainsi qu'il appelait presque toujours ses zouaves quand il avait à les commander.

— •• Zouaves. En vous transmettant les adieux du général de Courten je m'associe pleinement aux éloges qu'il vous donne et que vous avez si bien mérités. S'il est quelque chose qui puisse atténuer la douleur de notre séparation, c'est le souve- •• nir de dix années passées ensemble. Des " temps meilleurs luiront pour vous ; pour " moi j'applaudirai de loin à vos succès et " mon cœur sera toujours avec vous.

" Si j'ai fait quelque bien, c'est auprès de ■• vous que je viens chercher ma récompense -• et je l'aurai pleine et entière si je vis •; dans votre souvenir.

" Adieu messieurs, le sort nous divise, •• mais le même sentiment nous unira tou- •• jours ; celui du dévouement à la cause que •• nous avons servie dix années ensemble. •• Vive Pie IX! "

Le Colonel Alt.k i .

27 Septembre 1870.

16 i SILHOUETTES DE QUELQUES CHEFS.

Athanàse de Charrette— M. le Baron A. de Charrette était lieutenant-colonel du Régiment des Zouaves Pontificaux. De taille audessus de la moyenne, robuste, d'une figure martiale et dont l'énergie est tempérée par la douceur de son regard, homme d'esprit et homme de cœur, d'une bravoure chevaleresque, d'une suprême distinction, d'une gaieté communicative, d'une libéralité de grand seigneur quand môme, M. de Charrette est un véritable type de nobles militaire.

Comme les anciens preux, en dépit de 1" invention de la poudre, à Castelfidardo, le baron recherchait de préférence les combats singuliers à l'arme blanche. Il était magnifique, disent ses compagnons d'arme, dans son élégant uniforme bleu couturé d'or, portant sur sa poitrine une belle croix autrichienne, le sabre au poing, dédaignant son revolver, quérant quelque adversaire digne de son bras. Il le trouva dans, un capitaine piémontais, du nom de Tromboni, qui accepta vaillamment le combat au sabre.

Les deux armées s'arrêtèrent un instant pour conptempler ce duel qui *• accomplissait au milieu des éclats de bombes et d'obue. Une, deux, et le Piémontais tomba deux fois touché, en disant :

— Capitaine je vous rends mon épée.

— Il est mon prisonnier, cria de Charette à -'.-s Zouaves; ayez en soin.

Puis avec une ardeur tout nouvelle il se lance dans la mêlée.

Bon sang ne ment pas ; Bff. de Charrette l'a prouvé vingt fois sur les champs de bataille.

A Mentana, au pied de la vigne Santuec*, que défendent les garibaldiens protégés par un mur élevé, les balles pleuvent si dru ([ue les zouaves, pendant un instant, cessent d'avancer ; aussitôt le lieutenant-colonel de Charette s'élance en agitant au bout de son épée le bonnet rouge d'un chef garibaldien qu'il a mis hors de combat.

— •• En avant, les zoua\ écrie-t-il,

•■ nu je vais niejaire tuer sans vous. "

< 'e disant il s'élance en avant ; les Zoua-

ves le suivent, et quelques minutes après, le quartier général des garibaldiens, situé dans la Vigna Stn'wGci est au pouvoir des Zouaves.

Du courage d'un Charette on n'en parle pas.

Le baron Atlianase est neveu du grand Charette, le général vendéen, le héros de la guerre des géants; il a cinq frères, tous les cinq ont servi le St. Père : MM. Urbain. Ferdinand, Alain, Louis et Armand ; ce dernier filleul et héritier de feu la duchesse de Narbonne-Pelet est trois ou quatre fois millionnaire. Quel mercenaire que celui là !

Le lieutenant-colonel âgé d'àpeu près quarante ans est veuf de Délie. Antoinette Fi tzj aines, sœur du duc de Fi tzj âmes et de la duchesse Salviati-Borghèse.

Un officier piémontais, le général Brignone disait au capitaine Bourbon de Chalus, le soir de Castelfidardo : " Vrài- •■ ment messieurs, à lire vos noms, on croi- " rait lire une liste d'invités aux fêtes de " Louis XTV. " Il en était encore ainsi dan-

Le régiment des zouaves ces années dernières ; des armoiries brillaient au chaton des anneaux de la plupart des officiers; grand nombre de soldats portaient les plus beaux noms de l'Europe, le sang le plus noble du vieux monde y était représenté.

Les Commandants des quatre bataillons étaient :

Le comte Charles de Lambilly :

le comte Paul de Saisj ;

Le baron Ferd. Le Caron de Troussures ;

Monsieur Nuraa d'Albiousse.

Parmi les officiers brillaient des noms comme ceux-ci: Don Alphonse, infant d'Espagne, le baron Vicier de Mirabal, le comte A. de Fumel, le prince Rospigliosi, Félix de Hemptine, Henri de Montbel, Bourbon de Cbalus, Seochan de Kersabiec, le comte de Coësssin, le comte Paul de Frotté de la Messelière, le baron G. de Fabry, James d'ArcVj etc.; etc., etc.

C'était sous des chefs tels que ceux avec qui nous venons de faire connaissance, c'était dans le régiment incomparable des Zouaves Pontificaux que nos jeunes compatriotes allaient apprendre le métier des armes ; c'est avec cette société d'élite qu'ils allaient faire connaissance et au milieu de laquelle ils allaient vivre.

N'était-ce pas un honneur pour notre jeunesse d'entrer à une telle école? et les avantages qu'elle devait en tirer ne devaient-ils pas être très-important-

En dehors du point de vue de la foi et de la religion, c'est déjà un titre de gloire pour nos jeunes compatriotes d'avoir été

admis dans les rangs de ces hommes distingués par l'éducation et par le rang.

Mais ce qui ajoute un nouveau lustre à leur gloire et ce que le Canada ne pourra pas jamais oublier, c'est l'accueil si honorable qui leur fut fait à Rome ; les Canadiens y furent reçus par les différentes autorités non seulement avec joie mais encore avec des honneurs tout à fait exceptionnels.

On n'a jamais fait pour aucun corps de volontaires arrivant à Rome, ce qu'on fit pour les enfants du Canada.

En mettant le pied sur le teriitoire pontifical, à Civita Yecchia, le premier détachement fut l'objet d'un attention bien déli. cate et bien honorable ; un officier par ordre du commandant de place de la ville, vint leur présenter un drapeau pontifical pour leur entrée dans la ville éternelle ; nos jeunes compatriotes comprirent quelle faveur insigne leur était accordée, et ce fat avec le plus grand enthousiasme qu'ils reçurent le précieux dépôt. Les yeux baignés de larmes ils contemplaient cet éten-

dard, le premier du monde, qui devenait dès cette heure leur propre étendard, et que déjà ils se promettaient bien de défendre au prix de leur vie.

Se rendant à Rome par un train spécial et l'heure de leur arrivée à la Cité Sainte ayant été annoncée par le télégraphe, ils y furent reçus on pourrait presque dire royalement. Le pro-ministre des armes, le général Kanzler, le général de Courten, le colonel Allet, le lieutenant-colonel de Charette, grand nombre d'autres officiers, tous les Zouaves en garnison à Rome, un corps de musique, une foule de Romains et, comme couronne de cette multitude, le Roi et la Reine de Naples, attendaient à la gare les Canadiens pour leur souhaiter la bienvenue.

Pour la première fois, les échos de la capitale du monde catholique étaient réveillés par le cri : " Vive le Canada ! "

De la gare, la compagnie canadienne fut dirigée à la Basilique de St. Pierre; elle s'y rendit, le corps de musique ouvrant la mar-

che? le drapeau pontifical flottant en tête à côté du drapeau canadien, escortée par l'étât-major du Régiment des Zouaves, suivie d'une foule de militaires, de citovens, et saluée et acclamée des balcons et des fenêtres.

Il était beau, il était grand, il était bien propre à inspirer un légitime orgueil, ce spectacle de quelques enfants du Canada ainsi fêtés et exaltés dans la première ville du monde.

Cette marche triomphale par la place du Quirinal, le Corso, la place St. Ange et la grande place St. Pierre, par les quartiers les plus mémorables de la ville des Césars, des Constantin, des Léon, des Grégoire, à elle seule, est un grand fait, un événement glorieux pour le Canada. C'étaient nos compatriotes qui étaient l'objet de ce triomphe, de ces ovations dans la ville éternelle ; c'est en l'honneur de nos compatriotes que les trompettes de Rome faisaient retentir les échos ; c'est au bras de nos compatriotes que s'attachait le bras des héros deCastelfidardo

de Monte-Libretti, de Mentana; C'étaient les enfants du Canada que saluaient les enfants du peuple roi : c'étaient pour les voir, les contempler, les bénir que le grand Pontife, le vicaire de Jésus-Christ apparaissait à la croisée du Vatican,

On est en face de St. Pierre.

La basilique St. Pierre et sa magnifique colonnade sont situées sur l'emplacement des jardins de Néron. C'est ici que le monstre empereur faisait brûler les chrétiens pour se divertir et faire disparaître de la terre la race des disciples du Christ ; ah ! Néron, contemple ton succès, vois si tu as vaincu le Christ, et si tu us tué Pierre ! sur les lieux mêmes d'où tu contemplais les» flammes alimentées par les chairs des fils du crucifié, s'élève le plus beau monument du monde où tous les jours des milliers de pèlerins viennent adorer celui que tu voulais anéantir, et s'agenouiller sur les restes de celui dont tu fus le bourreau. C'est un temple au Christ, à VTionneur de Pierre; à côté est la demeure du successeur de ce

Pierre. A cet endroit même où, il y a dix huit siècles, pétillaient les flambaux humains qui devaient enterrer dans leur cendre les derniers chrétiens, s'avancent, acclamés par ce peuple de Rome qui t'acclamait jadis, les enfants d'un monde dont tu ignorais l'existence ; ils viennent des extrémités de la terre incliner eux aussi leur front sur le tombeau de Pierre, ils viennent pour défendre son successeur, ils viennent offrir leur sang, leur vie pour cette Eglise que tu croyais détruire. Eh bien vit-elle encore l'Eglise ? a-t-il encore des adorateurs le Christ ? Pierre a-t-il encore des disciples ? Encore une fois Néron contemple ton succès, et raconte le à ceux qui, comme toi, veulent encore aujourd'hui, abattre le Christ, et tuer Pierre.

Rome semblait voir dans l'arrivée de ces jeunes volontaires chrétiens venus d'outré-mer, quelque chose d'extraordinaire et de magnanime ; l'inscription de leur drapeau, " Aime Dieu et va ton chemin " enflammait leur admiration et leur

rappelait les devises de la chevalerie du moyen fige. Son Eminence le cardinal Barnabo accueillant en audience les deux aumôniers du premier détachement, leur disait : " Ah c'est vous qui avez amené " ces jeunes gens qui ont ravi tous les " coeurs ici ! "

Ces bons sentiments qu'on manifesta pour nos compatriotes à leur arrivée continuèrent d'exister.

Au mois d'octobre 1869, on vit se renouveller pour le cinquième détachement, la même sympathie et les mêmes expressions de contentement que pour le premier.

L'aide-de-camp du pro-ministre des armes venait, avec ordre de Son Excellence, à leur rencontre à Civitta Vecchia; le corps de musique et les officiers du régiment, venaient aussi au-devant de ceux-ci pour leur souhaiter la bienvenue et leur faire cortège par les rues de Rome.

Si le Canada a fait de plus grands sacrifices que les autres pays catholiques en

envoyant ses enfants auprès du Souverain Pontife, Rome l'a compris et l'a apprécié : et cette appréciation du mérite, en si haut lieu, en est déjà une récompense.

On montrait à quelqu'un une peinture qu'on lui disait être la vraie figure de Notre-Seigneur : — " J'ai vu un autre portrait du Christ, dit ce monsieur, que je crois plus ressemblant que celui-ci."

— Où est-ce, s'il vous plait ?

— Au Vatican ; c'est Pie IX lui-même. "

Il avait dit vrai, celui-là.

Et ils sont nombreux, ceux qui, sortant d'une audience auprès de Pie IX, se sont dit : " Je croyais être en présence de Notre- Seigneur lui-même. "

Sa figure si belle, si douce et si sereine en toute circonstance, son regard qui enchante, qui touche, qui convertit, son port

auguste et majestueux, sa voix limpide et sonore, ses paroles toujours bienveillantes, souvent inspirées, tout, en la personne sacrée de l'illustre Pontife, rappelle Celui dont Il tient la place sur la terre.

Aussi, quels que soient les sentiments qui animent ceux qui s'approchent de cet aimable Pape, il n'est personne, pas même ses ennemis, qui ne se sente rempli de vénération, qui ne se sente remué jusqu'au fond de l'âme en apercevant ces traits qui reflè- ■ tent si bien la sainteté

Cent fois pendant notre séjour à Rome, nous avons eu la preuve de ce que nous disons ici.

Mais si jamais Pie IX ressembla au divin Maître, si jamais il nous rappela la conduite de Celui dont il est le vicaire, c'est dans la bonté si condescendante qu'il eut pour nos Zouaves et dans les marques d'affection toute paternelle qu'il leur prodigua. Il était à la connaissance de tout le monde, à Rome, que le St. Père affectionnait particulièrement les Zouaves ; Il les appelait toujours :

« Mes Zouaves ; " or parmi ses Zouaves il distinguait " mes canadiens, " et l'aimable Pontife accorda à ceux-ci des faveurs qui firent plus d'un jaloux à Rome.

Avec quelle affabilité et quelle tendresse, Sa Sainteté ne reçut-Elle pas auprès de Sa personne tous les détachements de nos volontaires à mesure qu'ils arrivaient ? Avec quelle, complaisance n accordait-Elle pas audience à tous ceux des ntres qui partaient pour s'en retourner au pays ?

Pas un Zouave Canadien n'a quitté Rome sans apporter un souvenir qu'il tenait des mains mêmes du grand Pontife ; tous ceux qui partirent avant le siège de Rome ont apporté un diplôme signé de la main de Sa Sainteté par lequel les indulgences les plus précieuses étaient accordées à leurs parents et à ceux qui leur étaient chers.

Sept ou huit Zouaves Canadiens sur le point de quitter Rome, à l'expiration de leur engagement, ayant négligé de solliciter assez tôt une audience particulière pour eux, furent contraints de se contenter d'une

180 PIE rX ET LES ZOUAVES CANADIENS.

audience à laquelle prenaient part une cen- Jaine de personnes : il y avait des prêtres, des religieux, des laïques, des militaires ; plusieurs, avaient apporté des suppliques à faire signer par Sa Sainteté et les Lui présentèrent ; le bon Pape comme effrayé du grand nombre de ces documents au bas desquels il Lui fallait écrire son nom, dit avec douceur : " Mes enfants, le Pape est vieux, " il ne faut pas le faire mourir, et puis il n'est " pasune machine à signature." Sa Sainteté refusa donc les suppliques ; lorsqu'Elle fut arrivée aux Canadiens et qu'on les Lui eut fait connaître : " Aussi vous, mes Canadiens, " vous avez des suppliques à faire signer ; " que votre aumônier les ramasse et me le^ " donne, je vais vous les signer, vous avez " bien mérité cela. "

Ce bon Père condescendit à satisfaire à tous les désirs plus ou moins indiscrets qu'en différentes circonstances lui manifestèrent ses Canadiens, et on peut dire que tout ce que ceux-ci osèrent solliciter, ils l'obtinrent ; en voici des preuves :

Les Zouaves Canadiens, pour le moins aussi patriotes à Rome qu'au Canada, ne laissaient pas passer la fête de St. Jean Baptiste sans évoquer avec amour et enthousiasme le souvenir de la patrie ; la St. Jean Baptiste était donc fête de première classe dans le camp canadien ; mais à Rome, pour qu'une fête soit de première classe il faut que le Pape en soit ; c'est pourquoi nos zouaves voulurent, la première année, que le St. Père fut pour quelque chose dans leur fête nationale ; ils eurent l'idée d'être présentés à Sa Sainteté ce jour-là, et de .solliciter sa bénédiction pour leur patrie ; ce qui fut obtenu. Le jour de la St. Jean- Baptiste, le St. Père alla,comme de coutume, en grand gala, assister à la messe à St. Jean de Latran : nos zouaves compatriotes s'y rendirent eux aussi ; et à l'issue de l'office divin ils furent conduits sous les portique^ intérieurs du palais de Latran ou ils eurent le bonheur de voir leur bien-aimé Pape et Souverain qui leur adressa des paroles bienveillantes et leur prodigua pour eux et leur

cher Canada, ses bénédictions les plus abondantes.

L'année suivante Mgr. de Montréal était à Rome ; sachant toute l'affection que Pie IX portait à nos jeunes compatriotes, Monseigneur crut qu'il pouvait se hasarder à solliciter la faveur d'une place réservée, pour les Zouaves Canadiens à la messe de St. Jean de Latran. Pour qui connaît les usages de Rome, cette démarche n'avait pas la moindre chance de succès : de place réservée, il n'y en a que pour les Princes, les corps diplomatiques, le sénat et, tout au plus, pour les Dames de distinction auxquelles quelques fois une tribune est affectée ; mais pour de simples soldats, oh jamais ! et il semble qu'il était impossible d'y penser.

Le majordome Mgr. Pacca à qui Mgr. de Montréal s'était adressé, avait dit : " C'est bien difficile. "

L'architecte qui règle le placement des tribunes et indique les parties à réserver selon les circonstances et les personnages'

qui doivent assister à l'office avait dit : " C'est impossible. "

Le St. Père ayant eu connaissance de la demande de Mgr. de Montréal et de la réponse de l'architecte dit qu'il saurait bien trouver de la place : Il se fit apporter le plan des dispositions prises pour la messe à St. Jean de Latran, et l'ayant étudié un instant il indiqua un endroit, le plus rapproché du sanctuaire, où les Zouaves Canadiens seraient placés, et fit donner des ordres pour qu'il n'y eut que les Canadiens qui y fussent introduits.

Grand fut l'étonnement de toute l'assistance, de voir ce groupe de Zouaves occuper une telle place d'honneur ; c'était chose tout à fait inusitée ; aussi entendait-on les Romains se dire : Ma, corne si fa ? questi Ganadesi sono tutti di sangue nobile ovvero principi ? " Comment se fait-il ? ces Canadiens sont-ils tous des nobles ou des princes?" Mais pour mieux connaître la douce affabilité du grand Pontife, il faut se rappeler avec quel doux abandon et avec quelle bonté

tendre, il reçut en audience les quatrième et cinquième détachements ; c'est presque à ne pas y croire ; laissons parler un ancien zouave, M. G. Drolet qui décrivit dans le temps, cette audience, avec tout le charme de sa plume bien connue.

" Mardi le 21 juillet à cinq heures et quart de l'après-midi, j'eus l'honneur de conduire au Vatican les vingt-cinq Canadiens appartenant à ma compagnie qui y rencontrèrent les quarante-huit derniers arrivés.

" Nous fûmes introduits dans le grand salon destiné aux audiences publiques et formant un carré ouvert à l'une des extrémités où est élevé le trône du Souverain Pontife, nous attendions le cœur gros d'espérances que le Père commun des fidèles nous honorât de sa présence. Après environ dix minutes d'attente le Saint-Père fut annoncé. De suite, nous nous découvrîmes et nous mîmes un genou en terre ; mais S* Sainteté prit la direction de la galerie de la cour du Bramante et envoya son majordome nous avertir de le suivre.

" En un temps et un mouvement nous fûmes debout et sur deux rangs nous joignîmes le cortège.

" Le Pape ouvrait la marche en s'entretenant avec notre colonel à sa droite et un camérier secret à sa gauche ; suivaient Messieurs Moreau, Lussier, Routhier, Suzor et Roy. Avec eux marchaient des prélats de la cour du Pontife-Roi. Nous venions ensuite retenant notre respiration, marchant légèrement pour faire le moins de bruit possible, et les yeux tout grand ouverts.

- Une promenade à travers le palais du Vatican avant pour Oicerone Y immortel Pie IX était chose si surprenante et si inouïe dans les fastes des visiteurs du musée, que nous en étions tous confus. Nos yeux trop petits pour la circonstance erraient de notre <>uide aux voûtes et aux murs des appartements «pie nous traversions. Nous ne savions à quoi fixer notre admiration. Le St. Père qui marchait allègrement tout vêtu de blanc, coiffé de son bicorne écarlate et chaussé d'escarpins rouges, semblait nu

astre éclatant duquel s'échappaient des rayons lumineux qui faisaient briller d'un éclat ^ plus vif les trésors de peintures que contenaient les galeries que nous traversâmes, les quatre chambres de Raphaël connues, sous le nom àeSianze et les salons richement décorés destinés aux audiences des dames.

"Pour un admirateur du beau qui n'avait jamais eu le bonheur de passer de longues heures d'admiration dans le musée de peinture du Vatican, avant cette occasion, notre passage était propre à lui donner le vertige.

•• Xous laissâmes à regret ces merveilles de l'art, mais pour entrer dans les beaux ja rdins qui dépendent du Vaticau et qui complètent par leurs trésors de verdures, de fraîcheurs et de couleurs vives, les beautés que nous venions d'admirer. Pendant le trajet le Souverain Pontife se retournait souvent de notre côté et nous invitait de la main à le suivre.

" Nous parcourûmes ainsi une suite d'allées bordées de lauriers roses, de grenadiers

et d'aubépinières tout en fleurs et nous nous- engageâmes dans une charmille de cèdres qui nous conduisit dans un charmant pavillon bâti sous le Pontificat de Pie IV.

Entre deux bosquets odoriférants et des massifs de verdure s'élève un gracieux petit pavillon en marbre, orné d'un beau portique d'ordre Corinthien soutenu par des colonnettes en marbre de Carrare. Le Fronton tout orné de statuettes et de bas reliefs représentant des sujets tirés de l'Empire de Flore, contient une riche inscription rappelant à quelle occasion le Pape Pie IV le fit construire ; une jolie petite pièce d'eau à quatre jets, qui s'échappent de son -fin. rafraîchit les alentours.

" Le Saint Père monta sur les premières marches du portique, et nous faisant fairp un demi cercle en face de Lui, il nous adressa quelques paroles qui nous remuèrent jusqu'au fond du cœur. Il nous félicita de notre dévouement à la cause de L'Eglise el nous parla de son admiration pour notre lointaine patrie. 11 nous sou-

haita la bienvenue par une bénédiction qui devra nous accompagner pendant toute notre vie. dans toutes les occasions jusqu'à l'heure de notre mort. Cette bénédiction, nous dit-il. rejaillit sur vos bons parents sur vos amis, sur tous ceux que vous aimez.

"Après nous avoir ainsi bénis, le Souverain Pontife fit approcher plusieurs domesqucs qui, porteurs de grandes corbeilles, disparaissaient sous les tleurs qu'elles contenaient : d'autres portaient des plateaux chargés d'oranges. Le Saint Père commença la distribution de sa propre main et donna à chacun des heureux zouaves qui avaient l'honneur d'être présents un magnifique bouquet de fleurs, une orange et une médaille en argent marquée à son effigie.'

" Nous étions tous ébahis, les mains remplies des dons du Souverain Pontife, et ne sachant comment exprimer les transports (pii nous animaient. Alors Sa Sainteté s'entretint familièrement avec les prêtres canadiens qui l'entouraient. Nous ne perdions

rien de la conversation qui se faisait en français. Il demanda à l'un d'eux à quel diocèse il appartenait ; ce monsieur répondit qu'il appartenait au diocèse de Trois- Rivières. Le Saint Père lui dit, en élevant la voix : " mais, vous m'appartenez d'une manière spéciale, attendu que c'est moi qui ai fait ce diocèse. J'ai aussi érigé un autre diocèse, leur dit-il, dans les environs de Trois-Rivières, c'est celui de St. Hyacinthe." Il demanda alors pour quelle raison la cité tri-nu vienne portait ce nom pompeux. Il nous dit qu'il connaissait les avantages immenses que procuraient à l'Amérique ses grands neuves. Sa Sainteté en nomma plusieurs passant aussi en revue les rivières de moindre importance.

" Après cette discussion géographique, le Saint Père, prenant un sentier tout bordé de haies taillées à l'anglaise, nous fit parcourir une partie de ses jardins, quand, arrivé près d'un mur, il s'assit sur une petite borne en marbre, adossée à l'une des iraleries du musée. Il continua à s'entrete-

nir avec notre colonel pour quelques instants, lorsque, nous adressant, la parole, il nous montra une ouverture qui conduisait par un escalier, au-dessous du Vatican. Le Saint Père nous dit : " Allez voir, c'est très-joli." Quelques-uns s'avancèrent pour regarder ; alors le Saint Père nous dit à tous les autres.: " Ândate, Andate, " (allez, allez.) Nous nous ruâmes tous vers la partie indiquée, cherchant à voir ce qui avait tant d'attrait, quand, tout-à-coup des centaines de petits filets d'eai^' échappèrent de sous sol par les fissures des allées sablées sur lesquelles nous étions, et vinrent se croiser sur notre figure, dans nos jambes, sur notre dos, partout. Rien n'était aussi comique que de voir le sauve-qui-peut général qui s'en suivit. C'était nue vraie averse de petits jets. Sans égard pour le décorum que nous devions observer devant l'auguste Pontife-Roi, nous fuîmes bravement devant l'élément qui nous poursuivait partout.

" Quand nous fûmes hors des atteintes de cet ennemi d'un nouveau genre, nous fîmes

volte-face et nous contemplâmes le St. Père qui riait aux éclats de notre déconfiture. 11 en montrait plusieurs qu'il remarquait avoir été plus favorisés que les autres, c'est-à-dire qui était plus trempés. Il nous dit en riant : " Je ne savais pas que mes Zouaves fuyaient devant l'eau. Que seraitce donc devant l'ennemi. " Le Colonel Allet répondit : " Devant le plomb. Très Saint Père, ils avanceront.

u II n'est pas besoin de vous assurer que pas un de nous n'aurait voulu manquer eette averse qui ne pourra que féconder nos cœurs et leur faire porter de bons fruits pour l'Auguste Successeur de St. Pierre qui sut ainsi les arroser. Il ne faut pas croire que la sécheresse de nos sentiments pour notre Pontife-Roi ait nécessité cette rosée bienfaisante, il faut plutôt croire que c'est une mesure de précaution contre la tiédeur.

" Là se termina notre audience qui avait duré une heure et demie. Nous prîmes congé de Sa Sainteté, ivres de bonheur, d'avoir été l'objet de ses attentions aussi

délicates, et remportant,outre plusieurs marques sensibles de notre visite, les plus heureux souvenirs pour toute notre vie.

"Le Saint Père avait fait placer intentionnellement des fleurs, communément appelées immortelles, dans tous nos bouquets, de sorte que ces fleurs seront toujours l'emblème de notre affection et de notre dévouement pour Sa sainte personne et un souvenir immort ri de notre audience. Sans oser entrer dans des considérations sur notre audience et sur le cachet particulier qn'elle porte, je ne puis m'empêcher de faire les réflexions que nous faisions en retournant à notre cercle : '•' Quoi, tant de grandeur nous montrer tant " de bonté ! au point de nous traiter comme " ses enfants. C'est bien là le Vicaire de Ce- " lui qui laissait aller à Lui les petits enfants. " Qu'avons-nous fait jusqu'à ce jour pour " mériter de telles faveurs ? Rien, aussi nous " ne soupirons qu'après une occasion pour " prouver notre reconnaissance. "

Pie IX est le type du vrai souverain. Luimême veut se rendre compte prop rio visu de toutes les administrations de son gouvernement; Il a l'œil partout, connaît tous ses employés, examine leurs rapports, se transporte quelque fois, sans en donner avis, sur les lieux pour voir comment une institution fonctionne, comment ici on accomplit ses ordres, comment ailleurs on exécute les plans qu'il a donnés pour certain travaux publics. C'est ainsi que Pie IX surveille les nombreuses institutions de charité, les maisons d'industrie, les écoles de beaux arts, les travaux d'archéologie, les Académies, les Universités de Rome, etc.

Les institutions qui lui sont particulière-

ment chères, et auxquelles II porte un intérêt tout spécial sont les hôpitaux ; aussi ces maisons à Rome, sont-elles des modèles du genre.

L'hôpital Santo Spirito surtout, est réputé pour le plus beau et le mieux tenu du monde entier; les bâtisses du l$an Spirito sont des palais.

La partie la plus belle et la plus grande de cet immense hôpital, est affectée aux militaires ; quinze cents peuvent y être reçus ensemble sans préjudice aux lois de l'hygiène. C'est là que presque tous nos compatriotes de Rome, allaient tour à tour se faire traiter contre les influences de la malaria ou de la fièvre romaine, c'est là que sept Zouaves Canadiens ont offert le sacrifice de leur vie pour la cause de l'Eglise. (1)

Le 10 Septembre 1868, Sa Sainteté faisait une visite improvisée à l'ôpîtal militaire : vers cinq heures de l'après-midi, per-

( 1) Outre ceux-ci morts à l'hôpital du St. Esprit, il y en eut un qui se noya, et un autre qui mourut à Viterbe.

i -i i . ix ET îfOS MALADES. 100

sonne ne s'y attendant, le carosse du St. Père arrivait à la porte. En un clin d'oeil, l'Intendant de l'hôpital, son lieutenant, les médecins, les religieuses, furent rendus à la porte pour s'agenouiller aux pieds de Sa Sainteté ; les médecins et autres officiers de Fhôpital se confondaient en excuses sur ce qu'ils n'étaient pas en tenue, les bonnes sœurs repassaient dans leur esprit s'il n'y avait pas eu quelque petit coin d'oublié où le balai ne serait pas passé dans la journée; bref, il y avait émoi général dans le camp ;mais le St. Père, sans paraître s'apercevoir de l'excitation qui régnait autour de Lui, demanda de suite h visiter les salles des malades.

Or, à cette époque, neuf zouaves canadiens étaient retenus à l'hôpital ; sur ce nombre deux étaient gravement malades, et leur aumônier venait d'être appelé pour administrer l' Extrême-Onction à un de ces derniers, M. Louis Prince; le prêtre était à se préparera sa pénible fonction, lorsque toutà-coup il entend répéter de lit en lit dans toute la salle : " Ecco V Snuf.o Padre ehe

vienne. " " Voici le St. Père qui vient. L'aumônier suspend ses préparatifs et se rend à la porte pour y rencontrer Sa Sainteté. En bénissant l'aumônier Canadien Pie IX le reconnaît et lui demande s'il y avait de ses compatriotes à l'hôpital ; celui-ci ayant répondu qu'il y en avait neuf, le St. Père demanda à les voir : ce qu'il fit en donnant un mot affectueux et d'encouragement à chacun ; lorsqu'il fut rendu au lit de Prince, Il s'informa longuement aux médecins de sa maladie, s'entretint avec le malade sur ses souffrances, et finit par lui dire de prendre confiance, que le sacrement d'extrême-onction était aussi quelquefois salutaire pour le corps, et lui donna une bénédiction avec tout l'effusion de sa grande âme. Aussitôt le malade de dire : " Je ne mourrai pas. la bénédiction de Pie IX m'a guéri.

Quoiqu'il en fut de sa confiance, on l'administra ; trois semaines après la visite de Pie IX, Louis Prince était au quartier.

Le neuvième de nos malades. M. P. U.

Duprat, était confiné dans une chambre à part, où il languissait depuis plusieurs mois, paralysé dans tous ses membres. Comme canadien il eut aussi lui le bonheur d'une visite spéciale du grand et saint Pontife, qui fit un long détour par d'étroits couloirs pour arriver à la chambre de notre malade. Nous laisserons M. Duprat raconter luimême les douces impressions qu'il éprouva en cette circonstance si solennelle pour lui. en reproduisant une lettre qu'il écrivait à un ami quelque temps après son arrivée en Canada :

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