PASSIONS A UTILISER
Mes Frèrerf,
Dans le domaine de notre sensibilité, s'agitent, confusément, des instincts, des impressions, des sentiments, qui peuvent devenir Tarmée du bien, ou l'armée du mal, selon que nous tenons en main ces forces palpitantes, ou que nous les laissons se déchaîner aveuglément.
Jetons un regard sur les rouages de ce mécanisme humain, qui s'appelle les inclinations et les passions.
On entend par inclination une activité intérieure par laquelle nous allons vers un but qu'il nous semble naturel de rechercher. Toutes nos inclinations, quand on les analyse, correspondent à un instinct de conservation et à un instinct d'expansion. Nous sommes portés naturellement à faire tout
pour conserver notre être et non seulement pour le conserver mais pour l'épanouir. Or la satisfaction de ces tendances nous causera du plaisir, de même que les obstacles qu'elle rencontrera lui causeront de la douleur. Le plaisir et la douleur naissent toujours de nos inclinations satisfaites ou contrariées.
Prenons comme exemple celle de toutes nos inclinations qui est le plus élémentaire : la tendance à prendre des aliments pour soutenir notre vie. Elle a pour fin la conservation de notre être. Contenue dans de justes bornes, elle est légitime. Satisfaite, elle nous cause du plaisir; non satisfaite, de la douleur. Par celle-ci, nous pouvons juger du mécanisme de toutes nos inclinations.
Nous sommes avec elles dans un domaine où la sensibilité évolue de la façon la plus normale. Nos tendances sont faites pour aboutir parce que, comme le disait le Père Gratry, l'élan qu'elles nous donnent vient de Dieu, mais il ajoutait : la passion, qui vient de nous, peut pervertir cet élan.
Il importe de nous entendre sur ce mot de passion, afin de ne pas lui attribuer un sens rétréci et incomplet. Les passions sont des inclinations arrivées à leur maximum d'intensité. Ainsi conçue, la passion n'est pas forcément mauvaise.
Si une inclination bonne se développe avec l'intensité que les passions lui donnent, elle devient une
force de premier ordre : ce sera la passion de la science, la passion du patriotisme. Elle devient un instrument précieux, elle suscitera de grands efforts, d'admirables dévouemeats, les efforts d'un Newton ou d'un Pasteur courbés sur leurs recherches et leurs expériences, pour arriver au but de toute science : savoir plus, savoir mieux ; le dévouement d'un saint Vincent de Paul, affrontant toutes les fatigues pour secourir nos provinces ravagées. C'est à cause de cela que Pascal disait : « Rien de grand ne se fait sans la passion. »
Qu'est-ce donc qui transforme une inclination en passion? C'est surtout l'imagination, c'est elle qui, colorant et agrandissant les objets, leur donnera une attirance qui développe et excite la sensibilité. L'imagination, en représentant à Pasteur la beauté de ses découvertes possibles et leur bienfaisance, centuplait ses forces; elle donnait également à saint Vincent de Paul une vision intense de la misère du peuple, qui portait jusqu'à l'héroïsme son ardeur pour le secourir.
Mais aussi là est le danger. L'imagination devient aisément « mal tresse d'erreur et de fausseté ». Elle donnera à l'injustice les apparences de la justice, elle sophistiquera les raisons d'agir, elle transformera le mal en bien, et ainsi la passion deviendra ce vertige moral où sombreront le bon sens et la raison.
Elle est donc à surveiller ; cette surveillance est importante d^ autant plus que la passion est un phénomène du composé humain, qui nous saisit corps et âme. Nous ne rechercherons pas si la cause prépondérante est le cerveau ou le cœur, ce sont discussions de philosophes. Ce qui est certain c'est que notre cœur, cet organe où le sang se transforme, est l'agent évident de la passion. « Quand on dit que le cœur est brisé, qu'on a le cœur gros, écrivait Claude Bernard, on indique des phénomènes physiques à réactions morales. » Nous comprenons par là ce qui fait la puissance de la passion, quand elle est bonne, son danger quand elle est mauvaise, c'est que, tout entiers, nous nous élançons vers l'objet qu'elle poursuite
Puisque la passion est une force, elle est à utiliser; il n'y a pas à la supprimer. Dans l'antiquité, les stoïciens avaient voulu l'anéantir par le dédain, en préconisant une froide impassibilité. C'est eux qui disaient que la douleur n'existe pas. Nous savons bien, quelle que soit notre force morale, que la douleur est autre chose qu'un mot, et que nous
1. Voici d'après saint Tliomas d'Aquin. la classitication des passions : r l'amour et la haine; 2° le désir et l'aversion; 3^* l'espérance et le désespoir; 4° la crainte et l'audace; 5» la colère; G*" la joie et la tristesse {Summa theol. 1*, H*, q. xxv, art. 3). Tout y dérive de l'anaour bon ou mauvais qui cherche le bien ou le repousse. Voir Conférences de Notre-Dame, du Père Janvier, sur les Passions,
ne pouvons pas être insensibles à ses morsures, surtout quand elle atteint notre cœur.
En pensant à ces passions généreuses, amour maternel, amour de la patrie, que les stoïciens voulaient éteindre, nous dirons que le fabuliste se faisait le champion du bon sens, dans ces vers :
Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort,
Et font cesser de vivre avant que l'on soit mort.
Cette exagération d'une doctrine qui n'était pas sans valeur et dont tant de préceptes sont proches du christianisme, montrent bien qu'en morale il est facile de dévier en plus ou en moins.
C'est ce qu'ont fait les religions de l'Inde, dont on nous Vante parfois l'ascétisme religieux. Stoïciens et Hindous ont voulu anéantir la créature humaine, au lieu de développer harmonieusement ses forces, comme l'a fait le Christ Jésus.
Aussi nous avons là une des preuves les plus sûres de sa divinité. Loin de chercher la surenchère de la mortification et de l'écrasement de la nature humaine, il a pris l'homme tel qu'il est et il s'est appliqué à l'assainir, à l'élever, à le sanctifier, à le diviniser par sa morale.
Et ces passions, dédaignées du stoïcien, comme de l'Hindou, le Christ a voulu les éprouver^Il nous a montré ce que valait son cœur, en plewant sur le
tombeau de Lazare son ami, en pleurant sur Jérusalem coupable, comme uq citoyen qui aime sa patrie, en se montrant plein de compassion pour la foule qui le suivait, sans avoir pris de nourriture. Affections du cœur, dévouement, bonté compatissante, ni le Stoïcien, ni l'Hindou ne connaissent ces sentiments. Ce sont des hommes par le dehors, mais des hommes qui ont un cœur en bois. Saint Augustin résumait d'un mot toute cette doctrine, quand il disait : (( Au milieu des infirmités de notre vie terrestre, si nous n'avons pas cette force qui est la passion, nous ne pouvons pas vivre bien. »
Que produira cette force de la passion dans une âme soumise à l'empire de la raison? Un seul exemple me dispensera d'en apporter d'autres. C'est elle qui donnera à une mère l'énergie surhumaine de passer vingt nuits sans dormir auprès de son enfant malade. Nous voyons, par cet exemple, la justesse des paroles de saint Thomas d'Aquin, analysant les effets de la passion dans une âme droite et saine : « Elle donne de la joie pour agir, de l'énergie dans l'action, une impulsion particulière pour arriver au but. » L'intelligence et la volonté en reçoivent une lumière et un élan nouveaux.
On dira peut-être qu'il ne sera pas toujours facile de distinguer entre la passion, force pour le bien, et la passion force pour le mal. Il y a des illusions à redouter, des limites qui semblent imprécises;
parfois le difficile n'est pas de faire son devoir mais de le connaître.
Quel sera le moyen de résoudre le problème?
Comment, au milieu des ombres, distingueronsnous la route à suivre?
Ce sera, mes Frères, en cherchant loyalement le but, en regardant quelle est notre fin, quelle est la destinée de notre nature humaine.
Prêtez quelque attention aux explications que je vais vous donner. Chaque fois que nous agissons, chaque fois que nous avons une volonté, nous tendons à une fin. Si je veux prendre un objet sur une table, j'avance le bras, j'ai pour fin immédiate d'atteindre cet objet. En ce monde, tout ce que nous voulons, tout ce que nous faisons a une fin, tout cet ensemble doit tendre vers un but déterminé.
Voilà, penserez-vous, où le problème se complique. Tous les hommes ne paraissent pas se proposer d'atteindre la même fin. Le but qu'ils poursuivent n'est pas identique. Pour l'un, le tout de la vie est la richesse et la jouissance; pour l'autre ce sera les honneurs, l'ambition, l'orgueil. Où trouver notre fin dernière dans cette diversité?
Je réponds à cela deux choses. D'abord, il est manifeste que la fin dernière de tous les hommes doit être identique. Nous avons des professions diverses qui nous constituent des devoirs particuliers. Mais nous avons tous un trait commun, c'est que
nous sommes des créatures humaines. Identiques dans notre nature, nous devons avoir identité de fin et de but.
Maintenant, pour reconnaître cette fin qui est celle de toute créature humaine, nous tâcherons de voir juste.
Si nous recherchons quelle est la destination de nos organes physiques, nous n'irons pas le demander à un paralytique ou à un hydrocéphale; nous examinerons le fonctionnement et la destination des organes dans un être sain.
De même, en voyant le devoir si diversement compris, la fin de Thomme si diversement conçue, nous n'irons pas demander le secret de notre destinée aux malades de la vie morale, au méchant, au jouisseur, à l'hypocrite.
Nous chercherons quelles sont les âmes qui nous paraissent présenter l'équilibre des vertus, qui sont, dans notre appréciation, de belles et fortes natures, et dont la vie nous inspire de Testinie, comme étant l'épanouissement vrai de la conscience humaine.
Le procédé le plus simple serait de lire dans l'évangile l'idéal tracé par le Christ. Nous y arriverons également en prenant notre point d'appui dans l'être humain, et j'ai indiqué ce circuit plus long, afin d e montrer comment nous.pou vous raisonner ces choses contre les obj ections qu'onpeut nous adresser.
D'autre part, nous observerons que les passions les plus nobles n'ont jamais leur pleine satisfaction, en ce monde, où tout est limité, où tout finit. Et nous nous dirons que le moyen de ne suivre jamais que de nobles élans et de rester dans la bonne voie, ce sera de nous demander toujours si les sentiments qui nous animent — inclinations et passions — pourront se perpétuer dans la vie future. Notre destinée en effet n'est pas limitée à cette terre : elle va plus loin et plus haut. Il faut donc unir notre vie terrestre à la vie à venir. Toutes les fois que, dans nos passions humaines, nous sentons quelque chose qui nous rattache à la terre, de manière à nous y fixer comme à notre terme définitif, nous pourrons nous dire : l'élan est mauvais, cette passion est dangereuse.
Concluons donc, mes Frères. Nous n'avons pas à supprimer la passion, mais à l'utiliser, la dirigeant dans le sens de notre destinée supérieure de manière qu'un jour notre fin et notre bonheur s'identifient dans la vie étemelle.
Revenons sans cesse à notre point de départ.
Nos inclinations ont pour loi fondamentale notre volonté de nous conserver et de nous épanouir dans la vie, la passion augmente cette impulsion, sous les diverses formes où elle se meut. Ce qu'il faut donc c'est que notre raison domine toujours en maltresse, s'inspirant de la volonté de Dieu, afin
que ce fleuve de vie, endigué par notre volonté, porte avec lui la joie et la fertilité des vertus, au lieu de ravager dans ses élans capricieux, tout ce qu'il atteint.