‹ Nos croisésChapitre 16 sur 29 · I MON BIEN CHER AMI · texte numérisé non relu

I MON BIEN CHER AMI

•■ Je suis en prison depuis cinq jours. Je t'écris assis à terre, mon papier sur les genoux. C'est encore heureux que j'aie ainsi tout mon temps à moi pour lire et t' écrire ; nia prison n'est pas un lieu bien terrible : c'est une bonne chambre, bien propre, maie qui n'a que les quatre murs

bien nus. Je couche sur un matelas étendu sur le pavé et ma gamelle arrive régulièment à temps de ma compagnie. Nous sommes quatre prisonniers, deux caporaux et deux sergents. La porte e&t ouverte jour et nuit, parceque ma prison est celle des sousofficiers, pour qui on est moins rigoureux. Je monte au moins deux fois par jour sur la tour du palais de Sora. De là je jouis d'une vue magnifique ; j'ai toute la ville de Rome à mes pieds. Le matin, j'y vas faire un peu de méditation et y réciter mes petites heures ; j'y retourne le soir vers quatre heures, après mon rata, pour y dire mon chapelet et y réciter le reste de mon office de la Très-Sainte Vierge. (11 faut te dire, mon cher, que depuis que j'ai été à Lorette, je n'ai jamais passé un seul jour sans réciter le petit office) et pour rêver. Cette tour de Sora est pour moi la tour des armes. J'y rêve comme Brigitte. Mon cher, si je n'étais pas ici par punition, je m'y trouverais trèsbien. Je ne me comprends pas; j'ai un grand besoin d'activité et en même temps

j'aime la solitude à la folie. Oh ! que j'aime à voir la grande Rome le soir, quand le soleil descend derrière le Janicule et que les ombres de la nuit tombent lentement sur la ville ! Quels beaux soirs d'automne que ceux d'Italie! Ils sont beaux comme chez nous.

" Je prends plaisir à compter les coupoles, les clochers et les tours ; je vois les collines, les basiliques, les murs qui entourent la ville, le Tibre qui la traverse et puis, surtout le palais du Vatican qui commande par sa position élevée, et puis enfin St. Pierre avec K>n immense coupole qui domine tout ce qui domine. Le bruit de la rue ne monte pas jusqu'à moi. J'entends de côté et d'autre sonner les cadrans dont la ville est pleine. Il y a des choses qu'on entend dans l'atmosphère élevée et tranquille du cloître, qu'on entend jamais dans les basses régions du monde. Il y a trop de bruit dans les rues pour qu'on puisse entendre sonner les heures du jour.

(t Toutes les cloches des mille clochers de

Rome se mettent à sonner. C'est YAvé Maria. Ici, l'on ne sonne pas Y Angélus comme chez nous. Les cloches ne font que tinter. C'est d'abord trois coups, puis quatre, puis cinq, puis enfin un seul. C'est peut être plus solennel, certainement plus mélancolique. J'aime mieux cette manière. Le silence se fait de nouveau ; les ténèbres augmentent ; je vois qu'on allume les fanaux de côté et d'autre ; les fenêtres des maisons s'illuminent et la nuit tombe obscure. Je veux saluer la grande coupole avant de descendre, mais elle a disparu aussi elle ; mes yeux s'arrêtent sur le Vatican qui brille ; je vois la lumière dans la fenêtre du cabinet du St. Père. Il est au travail ce bon et saint Pie IX. Combien d'hommes sont allés aux plaisirs, puis ensuite dormir ! et Lui, Il va veiller, combattre le sommeil jusqu'à une heure avancée pour le bonheur et le salut du monde.

" Les cloches sonnent de nouveau. J Ora di notte. (1) Les Italiens comptent lés

H) Il est une heure <le la nuit.

heures à partir de Y Ave Marin. Il est une heure de la nuit, c'est-à-dire, il y a une heure que Y Ave M" n'a a sonné. Actuellement YAve Maria sonne à cinq heures.

Nous sommes dans le mois de Novembre; les cloches sonnent l'heure des morts. La ville de Rome est si dévote pour les morts ! Pour moi, je pense à mon vieux père dont j'apprenais la mort l'année dernière à cette époque-ci, puis aux âmes de mes bienfaiteurs et à celles que des amis m'ont recommandées. Je descends doucement tous les petits escaliers de la tour et je retourne à ma prison où je trouve mes compagnons occupés soit à causer, soit à lire. En rigueur nous ne devrions pas avoir de lumière ; mais les sergents de Sora qui sont responsables de nous, ne se montrent pas sévères et ferment les yeux, au risque de se faire punir eux-mêmes. Je lis un peu, puis je me couche, le cœur content, n'ayant dans l'âme aucune aigreur contre personne

' fout à toi, etc. »

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