MON CHER AMI
Tu me demandes des détails sur la visite (|iie m'a faite le St. Père durant mon séjour à l'hôpital. Je vais tacher de te satisfaire, quoique ma main Boit encore bien débile pour tracer les idées que mon cerveau peut concevoir. Je te raconterai les* faits simplement, Bans effort, et laisserai parler le cœur, guidé par le souvenir de cet événement heureux et toujours présent à mu mé-
moire. Car si Dieu, d'un côté, m'a sévèrement éprouvé, il m'a donné, de l'autre, grand sujet de me réjouir.
Donc, le 9 septembre de l'an dernier, sur les quatre heures de l'après-midi, j'étais comme d'habitude, couché sur mon lit, à l'hôpital militaire du San Spirito. où la maladie me retenait depuis quatre longs mois avec des alternatives de profond découragement et de suprêmes consolations.
Je venais de prendre mon repas du soir ; un livre était ouvert devant moi et, cependant, je ne lisais pas. Les yeux fixés sur les murs dénudés de ma modeste chambre, je laissais errer ma pensée en songeant au Canada et aux personnes chères que j'y avais laissées. Le souvenir de ma famille qui ne nie cachait pas son inquiétude sur mon sort, dans une lettre reçue le jour même, m'affligeait profondément.
La sœur de charité qui me soignait, s' apercevant sans doute de l'état de mon esprit. me dit d'un ton moitié grondeur, moitié a ffectueux •
pil IX Kl NOS MALADES- 199
— " Eh bien ! mon cher malade, à qui en voulez- vous donc aujourd'hui ? A vous voir sombre et pensif, on vous dirait retombé dans la noire mélancolie d'autrefois. Chassez ces tristes pensées et, croyez-moi, tout ira bien."
— "Aujourd'hui, ma sœur, lui répondis-je, ce n'est pas une " noire mélancolie, " comme vous dites, qui s'empare de moi. Des souvenirs tristes, mais doux, assiègent mon âme. Je pense à ma famille et à la joie qu'elle aurait de me posséder au milieu d'elle demain, jour du vingt-cinquième anniversaire de ma naissance."
— " Je suis heureuse de l'apprendre ; sans avoir la prétention de remplacer auprès de vous, vos parents, surtout votre mère, mes compagnes et moi ferons tout en notre pouvoir pour rendre votre anniversaire aussi joyeux que possible. D'ailleurs, fiezvous à la Providence qui ne vous a pas abandonné dans vos épreuves.
La bonne sœur tint parole. Le Lendemain lut une vraie fête pour moi. Plusieurs
daines qui visitaient les malades, furent mises dans le complot et rivalisèrent de zèle pour me distraire agréablement. Je reçus ce jour là des fruits, des gâteaux et autres douceurs appréciées des estomacs faibles, en assez grande quantité pour régaler tout une escouade de zouaves affamés ; et cela, au grand contentement de mon fidèle infirmier qui m'avoua ingénument, entre deux pêches, que les anniversaire» sont parfois bons à quelque chose.
En somme, j'avais passé la journée gaiement, aussi gaiement qu'on peut la passer dans un hôpital, avec qui on est en connaissance depuis quatre mois, lorsque la sœur spécialement chargée de moi, entra toutà-coup dans ma chambre, environ une heure avant Y Ave Maria, et me dit avec volubilité :
— " Vous allez recevoir une grande visite, une visite qui vous remplira de joie. La fête de votre vingt-cinquième année va être dignement couronnée, et vous en garderez longtemps le souvenir. Le St. Père est à
l'hôpital. Il veut voir tous les malades canadiens, et II a demandé à votre aumônier de le conduire près de vous. "
Je restai tout ébahi à cette nouvelle. Quoi ! le pape, Roi et Pontife tout ensemble, visiter un pauvre zouave qui n'avait d'autre mérite que celui de s'être rendu à Rome pour entrer aussitôt à l'hôpital ! Je ne pouvais pas croire à tant de bonheur. Je voulus interroger la religieuse qui mettait de l'ordre dans la chambre et qui, en un tour de main, eut rangé chaque chose à sa place ; mais je n'en eus pas le temps. Des pas se firent entendre dans le couloir, et bientôt Pie IX entra suivi de prélats et d'officiers de sa garde, en disant à haute voix :
— " Ah ! mon entant, mon cher eni'ant." Puis se plaçant au pied de mon lit, il me demanda avec une voix douce et pénétrante qui me remua jusqu'au tond de 1 âme :
—"La fièvre vous a-telle laissé maintenant, mon entant
— " Oui, très St. Père, lui répoudis-je avec émotion. Je n'ai plus rien à craindre de la fièvre, mais je suis encore affecté de paralysie. "
— "Où sentez-vous le plus de faiblesse ?"
— " Surtout dans les jambes, très St. Père.
Alors s' adressant au médecin qui me traitait, il s'informa très au long du caractère de ma maladie et des différentes phases qu'elle avait subies. Ensuite, se retournant de mon côté. Il me dit :
— "Mon enfant, je vais maintenant demander à Dieu de répandre sur vous ,ses bénédictions, et le prier de vous ramener à la santé. "
Il me bénit, et en se retirant, le sourire aux lèvres, lime jeta sous forme d'adieu ces mots qui résonnent encore à mon oreille :
— '•' Patience et courage. "
Jamais, cher ami, je n'oublierai cette visite, et ce jour là fera époque dans ma vie. S'il m'arrive parfois des heures de découragement sur la longueur de ma convalescence, les idées noires ont bientôt cédé
devant ce souvenir, et l'espérance renait plus forte que jamais. Je me représente alors la scène telle qu'elle s'est passée. Je suis sur mon lit, à ma tête est agenouillé mon fidèle garde-malade, plus loin se trouve la noble fille de Saint Vincent de Paul, murmurant une prière, et en face de moi, Pie IX, escorté des grands personnages de sa cour et me disant des mots magiques, qui consolent, qui guérissent. Je revois ensuite Monsieur l'aumônier Moreau, la figure rayonnante de joie, venir me féliciter sur mon bonheur, et j'entends la supérieure me dire :
— " Comme vous devez être heureux, et comme votre mère sera joyeuse lorsqu'elle apprendra cette bonne nouvelle. Vous pouvez vous flatter d'avoir eu une faveur (pie bien des courtisans n'ont pas de la part du monarque qu'ils servent ; "
Puis reprendre après une légère pause : — Le Pape parait vous affectionner d'une manière toute particulière, vous Canadiens. 11 disait. L'autre jour, à deux de mes corn-
pagnes, admises en audience auprès de Sa Sainteté et qui lui parlaient des Canadiens : " Je les aime beaucoup ces chers enfants et ils le méritent bien aussi. Quoi ! venir de si loin, traverser deux mers et affronter mille dangers pour combattre les ennemis de l'Eglise ; c'est plus que du dévouement, c'est de l'héroïsme. Oh ! je les aime bien ces chers enfants du Canada. "
Oui, mon ami, je te le répète, lorsque j'évoque ce souvenir, souffrances et ennui, découragement et inquiétude, tout disparait. Je sens plus que jamais la vérité de ce vers du poëte latin.
...l'orsan el luec oliin meminisse juvabil.
Tout à toi,
P. U. Duprat
Si. Henri de Mascouclie, 15 Février 1869.
Quelques mois après son arrivé arrivée à Rome, un de nos Zouaves écrivait à ses parents une longue lettre dans laquelle il leur faisait connaître et ses impressions et le genre de vie qu'il avait à mener dans l'armée .
Après avoir décrit comment il était maigrement nourri, quelles longues marches il avait eu à faire pour se rendre à sa garnison, et quelles merveilles de toute sorte il avait, en Italie, à contempler et à étudier, il terminait ainsi sa lettre : " Somme toute, " chers parents, ce que le Zouave a à - faire peut se réduire à trois choses. — " se rapetisser le ventre, — s'allonger les
206 BON ESPRIT DU ZOUAVE CAXADlhV
" jambes, s'élargir l'esprit, et quant à moi. " j'en prends gaiment mon parti. ':
Quoiqu'il n'y eut guères plus de deux cents de nos compatriotes qui virent le feu,et cela dans les derniers instants de leur séjour en Italie, il ne faut pas croire que nos jeunes Canadiens, depuis le 10 Mars 1868 au 20 Septembre 1870 n'eurent qu'à se &«?r"/' / par les rues de Rome, à visiter les mille et une merveilles de la ville éternelle, à jouir enfin des délices de la paix ; si l'on se forme cette idée de la vie qu'ont eu à mener les Canadiens dans l'armée Pontificale, on se trompe grandement; ils eurent beaucoup à travailler, beaucoup à marcher, et beaucoup à souffrir-, oui, ils eurent plus d'une fois à se rapetisser le ventre et à «allonger les jambes;
Il n'y a peut-être pas d'armée au monde qui eut autant à faire, en temps de paix, que la petite armée du Pape ; il faut se rappeler que les frontières des Etats de l'Eglise n'étaient gardées par aucune fortification et continuellement menacées d'être enva-
biefi ; il faut savoir que dans toute l'Italie, et aussi dans le territoire pontifical, quoique inoins qu'ailleurs, les montagnes sont des repaires de brigands contre les quels il faut sans cesse lancer des patrouilles ; il ne faut pas ignorer que Koine étant le principal point d'attaque des grands révolutionnaires de l'Europe qui travaillaient sans cesse dans l'ombre à y faire éclater des mouvements d'insurrection, exigeait des patrouilles de jour et de nuit et des postes très nombreux ; si à cela vous ajoutez les exercices militaires qui étaient très fréquents, les manœuvres de toute sorte, les batailles simulées, les travaux ordinaires à'astiquagt dt cirage, les corvées, etc., etc., on comprendra facilement que leur besogne était grande souvent très pénible, et quelque fois périlleuse.
Mais toujours le pioupiou Canadien du St. Père était à son poste, ne se plaignant jamais, acceptant tous les ordres qu'il recevait avec la soumission d'un religieux, ne perdant point de vue dans les services les
plus pénibles comme daus les corvées le* plus humiliantes; qu'il servait la grande cause, toujours en liesse, quelque fois un peu moqueur mais toujours pour rire, bon camarade, excellent soldat, il était respecté par ses compagnons d'armes et hautement estimé par ces chefs.
Veut-on savoir de quel œil le Zouave Canadien envisageait les tracasseries, les peines de la vie de garnison ? écoutons un d'entre eux, M. E. Perrin, décrivant dans une de ses correspondances les revues et les oorrêes sur le ton dont en parlaient ses camarades ; et je vous dirai, ah uno disce omnes.
Romk, 17 Juin 1869.
Parole de troupier ! je ne connais rien, par le temps qui court, de plus semblable à la journée d'hier que la journée d'aujourd'hui. Toujours le même train-train, toujours la même ture-lure. du lundi au dimanche et du dimanche au lundi. Quel est donc, s'il vous plaît, le mal-avisé qui oea le premier mettre en principe, que " les
jours se suivent mais ne se ressemblent pas ?" Foin d'une pareille maxime qui peut faire l'affaire des bourgeois, mais qui ne saurait convenir en aucune manière aux gens d'épée !
Dans le monde, passe encore ; mais à l'armée, c'est absolument comme si mes charitables lecteurs, supputant les chances qu'ils auront de s'ennuyer dans le cours de la quinzaine (sans compter celle qu'ils ont probablement chaque fois qu'ils veulent bien me lire,) c'est absolument, dis-je, comme s'ils avaient à se faire cette réflexion, tous les soirs en se couchant : " ah ça! demain matin, bonnet blanc ! après demain matin, blanc bonnet ! le jour qui sui- \ ra après demain et celui d'ensuite, eh bien!... bonnet blanc et blanc bonnet encore. " Rien que ça !
Par Jupiter ! ce serait à donner sa démission de soldat de seconde classe, (en se retirant toutefois avec son grade), si on n'avait à cœur avant tout, de maintenir en acp du commun des mortels représenté par
•2 lU BON ESPRIT DU ZOUAVE CANADIEN.
l&pékins, la dignité, l'honneur, le prestige du métier des armes.
Si le militaire, voyez-vous, ne se plaint pas par trop des caprices de son étoile, ce n'est pas qu'il n'y ait parfois de quoi grabuger au fond de la machine. Certes \ non. Le réveil au point du jour, par exemple, — ce réveil sonné par un tromba moqueur qui vous arrache impitoyablement son homme aux douces illusions de Morphée, atr* moment même où le pauvre diable s'est roulé juste assez pour conquérir une heure de sommeil sous 1" aiguillon affamé de ses microscopiques compagnons de couche ; les quatre heures de Farnesine autrement dit de sac-au-dos, dont il est gratifié, chaque matin, par un épais brouillard de poussière irritante, en guise de coup d'appétit (hélas! si souvent problématique ) ; les appel- de propreté où l'on vous toise pouce par pouce, ligne par ligne, pour dépister une tache imaginaire sur votre veste de l'an dernier (pii aurait raison d'en avoir trente au moins et de très réelles encore; la consigne au
quartier de une heure à quatre, pendant laquelle il vous est loisible de bâiller ou de dormir à votre choix jusqu'à ce que la breloque annonce l'heure de la délivrance; enfin le supplice du rata qui couronne le tout vers cinq heures : voilà, chers amis, quelques douceurs que je vous engage à goûter en imagination et que je vous offre comme spécimen d'un programme qu'il me faudrait, je crois, flatter énormément si je voulais le rendre agréable aux délicats qui n'ont jamais taté de la vie de garnison.
Je vous fais grâce, bieu entendu, des gardes et des piquets, des patrouilles et des corvées ordinaire-, sans tenir compte des revues de détail et des corvées à /'<i il.
Oh! les revues ! les corvées ! ce sera à jamais la bête noire du régiment. Voulezvous avoir une idée de l'intrigue qui se noue autour d'une simple inspection de bibïoi ? A. votre sen La
i à L'heure le sergent-major n jeté*
cette bombe dans la caserne: "•'demain, revue du général."
—Hein !
Aussitôt, de brosser l'éternelle et unique tenue de tous les jours, qu'ils soient fériés ou non : d'astiquer rudement fusil, ceinturon, sabre, giberne, souliers, etc.. de fourbir le cuivre et le ferblanc, blanchir les guêtres, laver la toile de tente, remplacer les boutons absents et, quesais-je ? de mille autres choses encore. Surtout, il ne faut pas oublier de marquer chaque article à soi appartenant de son numéro de matricule ainsi que de la lettre de compagnie. Il n'y a pas jusqu'aux cuisiniers qui ne fassent subir, ce jour-là, un brin de toilette aux modestes ustensiles affectés à leurs grasses opérations. En un mot. tout est en émoi à partir du rez-cle-çhaussé jusqu'aux mansardes, comme s'il s'agissait de repousser un assaut. Chaque soldat a disposé d'avance tous ses effets sur la couverture de son lit et se tient prêt à subir une revue préliminaire qui servira à corriger au besoin la symétrie dont il
n'est jamais permis d'offenser la moindre loi dans un si grave arrangement.
Tenons-nous bien, voici l' avant-garde du général qui s'apprête à pousser une reconnaissance.
Vient d'abord un caporal : " Voyons !
• arrangeons ça de même ! le sac ici! les •• chemises pliées comme ça îles guêtres dans " ce coin ; le miroir en évidence ; bon ! que k- chacun lasse pareil !... vous m'entendez ?"
Passe ensuite un sergent : " Qui est-ce •• qui m'a fouttu un pêle-mêle comme ça? •• Défaites-moi ça, tous ! mettez ces brosses ■ ici, les souliers là ! Où sont donc fourrées •• vos cartouches ? votre sac est à l'en- •• vers !... Bien ! Les autres, prenez modèle
• sur ce lit ci. "
Survient le sergent-major: "Hum!...
'• chameau ! maladroit ! Pliez-moi ça autre- " ment ! enlevez ce sac à pain ! cette fiole " près de la brosse à guêtres ; Là ! à La " bonne heure ! Que tout le monde vienne " voir et se conforme à ce plan ci ; sinon. •* j'vous fourre dedans, moi !
C'l4 BON ESPRIT Dl" ZOUAVE CANADIEN.
(Plusieurs des interpelés, in petto) :
" Ouais !
Arrive enfin un officier : :i Allons, allons, :i qu'est-ce que ça veut dire ? on ne sait pas •• encore étaler ses objets ici ? — où est le ca- " poral ? — " Présent! mon capitaine. — " Eli " bien ! veillez donc à ce que tout ce range avec ordre. " — " Oui, mon capitaine. "
Et de recommencer pour défaire et recommencer encore.
Le lendemain, tout le biblot est de nouveau déployé, rangé, tiré à la ligne, à l'équerre, au compas. Le soldat est à coté de son lit. l'arme au pied. De ce coup là, le redoutable ennemi n'est pas loin.
Tout à coup: "Fixe! à vos rangs!'' C'est le général qui l'ait son entrée avec sa suite. 11 s'avance entre les deux rangées de lits et s'arrête à chaque homme : " il ne nous manque rien, mon brave?" — "Non, mon général. " — " Bien ! à un autre.
La grande revue est finie! !!.... si ce n'est qu'il faudra aller parader demain an
BON Ï.SPK1T DU ZOL'AVK CANADIEN. 215
grand complet, devant l'état-major, pour
compléter la fête.
Et dire qu'on a remué et tapage à eu faire sortir ton* les trépassés de leurs cachettes pour eu arriver là ! Allez donc prétendre maintenant, honnêtes et laborieux compatriotes, que la profession de soldat est un mêquiê (Tfeignante.
Quand aux corvées, il y en a pour tous les goûts, comme bien vous pensez : mais la moins en faveur parmi nous est sans contredit la corvée à Vœil. On la nomme ainsi parcequ' elle est donnée adlibitum à quiconque se trouve pris en flagrant délit d'inconduite. De tous les moyens coercitife existants, je ne connais rien comme la corvée à l'œil pour chasser jusqu'à l'ombre même d'une négligence : c'est à mon sens le plus puissant levier qui puisse se trouver entre Les mains des favoris du pouvoir. Vu grain de poussière ternît-il l'éclat de votre arme aux yeux clairvoyant- de votre chef d'escouade, pan! une corvée à l'œil. •• Vous irez demain porter café, soupe et rata
Vlb BOX ESPRIT DU ZOUAUE CANADIEN.
au poste de Ste. Balbine, à l'autre bout de Rome, pour vous apprendre qu'il faut être minutieux dans son service ; vous nettoyerez trois fois par jour les escaliers et la cour de la caserne, avec un fantôme de balai ; vous fendrez le bois et charrierez l'eau de la cuisine au bon plaisir de MM. les marmitons; vous " bref, il y a mille fourches
caudines sous lesquelles on peut vous faire passer pour la plus grande gloire de la discipline. Tant pis pour vous si dans le cercle de vos évolutions quotidiennes, vous n'avez pas su apporter une somme de bonne volonté suffisante pour conjurer l'orage sur chaque point menacé.
A présent, dites-moi s'il ne faut pas être un peu taillé à l'ancienne façon pour s'accommoder d'un pareil régime! Bah ! je puis vous assurer que nous le supportons gaiement, si nous ne l'appuyons pas de nos recommandations. Nous sommes content-, quand même, et les semaines ne sauraient nous peser sur le cœur quand les journ* ont été pi bien remplie?
C'est dans les marches surtout que ressortaient le courage et l'entrain de nos 7.ouzous canadiens ; ces marches étaient souvent très longues, de quinze, de vingt, de vingt-cinq lieues, avec sac de soixante à soixante-quinze livres au dos et fusil au hras. Le Canadien ne marchait jamais que sur la chanson de son pays ; et à l'aide de cette musique, qui ne lui coûtait que les efforts de son gosier, il s'avançait toujours allegro et presto, craignant mille fois plus que le feu, la honte d'être compté parmi les traînards.
Les échos des antiques voies sacra, flamiitia, Hburtina durent être surpris plus d'une fois en se sentant réveillés par les chants : •• A la Claire Fontaine,"' " En roulant ma boule roulant. " " Par derrière chez nous. " Les ombres d'Horace, de Cicéron, des Scipions et des Coclès ont dû s'agiter plus d'une fois, et se demander du fond de leur tombeau, d'où venaient ces guerriers si différents de ceux du vieil empire, et aux
accents si inconnus.
La gaîté était un des traits caractéristiques du Canadien dans son régiment ; avec son camarade hollandais il parlait flamand, avec le breton il br étonnait, avec l'Irlandais il ripostait en anglais et toujours il était le bout-en-train du bivouac ou de la caserne ; mais d'amis, il n'en avait que chez ses compatriotes.
Autre trait distinctif du zouave canadien :
Poli, honnête pour tout le monde, hors du service il rentrait dans sa famille canadienne dont tous les membres étaient des frères qui s'aimaient tendrement.
Le Canadien n'a jamais donné le scandale d'une dispute, d'une querelle avec un des siens ; et aussi admirait-on, chez les officiers comme chez les soldats, cette amitié qui unissait si étroitement nos jeunes compatriotes, et on en était tellement frappé, qu'on allait jusqu'à demander si en Canada il y avait un genre de vie spécial propre à produire une telle intimité entre t<nis les membres de la nation.
Il fallait voir comme ils savaient en toute circonstance, s' entraider et se soutenir mutuellement; lorsque dans une marche longue et pénible, l'un d'entre eux semblera fléchir sous le poids de son sac et sa carabine, ses compatriotes voisins viendront de suite à son secours en prenant celui-ci un morceau celui-là un autre ; le vin est-il devenu rare dans les rangs, celui qui en aura encore dans sa fiaschette ne pourra le boire sans le partager ; dans les moments de pénurie où tout manque, jusqu'au brûle-gueule, la même pipe passera de bouche en bouche ; s'il y a encore du tabac dans le fond d'une blague canadienne, l'heureux possesseur le passe à Baptiste plus pauvre que lui en chantant :
Les gueux les gueux Sont des gens heureux, Ils s'aiment entre eux, Vivent les gueux !
Le Zouave Canadien se distingua encore par sa bonne conduite morale et chrétienne : Nous aurions beaucoup de choses à dire sur L'esprit religieux de nos jeunes compatriotes à Rome., si nous nous écoutions; mais il y a un méchant vieux dicton qui se dresse devant nous et nous effraie, c'est celui-ci : ;> Vanté par soi ou par son Curé, ne vaut." Dans la crainte que cet aphorisme plus ou moins exact ne vienne à l'esprit des lecteurs qui pourraient connaître le caractère qu'a eu vis-à-vis des Zouaves Canadiens l'auteur de ces lignes, nous ne ferons qu'apporter ici des témoignages étrangers.
Le comte de Warren, clans son livre •■ L'Italie et Rome en 1869 " en parlant de Tannée pontificale écrivit ce qui suit : " Quant aux Zouaves, c'est l'élite de la jeunesse catholique dans le monde entier. Lis comptaient un effectif au moment de mon séjour à Rome, d'environ trois mille cinq cent hommes dont mille deux cents hollandais, huit cents français ou belges, trois cents Canadiens recrutés dans nos anciennes colonies françaises de Québec et de Montréal, enfin des spécimens de presque toutes les nationalités où le christianisme à pénétré, des Italiens, des Anglais, des Irlandais, des Ecossais, des Prussiens, des Portugais, des Maltais, des Russes et jusqu'à des Australiens.
" Parmi ces mercenaires, suivant l'expression adoptée par les journaux de la magnanime Italie, parmi ces mercenaires, dont chaque compagnie possède parmi simples soldats au moins une douzaine de millionnaires qui ont tout quitté, famille. carrière, patrie pour se dévouer ;'' leur
conviction religieuse, nous devons reconnaître que l'on cite en première ligne la jeunesse canadienne. Elle appartient presque sans exceptions, aux classes élevées de la société, au moins sous le rapport de la fortune, de l'éducation, surtout de la distinction dans les manières. Leur piété est exemplaire. La régularité de leur conduite, la pureté de leurs mœurs, mériteraient qu'on leur donnât le nom de Saints du Canada, comme on appelait en Vendée MM. de Lescure et Cathelineau, le Saint d? Anjou et le Saint du Poitou "
Nous n'aurions jamais osé en dire autant.
Son Eminence, le Cardinal Antonnelli, donnant audience à un de nos évêques Canadiens, lui témoignait toute sa reconnaissance pour le beau cadeau que le Canada avait fait au gouvernement pontifical; Son Eminence voulait parler de nos jeunes volontaires: u Vous savez, dit l'illustre
1 animal, que ce qu'il y a de mieux dans •• l'armée du St. Père, c'est Le régiment des
" Zouaves, or dans le régiment des Zouaves " les meilleurs sont les Canadiens ; tous, " depuis le général en chef jusqu'aux der- " niers officiers, sont unanimes à leur rendre " ce témoignage. Aussi, j'ai voulu leur " exprimer ma satisfaction, en élevant au " grade d'officiers un des plus dignes d'en- " tr'eux, le faisant passer avant un prince " romain qui avait fait plus de service et " dont la conduite était aussi excellente. "
Sa Grandeur Mgr. de Montréal, lors de son séjour à Rome, écrivit plusieurs lettres sur le compte de nos Zouaves, or l'une d'elles était exclusivement consacrée à faire connaître leur bonne conduite et leur piété ; permettons-nous d'en faire quelques courts extraits.
" Il n'y a qu'une voix, dit Monseigneur, pour attester de leur bonne conduite, et tous ceux que j'ai vus jusqu'ici ont été unanimes à me faire l'éloge des Zouave? Canadiens. On admire l'esprit de foi, de piété, de religion, d'obéissance qui les anime. On les trouve bons, honnêtes, bien élevés ►-
•• Leur piété est vraiment édifiante, continue Sa Grandeur, je dois le dire pour la consolation de tous, mais principalement pour des mères chrétiennes et religieuses, comme sont celles qui ont sacrifié si courageusement leurs entants pour le service de la religion et la défense de son Auguste Chef.
" On se rappelle avec quel entrain ils tirent, l'an dernier, le mois de Marie, ils se préparent à le faire encore cette année avec encore plus de solennité et de piété.
" L'an dernier, comme c'est d'ailleurs rusage dans l'armée pontificale, ils se préparaient à faire leurs pâques. par une retraite de trois jours ; ils en ont fait autant cette année ; et je me suis lait un bonheur de leur donner moi-même les exercices de cette retraite, afin de pouvoir leur parler en père et de leur rappeler les enseignegneinents qu'ils reçurent, d'abord dans leurs familles, puis dans leurs paroisses. Ils ae sont montrés tic-' assidus, et m'ont paru pénétrés des saintes vérités de la foi qui. à Rome plus qu'ailleurs, sont si saisissantes et
font de si vives impressions. Son Eniinence le Cardinal Barnabo s'est fait comme un bonheur de venir couronner, à Ste. Brigitte, cette belle retraite, en y venant dire la messe, et leur donner la Sainte Communion
" Dans le corps des Zouaves
Canadiens, il en est plusieurs ôfui ne se contentent pas de faire leurs pâques, mais qui ont apporté à Rome la bonne habitude de
communier souvent "
— On sait que dans le militaire on ne badine pas avec la discipline, et que les moindres infractions sont punies, soit par la salle de police, soit par la prison ; il est presque impossible à un soldat ou à un sous-officier de faire quelque temps du service sans goûter à ces douceurs du métier ; les meilleure s'y font prendre. D'ailleurs, M. de Charette ne disait-il pas qu'il était impossible d'être bon soldat sans avoir mangé plusieurs jours de salle de police ou de prison, " ça fait rentrer le métier, " disait-il. Il De faut donc pas toujours se scandaliser en en-
tendant dire qu'un militaire a été condamné à l'emprisonnement ou au driU forcé.
Mais ces punitions, pour presque nécessaires qu'elles soient, n'en sont pas moins pénibles, ni moins dures à supporter, et par suite deviennent souvent la cause de murmures, de mécontentements, et quelquefois de haine dans les compagnies ; veut-on savoir comment le Canadien endurait ces punitions et comment il tuait le temps dans sa prison, écoutons l'un d'entre eux écrivant à un de ses amis du pays.
Roma la Santa, le 15 Novembre 1867.
Aime Dieu et va ton chemin.