‹ Nos devoirs envers nous-même: instructions d'apologétiqueChapitre 25 sur 40 · L ARGENT · texte numérisé non relu

L ARGENT

Mes Frères,

La jouissance de l'argent est, parmi I( sances matérielles, l'une de celles qui se teot à nous, chaque jour. Nous avons à l'e en moralistes, au point de vue de nos devi sonnels.

Commençons par rechercher quelles appréciations que nous entendons le pli tttellement. Tout d'abord, nous remarquer quelle considération on parle de la riches cens qui la possèdent, comme si le fait d' la fortune ajoutait au mérite personnel, c l'être humain en valait davantage.

On comprendrait cette nuance de respei ceux qui ont de la science ou de la vertu acquisitions qui exigent un effort moral. On

prend même quand, en parlant de gens qui ont gagné une fortune, on vise surtout le grand travail qu'ils ont réalisé et Tintelligence qu'ils ont déployée.

Mais rester en arrêt, en admiration, devant quelqu'un parce qu'il est riche, c'est l'acte vulgaire, transposé en style moderne, des Phéniciens prosternés devant Mammon, le dieu de l'argent, ou des Hébreux dansant autour du Veau d'or. Des deux côtés, ridolâtrie est la même. Ou encore, si l'on s'abstient de parler de la richesse avec considération, on en parle avec envie : « Ah ! si j'étais riche!... Ont-ils de la chance, ces riches!... » Ce sont les propos de tous les jours.

Pourquoi les tient-on? Parce qu'on est pénétré de cette idée que la richesse fait le bonheur, que l'argent procure des jouissances; on voudrait donc avoir beaucoup d'argent pour se donner beaucoup de jouissances, — ou du moins pour se donner le plaisir de ne rien faire. Voilà la philosophie de tout ce que nous entendons. Argent, jouissance, bonheur, sont trois termes qu'on tient pour indissolubles.

L'argent sans doute est nécessaire pour notre vie matérielle. Il est légitime d'en acquérir, il est licite de vouloir élargir sa situation. Mais vous sentez, mes Frères, où l'immodération surgit, où l'excès nous guette, c'est quand, de ce qui est normal et

même désirable, nous arrivons à cette préoccupation inquiète qui fait de l'amour de l'argent une passion qui nous domine.

Je ne dirai pas qu'elle soit particulière à notre temps. Elle a existé toujours. A toutes les époques, rhomme, écoutant ses appétits matériels, a cherché avec intensité la jouissance, mais ce qu'on peut dire c'est qu'elle s'est répandue de nos jours plus qu'elle ne l'était autrefois; la tache d'huile a gagné de proche en proche.

Tandis que, dans le passé, cette soif de l'or restait circonscrite dans une certaine sphère d'où elle ne sortait guère, aujourd'hui nous sentons bien qu'avec les haines sociales et le dégoût du travail que prêche le socialisme, elle pénètre partout. Quand nous voyons des travailleurs de condition modeste consulter avec avidité un journal de courses pour chercher si le cheval sur lequel ils ont fondé leurs espérances est victorieux, nous avons à nous dire : « Voilà comment on veut gagner de l'argent, et le gagner sans rien faire. » De cet ensemble dont nous avons peut-être en nous quelque trait, soit par l'envie de l'argent, soit par la morgue de la richesse possédée, se dégage la vérité des paroles de Notre-Seigneur : Ubi thésaurus, ibi et cor veslrum eril. Là où est votre trésor, là est votre cœur. Le cœur finit par s'orienter entièrement vers l'argent pour le faire passer

avant tout. Us sont nombi^eux ceux qui jouent au naturel cette scène par laquelle Molière termine sa pièce, l'Avare: tandis que Tun des personnages, apprenant une bonne nouvelle, s'empresse de penser à sa mère pour aller lui en faire part, l'avare, Harpagon, s'écrie : « Moi, je vais voir ma chère cassette. » Sa caisse est tout pour lui : il y a son trésor et son cœur.

Croyez- vous, mes Frères, qu'une société où l'esprit public se pénètre de plus en plus de ces idées, où l'amour de l'argent se répand à tous les étages sociaux, puisse trouver là des éléments de progrès? N'y aura-t-il pas, dans cette lutte incessante, dans ces désirs sans cesse avivés de posséder pour jouir, tout ce qui constitue la bassesse et Tégoïsme, se mêlant aux plus âpres désirs de jouissance?

Que deviendra la vie simple, qui est simple sans être misérable, qui exclut les grands éclats du luxe, mais qui porte avec elle tranquillité et douceur? Ce sera la vie dédaignée de tous ceux qui réclament sans cesse de la jouissance, qui n'ont jamais assez d'argent, qui répéteraient volontiers, comme ce Romain de la décadence : Salve lucrum! Argent et gain, je vous salue! Pourquoi chercher si loin nos exemples, quand nous nous rappelons cet instituteur qui enseignait à ses élèves que « Dieu, c'est un porte-monnaie bien garni »?

L'amour de Targent produit deux sortes de types, celui du prodigue et celui de l'avare.

Il semblerait de prime abord que le prodigue n'eût pas un amour immense de l'argent, puisqu'il le jette à tous vents. Mais à défaut d'autres souvenirs, nous avons celui de l'enfant prodigue, dans l'évangile, pour nous rappeler que si le jeune prodigue dissipe son argent, il l'avait demandé à son père dans le but de se procurer des jouissances et de satisfaire sa sensualité.

Chez tous les prodigues, il y a attachement à l'argent, puisqu'ils veulent les jouissances que l'argent leur procure. Que le prodigue ne dise pas : « Mon argent est à moi, j'ai le droit d'en faire ce que je veux, au risque de me ruiner. » C'est une parole de fou. Tous, en ce monde, nous sommes tributaires du sens commun, et le prodigue, en parlant ainsi, s'insurge contre le bon sens. J'ai fait remarquer déjà que les dépenses folles sont une faute, quand il y a, autour de nous, tant de bien à faire.

L'avare est un type assez dififérent du prodigue, l'avare, dont un Père de l'Église disait cette parole dure et vraie : Ipsœ belluœ habent modum, inexplebilis sola avaritia divitiim. Les animaux ne vont jamais au delà de leurs besoins, seul l'avare est insatiable.

L'avare n'est pas seulement cet homme qui

meurt sur un grabat, alors qu'il a enfermé dans sa paillasse une fortune à laquelle il ne veut pas toucher. L'avarice a bien d'autres formes. C'est la cupidité qui veut toujours davantage pour entasser revenus sur revenus; c'est Tétat d'âme de ces gens qui sont hantés par la peur de manquer et qui, ayant beaucoup plus que le nécessaire, s'effraient à la pensée que nécessaire et superflu vont disparaître en même temps.

Cette disposition est excusable, quand elle est une infirmité de vieillard, mais, dans la maturité de l'âge, elle est sans excuse, d'autant plus que d'ordinaire elle se tourne en une ladrerie misérable, qui fait qu'on n'ose pas dépenser et que bien moins encore on se résigne à donner. Nous avons là la vraie caractéristique de l'avare : il ne donne pas, il ne veut pas donner. L'aumône lui brûle les doigts; lui arracher son argent, c'est lui arracher l'âme.

Quelques-uns de ces avares deviennent prodigues, il est vrai, dès qu'il s'agit de leurs plaisirs. Pour cela, ils ont l'argent facile, ils ne se refusent rien. Mais, s'ils consentent volontiers à jeter mille francs pour un plaisir, ils refuseront quelques sous pour aider à une infortune, ou même pour une dépense utile.

Avares! c'est à vous que le Christ s'adressait, quand il parlait de cet homme qui se complaisait dans sa fortune : Ses greniers étaient pleins, il

pouvait se reposer sur ses richesses, jouir, s'amuser. Et le Seigneur ajoutait : « Insensé, cette nuit, on te redemandera ton âme et tous ces biens, à quoi te serviront-ils? » On n'emporte rien de cet argent accumulé, de ces jouissances consolidées : on n'emporte de ce monde que ce qu'on a donné.

L'avarice aflFécte souvent de se déguiser sous le nom d'économie. Si nous ne voulons pas déformer notre conscience, ne confondons pas.

L'économie est une qualité qui implique de l'ordre, du jugement, du renoncement, de l'empire sur soi-même, pour ne pas se satisfaire en tout. Notre-Seigneur recommande cette vertu, qui est prévoyance, quand il parle de cet homme qui va bâtir et qui commence par s'assurer s'il a de quoi faire face à la dépense. L'économie suppose qu'on cherche à ménager ce qu'on a, et à ne rien gâcher. L'économie s'unit habituellement à une vraie dignité de vie. Beaucoup de gens économes sont généreux, parce qu'ils savent régler leur budget et se priver pour les autres, tandis qu'avares et prodigues, ignorent la générosité : ils ne pensent qu'à eux.

Ne pensant qu'à eux, prodigues et avares éteignent dans leur âme ces deux vertus qui sont l'honneur de la conscience humaine : la justice et la bonté.

J'ai dit, en parlant de prodigues, comment ilss'af-

franchissent de la justice, autant que du bon sens. Pour les avares, la justice ne compte pas. Ce sont des calculateurs; ils cherchent leur intérêt au détriment des autres, par des salaires illusoires, par l'exploitation du prochain, afin d'avoir plus pour eux. Leur intérêt avant tout.

Ne demandez pas davantage la bonté à ces cœurs desséchés. En eux, rien ne vibre; la pitié leur parait un vain mot; ils regarderaient comme une sottise risible de se priver pour les autres. Ils sont de la parenté de Grandet, cet avare dessiné par Balzac ; tandis qu'il était près de mourir, il se fit apporter des pièces d'or, en demandant qu'on les étalât sous ses yeux : « Ça me réchauffe ! » disait-il avec un visage satisfait.

Mes Frères, nous avons à examiner nos âmes chrétiennes pour voir dans quelle mesure nous pratiquons la jouissance de l'argent. Restons-nous dans l'ordre, ou bien dépassons-nous la limite d'un peu ou de beaucoup? Ne nous faisons pas de systèmes particuliers qui ne pourraient soutenir, à notre mort, l'épreuve du jugement de Dieu. Ne méritons pas d'encourir le reproche que Notre- Seigneur adressait à ses apôtres : « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes. »

Ayons l'esprit de Notre-Seigneur. Or Notre-Seîgneur a dit : << Bienheureux ceux qui sont pauvres par l'esprit », c'est-à-dire ceux qui ne sont pas des

DIX-SEPllEME IKSTItUCTION.

adorateurs de l'argent, qui ne s'y attachent que dans la mesure légitime. Notre-Seigneur a dit aussi « qu'il sera difficile aux riches d'entrer dans le royaume des cienx )>. Le riche, ce n'est pas simpleinent celui qui possède des richesses, c'est celui qui les possède mal, qui en abuse, pour jouir trop, pour ne donner jamais, pour mépriser ainsi la justice et la charité.

Pour ceux-là l'accès du royaume des cieux sera difficile. Us ont abusé; ils ont cherché l'argent par -dessus tout, tandis que le Christ nous a demandé de chercher avant tout le royaume de Dieu, c'est-à-dire Dieu et la vertu, avant l'argent. Comment seraient-ils dignes de posséder les biens éternels puisqu'ils ne les ont, ici-bas, ni voulus, ni aimés?

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