LA SENSUALITE
Mes Frères,
Parmi les divisions qu'on a données des passions humaines, il en est une qui a le mérite de se faire comprendre aisément, c'est celle qui les distingue par leur objet, lequel peut être : Nous-même, les autres, et ces grandes peusées qui nous portent vers les sommets, telles que Tamour de la vérité et du beau,- Tamour de Dieu. De là, les passions personnelles, les passions sociales, les passions supérieures.
Les passions personnelles sont assurément les plus nombreuses, car nous n'avons rien de plus proche ni de plus intime que nous-même. C'est dans notre « moi » que se passe celte guerre cruelle, dont parle le poète, dont tous les moralistes ont parlé, qui est la guerre du bien et du mal. Aussi,
la psychologie de ces inclinations de notre àme, avec leurs évolutions et leurs soubresauts, doitelle fixer notre attention, afin de nous aider à nous mieux connaître.
Il n'est pas nécessaire de réfléchir longuement pour constater que la première de toutes nos tendances consiste à désirer notre bien-être, à rechercher les satisfactions matérielles de la vie. C'est ce qu'on appelle la sensualité , parce que nous appréhendons par nos sens, plus que par notre esprit, ces biens matériels.
Quand on remarque, dans une société, un attrait prononcé, prédominant, pour cette recherche des jouissances matérielles, on dit que le sensualisme y règne, ce qui équivaut à constater que la raison, la vertu ne sont plus à la première place, et que peut-être même on ne leur accorde plus aucune place.
Convenons que le désir d'un certain bien-être matériel n'a rien d'illicite. Nous n'avons pas à déplorer les progrès matériels de l'humanité, en lumière, chaleur, vitesse. Ce sont des conquêtes du travail humain sur la nature, nous sommes endroit d'y applaudir. Cependant, puisque nous parlons ici en moralistes, nous pouvons nous demander si, au point de vue du bonheur, qui est toujours l'objectif de l'humanité, il y a eu augmentation réelle. En comparant ce que nous avons à ce qui man-
quait du temps de nos pères, nous sommes amenés à dire que nous serions fort malheureux d'être forcés d'aller en diligence à Marseille, ou de nous éclairer à la chandelle, mais nos pères ne souffraient pas de ce qu'ils ignoraient. Par contre, ils avaient un tempérament physique, que nous n'avons plus pour supporter ces incommodités et tant d'autres, gui exerceraient nos nerfs devenus plus sensibles. Cette simple remarque prouverait que, si nous avons gagné d'un côté, nous avons perdu de Tautre. Musset parle quelque part de
ces grands qu'un peuple de valets
Entoure, et rend pareils à des paralytiques.
Voilà l'un des effets du bien-être matériel, on est moins apte à agir personnellement, on ne peut pas se passer des autres, on développe ses besoins, on en devient esclave.
Marc Aurèle disait que « l'indépendance des dieux tient à ce que, ayant tout à souhait, ils n'ont besoin de rien », et il ajoutait que « l'homme sera d'autant plus indépendant et plus semblable aux dieux qu'il aura moins de besoins ». Cette remarque est d'une vérité absolue. Plus nous nous créons d mutiles besoins, plus nous souffrons de ne pouvoir les satisfaire. Les délicats sont malheureux, ils souffrent de tout, comme ce légendaire sybarite qui se trouvait incommodé parce que, dans la joi>-
chée de feuilles de roses sur laquelle il appuyait son coude, Tun des pétales avait un pli.
Entrons plus avant dans la question, afin de saisir sur le vif le mouvement de notre tendance aux satisfactions matérielles.
D'abord, en la développant complaisamment, on y prend goût, on la trouve délectable, et cette délectation fait taire la voix de la raison. Je me sou« viens qu'un jour où Ton représentait à un jeune homme le mal qu'il se faisait et le mal qu'il faisait par son înconduite, le coupable répondit : « Sans doute, mais c'est si agréable ! » Vous avez là, mes Frères, le mot qui, à tous les degrés de la jouissance recherchée, résout le problème : j'y trouve du goût, c'est agréable, je ne m'occupe pas d'autre chose.
Y prenant goût, on cherche à multiplier ces mêmes satisfactions, on finit par se créer des besoins et des habitudes qui font dire, quand on est allé trop loin, et qu'il faudrait revenir sur ses pas : « Je ne puis plus!... »
En parlant de ces choses, je vise cette sensualité précoce de la jeunesse mal gardée,
Qui prend pour de l'amour le désir né d'hier,
et se jette sur le plaisir, avec des appétits sans frein. Combien d'autres l'imitent, et se trouvent pris dans un engrenage d'où ils ne peuvent plus
sortir, car c'est le résultat fatal de toutes les satisfactions matérielles, de quelque ordre qu'elles soient, de nous enserrer dans un inextricable réseau de mailles difficiles à rompre. On donne par là une suprématie à la matière sur l'esprit, et l'esprit finit par se laisser entraîner jusqu'au fond.
Nous avons dans la langue courante cette expression : « les délices de Capoue », qui nous rappelle que l'armée d'Annibal, ayant pris ses quartiers d'hiver dans cette ville de la Campanie, s'y laissa si bien alanguir par la douceur de vivre qu'elle y perdit toute vigueur. De là, cet argument donné par certains partisans de la guerre. Us la regardent comme nécessaire pour renouveler la vitalité d'un peuple et lui fournir l'emploi de ces grandes vertus d'héroïsme et d'endurance que la paix laisse inactives.
Je ne me fais pas le défenseur de cette opinion, car nous avons, dans l'évangile bien compris, tous les principes nécessaires pour résister à la sensualité et à l'amollissement qu'elle produit, mais je la cite pour indiquer combien certains penseurs ont été frappés de ce glissement fatal vers les bas-fonds -que produit toujours la recherche intensive des satisfactions matérielles.
Ne circonscrivons pas à telle spécialité des jouissances matérielles ce que nous disons ici. Toutes débilitent la vigueur de l'âme, la gourmandise du
gourmet comme celle plus grossière de Fivrogne, aussi bien que les plaisirs mondains si creux, si faux, si dangereux, quand on s'y livre avec frénésie. J'en dirai autant de cette série de petits plaisirs qu'on recherche avec la volonté d'extraire de toutes choses une jouissance, et dont un moraliste disait : '< Rien n'abaisse l'âme comme les petits plaisirs. » Chacun suivant en cela son tempérament, le même principe produira des effets différents, mais le désir constant de se satisfaire finira par donner à ces âmes une égale dégénérescence.
La recherche perpétuelle de la jouissance ne peut avoir les mêmes effets que la recherche du bien, à qui elle contredit : « Le plaisir est au bien ce que le parfum est aux fruits, quelque chose qui plait, mais ne nourrit pas. » L'âme restera donc sans force, blessée s'il s'agit de plaisirs malsains, toujours affaiblie, de quelque jouissance qu'il s'agisse.
Dès lors, que penser de ces familles où la préoccupation perpétuelle est de donner aux enfants le plus possible de plaisirs, où l'on se demande ce qu'on pourrait inventer, chaque dimanche, après la messe expédiée hâtivement, pour les amuser? Les enfants sont conscients de cette recherche inquiète de leurs plaisirs. Elle implante en eux cette conviction que le plaisir doit tenir la première place dans la vie. N'y aurait-il pas mieux à faire?
Sans transformer la famille en un séjour lugubre
et ennuyeux, ne pourrait-on pas apprendre aux enfants à jouir des plaisirs du cœur, dans raffection partagée de leurs parents, au lieu de leur enseigner la trépidation perpétuelle des plaisirs du dehors, comme étant nécessaire et obligatoire pour vivre agréablement? « Captif du plaisir, disait Bossuet, ennemi de la vérité. » Ce sera le résultat le plus sûr de cette course à la jouissance. Le point de vue vrai dé la vie, le point de vue moral, le point de vue du devoir et de ses délicatesses disparaîtra : avant tout s'amuser et jouir de la vie !
Comprenons, mes Frères, que si nous voulons régler nos âmes, d'une manière chrétienne, en subordonnant nos inclinations de jouissance à la raison et au sens moral, il ne faut pas attendre que notre appétit de satisfactions matérielles soit arrivé aux extrêmes. Nous avons à nous rappeler la parole de Notre-Seigneur : « Si vous ne faites pas pénitence, vous périrez » (Luc, xiii, 3, 5). Nos âmes perdront de leur grandeur et de leur noblesse si nous ne savons affaibhr, faire mourir, en les dominant, les ferments malsains qui les travaillent.
Par eux, en effet, la santé de l'âme est compromise. Elle oscille des deux côtés, attirée par le mal, qui est plus facile à faire, plutôt que par le bien qui exige un effort. Dans cette lutte de chaque jour contre l'attrait des jouissances matérielles : bien-être, confortable excessif, gourmandise, pa-
resse et le reste... rappelons-nous la grave parole d'un penseur qui commente celle de Notre-Seigneur : « Tout ce qui gène Fhomme, le fortifie. » Nous ne sommes jamais plus forts contre nousmème et contre le mal, que lorsque nous nous imposons une gêne, qui donne à notre volonté du ressort, et arrête ainsi le mouvement de descente vers la sensualité.