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DÉFORMATION ET DÉTRAQUEMENT DE LA VOLONTÉ

Mes Frères,

Notre volonté se déforme comme notre esprit, et c'est un mal aussi redoutable. Ëxaminons-le, en posant au préalable cette définition qu'un philosophe a donnée de la volonté : « Vouloir, c'est choisir pour agir. » Elle nous éclairera pour saisir le pourquoi et le comment de ces discordances que j'appelle les déformations de la volonté.

En cet ordre d'idées, il y a le trop et le trop peu.

Le trop, c'est l'entêtement, cette disposition d'une volonté qui s'affirme, sans pouvoir justifier de ses motifs. La formule en a été donnée dans ce vers connu :

Hoc volo, hoc jubeo, sit pro ratione voluntas.

C'est ainsi que je veux et que j'ordonne : vous me demandez des raisons? Ma volonté seule suffit. Eh bien, non! si vouloir c'est choisir, la simple obstination de celui qui s'entête à faire ce qui lui plaît, ne saurait constituer un acte moral.

Il en est qui se vantent de leur entêtement, en croyant ainsi faire preuve d'une volonté ferme. Ils sont dans Terreur. L'entêtement est la contrefaçon de la volonté, comme la fausse monnaie est la contrefaçon de la bonne, ce sont les mêmes apparences, la réalité diffère.

Le trop peu, c'est la mollesse, la nonchalance du vouloir, dont l'épanouissement aboutit à la lâcheté. Les uns n'ont pas la force de réfléchir, ni de prendre une décision. Ils reculent, comme le paresseux qui, le matin, l'œil à demi clos, répète lamentablement : « Laissez-moi... ce sera pour plus tard... ne troublez pas mon sommeil. » Les autres ne se décident jamais à agir. Ils ont peur de l'effort. Se donner de la peine leur est un supplice qu'ils évitent avec soin. Ne leur demandez pas d'affirmer leur conviction. Ou elles sont vacillantes, ou ils les cachent avec soin. Ce sont les esclaves du respect humain : ils ont peur de tout, et surtout des plus légers quolibets.

Que choisissent donc ces volontés-là? Elles choisissent leur far-niente. Leurs principes habituels sont ceux-ci : « Pas d'affaires!... Avant tout ma

tranquillité... ne nous inquiétons pas, tout s'arrangéra ». C'était un des leurs, ce politicien qui disait à Berryer : « Du caractère! mais je n'en ai jamais eu; je n'ai pas le moindre caractère. »

Ces consciences engourdies oublient que le devoir doit dominer notre vie, que le choix s'impose entre lui et le mal. Si donc la fermeté à son état normal représente une raison forte qui se met en œuvre, la mollesse représente une raison faible qui tourne sur elle-même et s'effondre dans l'anémie.

Puis il y a les irréguliers de la volonté, les capricieux, les esprits qui sont toujours au variable.

Les capricieux sont bien nommés. C'est de la chèvre qu'ils tirent leur nom. De même que la chèvre sautille et bondit, de même leur volonté saute et bondit d'une idée à une autre. Leur choix ne se peut arrêter ; ils sont toujours en mouvement, ce sont des impulsifs. Parfois, caractères faciles, mais sans consistance. N'allez pas vous appuyer sur ces volontés-là. Au moment même où elles nous offrent un généreux accueil, elles fléchissent et défaillent, roseaux qui ploient au moindre souffle.

Un poète les décrivait, ces instables, quand il traçait ce portrait :

C'était un bon enfant dans la force du terme,

Très bon — et très enfant — mais quand il avait dit :

« Je veux que cela soit », il était comme un terme. Il changeait de dessein comme on change d'habit, Mais il fallait toujours que le dernier se fît. C'était un océan devenu terre ferme.

Voilà bien le caractère de nos capricieux, braves gens parfois, mais toujours avec une pointe d'enfantillage. Irrésolus, changeants, puis subitement têtus, de ceux dont on dit : ils ne savent pas ce qu'ils veulent, mais ils le veulent fortement. S'ils avaient un idéal cherché et voulu, ils le suivraient, au lieu d'aller ainsi à la dérive. On peut appliquer à ceux-là le vieux proverbe breton : « La barque qui n'obéit pas au gouvernail, obéira à recueil ». Celui qui se laisse aller au va-et-vient de ses impulsions sombrera sur quelque écueil : rien ne le retiendra contre une tentation.

Us sont aussi des irréguliers de la volonté, ces personnages à volonté moutonnière, qui ont leur prototype dans ces moutons de Panurge dont le nom sert à les qualifier. «< Panurge, raconte son historiographe, jette dans la mer son mouton criant et bêlant. Tous les autres moutons, criant et bêlant sur le même ton, commencèrent à se jeter et à sauter dans la mer, à la file. C'était à qui sauterait le premier. Impossible de les en empêcher, car c'est la nature du mouton de suivre le premier quelque part qu'il aille. » Les moutons ne sont pas les seuls à suivre un exemple, sans hésiter et sans réfléchir. Nous savons comment certaines per-

sonnes recueillent au hasard les opinions qui se présentent à elles, dans une conversation ou dans un journal, et les suivent, les défendent, sans même délibérer un instant. D'autres subissent Finfluence de tout ce qui les entoure, et rapetissent leur conscience à la mesure du milieu mesquin et diminué où elles vivent.

Rappelons-nous que vouloir c'est choisir : où est donc leur choix? N'est-ce pas pitié que de voir des volontés humaines, réduites à cette imitation servile, perdant leur personnalité, semblables à des mannequins dont on fait ce qu'on veut?

Un voyageur m'a raconté qu'étant en Abyssinie, il donna de l'ipéca à l'un de ses porteurs de bagages qui lui paraissait malade. L'ipéca produisit ses effets réglementaires, le malade se mit à vomir. Les autres porteurs, qui n'avaient jamais assisté à pareil spectacle, furent dans le ravissement. Tous réclamèrent de l'ipéca et ils passèrent quelques bons moments à jouir, sur eux-mêmes, des effets du médicament, pleins de joie de la petite fête qu'ils s'étaient donnée.

Bel exemple pour les âmes moutonnières. Disons mieux, c'est ce qu'elles font tous les jours, et si la conduite de ces êtres frustes nous parait baroque, qu'on ne s'y trompe pas, la façon d'agir des volontés moutonnières mérite la même épithète.

Que tous ces faibles suivent donc le conseil du

Père de Ravignan, qu'ils mettent un peu de fer dans leur volonté. Ce sera la rafifermir et Téquilibrer.

Nous devons ajouter que le nervosisme concourt non seulement à déformer la volonté, mais à la détraquer, et combien, de notre temps, en sont atteints !

On les reconnaît, ces nerveux, à leur extrême irapressionnabilité, disproportionnée, de tous points, à la cause de leur émotion. Pour eux, une mauvaise note, rapportée par leur enfant, devient une catastrophe. Ce même enfant a-t-il la mine tirée, ils induisent qu'il couve une maladie mortelle. Si quelqu'un de leur famille est en retard de quelques instants, c'est qu'il lui est arrivé un accident et on les suppute tous, les uns après les autres : écrasement par autobus, explosion, chute dans l'un des nombreux trous de nos rues, etc. La sarabande va son train dans ces imaginations enfiévrées.

Ceux que travaille cette impressionnabilité outrée se croient naturellement le cœur très sensible et disent volontiers, avec complaisance : « Que voulezvous? on ne se refait pas ! » Leur erreur est grande, le cœur n'a rien à faire ici ; il s'agit de brider une imagination devenue, à la lettre, la folle du logis, et qui, dans ses ébats, détraque la volonté. La raison nous a été donnée pour résister à nos instincts, à nos nerfs. Sans cela, à quoi servirait-elle?

Croyez-vous aussi qu'elle remplisse sa fonction

chez ceux qui s'emportent pour un rien, qui donnent des ordres incohérents, qui se répandent en clameurs violentes, contre leurs enfants par exemple : « Ah ! que ces enfants sont énervants ! » disent-ils, le visage crispé. Sans doute, ils le sont, mais de qui tiennent-ils? N'est-ce pas les énerver encore que les poursuivre de vos cris? Êtes- vous là, « une volonté qui choisit pour agir »?

Ces impressionnables se transforment facilement en agités, gens toujours pressés et toujours en retard, qui vibrent perpétuellement, comme s'ils étaient en canne tille, et qu'on ne peut jamais trouver autrement qu'en trépidation. Et encore, si l'on voyait au dedans de leur âme, ce serait pire ! Têtes à l'évent, esprits légers, instables dans leurs sentiments et dans leur vouloir, incohérents dans leurs projets, dans la direction qu'ils donnent à eux-mêmes et aux autres : voilà ce qu'on rencontrerait dans cette collection d'agités.

Disons sans hésiter qu'on peut réagir. On le peut et on le doit, car cet état est anormal, et il est toujours possible de redevenir normal.

Croyez- vous que si Notre-Seigneur apparaissait à ces agités, à ces âmes impressionnables, en leur adressant le souhait qu'il formulait à ses apôtres : Pax vobis! Que la paix soit avec vous ! Croyez- vous que ces âmes ne sentiraient pas qu'elles se mettent en marge de l'ordre et que le Maître les engage

à y rentrer, en se pacifiant, en se ressaisissant? Elles le feront toutes ces âmes à volonté déformée ou à volonté détraquée, tous ces impotents de Ténergie,en vivant d'une vie intérieure qui les consolide et les élève. Le principe de cette vie intérieure sera le souvenir constant du sens de la vie et des devoirs que nous y devons accomplir. Ce sera le grand remède aux défaillances de la volonté. Il agira si nous le prenons avec continuité et- résolution.

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