L'AFFAIRE DE SEPTEMBRE
Pour mieux saisir tout ce qu'il y eut d'audacieux, de révoltant, de contraire à toutes les lois de la justice et de l'honneur dans le dernier envahissement du territoire pontifical, nous ferons précéder l'historique de ce brigandage sacrilège par quelques lignes sur les événements qui furent comme le prologue de ce drame hélas! si tragique pour tous les cœurs vraiment catholiques.
I était au mois de juillet 1870.
Au milieu des incertitudes et des tergi versations des différents cabinets européens, deux grandes puissances se levaient l'une contre l'autre : la France et la Prusse allaient se disputer la suprématie militaire. L'Italie vit venir la catastrophe avec une joie mal dissimulée ; le parti avancé en triompha. On pouvait déjà désigner le moment où le gouvernement français , n'ayant plus à redouter l'opinion catholique trop occupée ailleurs, et lié peut-être par des conventions secrètes avec la cour de Florence, comme les événements subséquents permettent de le supposer, retirerait le peu de troupes qui occupaient encore les Etats-Pontificaux. En effet, à peine les opérations militaires furent-elles commencées entre les deux grandes puissances, que le général commandant le corps d'occupation se présenta chez le St. Père pour lui notifier le retrait des troupes françaises, et lui annoncer que le gouvernement italien s'était chargé de remplacer la France au poste d'honneur • de la part de IV.npcreur. il
ajoutait que l'Italie avait fait des promesses sur lesquelles ou pouvait compter, et engageait le St. Père à ne pas s'opposer à l'entrée des troupes piémontaises.
On peut s'imaginer ce que le Pape dut penser du sans-façon avec lequel, sans avis préalable et sans son consentement, on disposait de ses états en faveur de son ennemi irréconciliable. Aussi répondit-Il au général : " Dites à l'empereur que je suis maître " chez moi tout comme il l'est chez lui."
Le 4 août, les Français laissèrent Viterbe pour se concentrer sur Civita-Vecchia, où ils s'embarquèrent le lendemain pour Marseille. Ils furent remplacés à Viterbe par trois compagnies du 1er Bataillon des Zouaves sous le commandement de M. le lieutenant-colonel le Baron de Charrette, et à Civita-Vecchia par les compagnies de Dépôt du môme Régiment sous les ordres de M. le commandant d'Albiousse et un détachement d'artillerie pontificale sous le colonel Serra, espagnol, investi en même tempe du commandement de la place.
Le départ des Français fut le signal de la formation, en Toscane, de plusieurs camps, dits d'observation, sous prétexte de maintenir la sûreté des frontières pontificales.
Les Italiens y massèrent à l'avance les troupes qui devaient envahir le domaine de l'Eglise.
Cependant on n'osait encore en venir à aucune hostilité ouverte. Les chances de la guerre sont variables ; et la France, malgré quelques revers, pouvait encore reprendre le dessus, et terminer la campagne par un -de ces coups d'éclat qui ne sont pas rares dans son histoire. La paix faite, les catholiques français n'auraient pas manqué d'imposer au gouvernement leur légitime influence pour faire rentrer le Pape dans ses droits, et l'Italie, selon l'expression vulgaire, se serait trouvée daus de mauvais draps. 11 fallut donc attendre que la fortune se fût prononcée plus clairement contre la France, et ce ne fut, en effet, qu'après la chute de Sedan que Victor-Emmanuel «o décida à jeter le masque.
Le 8 septembre, il envoya au Saint Père par le comte Ponza di San Martino, la lettre suivante où Ton ne sait ce qui doit étonner le plus, de la basse hypocrisie du roi excommunié, ou du cynisme du bandit qui va dépouiller su victime. Voici le texte de la lettre :
■< Très-Saint-Père,
•• Avec une affection de fils, avec une foi catholique, avec une loyauté de roi, avec un sentiment d'Italien, je m'adresse encore, comme j'eus à le faire autrefois, au cœur de Votre Sainteté.
" In orage plein de périls menace l'Europe. A la faveur de la guerre qui désole le continent, le parti de la Révolution cosmopolite augmente de hardiesse et d'audace, et prépare, spécialement en Italie, et dans les provinces gouvernées par Votre Sainteté, les derniers coups à la monarchie et à la Papauté.
" Je sais, Très-Saint-Père, que la grandeur de votre âme ne le céderait jamais à la
grandeur des événements ; mais moi, roi catholique et roi Italien, et, comme tel, gardien et garant, par la divine Providence et par la volonté de la nation, des destinées de tous les Italiens, je sens le devoir de prendre, en face de l'Europe et de la catholicité, la responsabilité du maintien de l'ordre dans la péninsule et de la sécurité du Saint Siège.
" Or, Très-Saint Père, l'état d'esprit des populations gouvernées par Votre Sainteté et la présence parmi elles de troupes étrangères venues de lieux divers avec des intentions diverses sont un foyer d'agitation et de périls évidents pour tous. Le hasard ou l'effervescence des passions peut conduire à des violences et à une effusion de sang qu'il est de mon devoir et du vôtre, Très-Saint Père, d'éviter et d'empêcher.
" Je vois l'inéluctable nécessité, pour la sécurité de l'Italie et du Saint Siège, que nies troupes, déjà proposées à la garde des frontières, s'avancent et occupent les position* qui seront indispensables à la sécurité
de Votre Sainteté et au maintien de Tordre.
" Votre Sainteté ne voudra pas voir un acte hostile dans cette mesure de précaution. Mon gouvernement et mes forces se restreindront absolument à une action conservatrice et tutélaire des droits facilement conciliables des populations romaines avec l'inviolabilité du Souverain-Pontife et de son autorité spirituelle avec l'indépendance du Saint Siège.
w Si Votre Sainteté, comme je n'en doute pas, et comme son caractère sacré et la bonté de son âme me donnent le droit de l'espérer, est inspirée d'un désir égal au mien d'éviter tout confit et d'échapper au péril d'une violence, elle pourra prendre, avec le comte Ponza di San Martino, qui lui remettra cette lettre, et qui est muni des instructions opportunes par mon gouvernement, les accords qui paraîtront mieux devoir conduire au but désiré.
•• Que Votre Sainteté me permette d'espérer encore que 1'' llOHllolit aetUel. ail>>i
solennel pour l'Italie que pour l'Eglise et pour la papauté, rendra efficace, l'esprit de bienveillance, qui n'a jamais pu s'éteindre dans votre cœur, envers cette terre qui est aussi votre patrie, et les sentiments de conciliation que je me suis toujours étudié, avec une persévérance infatigable, à traduire en actes, afin que, tout en satisfaisant aux aspirations nationales, le chef de la catholicité, entouré du dévoûment des populations italiennes, conservât sur les rives du Tibre un siège glorieux et indépendant de toute souveraineté humaine.
w; Votre Sainteté, en délivrant Rome des troupes étrangères, en l'enlevant au péril continuel d'être le champ de bataille des partis subversifs, aura accompli une œuvre merveilleuse, rendu la paix à l'Eglise, et montré à l'Europe, épouvantée par les horreurs de la guerre, comment on peut engager de grandes batailles, et remporter des victoires immortelles par un acte de justice et par un seul mot d'affection.
•• .Te prie Votre Sainteté de vouloir bien
m'accorder sa bénédiction apostolique, et je renouvelle à Votre Sainte l'expression des sentiments de mon profond respect.
" Florence. 8 Septembre 1870.
" De Votre Sainteté le très-humble,
" très-obéissant et très-dévoué serviteur.