‹ Nos devoirs envers nous-même: instructions d'apologétiqueChapitre 21 sur 40 · PASSIONS A COMBATTRE · texte numérisé non relu

PASSIONS A COMBATTRE

Mes Frères,

Mes explications de dimanche dernier vous ont déjà fait comprendre pourquoi nous devons utiliser nos passions et pourquoi nous pouvons être amenés à les combattre.

Insistons aujourd'hui sur le combat qui s'impose, tout d'abord du fait de notre tempérament qui, en conditionnant nos passions, les augmente et les peut faire dévier. Appuyons-nous, pour mieux comprendre ceci, sur la classification habituelle des tempéraments : le sanguin, le nerveux, le bilieux, le lymphatique.

Ce n'est pas que chacun de ces tempéraments représente un compartiment absolument distinct et impénétrable au voisin. On n'est jamais complètement sanguin, ou nerveux, ou bilieux oulympha-

tique. Cependant, il y a toujours un tempérament qui prédomine, de là cette classification.

Un moraliste définissait en quatre mots ces différrents tempéraments. Le sanguin parle beaucoup; le nerveux pense beaucoup ; le bilieux agit beaucoup; le lymphatique supporte beaucoup.

Le sanguin est un expansif qui prend la vie comme elle vient, plutôt avec bonne humeur et insouciance. A chaque jour, suffit sa peine. La devise de Figaro deviendrait facilement la sienne : se hâter de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer. Les impressions sont superficielles.

Le nerveux a plus de profondeur dans les sentiments ; il est plus réfléchi. La vie ne lui apparaît pas sous des couleurs aussi riantes. Parce qu'il est plus sensible, la soufirance l'atteint plus vivement. Il peut aussi s'en forger d'imaginaires : c'est là recueil.

Le bilieux agit, c'est un actif, un entreprenant, un ambitieux; ambitieux d'être quelqu'un, et c'est légitime; ambitieux d'être quelque chose, c'est acceptable pour peu qu'on prenne les voies honnêtes. Mais aussi l'ambition peut se borner à ceci : ambition de paraître, de jouir, d'arriver, et ce n'est pas le seul des tempéraments qui ait cette tendance.

Enfin, le lymphatique. Il est calme, excepté quand il se fâche; il devient du coup le mouton

TREIZIEME INSTRUCTION. liS

enragé. Il supporte sans réagir, il est indolent ; s'il était bien équilibré, sa devise serait : Ne quid nimis, rien de trop; mais en général, elle prend plutôt la forme de cet adage vulgaire : « Ne nous foulons pas. »

Par ces quelques traits, vous comprenez que chaque tempérament aura des inclinations et des passions d'une espèce particulière, lesquelles seront, selon leur direction, un danger. L'imagination y aidera, en colorant toutes choses, en nous étourdissant et nous trompant, surchauffée qu'elle sera par des lectures ou par des exemples.

Ne savons-nous pas combien la contagion du crime se développe par la lecture des journaux, où les pires atrocités sont racontées? Les mauvaises mœurs, Tinconduite sous toutes ses formes, ne se trouvent-elles pas provoquées, justifiées par les histoires scandaleuses des journaux ou par les romans?

Je citerai un trait topique de ce développement de la passion, par suite d'un exemple donné. Au Japon, près de Tokio, il y a une superbe cascade, avec un bassin profond où Teau bouillonne. Il y a quelques années, un étudiant se jeta dans les Ilots de ce bassin, après avoir laissé sur la rive une planchette, où il avait écrit ces mots : « J'ai cherché partout, en ce monde, la vérité, je ne l'ai pas trouvée. Je préfère quitter une vie qui, à cause de cela, n'a plus d'intérêt pour moi. »

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C'était une très noble passion qui Tavait saisi, la passion de la vérité, de la science, mais voyez comme elle avait dévié, puisqu'elle l'avait conduit à abandonner le devoir et la vie. Op, à la suite de cette aventure, cinquante ou soixante étudiants firent de même, en donnant les mêmes raisons. Telle est la puissance de l'exemple pour porter les passions à leur paroxysme.

Supposez un tempérament bas et jouisseur, le développement des passions produira des horreurs sous toutes les formes. C'est cette imagination enfiévrée par la volupté du sang, qui inspirait les sanguinaires passions d'un conventionnel, tel que Javogue qui, trouvant que la guillotine n'allait pas assez vite, faisait exécuter, d'un feu de peloton, vingt-huit condamnés et se repaissait de la vue de leurs souffrances ^

De tels exemples, précisément parce qu'ils sont terribles, nous avertissent du soin qu'il faut avoir

1. Ce misérable trôna dans la Loire, à Feurs, près de Montbrîson. Son nom a été rappelé à l'attention publique, parce qu'on a Tendu aux enchères publiques, à l'Hôtel des Ventes de Paris, en novembre 1909, ta guillotine dont il se servait. Il allait s'asseoir au pied de cette guillotine pour insulter les victimes de ses basses et grossières vengeances. Le fait auquel nous faisons allusion rappelle vingt-huit malheureux qu'il avait fait emprisonner. Puis, au jour ûxé par lui, on les promena dans le village, en chantant ironiquement le Miserere, et, au signal qu'il donna, ces malheureuses victimes furent rangées contre un mur, une fosse étant creusée devant elles, et un feu de peloton les abattit d'un seul coup.

de combattre ses passions naissantes, de veiller à ce qu'elles ne dévient pas, de peur d'être entraîné à les aggraver.

Quand on pense à celte diversité des tempéraments et à leurs conséquences, on sent mieux l'absurdité des théories de J.-J. Rousseau, déclarant que la nature est bonne, qu'il n'y a qu'à la suivre, que dès lors où peut laisser les passions évoluer à l'aise.

Non, la passion du plaisir, ni la passion de la violence, ni la passion de la paresse, ne peuvent s'épanouir librement, sans abaisser celui qui les possède. La raison est que, comme le disait Malebranche, celui qui s'abandonne à ses passions n'agit plus ; « il est agi », il est poussé, il est entraîné, il est hors des gonds. Pour peu qu'il ait pris l'habitude de céder à ses passions, sa vie morale se diminuera et s'étiolera, jusqu'à devenir une vie d*instinct tout animal.

L'habitude entraîne et augmente la domination du mal; on semble croire parfois qu'elle amoindrit la responsabilité. Sans doute, elle la diminue dans l'acte même, car l'impulsion est plus violente, mais la responsabilité reste entière, à cause de la volonté initiale de celui qui a posé les premiers actes. Le buveur d'absinthe, ou l'homme qui se laisse aller à toutes les violences de la colère, ceux-là sont aussi responsables, lorsque, s'excitant

davantage, ils en arrivent à commettre des fautes plus graves, etBourdaloue avait raison de dire que « quand Dieu veut punir les hommes, il n'a pas de plus grand châtiment que de les abandonner à leurs passions » •

Les habitudes sont donc à surveiller, puisqu'elles augmentent inclination et passion ; il faut les empêcher de s'adapter à un objet* dangereux et l'on doit réagir contre les influences d'un milieu malsain.

Le conseil de Notre-Seigneur reste toujours le conseil pratique et précieux : Vigilate, veillez, c'està-dire prévoir les occasions, les éviter, et, quand elles se présentent, sous forme de tentation, ne pas se laisser surprendre et désarçonner, mais résister avec la fermeté d'une âme chrétienne, consciente de son devoir.

Toute la stratégie de la résistance se concentre sur ces deux points : préférer notre plaisir ou préférer le bien, préférer notre moi ou préférer Dieu, préférer l'amour de nous-même à l'amour de Dieu.

Nos inclinations et nos passions, mes Frères, si elles sont réglées, doivent nous aider à dépasser l'amour de nous-même pour chercher plus haut un idéal plus grand. Celui qui ne cherche que son « moi », l'égoïste qui gravite sur lui-même, quelles que soient ses passions : amour de la jouissance,

colère, ambition, paresse, sera toujours au-dessous du degré de grandeur morale qu'il doit atteindre, puisqu'il n'aura qu'un but, le plus vil, le plus mesquin : se satisfaire. Vivre de soi et pour soi, ce n'est pas vivre.

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