LE LIXE
Mes Frères,
La sensualité s'entretient, entre autres, par le luxe qui correspond à la fois, à un désir de bienêtre et à un désir d'ostentation. Pour en parler avec justesse, il importe de faire quelques précisions.
La première de toutes sera de définir le luxe. Il semble que ce n'est pas facile, si nous en jugeons d'après les définitions, plus ou moins différentes, données par les économistes et les moralistes. Nous nous bornerons à dire que, dans la conception du luxe, il y a toujours l'idée de quelque chose de coûteux et d'inutile qui ne concourt pas nécessairement à la joie ou au bien de la vie, par conséquent l'idée d'un superflu porté à l'excès. Voilà une explication qui parait un peu compliquée : tous les éléments vont s'en dégager au cours de nos réflexions.
16i NOS DEVOIRS ENVERS NOUS-MEME.
Parmi les précisions qu'il faut faire encore, nous avons à distinguer entre le luxe considéré au point de vue économique et au point de vue moral.
Au point de vue économique, c'est-à-dire de la production et de la répartition de la richesse dans notre société, le luxe a son rôle. Il concourt au développement, au progrès matériel de la civilisation.
Lorsque nos ancêtres, les hommes préhistoriques, sculptaient avec une pointe, sur des silex qui leur servaient de couteaux, des arbres, des animaux, ils produisaient du luxe dans sa forme élémentaire, en ce sens que c'était une œuvre inutile, car on peut se seryir de couteaux, sans qu'ils soient ornés de dessins.
Il suffit également aune table d'être solide sur ses pieds pour remplir son office. Si l'on tourne le bois de cette table, si l'on fait des moulures, ce sera ajouter un détail inutile, somptueux, qui rendra la table plus élégante. Nous en dirons autant de cette coutume des Romains qui, amoureux de la couleur pourpre, en teignaient la blanche laine de leurs moutons. Dans ces diversexemples, nous avons déjà le luxe sous sa forme la plus simple.
Développons ces formes élémentaires du luxe et nous verrons tout ce qu'elles apporteront à l'état social grandissant. Ce sera plus de raffinement dans l'habitation, dans les meubles, dans le vêtement ,
par conséquent un travail plus intéressant, plus intelligent, plus varié que le travail du primitif, de là aussi un échange plus étendu de richesses, entre les divers éléments de la fortune publique. .
Ce développement du travail, sa transformation en un travail plus raffiné, les salaires qui en résultèrent, avec les richesses qu'ils produisirent, furent cause de modifications profondes, dans Thistoire. C'est de ces diverses conditions réunies que naquit dans notre pays, la classe bourgeoise.
Lorsqu'elleapparut,pourla première fois, comme corps social, dans notre vieille Basilique de Notre- Dame, aux États-généraux de 1302, elle vivait, se formant peu à peu depuis le début des croisades. Les dépenses de la noblesse pour les croisades, les dépenses de luxe en particulier nécessitèrent des groupements de marchands, d'où sortit la classe moyenne, laquelle se consolida par suite du mouvement commercial entre l'orient et l'occident qui suivit les croisades et que les croisades provoquèrent. Le luxe a donc une influence qui, au point de vue économique, n'est pas sans être bienfaisante.
Aussi un économiste a-t-il pu dire, avec raison, que si, par une loi, on obligeait tous les habitants d'une nation à se vêtir de la même étoffe grossière, drap ou toile, sans aucun ornement, cette loi serait, pour cette nation, un désastre plus considérable qu'une guerre malheureuse. Ce serait la ruine, par
la suppression presque totale du commerce et de l'industrie.
A moins de vouloir nous ramener à Fâge patriarcal, oùchacun conduisait son troupeau au pâturage, il faut convenir que le luxe, avec ses raffinements, a son rôle social, et qu'il serait impossible de concevoir nos sociétés dans le développement de leur civilisation, sans cette condition d'où dérive la vie et la situation de tant de personnes. Ce sont des réflexions à retenir pour éviter de parler de ces questions, en y apportant une confusion facile à écarter, si nous voulons prendre le soin de mettre tout au point.
Le luxe ayant cette importance et cette utilité, comment expliquer que les Pères de TÉglise l'aient censuré avec tant de vivacité, et que souvent encore nous entendions desprédicateurs s'élever contrelui?
Il n'y a pas là, mesFrères, de contradiction entre le point de vue économique et le point de vue moral. Leluxeestcomme toutes les choses matérielles, il a son utilité et il a ses dangers. La nourriture que nous prenons entretient notre vie, mais elle peut lui nuire, si elle est malsaine ou si nous la prenons avec excès ; elle peut même être excellente pour d'autres, tout en étantnuisibleànotre tempérament.
Pour ce qui est des Pères de l'Église et de leurs invectives contre le luxe, il faut se rappeler dans quelle société ils vivaient, quelle était l'immen-
site de certaines fortunes et quel odieux usage on en faisait, dans ces temps de la décadence romaine, oùTorgieetla brutalité voisinaient si fréquemment. Jl y avait là des excès qui n'ont rien d'analogue de nos jours. Les Pères de l'Église avaient donc raison de porter jusqu'à l'outrance leurs reproches, pour secouer Jes consciences insensibles ou pour empêcher les nouveaux convertis de retourner à leurs anciens errements.
Quaot aux prédicateurs modernes, leur sévérité se justifie. Vous le comprendrez par les explications que je vais vous donner sous une autre forme qu'eux, sans l'éclat de leurs mouvements oratoires, mais le fond sera le même. Je tiens à dire cependant que certains prédicateurs, en frappant comme des sourds, en insistant trop sur te) détail, ont le tort de ne plus donner à la doctrine qu'ils exposent la proportion nécessaire, il en résulte que leurs auditeurs appliquent à leurs voisins ce qu'ils entendent, sans en garder rien pour eux. Nous tâcherons d'éviter cet écueil, de manière que chacun puisse tirer de nos paroles des conclusions appropriées à son genre de vie et à la façon dont il use du luxe, avec modération ou immodération.
Le luxe dépasse ce qui est nécessité par la convenance oupar lajoie saine de la vie, par conséquent il crée des besoins nouveaux. Il ne s'agit pas des satisfactions raisonnables et désirables, il s'agit de
quelque chose de plus, d'un superflu que nous ajoutons à ce que nous avons déjà et qui peut se transformer, l'habitude aidant, en besoins dominateurs. D'où vient cet apport nouveau, si ce n'est de l'égoïsme, du désir de jouir, de la cupidité, de la sensualité? Tous ces fâcheux sentiments se mêlent; ce sont là des racines qui ne sauraient porter de bons fruits.
Ces besoins nouveaux sont d'ordinaire des besoins factices. Le désir d'avoir des objets somptueux, des jouissances coûteuses, de se donner du bien-être dansla plus large mesure, crée des besoins qui pourraient ne pas exister ; ils ne sont fondés que sur une sensibilité trop développée et même anormale, ou une délicatesse portée à l'excès.
Le luxe modéré a sans doute, lui aussi, ce caractère : besoins nouveaux, besoins factices, mais il reste dans des bornes raisonnables, dont le luxe exagéré s'affranchit.
Précisons davantage encore. Le luxe peut être absolu ou relatif.
Le luxe absolu, c'est le luxe notoirement excessif, le luxe insolent où l'on sent que les dépenses dépassent toute mesure pour satisfaire des caprices sans limite. Il est excessif, parce que les dépenses ne sont plus dans l'ordre, et qu'il y aurait, en ce monde, un meilleur emploi à faire de l'argent. Il est insolent, parce qu'il choque le goût et les con-
venances et devient comme un défi à ceux qui en sont les spectateurs. C'est ce luxe qui a le déplorable eflfet d'exciter les convoitises malsaines, et de faire pousser des plaintes, facilement transformées en cris de fureur et de haine.
Je sais bien que Tenvie prend vite une acuité extraordinaire dans certaines âmes et qu'il suffit de la vue d'un vêtement plus beau pour déchaîner leur colère. Mais il n'en est pas moins vrai qu'en dépassant telles limites, on établit un contraste regrettable, on devrait y penser pour se modérer. Bossuet visait cette situation du luxe sans frein, quand il disait, dans l'un de ses sermons de carême : <c II n'y a rien de plus perdu que ce que vous employez à contenter un insatiable. Telle est notre convoitise. C'est un gouflfre toujours ouvert, et qui ne dit jamais : « C'est assez ! » Plus vous jetez dedans, plus il se dilate : tout ce que vous lui donnez ne fait qu'irriter les désirs. »
Après le luxe absolu, parlons du luxe relatif. C'est le luxe disproportionné aux moyens que l'on a, ou au milieu dans lequel on vit, en général un luxe inspiré par l'ostentation. L'un s'endette pour briller, l'autre fait attendre longuement ses fournisseurs, laprincipale affaire pour eux est de donner satisfaction à leurs désirs. Bossuet les admonestait avec une rudesse tout apostolique : « Cet homme croit se grandir avec ses domaines qu'il étend, cette
femme ambitieuse et vaine croit valoir beaucoup quand elle s'est chargée d'or et de pierreries et de mille vains ornements... » Luxe banal qui veut jeter de la poudre aux yeux, qui n'est autre que Torgueil en marche, plastronnant, éclaboussant, désireux d'éblouir et d'écraser.
Dans le silence de notre conscience, mes Frères, mesurons notre vie d'après ces pensées. Cherchons devant Dieu si notre sensualité s'avive par les excès du luxe absolu, ou par les puériles faiblesses d'un luxe relatif que rien n'autorise. On est souvent tenté, en regardant superficiellement, de croire que tout ceci ne s'applique qu'au prochain ; il en est qui se disent qu'il leur manque tant de choses, qu'ils ne peuvent excéder en rien. Penser ainsi, c'est se tromper : quoi qu'il manque, on peut, dans un autre domaine, glisser dans l'immodération.
La mesure est donc à chercher et à trouver. Cherchons-la en chrétiens, nous ne serons pas exposés à nous tromper gravement.
Je me souviens qu'il y a quelque vingt ans un homme politique, avocat célèbre, plaidant pour un jeune prodigue, osait dire ceci :c(Sij'avaisunfils, je lui dirais : dépense ! La richesse est faite pour cela, ton argent se transformera en félicité pour les autres. » Quel déplorable conseil! Et quelle courte sagesse! Cène sont paslesdépenses immodérées qui
procurent le bien-être social ; il aurait dû d'ailleurs donnera son conseil le correctif du cœur. Si, en dépensant, le riche fait travailler, il doit se souvenir qu'il y a des gens qui ne peuvent pas travailler et qui souffrent, et pour qui il doit réserver une part de sa richesse.
Au point de vue moral, le conseil était plus étrange encore, c'était dire à ce triste prodigue : « Jouis, jouis donc, épuise toutes les formes de la jouissance, tant que tu as de l'argent. » Conseil immoral, bien digne du faux grand homme qui le donnait.
De cette parole j'en rapproche une autre qui représente, elle aussi, certaines opinions fausses que le luxe inspire : « Tous ces hommes d'affaires, diton, tous ces constructeurs de chemins de fer, tous ces manieurs d'argent qui ont lancé le commerce dans de nouvelles voies, tous ceux-là ont fait plus pour le bien de l'humanité, qu'un saint Vincent de Paul et que tous les apôtres et les saints. » Jeté avec esprit, dans une conversation, ce sophisme fera toujours de l'effet et paraîtra marqué au coin de la sagesse la plus sûre. Pourtant, si nous voulons le regarder de près, nous reconnaîtrons ses lacunes. Ces hommes d'affaires ont leur rôle dans l'humanité, comme le cerveau, le bras, le pied, dans notre corps. Mais supposez le cœur supprimé de notre organisme, que deviendra le reste?
172 NOS DEVOIRS ENVERS NOUS-ltfÈME.
Je dis également que s'il n'y avait que des hommes d'affaires, si brillants, si ingénieux qu'ils soient, rhumanité ne vivrait pas, ou plutôt elle vivrait de cupidité, d'avarice, d'ambition, de luttes atroces pour le plaisir et pour l'argent. Poursuivre le bienêtre et le luxe n'est pas le tout de la vie. Le Christ Ta dit avec sa sagesse divine : « L'homme ne vit pas seulement de pain. » Si, dans une société riche, brillante, d'une civilisation raffinée au point de vue matériel, il n'y a rien qui élève et spiritualise, ce sera la corruption laide, hideuse, malpropre. Et voilà comment ceux qui, ici-bas, apportent aux hommes le message d'en haut, ^BLvleswsum corda ^ rendent le plus insigne service à l'humanité, car ils empêchent le bien-être et le luxe de s'effondrer dans la boue et dans le sang.