LES ARTS
Mes Frères,
Nous disions, dimanche dernier, en parlant du luxe, que, s'il a sa place dans nos sociétés, il n'en faut pas moins modérer son usage. Cette modération s'impose à nos consciences chrétiennes.
Je veux vous parler aujourd'hui d'un autre péril, différent dans son principe, mais non moins réel, celui qui dérive des beaux-arts. Ils devraient être pour nous une source d'élévation morale, puisque leur destination est de réaliser dans des formes matérielles, ce que Kant appelait « la finalité sans fin », c'est-à-dire le beau dans tout ce qu'il a de plus grand, de divin, d'infini.
Comment descend-on de ces hauteurs pour transformer l'art, surtout les arts plastiques, peinture et sculpture, en une source de périls dont il
faut nous garder? Cela tient à certaines théories qui font dévier Fart de sa vraie route. Cela tient aussi aux instincts mauvais d'une partie du public, qui se laisse dominer par ses attraits d'en bas.
La théorie la plus courante, la plus banale, celle que beaucoup de gens acceptent comme une vérité indiscutable, c'est que l'art doit s'inspirer de la nature et s*en tenir aussi proche que possible. Sans doute, l'art doit s'inspirer de la nature. On ne peut ni peindre, ni sculpter, sans respecter les formes habituelles de la nature humaine. Remarquez que ce principe, quelque absolu qu'il paraisse à ceux qui le soutiennent, n'est pas sans atténuation. Les statues de marbre blanc ou de bronze vert ne sont pas l'image adéquate de la nature, car si nous rencontrions un visage humain en blanc mat ou en vert foncé, nous en aurions tout simplement horreur.
Prendre n'importe quoi dans la nature, sous prétexte que c'est la nature, que l'art purifie tout, c'est abaisser Tart au lieu de l'élever, c'est le réduire à un idéal bien bas, au lieu de rechercher ce qui peut être une envolée vers les sommets. Que de gens en face de scènes triviales ou immorales disent : « Que voulez-vous, c'est la nature! » Au fond, il leur plaît de décorer cette représentation du nom d'art et de nature, parce qu'ils
seraient bien embarrassés de la qualifier convenablement.
Ce que je dis là s'applique à ces expositions qui ne sont que des prétextes à spectacles malsains, où, sur cent tableaux, il y en a quatre-vingt-dix qui représentent des sujets inconvenants, où Ton va soi-disant chercher des impressions d'art, alors qu'on n'y connaît rien, qu'on n'a jamais fréquenté les musées où l'on pourrait s'instruire, et qu'en somme ces tableaux, sous leur forme risquée, sont un divertissement qu'on cherche.
On ferait mieux d'avouer qu'on va là pour tout autre chose, et qu'en prétextant une jouissance d'art on parle comme le buveur qui prétend se rafraîchir, quand au contraire il se met le sang en feu, par l'alcool qu'il absorbe *.
Ceci s'applique également à ces images de toute espèce qui circulent reproduisant ces tableaux, ou reproduisant d'autres scènes, dont le but mercantile est d'allécher le public pour tirer de ses passions satisfaites le plus d'argent possible.
1. BraneUère était plus sincère, quand il disait : « Assurément les ballets d'opéra peuvent avoir toute sorte de qualités — des qualités que pent-ètre ai-je moi-même la faiblesse de ne pas mépriser ; — ils n'ont pas celle d'élever l'âme, voilà de quoi je suis bien certain : Une chanson de café-concert ne Ta pas non plus, ni un Taudeville. » L'art et la morale, conférence, p. 17. Elle est à lire tout entière. Remarquons qu'il ne se targue pas d'aller chercher des « sensations d'art » là où il n'y en a pas.
Il n'y a pas longtemps qu'un des grands éditeurs de Paris, me parlant d'un tableau assez risqué, me disait : « Il s'en est vendu soixante mille exemplaires en quelques mois. » Triste succès qui donne une piètre idée du sens artistique et du sens moral du public.
Beaucoup diront — vous connaissez le sophisme — : <c Je n'y attache aucune importance ». C'est faux, absolument faux. On y attache toute l'importance du plaisir qu'on y prend, et ceux qui se plaisent dans ces contemplations malsaines ou grivoises, ne pourront jamais nous persuader que leur âme est saine et vit de pensées élevées, ce serait contradictoire. Le vieil adage : « Qui se ressemble s'assemble », est vrai des fréquentations humaines, comme des fréquentations intellectuelles. Ceux qui prennent plaisir à lire des livres grivois, à se donner des visions libertines, ceux-là, dans leur âme, ressemblent à ce qu'ils lisent et à ce qu'ils contemplent; ils ne peuvent y échapper.
S'ils essaient de nous répéter encore que c'est de l'art, que la forme en est exquise, que le style en est séduisant, nous leur répondrons avec un homme de théâtre, qui n'était pas un prédicateur de morale, Alex. Dumas fils : « L'art est sans doute une haute expression de l'intelligence humaine, mais la vertu lui est supérieure encore. » Il disait eela précisément à ceux qui pré-
tendaient que, au nom de Fart, tout est permis, et que, quand le vice est incarné dans un beau tableau, il est pour ainsi dire sanctifié. C'est le moins que nos âmes chrétiennes jugent comme lui.
Les observateurs ont noté combien la représentation des crimes par les journaux, gravures, photographies, romans, agit sur certains malheureux et les prédispose à reproduire ce qu'ils ont contemplé. De tout temps, ce fut une source de déformation morale, si bien que, à Tépoque de la Renaissance — où le paganisme sembla revivre — on en arriva, en Italie, à transformer le mot : vertu, avec son équivalent latin : virtusy en quelque chose qui représentait la « virtuosité », c'est-àdire l'habileté à réaliser des prouesses artistiques. C'est ainsi qu'un crime bien machiné devenait une action belle, aussi admirable qu'un tableau ou une statue, et il en est qui s'essayaient à l'imiter ou à le dépasser.
N'est-ce pas ce que nous voyons encore aujourd'hui? Si, dans des âmes disposées à la violence et à la cruauté, de tels exemples peuvent fructifier, comment ne pas penser que d'autres exemples, d'une autre sorte, appels aux sens qu'ils excitent, peuvent aussi bien contaminer des âmes, qui eussent été honnêtes, sans leur influence?
Toutes ces considérations sont plus importantes
encore, quand on pense à la jeunesse, à cet âge où la vie s'oriente. Qu'on enferme donc dans des musées ou dans des armoires ce qu'elle ne peut opportunément voir ou lire, et qu'on se figure bien qu'il n'y a pas d'art qui tienne. Tout ce qui ne l'élève pas l'abaisse, en éveillant et en satisfaisant de précoces et dangereuses curiosités.
Taine a cherché, lui qui ne s'inspirait pas de nos principes, quelle est la marque de l'œuvre d'art, digne de ce nom, et il a déclaré que c'était son degré de bienfaisance, Brunetière, rappelant cette parole, ajoutait : « L'art qui ne se soucie pas de la qualité des caractères qu'il exprime, l'art, en un mot, qui ne compte pas avec les impressions qu'il est capable de faire sur les sens ou de susciter dans les esprits, cet art-là, si grand que soit l'artiste, je ne dis pas qu'il soit inférieur, ce serait une autre question, mais je dis qu'il tend nécessairement à Timmoralité. »
Ne nous persuadons jamais que l'art est indépendant de la morale, qu'il n'a pas à compter avec elle. L'œuvre d'art immorale est malfaisante et indigne d'estime. L'œuvre d'art bienfaisante, celle qui élève, est seule digne de notre admiration.
L'œuvre d'art a été caractérisée en ces termes, par un philosophe : homo additus naturae^ l'homme s'ajoutant à la nature. Cette définition est juste. Mais il faut voir quelle est l'àme d'homme, haute
OU basse, qui apporte sa sensibilité dans la conception d'une œuvre d'art. Il faut voir aussi à quelle nature grande ou vulgaire, elle vient « s'ajouter ».
Si Tâme est vile, si la nature est prise dans son aspect grossier, c'est l'abaissement, tandis que nous devons chercher, dans les œuvres d'art, des échelons pour monter plus haut, vers tout ce qui épanouit noblement notre nature humaine et la rapproche de la beauté infinie.