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ORGANISATION ET DIRECTION DU MOUVEMENT

Ce n'était pas chose facile que la réalisation des vœux de la jeunesse canadienne ; les mesures à prendre étaient sans nombre; il s'agissait d'un voyage long, périlleux et dispendieux ; quelques-uns de nos jeunes gens, dans leur enthousiasme, parlaient de partir, de traverser les mers et les continents, et de se rendre à Rome sous des chefs militaires, s' étant d'abord formés en compagnies régulières avec officiers et sous officiers, pour rentrer ainsi organisés dans le régiment des Zouaves Pontificaux ; d'autres demandaient qu'on leur fournit les moyens d'entreprendre le voyage, et voulaient s'aventurer isolement vers Rome.

Il fallait donc qu'une main habile et sage prit la direction du mouvement: sans cette direction, malgré la meilleure volonté du monde, le projet menaçait de ne pouvoir arriver à heureuse fin.

A Montréal revient l'honneur de l'invitation et de la fondation d'un comité qui prit en mains la direction de l'œuvre importante des Zouaves Pontificaux.

Le 29 Décembre 1S67, plusieurs citoyens de cette ville, encouragés par la parole de leur Evoque, se réunirent dans une des salles de l'ïnstit ut-Canadien-Français et se constituèrent en assemblée sous la pr dencede M. Olivier Berthelet ; ils commencèrent à délibérer sur ce qu'il y aurait à faire pour donner à l'œuvre nouvelle et si importante et une direction ferme et une extension aussi grande que possible.

A une seconde assemblée tenue le 20 Décembre, un comité exécutif fut formé, chargé de diriger efficacement le mouvement et d'organiser un détachement de volontaires. MM. 0. Berthelet, Le. Baudry, Alfred

LaRocque, C. A. Leblanc, R. Bellemare, F. X. Trudel, S. Rivard, E. de Bellefeuille, Edm. Barnard, Jos. Roval furent les membres de ce comité qui commença de suite son œuvre et déploya pendant trois ans un zèle vraiment admirable.

La besogne de ces messieurs n'était pas facile, au contraire, elle était très-ardue et remplie de difficultés ; le comité ne recula ni devant le travail, ni devant les obstacles; il s'agissait du choix des sujets qui s'offraient par centaines, de collecter des sommes considérables, de prendre des mesures pour diminuer autant que possible les frais du voyage, il fallait prendre les moyens de sauvegarder les intérêts de ces jeunes volontaires et donner aux familles des garanties que leurs enfants auraient une protection efficace. Mais hâtons-nous de le dire, le Comité Canadien des Zouaves Pontificaux s'acquitta de sa tâche avec un succès étonnant ; ils furent les sages économes du public catholique pour cette œuvre, bs pères des zouaves et les amis dévoués du

St. Siège. Sa Sainteté donna plus tard, au comité, deux témoignages bien éclatants de sa satisfaction et de sa reconnaissance : le premier en conférant au président, M. Olivier Berthelet, le Cordon de Commandeur de l'Ordre de Pie IX ; le second en adressant à ces messieurs une lettre pleine deijienveillance dans laquelle Sa Sainteté exprime au Comité sa reconnaissance et son admiration pour tout ce qu'il a fait.

Si le Comité Canadien des Zouaves Pontificaux déploya un grand zèle et un grand dévouement à son oeuvre, il fut comme on le voit, largement récompensé ; et cette récompense, ce fut la main la plus auguste et la plus sage qui la lui décerna.

Du moment que le comité eut fait connaître son existence et son but, tous l< - Eveques de la Province de Québec firent appel à leurs diocésains, les invitant chaleureusement à contribuer et par leurs prières et par leurs aumônes à la réalisation du grand projet chrétien qui agitait partout le» esprits. Ils désignèrent, chacun dans

leur diocèse respectif, un prêtre qui avait à s'occuper de l'Œuvre dans les limites diocésaines et qui se tenait en rapport avec le comité de Montréal. Tous les diocèses rentrèrent comme dans une lutte de noble jalousie ; c'était à qui manifesterait avec le plus de générosité sa foi et son attachement à la cause du Pontife Roi. De toutes parts des collectes se firent, sur tous les points, clans les collèges, dans les couvents, on organisa des fêtes, des séances, des soirées pour fournir des sommes au trésor du comité <1 s Zouaves ; pendant les premiers mois de l'année 1868, l'Œuvre des Zouaves, comme on l'appelait, semblait être l'œuvre unique des catholiques du pays.

Croisés ! on donnait ce nom aux francs chevaliers du moyen-âge qui quittaient leur patrie pour aller en Orient arracher aux profanations des Musulmans le tombeau du Christ. Ils laissaient les fêtes de leurs châteaux, et, le cœur content, ils se dirigeaient vers les rives lointaines, portant sur la poitrine la croix qui était leur bannière. Dieu le veut ! Dieu le veut ! Ce cri de guerre retentissait dans leurs rangs.

Aujourd'hui, c'est Rome, le siège vivant des successeurs de Pierre, le centre de l'Egli- 411e de jeunes et braves héros veulent aller protéger contre les incursions de nouveaux barbares. Oui barbares; quel autre

nom donner à ceux qui ont pillé, saccagé le* églises de Monte-Rotondo ? qui, à Bagnoiva. ont brisé les ciboires, les calices, les patennes, déchiré les corporaux,foulé aux pieds le pain des Anges, indignement souillé les tabernacles en y jetant des ordures, etc., etc. " La plume, a dit le Journal de Genève, se refuse à retracer les horreurs qui ont été commises. Il y a eu des désordres abominables. "

Vite Pie IX ! a remplacé Dieu le veut !

Les sentiments de nos jeunes volontaires de ces années dernières sont aussi purs, aussi élevés, aussi saints que ceux qui animaient les soldats de St. Louis allant délivrer lé St. Sépulcre: dans Pie IX ils voient St. Pierre, dans le Pape le vicaire de Jésus-Christ, dans Rome le cœur de l'Eglise. C'est pareequ'i] s'agit d'une œuvre éminemment chrétienne que nos jeunes gens se lèvent ; si la croix ne s'établit pas sur leur poitrine, ils la portent sur le cœur avec le scapulaire béni de -Marie.

Jamais on ne pourra connaître tout ce que ce mouvement des volontaires pontificaux a suscité, en Canada, de dévouement d'amour

et de sacrifices. Ah ! Dieu seul sait les larmes versées dans le sein d'une mère, dans les bras d'un ami ; Dieu seul sait avec quelle pureté d'intention on s'oftïit pour sa cause; Dieu seul sait avec quelle générosité on courait à une mort qu'on regardait alors comme certaine.

— Eugène n'avait que seize ans. doux et sympathique, rempli des qualités du cœur et de l'esprit, il était l'ami de tous ses camarades du collège ; quoique ardent et joyeux il arrivait souvent qu'un nuage sombre venait voiler sa figure et que, comme poussé par une pensée secrète, il quittait subitement jeux et camarades pour se retirer à l'écart, souvent à la chapelle. Eugène n'était pas heureux ; oh non ! la vif lui était amère. 11 avait à gémir sur la vie déréglée et scandaleuse de son père, de .-ou père qui, au lieu d'être le soutien et la joie de sa famille, en était la désolation et la ruine. Si, les jours decongé, Eugène allai I visiter sa mère, ce n'était que pour pleurer avec 'lie et essayer de la consoler ; il aurait

voulu vivre trois aimées dans une pour terminer ses études plus tôt, et pour retirer de la misère sa mère et ses trois petites sœurs.

C'était dans l'automne de 1867 ; il était entré en rhétorique, lorsque au mois de Décembre il entend parler du projet qu'ont conçu plusieurs jeunes canadiens d'aller offrir leur vie pour la cause de l'Eglise; du premier coup il saisit ce qu'il y a de grand, de sublime dans la résolution de ses jeunes compatriotes ; il est enthousiasmé par l'exemple de l'héroïsme, il se décide à L'imiter.

Il va donc trouver sa mère, il a besoin de son assentiment pour se préparer à la réalisation de son grand projet :

— " Maman, dit-il, vous savez que beau- " coup de jeunes canadiens vont partir pour " Rome, allant à la défense du St. Siège ; " eh bien ! aussi moi je désire de tout mon i; cœur être zouave du Pape ; il ne me faut " plus que votre permission ; vous ne me la " refuserez pas, n'est-ce pafi .

Puis, comme pour appuyer sa demande, il se jette au cou de sa mère

Celle-ci pleure : — " J'admire, cher enfant. ' ta foi et ton courage, j'en suis fière ; ce ' saint enthousiasme me révèle l'élévation ' de tes sentiments ; mais, mon Eugène, ' nous ne sommes pas dans une position ' qui te permette de te livrer à ton noble

• élan ; hélas ! tu sais comment agit ton i pauvre père envers la famille ; puis-je

• rester seule avec tes petites sœurs ? Si ' tu pars, qui nous consolera dans notre

- affliction ? qui nous soulagera dans notre ' misère ?

— ■• Je verrai le St. Père qu'on dit si

• bon, je lui demanderai sa bénédiction -' pour vous; la bénédiction du Vicaire de

• Jésus-Christ n'est-elle pas abondante en ' consolations ?

— " Et toi, comment pourras-tu suppor-

- ter les peines du métier de soldat ? tu

• n'as pas mesuré toute l'étendue des fati-

• -u«s. des misères, des privations que tu ' auras à endurer; toi si jeune, si faible.

• nullement habitué au travail ni à la l'a 1 1-

• gue, tu succomberais certainement

— "La vie militaire développera en moi " les forces; après deux ans de service je " reviendrai homme fait et robuste, capable " de travailler pour votre soutien.

— "Mais si tu allais tomber sur un " champ de bataille ?

— u Alors, ma chère maman, vous auriez " tout gagné.

— " Que veux-tu dire, Eugène ?

— "Dieu aura accepté, si je meurs, le " sacrifice que je veux lui faire ; je lui offre

u ma vie pour votre bonheur et pour

" et surtout pour la conversion de mon

" père.

La bonne mère émue jusqu'au fond des entrailles, et rein t son enfant sur son cœur, et, élevant les yeux au Ciel : — "Aussi moi, " dit-elle, je veux offrir généreusement mon " sacrifice, pars mon fils, soit béni ; Dieu " me donnera le courage de supporter ton ;- absence. "

Deux mois plus tard, Eugène partait pour Rome ; en donnant le dernier baiser à sa elière mère, il lui dit : — " Lorsque je re-

" viendrai, papa sera un digne père de " famille ou il sera mort après s'être con- " verti. "

11 était inspiré; car, deux ans et demi après son départ, s'en revenant après avoir combattu au siège de Rome, il apprit en mettant les pieds sur le sol américain, que sou père venait de mourir muni des sacrements de l'Eglise et dans les plus beaux sentiments d'un chrétien.

Ah ! la race des vieux chrétiens n'est pas encore éteinte ; il y a des prières, il y a des sacrifices, il y a des dévouements ; le Christianisme est donc encore plein de vie.

Dans une paroisse reculée du diocèse des T rois-Rivières , vivait péniblement une pauvre veuve du produit d'une terre à demi défrichée ; encore ne retirait-elle que la moitié de ce produit, car ne pouvant ellemême cultiver la terre, elle l'avait louée à un fermier. Jean-Baptiste, le seul garçon de sa famille capable de l'aider, avait cru pouvoir lui rendre un service plus efficace en allant gagner de l'argent aux Etats-Unis. Il était

en Amérique depuis -Jeux ans, lorsqu'il entend dire que des centaines de ses compatriotes, excités par le récit des attentats dont le Saint-Siège était menacé, volaient à Rome pour y défendre le trône du Père commun. Il laisse là sa position qui était assez lucrative, vient en Canada pour voir sa mère et lui faire connaître qu'aussi lui il veut se faire croisé et partir pour la Ville Eternelle. La mère de Jean-Baptiste, profondément chrétienne, comprit de suite ce qu'il y avait de grand et de généreux dans la résolution de son enfant, mais ensuite la voix de la nature prenant le dessus, elle essaya de s'opposer à son projet.

— " Dieu qui a fait un commandement u aux enfants d'honorer et de soulager leurs " parents, ne doit pas exiger que tu quittes " ta mère, veuve et pauvre

— "L'Eglise est aussi ma mère; BÎ VOUS " m'avez donné la vie temporelle, cette " autre mère m'a donné la vie spirituelle ; " maman, un chrétien se doit à l'Eglise.

— a Des centaines, des milliers qui peu-

•• vont le faire s'offriront pour porter secours •• à l'Eglise aujourd'hui menacée dans son •■ chef; moi qui suis veuve, je n'ai que toi •• pour appui, est-ce que tu dois m' abandon - " ner exposée à la misère.

— "Je ne veux pas vous abandonner, •• mère; j'apporte des Etats-Unis deux cents •■ dollars, je vous les laisse pour vous aider ■■ à vivre pendant mon absence.

— ;; Mais si tu meurs là-bas, que ferai-je " lorsque cet argent sera dépensé? qui te " remplacera auprès de moi ?

— "Si je me lais tuer? Oh alors, Dieu " me donnera une place dans son paradis : " et au Ciel, il me semble que je pourrai " vous aider au moins autant qu'aux Etats- " Unis ; n'est-ce pas, maman ? "

La bonne mère est comme stupéfaite de l'élévation des sentiments de son fils, puis après avoir réfléchi un instant :

— " Vas, dit-elle, je t'approuve de toute •■ mon âme; bien plus, je suivrai ton exem- " pie, j'offrirai à Dieu pour le triomphe de " son Eglise pour laquelle tu combattras,

-il) LES CROISÉS.

" ma misère et ma pauvreté, et ainsi, au " lieu de combattre seul, tu combattras avec " ta mère. "

Deux semaines après cet entretien, Jean partait par le 4e détachement.

Selon l'antique devise des preux, ils partaient sans espoir et sans peur ; ils quittaient tout et n'espéraient rien, tandis que tant d'autres ne quittent rien et espèrent tout.

Oui, jeunes, libres, ils partaient laissant là le repos et la sécurité, leurs familles et leur patrie, leurs mères, leurs sœurs, tout ce qui attache le cœur sur la terre; que sais-je ? quelques-uns les affections les plus délicates et les plus tendres; Dieu seul. encore une fois, a connu tous les sacrifices.

Toute fois, il faut l'avouer, l'égoïsme a eu sa part dans ce grand dévouement ; mais je veux parler de cet égoïsme chrétien, de ce grand et sublime égoïsme qui lait tendre les âmes vers Dieu et qui fait chercher le salut éternel.

Quelques-uns de nos jeunes gens crurent

trouver dans cette sainte expédition un moyen sûr, soit de remporter la victoire sur une passion mauvaise, soit de rompre des liens qui les enchaînaient à un service autre que celui de Dieu ; élevés dans les principes les plus chrétiens, ils avaient appris que le ciel s'emporte par la violence. Le trait suivant, qui comme les autres est historique, fera comprendre mieux ce que nous voulons dire.

Arthur était fils d'une des plus respectables familles du district de Québec ; son nom avait été illustre en France par ses ancêtres qui avaient des armoiries.

Comme notre jeune homme manifestait des dispositions pour le commerce, ses parents renvoyèrent à Montréal dans une grande maison commerciale. Arthur était porteur de lettres d'introduction auprès de certains personnages fesant partie delà bonne société (!<■ la grande ville ; mais ces personnages ne naviguaient pas dans le courant le plus religieux ni le plus catholique; ils eurent de L'influence sur le jeune Arthur qui

abandonna bientôt ses habitudes chrétiennes, ses principes puisés au collège, et devint un libéral avancé ; ahyssus abyssuni invoeat ; le libéral devint membre de l'Institut- Canadien.

A l'époque de Noël de 1867, Arthur sentit se réveiller en lui les doux sentiments de son beau temps; il pensa même à faire comme tant d'autres de ses co-religionnaires, c'est-à-dire à s'approcher des sacrements ; mais il ne pouvait le faire ; le trop fameux Institut-Canadien avait rompu avec l'Eglise, et ses membres étaient privés du grand bienfait des sacrements. Là-dessus Arthur ouvrit les yeux, il vit qu'il s'était creusé sous ses pieds un abîme, qu'il avait été entraîné hors de la voie. Mais que faire ? comment briser les engagements qu'il Avait pris ? comment rompre avec ses amis ? que dirat-on ? que ne dira-t-on pas ? Il lui sembla impossible de sortir du milieu dans lequel il se trouvait. Pauvre jeune homme ! Comme il y avait dans son aine encore des sentiments élevés, son cœur était encore

susceptible d'être séduit par le charme de la vertu et surtout du dévouement. Aussi le mouvement catholique et héroïque de ses jeunes compatriotes le toucha, le pénétra ; il fit en secret des démarches pour être admis au nombre des volontaires pontificaux, et ayant réussi dans son projet, il partit sans aller voir sa famille, sans visiter ses amis.

Avant de s'embarquer pour la traversée de l'Océan, il envoya à un des siens la lettre qui suit :

" Mon cher parent, cette lettre vous ap- " prendra quelque chose que ma dernière "était loin de vous faire pressentir; je " pars de New-York dans quelques heures " pour Rome. C'est une résolution d'une " portée sérieuse et profonde ; je l'ai prise " sans être influencé par personne, et je l'ai " mûrie en face de Dieu. Le spectacle de u mes jeunes et braves compatriotes avec '• qui je pars, avait bien de quoi sou- ■• lever l'enthousiasme; néanmoins ce n'est " pas cela qui m'entraîne aujourd'hui ; c'est " la résolution que j'ai prise de sortir du

" mauvais pas clans lequel je m'étais engagé " et de revenir à la vie catholique. Ayant " appartenu aux rangs de gens qui se " faits ennemis de l'Eglise, il me fallait '; protester hautement et m' affirmer coura- " geusement. Cette grande résolution que " j'ai prise pour le salut de mon âme et pour k' la gloire de Dieu, inclinera pour toujours, " j'espère, mon âme du bon côté.

" D'ailleurs je ne pouvais que très diffici- " lement briser autrement mes chaînes; ib vous ne sauriez vous imaginer quelle force " il faut avoir pour affronter Montréal, et " vous ne pouvez vous figurer la multitude " de ceux qui se perdent, ainsi que la rapi- " dite avec laquelle on s'engloutit ; le plus •• affermi ne peut répondre de lui, je vous " en parle Roberto experio. ..."

On sait aussi qu'il y eut plusieurs séminaristes qui se dépouillèrent de la toge de lévite pour aller prendre la carabine pontificale ; quittant milice pour milice, ils espéraient dans la nouvelle, arriver plus vite à leur but : se sacrifier pour l'Eglise.

Dix ecclésiastiques sortirent des séminaires

pour se faire soldats du Pape.

Voici comment l'un d'eux s'exprimait dans une lettre, en demandant le consentement de Bes parents :

'•J'ai une grande faveur à vous demander " aujourd'hui, ne me la refusez pas je vous •'• en supplie. Le St. Père est, comme vous

• le savez, en ce moment-ci ,en butte aux plus

• noires trahisons, aux plus infâmes persécu- ' teurs ; le trône de St. Pierre est menacé ;

• même, dit-on, les jours du bon et grand ' Pie IX sont en danger. Je désire de tout

• mon cœur aller offrir ma petite part de se- 1 cours à notre bon Souverain-Pontife. Vous ; avez déjà fait le sacrifice de votre enfant, ' me laissant libre d'aller dans les missions

• si je m'en sentais la vocation, eh bien, je

• vous en prie permettez-moi d'aller rejoin-

• dre mes compatriotes à Eome et d'entrer

• avec eux dans le régiment des Zouaves ' Pontificaux ; il me semble qu'il serait

• plus pressant pour le moment d'être soldat

• de l'Eglise que d'être prêtre.

a Ne croyez pas que je veuille abandon- '• «er tout-à-fait l'état ecclésiastique; oh ' non! je n'ai jamais eu cette pensée; je " suis plus convaincu que jamais de ma " vocation. Si le bon Dieu ne demande pas " ma vie en défendant comme soldat TEgli- " se contre ses ennemis et qu'il me permette " de revenir au Canada, je reprendrai la " soutane aussitôt que je serai de retour. " Je vous en prie donc, chers parents, ré- " pondez-moi poste pour poste, et ne me " laissez pas dans l'inquiétude. Je vous " embrasse tous et vous prie de me croire

•• Votre Entant,

" P. S. — Ne croyez pas que c'est un coup " de tête non ; j'y ai mûrement réfléchi. " J'ai obtenu le consentement de Monsei- " gneur ; je vous en prie, donnez-moi le " vôtre. Hatez-vous, le temps presse, car "je veux partir par le prochain détaehe- " ment. "

Ah ! oui, ce spectacle était magnifique ! Tandis que des missionnaires s'en vont, de plus en plus nombreux, jusqu'aux extrémités du monde, continuer le sanglant apostolat des premiers siècles, des jeunes chrétiens non moins intrépides et en plus grand nombre encore s'enrôlent dans une milice volontaire pour défendre l'indépendance du Vicaire visible de Jésus-Christ. Rien de pareil ne s'était vu dans notre pays ; dans le vieux monde même on n'avait rien admiré de plus beau depuis l'époque où l'Europe en masse se levait pour arracher la Terre-Sainte aux Infidèles. Aussi dans tout le Canada on était dans l'admiration, on sentait qu'une grande œuvre, qui devait faire époque dans l'histoire, s'opérait pour la gloire du nom Canadien.

Si les jeunes braves qui partaient pour la Ville Eternelle montrèrent des sentiments vraiment dignes de la haute mission qu'ils allaient remplir, leurs compatriotes manifestèrent de leur côté avec un grand éclat, leur admiration et leurs vives sympathies.

Le Comité de Montréaftravaillant depuis près de deux mois avec une persistance et une activité incroj'ables, put enfin annoncer au pays qu'il était prêt à faire partir un premier détachement; il fixait la date du départ, le nombre de zouaves acceptés et le lieu de rendez-vous. Dès lors, sur tous les points du Canada, commencèrent à avoir lieu des démonstrations de sympathies toutes

splendides, toutes chaleureuses, toutes enthousiastes.Québec, Trois-Rivières, St. Hyacinthe, Nicolet, Terrebonne, Rimouski, St. Jean Dorchester, tous les villages, toutes les paroisses d'où partaient des zouaves, voulaient exprimer hautement leur admiration, leur amour. Poètes et musiciens chantaient à l'envi les chevaliers partant pour la Ville Eternelle ; les compagnies volontaires, où elles existaient, se mettaient sous les armes pour saluer le départ des braves, les temples s'illuminaient et faisaient retentir leurs plus beaux chants pour ces jeunes chrétiens qui allaient combattre les combats de l'Eglise.

Mais là où les-scènes furent les plus touchantes, ce fut dans les collèges qui voyaient partir de leurs élèves pour la sainte croisade ; ces institutions étaient fières, orgueilleuse de leurs enfants ; elles ressemblaient à ces mères qui raffollent de joie et d'allégresse sur les hauts faits du fruit de leurs entrailles.

Les élèves du Collése Nicolet furent

les premiers qui eurent l'occasion d'exprimer leurs sympathies pour les volontaires pontificaux.

Messieurs Prendergast, avocat, Désilets, étudiant en notariat, Hainault, étudiant en médecine, devancèrent le premier détachement de deux mois, craignant d'arriver trop tard et de perdre leur chance de se faire emporter la tête dans les luttes qui semblaient alors se préparer. Ils partirent à la fin de Décembre 18G7 comme l' avant-garde des bataillons qui faisaient les préparatifs de l'expédition. MM. Prendergast et Désilets avaient été élèves du Collège Nicolet ; avant leur départ ils allèrent faire leurs adieux à leurs camarades et à leurs professeurs, et ils y furent l'objet d'une bien touchante démonstration. Ces messieurs avaient été deux écoliers distingués sous tous les rapports et étaient affectionnés et par leurs condiciples et par leurs maîtres ; cette scène des adieux impressionna fortement la communauté ; plusieurs vocations pour la milice catholique se déclaré-

rent, et le Collège de Nicolet est celui de tout le Canada qui a envoyé le plus d'élèves à Rome par les différents détachements ; et, il ne faut pas omettre de le dire ici. les nicolétains furent des types parfaits du Zouave Pontifical, faisant honneur et à l'Eglise et au Canada et à leur Collège ; ils n'eurent, pour arriver là, qu'à suivre les traces de leurs deux braves devanciers.

Ce qui se passa au Collège de Montréal est beau, est ravissant ; nous ne pouvons résister à la tentation de donner ici en grande partie le récit de cette fête de famille qui a paru dans les journaux de Février 1868:

Lundi dernier avait lieu, disait le Nouveau-Monde, au Collège de Montréal, une scène qui a produit sur tous ceux qui en ont été témoins la plus profonde impression. Un professeur et trois élèves de cette maison venaient y faire leurs adieux, avant de partir pour Rome : M. Adolphe Forget, ancien élève et professeur pendant neuf ans ; M. Adolphe Lamarche, élève de philo-

LES SYMPATHIES. o3

sophie: MM s inLachapelleet Léonidas Brunet, élèves de rhétorique. Après avoir visité, en particulier, chacun des prêtres du Collège, ils prirent le souper avec la communauté. Ils furent reçus avec des applaudissement- vifs et prolongés. A la vue de jeunes gens sous 1* uniforme militaire (1), un sentiment indéfinissable saisit tous les cœurs. L'estime, l'affection, une joie mêlée de tris' >t même une vénération reli-

se manifestaient sur toutes les figur On sentait que le dévouement avait imprimé à leurs personnes un caractère de grandeur qui commande l'admiration.

Après le souper, la communauté; bous l'empire d'une vive émotion, se pr< silencieuse autour des quatre zouaves. M. Forget attirait surtout l'attention et les regards; car il avait été pour tous un ami tendre et dévoué, pour plusieurs, un père mentor plein de charité et de sagesse, pour la maison . un professeur intelligent et

Uniforme de fantaisie fourni pur le Comité aux Volontaires du 1er déluchement.

Oi LES SYMPATHIES.

habile. De plus, la force d'âme, l'esprit si éminemment chrétien qu'il avait montrés pendant tant d'années, en supportant la maladie qui le retenait aux portes du sanctuaire où le portaient tous ses désirs, avaient donné un nouvel éclat à toutes ses belles qualités et avaient achevé de lui gagner les sympathies les plus cordiales. Jamais il n'eût consenti à faire le sacrifice de son habit ecclésiastique, s'il eût dû l'échanger pour un autre que pour le costume du Zouave Pontifical.

Au milieu du plus profond silence, un élève s'avance vers eux et leur dit :

« Chers amis, vous allez donc bienlôt nous quitter ! Permettez-nous de vous dire les impressions que nous éprouvons en vous voyant vous éloigner de nous. Nous ne pouvons vous le cacher, chers amis, votre départ nous cause beaucoup de peine. Nous sentons que nous nous séparons d'amis bien chers, et ces séparations, vous le savez, font toujours mal au cœur. Nous sommes donc vivement affectés. Mais, chers amis, nous faisons volontiers notre sacrifice, quand nous pensons à la belle cause pour laquelle vous allez vous sacrifier si généreusement, Oui, partez, nobles amis, puisque

Dieu vous appelle, accomplissez votre grande mission, et nos cœurs vous accompagneront partout ; nous penserons bien souvent à vous dans nos prières, vous serez toujours présents dans nos souvenirs. Nous aimerons à nous rappeler les chers condisciples avec lesquels il nous était si doux de vivre, un maître bien-aimé qui a été le professeur d'un grand nombre d'entre nous, l'ami de tous et comme un frère pour plusieurs. Mais, chers amis, nous ne pouvons pas vous dire tous ce que nos cœurs ressentent en ce moment. Vous sentez vous-mêmes tout ce que nous pouvons éprouver en vous voyant partir.

Permettez-nous de vous offrir quelques objets qui vous rappelleront le souvenir de vos amis, quand vous nous aurez quittés. C'est une petite croix pour chacun de vous. C'est pour la croix que vous allez combattre, c'est pour elle que vous allez vivre et mourir, vous Zouaves du Vicaire de .Jésus-Christ crucifié. Elle sera le signe et le lien de notre union. Ce sont vos professeurs et vos condisciples de classe qui vous présentent ce mémento. Et vous, M. Forget, c'est la communauté entière qui n'a pas voulu vous laisser partir sans vous donner au moins ce faible témoignage de son affection.

56 LÏS SYMPATHIES

Souvent ces paroles furent entrecoupées par l'émotion trop forte pour être complètement maîtrisée. Déjà de grosses larmes montaient des coeurs et remplissaient les yeux d'un grand nombre.

On distribua aux Zouaves les croix qu'ils baisèrent amoureusement en les recevant, et depuis ce moment elles brillent sur leurs poitrines. On leur présenta aussi une somme d'argent. Puis M. Forget qui, quelques instants auparavant avait dit à ses compagnons : " Mes amis, soyons Zouaves jusqu'au bout, " ne peut déjà plus dominer son émotion, et au milieu des larmes qui s'échappent de ses yeux, il épanche en ces termes son cœur si vivement impressionné :

u Ah ! mes bien chers amis, je comprends aujourd'hui plus que jamais qu'il y a des choses qui se sentent et ne peuvent se dire. Je comprends qu'il y a des émotions que la langue ne peut exprimer. Non, il ne m'est pas possible de dire tout ce que ressent mon âme en ce moment.

Il me faut donc me contenter de vous remercier tout simplement, mais certes bien cordialement.

du bon témoignage de sympathie affectueux que vous voulez bien nous donner avant notre départ.

Ah ! mes chers amis, j'ai toujours cru au bon cœur des élèves du Collège de Montréal. Oui, et j'en ai eu bien des preuves, et la délicatesse avec laquelle vous en agissez, ce soir, envers nous ; les beaux et nobles sentiments, que vous venez de nous exprimer par un si digne interprête, tout cela ne peut être pour moi qu'une confirmation d'une chose déjà prouvée depuis longtemps, je veux dire de la bonne éducation et de la politesse qui vous distinguent. Je vous remercie donc, encore une fois, de tous vos bons sentiments à notre égard. Je vous remercie du don que vous nous faites. C'est le fruit et tout à la fois le gage de votre générosité. Je sais avec quel cœur et quelle libéralité vous donnez toujours.

Vous me dites que vous avez déjà pensé bien des fois aux Zouaves dans vos prières, et que vous ne les oublierez jamais. Je vous en suis bien reconnaissant. Le Zouave Pontifical, ah! il a bien besoin du secours du ciel. Il ne s'agit pas seulement pour lui d'être un brave et courageux soldat, un soldat prêta donner volontiers son sang, à vendre chèrement sa vie sur le champ de bataille, mais encore et surtout d'être un excellent chrétien ; et certes, il est plus difficile de bien vivre pour Jésus-Christ que de mourir pour lui.

Vous trouvez du dévouement dans notre démarche et vous semblez l'admirer. Pour moi, mes chers amis, j'estime que s'il y a quelque mérite dans notre départ, c'est le mérite d'accomplir un devoir et rien que cela.

Pie IX, notre Père commun, appelle à son secours un certain nombre de ses enfants. C'est la voix de Dieu qui se fait entendre. Notre saint Evêque fait appel à son tour aux enfants de son diocèse ; c'est encore la voix de Dieu. Dieu luimême parle au fond de l'âme de quelques-uns et leur dit : « Partez » Et ceux-là, il faut qu'ils par îent. C'est un devoir pour eux d'aller à Rome, rendre témoignage à la justice, au droit, à la vérité. C'est un devoir pour eux d'aller combattre pour toutes ces grandes choses, et, s'il le faut, de mourir pour elles.

Le devoir, je le sais, demande le sacrifice. Le sacrifice est une conséquence inévitable du devoir. Ah ! que vous avez eu une bonne et belle pensée de nous fairo présent, à chacun, d'une cioix. Oui, c'est bien là l'arme avec laquelle nous devons combattre dans la cause dont il s'agit. Si la victoire est due au sacrifice, c'est bien assurémentdans la cause de Jésus-Christ. Lui, noire chef, n'a pas combattu autrement. Le Zouave Pontifical, qui a conçu un véritable amour pour son devoir, pour la noble et sainte cause qu'il va défendre, doit

accepter de bon cœur toute espèce de sacrifices. Il doit tout sacrifier généreusement pour Jésus- Christ et le triomphe de son Eglise.

Oui, il doit tout sacrifier, non seulement tout son sang, mais encore tout son cœur. La patrie, les lieux qui l'ont vu naître les lieux si pleins de" souvenirs de son enfance, de sa jeunesse, ses amis dont la présence lui est si chère, son vieux père, sa tendre mère qu'il ne reverra plus ici-bas, peutêtre, il doit tout quitter, il doit tout sacrifier ! Ah ! le sacrifice du cœur! Mes chers amis, laissons-là ces pensées. Je ferais paraître quelques faiblesses devant vous et se serait indigne d'un Zouave Pontifical.

M. le Directeur, vous avez toujours été bien bon pour nous, pour moi en particulier, permettez-moi de vous renouveler ici, devant toute la communauté, ainsi qu'à tous les autres Messieurs de la maison, l'expression de ma vive reconnaissance pour l'intérêt que vous m'avez toujours porté. Veuillez recevoir mes adieux avec l'hommage de mon respect filial.

Pour vous chers confrères, avec qui j'ai vécu si. paisiblement, si joyeusement, agréez aussi mes adieux et mes amitiés les plus affectueuses.

Quand M. Forget eut fini de parler, M. Laïuarche, d'une voix émue et les yeux

remplis de larmes, exprima les sentiments de reconnaissance et d'amour dont ils étaient animés, lui et ses deux compagnons, envers leurs maîtres et leurs condisciples, et il termina en disant :

" Ce crucifix qui est devenu pour nous l'emblème de la religion, de l'amitié et du souvenir ; ce crucifix auquel vous avez attaché tous vos coeurs, nous est un gage assuré de votre éternel souvenir. "

Les élèves ne répondirent à ces épanchements que par des pleurs. Plusieurs même éclataient en sanglots. C'était le spectacle d'une famille réunie auprès de la tombe qui va se fermer sur un père tendrement aimé.

M. C. Lenoir adressa ensuite aux zouaves quelques paroles comme sait en dire un vrai Prêtre, un Directeur paternel, et il terminait en disant : " Bien chers amis, nous ne vous désirons pas la mort, nous serions si heureux de vous revoir, mais s'il arrivait à quelqu'un d'entre vous de succomber dans la lutte, oh ! que le Collège de Montréal bénirait le Ciel de lui avoir donné un martyr. "

TES SYMPATH 61

Les zouaves répondirent à leur Directeur en se jettant à ses genoux et en lui demandant sa bénédiction. La communauté était vivement touchée et édifiée.

Quand ils se furent relevés, au milieu d'un silence qui avait quelque chose de lugubre et de solennel, les prêtres du Collège, les maîtres et les élèves s'approchèrent tour à tour de ces généreux amis et les embrassèrent affectueusement.

Là, la main dans la main, le cœur pressé sur le cœur, on échangea à l'oreille des souhaits, des paroles et des larmes. Cependant on remarquait sur la figure des Zouaves, à travers l'expression d'une profonde tristesse, une sécurité, un calme et même un épanouissement qui disaient à tous qu'ils avaient fait leur sacrifice de grand cœur.

L'heure du départ était arrivée. HUarem datrrem diligit Deus, dit M. Forget, mes amis, s'il vous semble qu'en nous lais- -;mt partir vous faites quelque don, quelque sacrifice, faites-les joyeusement ; Hilarem datorem >1il></if Drus, Et il ajouta : "Nous

partons, mais nous nous reverrons. Nous vous donnons tous rendez-vous au ciel, le voulez- vous ?" Tous levèrent la main en signe d'adhésion.

Les voix étaient trop fortement comprimées par le sentiment pour répondre par des acclamations.

En voyant l'attitude de la communauté reconduisant jusqu'à la porte ces chers Zouaves, on s'apercevait qu'elle était sous l'empire de deux sentiments qui se combattaient dans les cœurs : la douleur et la joie. La séparation était cruelle ; mais le motif était glorieux. Mais surtout depuis les dernières paroles de M. Forget, la joie qu'inspirait la vue de leur courage et de leur dévouement, commençait à prédominer dans tous les esprits. Enfin le sacrifice était fait de part et d'autre ; la séparation était consommée ; ils avaient franchi le seuil du Collège de Montréal peut-être pour la dernière fois.

Le Collège Ste. Marie saluait aussi le départ du 1er détachement par les vers sui-

vants; cette pièce est empreinte de finesse et de charme poétique :

Salut, honneur, à la troupe de braves Qui des saints lieux va garder le rempart ! Salut, triomphe et gloire aux courageux zouaves Dont nos cœurs palpitants célèbrent le départ !

Le départ ! mais c'est déjà la victoire !

Car, pour y parvenir, à ce terrible jour, N'avez-vouspas, cueillant ici la gloire, Fils pieux, triomphé du maternel amour !

Douce comme une 'yre,

Dans les fibres de vos cœurs

Sa voix glissait en pleurs.

Tel le tendre zéphyre

Dans le chêne plein de vigueur

A l'Aurore soupire

Des accents de douleur :

« Hélas! vous disait-elle, et qu'a donc fait ta mère, Enfant, pour l'abreuver de cette coupe amère ? Que te manquait-il donc, mon fils, auprès de nous. Pour l'en aller ailleurs chercher un sort plus doux ? Assis, parmi les tiens, au foyer domestique, N'avais-tu pas assez de ce trésor antique De foi, d'honneur, d'orgueil et de simplicité, Et de noble énergie, et de franche gaieté, Et de tant de vertus, trésors héréditaires, Transmis, avec le sang, ù leurs fils par nos pères?

-■ Ce fleuve, ces forêt?, cet air pur, ce beau ciel :

Veux-tu les échanger pour un plus chaud soleil ?

Parle, que te faut-il ? Ebloui par la gloire,

As-tu soif de combats, as-tu soif de victoire ?

Mon fils, attends un peu, bientôt peut-ôlre, hélas :

Ton pays pour lui-même invoquera ton bras.

Jusque-là, cher enfant, reste auprès de la mère ;

Ferme l'œil et l'oreille à la plage étrangère,

Ah ! toi qui, dès l'enfance, aux soins accoutumés,

Près de nous assidus, sous ce toit embaumé.

Dans la joie as coulé des heures fortunées.

Pourras-tu supporter de si lourdes journées ?

A la dure consigne être toujours soumis,

Sans cesse redouter de traîtres ennemis ?

Après avoir, le jour, manié la carabine,

Passer la nuit à l'air, au pied d'une colline,

Sans avoir d'oreiller que l'humide gazon,

Ni, contre les gros temps, d'abri que l'horizon .

Enfin le jour, la nuit, n'avoir repos ni trêve,

Ni d'autres point d'arrêt que le tranchant du glaive :

Enfant si délicat, pour ce sublime effort,

Penses-tu, réponds moi, mon fils, être assez fort ? •

< Mère, regarde-moi, lis dans mes yeux, écoule : Un seul mot vas suffir à dissiper ton doute : Je suis fils des Croisés ; ce que Dieu, pour la foi, Jadis à fait par eux, mère, il le peut par moi ! •

i Viens m'embrasser, mon fils, et pardonne à la mère D'avoir osé tenter une vertu si fière.

Pardonne, j'ai voulu que, dans la noble ardeur, De ton hardi projet tu saches la hauteur.

Maintenant, ô mon fils, à la voix qui t'appelle, Puisqu'en brave, en héros, tu veux être fidèle, Puisque, loin de les fuir, lu cherches les labeurs, Va, pars, et ton retour viendra sécher mes pleurs. >

Je n'ai fait qu'ilfaiblir, en les rendant publiques, Les sublimes beautés de scènes domestiques ; Mais pour vous, pour vous tous, braves qui nous quittez, Celle mère elle exisle, elle est à vos cùlés :

Cette mère, messieurs soldais, c'est la patrie,

Qui, d'abord trisle et froide, aujourd'hui vous convie, L'Etendard à la main, d'aller lui faire honneur, El commence à mêler sa joie à sa douleur.

Mai?, si plus J'une mère, en -un deuil magnanime, De la patrie en pleurs offre un type sublime, Plus d'un père, souvent, n'a dit que quelques mots, Du cœur d'un grand prélat énergiques échos:

. V i, pars, si Dieu t'appelle. Ah ! si j'avais ton âge, Nul ne me ravirait ton glorieux partage. Pour son pays, mon fils, il est beau de mourir ; Pour la cause de Dieu plus beau d'être martyr ! Quand notre père à tous, jelle un cri par le monde, Ne fuul-il i>as qu'au moins chaque foyer réponde ? Réponds pour nous, mon fils, réponds ! et, fier chrétien, Va dire au monde entier ce qu'est un Canadien. •

Partez-donc, amis, parlez !

A l'ombre de vos laui

Grandiront vos jeunes frères :

Et, quand vous reviendrez,

Tous vous nous trouverez

i lignes de vous el dignes de vos pèi es.

Les élèves du Collège des Trois-Rivières, du Collège de St. Hyacinthe, du Collège Masson, du Collège de l'Assomption, du Collège de Nicolet manifestèrent les mêmes sympathies, la même admiration pour leurs condisciples qui quittaient leurs bancs pour aller s'enrôler dans l'armée de Pie IX.

Cet enthousiasme qui s'était emparé de nos maisons d'éducation est bien propre à donner une idée exacte sur la nature du grand mouvement qui agitait le Canada ; car c'est là, dans ces maisons, qu'est renfermée la partie de notre jeunesse la mieux éclairée et la plus chrétienne. Et il n'y avait qu'un feu sacré qui pouvait allumer F incendie dans ces foyers à la garde de notre clergé.

Nous ne pouvons ici relater toutes les brillantes ovations qui se firent sur tous les points du pays à l'occasion du départ des zouaves; près de deux cents paroisses du Canada furent représentées dans l'armée pontificale ; toutes estimaient comme un honneur et une gloire de figurer par un de leurs membres dans la sainte croisade ; les

adresses qu'on présentait aux jeunes volontaires du Pape à leur départ exprimaient toutes, outre les voeux et souhaits de parents et d'amis, la joie et la satisfaction.

Les jeunes gens de St. Grégoire, saluant leur jeune ami, LucRhéault, au moment où il allait s'embarquer par le chemin de fer, lui disaient : " Il est donc vrai, cher ami, que toi aussi tu pars pour la Ville Eternelle ! Nous l'avons appris avec peine, puisque tu vas nous quitter, toi que nous aimons ; cependant nous éprouvons aussi une joie mêlée d'un sentiment d'orgueil bien légitime, puisqu'en cette occasion il nous est donné d'admirer en toi qui fus notre compagnon d'enfance, un si beau zèle, un si noble dévouement, en un mot des sentiments dignes du coeur le plus généreux et le plus sincèrement chrétien "

Les paroissiens de Bécancourt étaient allés, drapeau en tête, jusqu'à la prochaine station du chemin de fer, reconduire leurs jeunes co-paroissiens MM. Beauchène, Lupien et Cormier ; et là, A. 0. Désiiets, Ecr.,

N. P., leur disait: "A l'occasion de votre départ pour la Ville Eternelle, nous vos parents, vos amis et vos co-paroissiens. avons cru de notre devoir de vous accompagner jusqu'ici, et en faible témoignage des regrets que nous lait éprouver votre éloignement d'au milieu de nous, et en même temps pour vous remercier de l'honneur que vous procurez à la paroisse de Bécancourt, en lui fournissant dan.- vos, personnes trois représentants dans l'armée pontificale et, vous féliciter de la noble démarche que vous laites en ce moment en volant au secours de notre Père Commun."

Les Catholiques d'Acton Vale après une magnifique démonstration qui avait eu lieu à l'église de la paroisse, firent leurs adieux à leur Zouave partant par le"4me détachement, et entre autres paroles, lui disaient :

•• Nous sommes tristes mais nous

sommes fiers. Si votre absence nous est pénible, l'honneur que vous faites rejaillir sur nous est trop précieux pour ne pas voua

dire : Partez, allez combattre pour la plus noble des causes ; soyez notre représentant dans la lutte que soutient le Père Commun

d^> fidèles

Les miliciens volontaires de St. Jacques de l'Achigan faisant eux aussi leurs adieux à deux jeunes co-paroissiens partant par le ôme détachement, commençaient leur adresse pur ces mots : •• Avant votre déport pour Rome, nous croyons qu'il est de notre devoir, en nos qualités de catholiques et de miliciens volontaires, de vous exprimer toute l'admiration que nous avons pour votre dévouement, et les vœux que nous l'ornions pour vous.

-t ainsi que partout on acclamait et on félicitait nos braves jeunes compatriotes qui prenaient le chemin de Rome. Les Evêques dans leurs villes épiscopales les bénissaient, la presse de tout le pays Les Louangeait, nos frères séparés eux-mêmes Les admiraienl : tous Leur montraient de la considération, de L'intérêt, de L'estime,

Je me trompe, le concert d'éloges et de félicitations à l'adresse des zouaves pontificaux ne fut pas complètement unanime, une voix discordante se fit entendre, celle d'un journal qui s'écrit en français dans cette ville.

Cette feuille voulut nous donner la triste preuve qu'à côté des plus grandes noblesses du cœur, on rencontre en Canada comme ailleurs des bassesses qui ne peuvent se dire. Hélas ! fallait-il qu'ici aussi se rencontrassent des intelligences assez abâtardies pour ne pas comprendre l'héroïsme, des âmes assez inertes pour ne pas être éprises du charme exquis, comme dit Bossuet, qu'il y a dans un grand devoir, dans le dévouement.

IMK-HUIT FEVRIER.

Le 18 Février 1868 ! voici une date digue de rentrer dans les éphémérides de notre histoire ; c'est une époque pour l'Eglise du Canada. C'est ce jour-là, que le Canada saluait et fêtait ses cent trente-six enfants, qui, remplis d'esprit de foi et excités par l'amour pour l'Eglise, partaient librement et gaiement pour Rome, faisant à l'avance le sacrifice de leur vie. " Le Souverain " Pontife, avaient-ils dit, le meilleur des " pères, le- plus doux des rois, est menacé. •• Volons, volons à son secours, et donnons " pour lui notre sang "

Le Canada avait déjà eu l'occasion de prouver sa foi et son esprit religieux par

de grandes et brillantes démonstrations publiques. On se rappelle ce qui fut fait dans notre pays en 1853 pour accueillir un personnage haut placé dans la hiérarchie ecclésiastique, le Nonce Bédini ; on se rappelle quel beau spectacle offrit l'Eglise du Canada lorsqu'il s'est agi de protester contre le massacre de Castelfidardo et contre L'envahissement du patrimoine de St. Pierre en 18G0. — Mais jamais, non jamais fête aussi grandiose, aussi enthousiaste, aussi touchante, ni aussi sublime que celle du 18 Février 1868 n'avait été vue en Canada, et il sera peut-être difficile de jamais la surpasser: musique, poésie, chant, éloquence sacrée se donnèrent rendez-vous pour donner à cet t e démonstration religieuse un cachet d'immortalité.

C'est la vaste église de Notre-Dame de Montréal, le plus grand temple de l'Amérique, qui fut choisie pour le lieu de la cérémonie ; «mi travailla pendant trois semaines aux décorations ad 7ioc de L'église : un goût exquis se révéla dans ces travaux. M. de

ÎDIX-HUIT FÉVRIER.

Bellefeuille décrit ainsi dans son livre ce qui fut fait dans Notre-Dame pour cette circonstance.

L'autel avait été élevé de plusieurs pieds, de manière à le mettre presqu'au niveau de la première galerie. A cette hauteur, chargé de jets de gaz et de lampes de couleur, l'autel était éblouissant. Au-dessus de la statue de la Ste. Vierge, on lisait ces mots en lettres brillantes : " Vive Pie IX ! " Plus haut, était une couronne du Prince de Galles, avec les plumes emblématiques, représentées en traits de feu. Tout le long des stalles du chœur couraient des jets de gaz, s1 élevant de chaque côté de l'autel en deux clochetons élancés, et se terminant, à une élévation de près de cinquante pieds, par des feux représentant les armes du Pape avec la tiare et les clefs. Au-dessus du centre du chœur était suspendue une couronne royale en verdure, ornée de fleurs et d'or, de laquelle pendaient quatre banderolles blanches mêlées de feuillages de sapin. Relevées au milieu de leur course, elles

allaient se rattacher gracieusement aux galleries supérieures du chœur. Auprès de l'autel était suspendue cette sentence en lettres d'or : " Christum Regem Adoremvs Dominantem Gtniibus. "

Au centre de la nef. à l'endroit où se croisent les deux allées, on avait élevé un majestueux trophée, en forme pyramidale, tout chargé de verdures, de drapeaux, d' oriflammes, et du sommet duquel tombaient deux banderolles, sur lesquels étaient écrits ces mots : u Amour, Fidélité, Dévouement, Générosité. "

Au haut du trophée, à la place d'honneur et dans l'endroit le plus proé minant, était fixé le drapeau des Zouaves, dont les vives couleurs brillaient sous l'éclat des milliers de lumières qui l'entouraient. A ces pieds on lisait encore cette sentence ; " Vive Pie IX ! " Ce drapeau était peut-être le plus petit de tous ceux qui ornaient la pyramide, cependant il attirait tous les regards, et semblait de beaucoup le plus important. Au-dessus du trophée, était suspendue à la

voûte une couronne royale de laquelle pendaient quatre immenses banderolles de couleurs blanche, ronge et bleue entremêlées. Dans la moitié de leur longeur, elles se relevaient élégamment, et allaient finir à quatre gros piliers du temple, à la hauteur des secondes galeries.

Les bannières et les drapeaux des sociétés religieuses et industrielles, suspendus à chaque colonne tout autour de l'église, les fleurs, les oriflammes, les verdures, gracieusement disposées sur l'autel au milieu des flots de lumière, complétaient l'ornementation, et donnaient vraiment à l'immense basilique un aspect de fête.

Plusieurs jours d'avance il fut distribué dans Montréal, par les soins du comité, un livret renfermant le programme de la démonstration : la population était impatiente de voir arriver ce jour qui promettait de si touchantes émotions. Durant toute la journée du 18, des milliers de personnes prévoyant qu'il serait impossible d'avoir place dans l'enceinte de l'église pour

. I' DIX-HUIT FÉVRIi

la cérémonie, vinrent visiter les décors. À cinq heures on fit vider l'église, et les portes furent fermées. Dès ce moment une foule considérable allant toujours grossissant stationna sur la place, impatiente de s'emparer des places pour la soirée. A six heures l'église fut ouverte, et depuis ce moment les douze portes du temple ne cessèrent, jusqu'à huitheures, de laisser couler un torrent de peuple qui semblait ne devoir jamais tarir ; au delà de quinze mille personnes se pressaient déjà dans les nefs et les galeries. Il était huit heures lorsque les zouaves entrèrent, quatre par quatre, précédés du corps de musique des Chasseurs Canadiens et suivis des officiers de l'Association St. Jean-Baptiste et toutes les sociétés de bienfaisance et littéraires. A leur arrivée, l'immense assemblée se leva en signe de respect ; on aurait voulu saluer leur apparition par les vivats les plus chaleureux, mais on était retenu par la sainteté du lieu ; ils s'avancèrent par la grande allée jusqu'à la balustrade où ils se formèrent en deux ligues parallèles aux

degrés du sanctuaire. Immédiatement après la rentrée de nos jeunes volontaires, déboucha par la porte latérale du côté de l'épitre, et non sans beaucoup de peine, le long défilé du clergé : plus de deux cents prêtres de tous les diocèses de la Province suivis de Mgr. de Montréal et de Mgr. d'Anthédon, depuis évêque des Trois-Rivières, montèrent au sanctuaire. Alors commença l'exécution du programme de la soirée ; nous croyons devoir le donner ici en entier en faisant d'abord remarquer que le choeur et l'orchestre étaient composés de près de trois cents exécutants choisis parmi les professeurs de musique et les meilleurs musiciens et chantres de la Cité de Montréal.

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