E DE ROM F
testament. Point n'est besoin de notaire
pour rédiger le testament d'un soldat la veille de la bataille. Mon ami N. Beaulieu reçut le mien avec celui d'Alfred P. : mon frère d'armes que je croyais avoir été tué à Civitta Castellana. Quelques jours avant la campagne, il me faisait ses adieux en partant pour la frontière et me laissait i i dernières volontés. Nos destinées avaient toujours été tellement liées, qu'en apprenant sa mort je me consolai en espérant aller le rejoindre à la première bataille. Il n'en fut rien ; Alfred n'avait été que légèrement blessé, et quelques jours après nous nous embrassions dans la prison de Li-
vourne.
ee pieux devoirs accomplis, nous nous Étendons à côté de nos armes en choisissant les pierres les plus moitiés pour prendre un
peu de repos.
•• Vers. deux heures et demie du matin, mon capitaine vint m' éveiller. " J entends, me dit-il. le clairon sonner le réveil des Piémontaia ; je crois qu'il est prudent
d'être aussi matinal qu'eux ce matin. ': Nous sortons ensemble, et nous nous rendons jusqu'à Y avant-poste, placé à quelques mètres de la Porte. En effet, le son du clairon et les roulements du tambour se faisaient entendre distinctement dans la direction du camp ennemi. Quelques minutes après, nous entendons dans les vignes le bruit des roues de l'artillerie. Oh disposait les batteries sur les hauteurs environnantes, il n'y avait pas à s'y tromper. Au même moment les sentinelles placées près de nous faisaient feu dans la direction d'un champ de roseaux sur la droite de la route. C'était une patrouille de lanciers qui venait de déboucher à quelques pas du poste. Ils ne se croyaient pas si près probablement. Trois ou quatre restèrent sur le terrain, les autres tournèrent bride et s'éloignèrent au grandissime galop. Le bruit continua encore quelque temps, puis tout redevint silencieux.
" Nous revenons à notre compagnie, tout le monde était sur pied. Le feu pétillait
sous la marmite, on était en train de faire le café. Ce fut l'affaire de quelques minutes. Nous prenons un morceau sous le pouce et presto, chacun à son poste de bataille.
" Notre compagnie, comme jel'ai dit, était rangée en face de la porte à l'intérieur. Nous étions quatre-vingt-dix zouaves dont huit était canadiens : N. Beaulieu, sergent fourrier, les coporaux St. Laurent, Alary et Blanchard, les zouaves Paré, Renaud, Desaulniers et votre serviteur. Les autres étaient, pour la plus part, Prussiens et Autrichiens, puis quelques Français et Hollandais; tous déterminés à verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour Pie IX et l'Eglise.
" La matinée était calme et belle, le jour commençait à poindre. Mon Capitaine m'envoya rendre compte de la situation à M. de Charette. Je le trouvai à prendre un frugal déjeuner dans un petit restaurant à l'extrémité de la Place. Après lui avoir rendu compte de ma mission je fus invité à ni'nsseoir. Nous causions depuis
un instant quand un coup de canon se fait entendre. Une seconde, et le boulet passe en sifflant à la porte du Restaurant. " C'est l'entrée. Vive Pie IX, " fit M. de Charette. Nous nous levons, une formidable détonation succède, puis une trentaine de boulets déchirent l'air quelques pas en avant. Nous traversons la Place au pas de course, la mitraille pleuvait. Comme nous arrivions à la Porte, nos artilleurs retiraient les deux canons à l'intérieur, après avoir répondu par une couple de décharges. Il était impossible de tenir dans le retranchement extérieur. Un vrai torrent de fer et de feu tombait dans cet espace resserré et dans la Porte ; quatre artilleurs avait déjà reçu des blessures. Les Piémontais avait trente pièces qui faisaient un feu violent sur ce point. Les sentinelles de notre poste avancé n'eurent pas même le temps de rentrer. Plusieurs furent blessés, les autres se jetèrent dans le fossé en attendant un moment plus favorable.
" Les artilleurs avait laissé un des battant,*
Musi DE ROME. 291
de la Porto ouvert. " Allons, mes entant-. il faut fermer cette Porte, "rit M. de Charette, en s'avancant au milieu des projectiles. Nous le suivons, M. le Capitaine du Eanquet et moi. Après des efforts presque surhumains, nous parvenons à fermer le battant, pendant que les boulets le coupaient au-dessus de nos têtes. Plusieurs obus nous éclatèrent pour ainsi dire sous les pieds. Il y en eut un qui vint traverser la Porte entre M. de Charette et moi. et fit explosion à un mètre à peu près plus loin. Nous nous crûmes frits pour unins tant, la poussière et la fumée nous enveloppaient ; nous n'y voyions plus. La première impression passée, nous pûmes constater avec plaisir que chacun de nous trois était encore sur ses deux pieds. Nous regagnons nos postes remerciant la Providence. Le Capitaine du Ranquet avait laissé, comme pièce à l'appui, un morceau de son pantalon et la visière de de son képi. Il n'y avait pas de mal.
" Le feu continuait toujours avec la même intensité, nos artilleurs répondaient des
gradins de la Basilique avec une bravoure digne d'éloges.
" Un Sous-Lieutenant, le prince Rospigliosi, se distinguait par son sang froid er*la justesse de son tir. A un moment où il pointait, un obus vint éclater sur sa pièce et la fit tourner sur son affût, renversant canonnière et pointeurs. Le Lieutenant se relève, pointe de nouveau avec tout l'aplomb d'un homme qui tire à la cible, et du coup, fait sauter un canon piémontais. On applaudissait. De notre côté, nous étions là, baïonnette croisée, les armes chargées et dirigées sur la Porte. Les Colonnes d'attaque ne se montraient pas encore à portée de carabine.
" En attendant l'assaut, nous nous amusions à saluer à droite et à gauche les boulets qui nous rasaient de trop près. "Ça passe brutalement un boulet, comme me disait Alfred quelques jours plus tard; il n'y a pas à tortiller, il faut rendre les honneurs. "
Nous perdions du monde cependant. Le Capitaine Picca Dora avait eu la tête empor-
tée ; un religieux passioniste, au moment où il tendait la main pour lui donner l'absolution, pensant qu'il était encore vivant, eut le bras fracasse par un obus. Une vingtaine de carabiniers suisses et quelques artilleurs tombaient tués ou blessés. J'en vis un près de moi expirer en criant : " Vive Pie IX. " Il avait le sourire des élus sur les lèvres. Pour les Zouaves, rien que des égratignures ; la protection du ciel était visible.
" Pendant ce temps, la porte avait été trouée comme un écumoir. Vers huit heures, les obus mirent le feu au haut, à l'extérieur. Il fallait la conserver aussi longtemps que possible. Nous allâmes donc éteindre le feu avec le caporal St. Laurent et quelques allemands de la compagnie. Le Général Zappi qui arrivait à ce moment et le Colonel de Charette vinrent nous encourager de leur présence. Ce n'était pas gai. Il fallut mettre une échelle à l'extérieur et y monter pour jeter de l'eau sur les flammes, servant ainsi de point de mire aux eannoniers
Piémontais. Tout se fit en un temps et un mouvement. Le feu éteint, nous descendons à la course dite de vélocité, vu que s'y amuser trop longtemps pouvait devenir nuisible à la santé. Le feu ayant repris plus tard, nous allâmes de nouveau l'éteindre, encore sans accident grâce à la Providence, mais non pas aux Piémontais qui tiraient comme des malheureux, avec l'intention sûrement, de nous faire mal. Le Caporal St. Laurent avait reçu une légère écorchure au poignet.
k* Quelques instants après, toute la porte prenait feu à la fois, de telle sorte que nous ne pûmes rien faire pour la sauver, et une demi-heure après elle tombait réduite en cendres.
•• Les projectiles pieu \ aient toujours, la Place était labourée, les arbres qui s'y trouvaient, étaient coupés et emportés jusqu'à l'autre extrémité par les boulets. C'était ennuyeux d'être là à ne rien faire et exposés au feu des batteries ; nous désirions Tassant.
•• Enfin vers dix heures, les lignes enne-
mies de l'aile droite se découvrirent sur une hauteur et firent un mouvement en avant, Nos tirailleurs postés aux crénaux ouvrirent un feu bien nourri. Tout le monde jubilait. Nous allions enfin les voir de près et leur taire entendre à notre tour un peu de musique. Malheureusement au bout d'un quart d'heure, ils jugèrent plus sage de reprendre le ravin. La droite et la gauche firent le même mouvement.
" C'est à ce moment qu'un dragon apporta à M. de Charette l'ordre de lever le Drapeau blanc. Cette nouvelle fut comme un coup de foudre pour nous. Qui l'eût pensé ? Nous étions tous déterminés à nous ensevelir sous les murs plutôt que de laisser un pouce de terrain, et nous étions si heureux de le faire pour Pie IX et l'Eglise. L'ordre venait du St. Père, il n'y avait pas à murmurer. 11 est vrai que la mort nous eût paru plus douce que la reddition de nos armes, mais nous devions commencer à boire notre calice ; nous l'acceptâmes avec le plus de résignation possible.
" Le cœnr serré, nous levons le drapeau blanc ; le feu cesse et quelques minutes après un officier d'état major Piémontais se présente pour demander de la part du Général Angîoletti quelle raison on avait de faire cesser le feu. M. de Charette, après l'avoir informé qu'on était à traiter de la reddition de la place, ajouta avec humeur : " Dites à votre Général que si ses troupes font un pas en avant nous faisons feu dessus." Personne ne bougea.
" Deux heures plus tard, nous disions un triste adieu à nos chères murailles, et à la Basilique St. Jean que nous laissions criblée de boulets sans avoir pu la venger, et nous prenions tristement le chemin de la Place St. Pierre. "
C'est avec la même ardeur, c'est avec la même joie, c'est avec le même enthousiasme que les vaillants zouaves combattaient et résistaient à la mitraille sur tous les points des murailles de la ville sainte.
A la porte St. Sébastien, se faisait remarquer M. le lieutenant Murray par son
sang-froid et son audace à s'exposer aux projectiles meurtriers de l'ennemi.
A la porte St. Pancrace, le sergent McGown à lui seul tenait en échec une batterie ennemie, se faisant comme un amusement d'abattre successivement les pointeurs qui approchaient de la pièce ; et les zouaves Barré et Lincourt, voyant leurs confrères artilleurs tous tombés à côté d'eux, montent sur leurs cadavres et font jouer le canon avec une adresse et un sangfroid qui étonnent leurs officiers.
A la porte Salara, le caporal McKenzie, ivre, non pas de carnage, mais de bonheur, tirant plus de cinquante cartouches à l'heure, crie, à chaque ennemi qu'il voit tomber frappé par sa balle: "Vive Pie IX !" et apercevant le corps d'un camarade tombé après avoir été frappé au front, il va s'emparer du cadavre pour ne pas le laisser exposé aux obus ennemis, traverse, chargé de sa précieuse dépouille, une brèche au milieu des bombes et des boulets, est toutà-coup jeté par terre sous une pluie de
pierres et de chaux, se relève promptement, va déposer le cadavre de son ami, s'en revient à travers les mêmes périls reprendre son poste et continue à tirer avec une ardeur toute nouvelle.
A la porte Pie, près de la brèche, des prodiges s'accomplissent ; les zouaves Fournier et Edm. Parent s'y font remarquer comme braves entre les plus braves.
Au Pincio, les zouaves du dernier détachement canadien, arrivés dix jours avant le combat, étonnent leurs chefs par leur sang-froid et leur bravoure.
Le zouave Sauvé, frappé à la tête par un éclat d'obus, est tout couvert de sang ; un aumônier s'approche de lui pour le conduire à l'ambulance : w Souffrez-vous beaucoup? " •• Non, mon père ; ah que je suis content de verser mon sang pour la cause de l'Eglise ! " Chemin faisant, il s'informe s'il y a quelque Canadien tué ou blessé; " pas que je sache " répond l'aumônier ; " ah quel bonheur, d'être le premier frappé ! "
A la villa Ludovisi. le lieutenant Tail-
lefer s'attire, par sa conduite, pour quelques heures plus tard, l'honneur des outrages d'une vile populace qui saura le distinguer parmi les autres et le qualifier à! ours du Canada.
C'est ainsi qu'on combattait depuis plus de cinq heures, lorsqu'à dix heures et demie on s'aperçoit que le feu des batteries cesse ; on se demande ce que signifie ce silence ; " serait-ce, s'écrient les Zouaves, avec une joie frénétique, serait-ce le signal de l'attaque à la baïonnette ? " Hélas non ! c'était l'ordre de cesser le feu ; le drapeau blanc était hissé, et on capitulait.
Il y eut en ce moment, dans le cœur de ces jeunes hommes, un mouvement sublime de colère, suivi d'un acte admirable d'obéissance. C'était donc à une capitulation qu'allaient aboutir trois années d'étude, d'exercice, de patience, de désirs généreux de combat ! on capitulait en face de la brèche, où les Piémontais n'avaient pas eu encore le courage d'entrer, au moment où il ne s'agissait plus de bombes et de canons,
mais de la valeur individuelle des Zouaves voulant se mesurer avec les bersaglieri.
Mais le Pape le voulait, on obéit.
La capitulation qui fut «ignée par les parties belligérantes était acceptable au point de vue de l'honneur militaire ; mais hélas ! les articles n'en furent pas observés, et, au lieu des honneurs delà guerre, on ne prodigua à nos soldats pontificaux que les plus bas outrages, les plus révoltantes ignominies.
On n'avait pas encore fait connaître les intentions des autorités à tous les postes de l'intérieur des murs, que déjà, les ennemis, contre toutes les convenances militaires et contre la capitulation qu'on était à signer, faisaient par la brèche de la porte Pie leur entrée triomphante ; ils avaient hâte de consommer leur sacrilège.
La plupart des troupes pontificales turent dirigées sur la Place St. Pierre, où elles passèrent la nuit ; mais quelques compagnie.-, qui n'avaient pas reçu l'ordre à temps, furent entourées par les bandes piémon taises, désarmées et conduites dans le,- prisons
Notre intention n'est pas de narrer les turpitudes et les infamies de cette entré nous nous bornerons, pour tout expliquer, à indiquer la composition de ces tlots de libérateurs qui venaient donner Tordre à la ville de Rome, et garantir la sécurité de ses habitants. Les véritables soldats (Piémontais, Parmesans, Bolonais et autres) se respectaient. Leurs officiers obéissaient à une consigne venue d'en haut ; quant aux soldats, ils étaient persuadés que le Pape. tas des zouaves et des étrangers, les avait lui-même appelés ; nos soldats n'eurent avec eux que de bons rapports. Le second élément, composé des garibaldiens admis dans l'armée régulière, était détestable;
- misérables se réjouissaient des injures «pie l'on adressait au Saint-Père, au clergé, aux zouaves ; c'était pour eux la revanche de Mentana. " Sachez, dit un de ces officiers au supérieur d'un couvent dont il prenait i (n3 sachez que j'étais ici v\\ L848, e1 que j'ai maintes vengeances à exercer à Rome. " La troisième classe de
nos libérateurs se composait d'exilés romains, des réfugiés de toutes les villes d'Italie, qui, depuis deux jours, rôdaient autour de la ville et qui entrèrent à la suite des bersaglieri, hurlant comme des démons : " Vive Rome capitale !" et provoquant la populace aux saturnales honteuses qui se virent au Quirinal et sur plusieurs Places.
D'après les termes de la capitulation, les troupes pontificales devaient commencer à défiler dès sept heures du matin ; cependant ce ne fut que vers onze heures qu'elles se mirent en mouvement. Ce fut un moment d'angoisse cruelle pour tous ces coeurs dévoués, obligés de renoncer à la glorieuse mission qu'ils s'étaient imposée. Rome, la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, était tombée au pouvoir des mécréants ; son saint Pontife allait être livré aux mains de ces barbares de notre siècle. Ils avaient voulu Lui faire un rempart de leurs corps, ils avaient offert leur sang, ils eussent avec bonheur sacrifié leur
vie : on leur refusa la consolation de mourir au moins pour la cause sainte. Ils étaient là, appuyés sur leurs armes désormais inutiles, en proie à une douleur profonde. Une noble rage arrachai t des larmes à tous les yeux ; on allait jusqu'à désirer que Pie IX eût eu moins de bonté au coeur.
Cependant, les premiers corps s'étaient déjà ébranlés : les Carabiniers étrangers. la Légion Romaine, laissaient la place pour se rendre à la porte Angelica qu'ils devaient franchir pour la dernière fois. C'était le tour des Zouaves de prendre place dans le lugubre défilé. Vont-ils partir sans revoir au moins un instant celui qu'ils sont venus servir de tous les points de l'univers ? Les médecins du St. Père, connaissant son amour de prédilection pour cette expression vivante de la foi de tous les peuples, et craignant pour Lui, les suites d'une trop violente émotion, stationnaient dans son antichambre pour empêcher les bruits du dehors de parvenir jusqu'à lui ; mais un cri du cœur se fait entendre et se répète dans
tous les rangs : " Nous voulons voir Pie IX ! " Le général Kanzler pénètre chez le St. Père et l'instruit de ce qui se passe. Aussitôt, le doux Pontife se lève et ouvrant la fenêtre, il tend les bras vers le ciel en prononçant les paroles de la grand bénédiction : " Benedictio Del Omnipotenits, de. " Au même instant, le Colonel Allet tire son épée. " Mes enfants, " s'écrie-t-il, et un sanglot lui coupant la voix, il ne peut qu'ajouter " Vive Pie IX ! " Cette suprême protestation de fidélité, ce brûlant élan d'amour trouva son écho dans les cœurs de tous ces ardents jeunes chrétiens ; l'enthousiasme des jours meilleurs se réveilla encore au nom, à la vue de l'Immortel Pontife et une immense acclamation alla montrer aux envahisseurs que, même dans sa captivité, Pie IX restait roi, et qu'il pouvait compter sur l'univers catholique, représenté par ce qu'il avait de plus noble, de plus dévoué. A ce spectacle, l'Auguste prisonnier sentit son coeur défaillir, et il tomba évanoui entre les bras de ceux qui raccompagnaient.
Tout émus de cette scène, les braves soldats de l'Eglise reprirent leur marche interrompue, l'âme consolée et pleine de force. Arrivés à la porte St. Pancrace ils rencontrèrent les troupes piémon taises qui s'étaient rendues pour leur rendre les honneurs de la guerre. Ce fut un beau spectacle que cette poignée de jeunes gens vaincus, mais par l'obéissance au devoir, défilant, au son des fanfares, devant un ennemi dix fois supérieur en nombre. Les journaux italiens ont remarqué que les Zouaves passèrent la tête haute et le regard plein de fierté. Certes, ils en avaient bien le droit : la présence de ces quatre-vingt mille piémontais, ne témoignait-elle pas hautement de leur valeur et du respect qu'ils inspiraient, puisqu'on n'avait pas cru pouvoir les vaincre avec un moindre déploiement de forces.
Aussi les rôles semblaient intervertis : pas un italien qui soutint le regard d'un zouave ; pas un zouave qui sourcillât en face des coupables envahisseurs.
Le défil''- se terminait à la villa Pamfili
où, tour à tour, les compagnies venaient déposer leurs armes. Qui dira les frémissements de ces cœurs d'élite à ce dernier sacrifice ? on les vit hésiter, attendre encore un ordre formel pour se séparer de cette carabine qui leur avait été confiée pour la défense de Pie IX, puis la baiser avec amour, et la rendre enfin après l'avoir brisée, pour qu'au moins, elle ne servît pas contre son légitime propriétaire.
Dans la crainte de quelque manifestation en faveur des troupes du St. Père, le général piémontais avait exigé que celles-ci fissent presque le tour de la ville pour atteindre le point le plus rapproché du chemin de fer où elles devaient s'embarquer ; mais il jugea sans doute que ce n'était pas encore une marche assez longue ; car il fallut que la colonne fît à pied les quatorze milles qui séparent Rome de Ponte-Galera. Là, après une attente de quatre heures, les prisonniers furent entassés dans des wagons destinés au bétail ou aux bagages, et dirigés sur Civita-Vecchia, où
on divisa les Zouaves par nationalités'; les Français sont placés au Lazaret, les Hollandais et les Belges sont conduits au bagne. les Canadiens et les Anglais sont envoyés à Livourne d'où on se proposait de les transporter à l'île d'Elbe. (1)
Tout ce qu'eurent à souffrir ces pauvres jeunes gens, et au siège, et dans leur voyage de Rome à Livourne, et pendant leur emprisonnement dans cette dernière ville, est chose impossible à concevoir. Ils n'auraient jamais cru, disaient-ils, que l'homme fût capable d'endurer tant de misères, de privations, de fatigues sans en mourir.
Mais les Zouaves Canadiens n'étaient pas encore au bout de leurs souffrances ; le voyage de Livourne au Canada devait apporter un nouveau surcroît de peines.
D'après la capitulation, le gouvernement piémonlais «'engageait à transporter les zouaves étrangers aux frontières de leur pays respectif ; or d'après la science géographique de* MM. du gouvernement italien, l'île d'Flbe était la frontière canadienne,
l'étoile de la mer
Comme nous avons eu occasion de le dire dans un chapitre précédent, plus de cinq cents de nos compatriotes quittèrent le Canada pour aller 's'enrôler dans l'armée pontificale ; sur ce nombre une centaine furent obligés de rebrousser chemin en France,, sans pouvoir arriver au terme si désiré de leur expédition ; environ deux cents étaient revenus au pays après deux ans de service ; lors de l'envahissement des Etats de l'Eglise, le Canada comptait encore au-delà de deux cent, représentants dans les rangs des héroïques wnseurs du Saint-Siège,
310 l'étoile de la mer.
Or ces deux cents jeunes canadiens qui s'étaient regardés comme les privilégiée, ayant eu le bonheur de prendre part au combat et d'exposer, avec plus de chance que les autres, leur vie pour cette cause de l'Eglise, qui leur était si chère, se trouvaient tout à coup tous réunis comme prisonniers de guerre dans un sale lazaret, nourris au pain noir et à l'eau, à deux mille lieues de leur patrie, sans protection d'aucun gouvernement, et sans argent. Qu'allaient-ils devenir ?
Avec sa loyauté proverbiale, le gouvernement de Florence qui, d'après les stipulations de la capitulation, devait repatrier dans de bonnes conditions et à ses frais les volontaires pontificaux étrangers, avait décidé de transporter nos jeunes compatriotes à l'Ile d'Elbe située à quelques milles des côtes italiennes. C'était plus simple et moins coûteux.
Grâces aux efforts réunis des aumôniers et officiers canadiens, aidés du Consul Anglais et de Monseigneur Stoner,aumônier des Zouaves anglais, onfit revenir les autorités
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italienne? sur leur décision et on obtint d'embarquer tous les Zouaves sujets britanniques sur un vaisseau pour les conduire en Angleterre, sans qu'il en coûtât rien aux envahisseurs.
M. Lussier avait pu, malgré mille difficultés, faire sortir de l'hôpital de Rome, huit malades, qu'après les avoir habillés en bourgeois, il fit conduire sous la garde d'un prêtre à Livourne, pour qu'ils pussent s'embarquer avec leurs compatriotes.
C'est après huit jours passés à Livourne, huit jours de privations, de ^misères et de souffrances de toute sorte, que les Zouaves Canadiens s'embarquèrent à ce port avec leurs camarades anglais, devant s'arrêter en Angleterre, y changer de vaisseau et prendre enfin la direction des côtes de l'Amérique.
Le voyage s'entreprenait sous les auspices les moins favorables et dans les conditions les moins heureuses ; le vaisseau nolisé était un vaisseau marchand n'offrant pour ses passagers qu'un sale entrepont ;