LA COLERE
Mes Frères,
L'une des passions personnelles les plus marquées et les plus visibles, est sans contredit la colère. Tout le monde s'accorde pour en dire du mal, excepté ceux qui en font un usage habituel, et pourtant il n'est pas bien sûr que, dans leurs heures d'accalmie, ce défaut ne leur apparaisse comme nuisible et déplaisant.
Pour traiter ce sujet avec le soin qu'il mérite, nous avons tout d'abord à nous poser une question. Est-ce que toute colère est coupable? Est-ce que toute colère est mauvaise? Commençons par définir la colère. Elle est une passion qui nous soulève contre un obstacle pour lui résister ou pour l'anéantir. La question revient donc à celle-ci : La violence est-elle toujours défendue? Avons-nous le
droit, oui ou non, de nous soulever contre les obstacles qu'on nous oppose ?
Je réponds que si nous nous élevons contre un obstacle qui empêche le bien, la colère n'est pas condamnable. Si Tobjet de la colère est mauvais, la colère devient mauvaise à son tour; c'est ce que disait au xiir siècle notre grand Docteur saint Thomas d'Aquin, lorsque après avoir exposé la question, il concluait : « Si quelqu'un se met en colère pour une cause juste, sa colère est louable. »
Nous n'avons d'ailleurs qu'à nous rappeler Notre-Seigneur dans l'évangile. Quand il chassait les vendeurs du temple, armé d'un fouet de corde dont il les frappait, quand il disait aux hypocrites de son temps : « Vous êtes une race de vipères, vous êtes des sépulcres blanchis », nous pensons bien que le divin Maître agissait et parlait avec une véhémence qui accentuait encore sa pensée.
Sans doute, il a recommandé la douceur; il a même rappelé son exemple : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. » Il a dit aussi : « Bienheureux ceux qui sont doux. » Il n'y a pas de contradiction dans ces deux attitudes. Pour un chrétien, l'habitude doit être de la douceur. Celui qui passerait sa vie dans l'ébuUition de la colère serait un malade : on n'a pas toujours un obstacle à écarter, ni une résistance à
opérer. Mieux que cela, selon le vieil adage : Nil violentum durabile^ rien de \'iolent ne saurait durer, la colère ne peut être que transitoire.
Mais, quand nous voyons la justice violée, des droits légitimes foulés aux pieds, il nous est permis de protester avec violence, et d'écarter, par des actes de vigueur, l'obstacle qui se dresse. Dans ces circonstances, la colère devient légitime.
Les formes du langage nous indiquent ellesmêmes cette distinction. On dit : « Telle personne s'est indignée de ce qui a été fait... Notre indignation a été à son comble. » L'indignation n'est autre que la colère, mais nous considérons que l'indignation a un caractère licite. Elle s'insurge contre ce qui n'est pas digne, contre ce qui est indigne; sa légilimité vient du motif qui l'inspire. C'est le sentiment qui anima Notre-Seigneur; nous pouvons l'avoir à sa suite.
Nous mettrons donc dans la catégorie où l'on met, en thérapeutique, les recettes de bonne femme, cette sentence de certaines personnes : « Vous vous fâchez, donc vous avez tort. » Se fâcher n'est pas la marque qu'une cause est bonne ou mauvaise. Si nous voyions un malfaiteur arracher des bras de sa mère un jeune enfant pour l'emporter, et que cette mère exaspérée se jetât sur le misérable, pour le frapper et reprendre son enfant, irait-on lui dire niaisement : « Vous vous
fâchez, donc vous avez tort »? A cet exemple, j'en pourrais ajouter beaucoup d'autres qui établiraient que cette sentence ne vaut rien en morale.
Ces explications suffisent déjà pour nous faire comprendre comment la colère peut, certaines circonstances étant données, devenir coupable et se transformer en un excès qui Ta fait classer parmi les péchés capitaux, source et principe d'autres fautes. Cela arrive quand la violence de la colère est mise au service du mal, c'est-à-dire de notre égoïsme. Un penseur disait que « la chaleur de la colère a pour premier fondement la chaleur même de l'amour ». Oui, de l'amour de soi, quand la colère est blâmable, quelle que soit sa forme.
Les formes de la colère nous ont été données en trois qualificatifs par Aristote. Je me plais à le citer pour montrer combien, malgré le progrès du temps, à travere vingt-quatre siècles, la nature humaine a peu changé. Aristote distinguait donc les gens colères, en acuti, les aigus ; en amariy les amers ; en difficilesy les difficiles. C'était bien désigner ce que nous pourrions appeler la colère rouge, la colère blanche, la colère verte.
Les premiers, les aigus, les gens de la colère rouge, sont ces tempéraments qui montent, selon le mot usité, <« comme une soupe au lait ». Impulsifs de belle marque, ils claquent des portes, au besoin ils casseraient quelque assiette. Du reste.
le médecin le leur conseillerait, révulsif absurde et utile à la fois. L'inconvénient serait que le remède finirait par êlre coûteux.
Comme fiche de consolation, on accorde généralement à ces impulsifs d'avoir un bon cœur. Leur violence étant épuisée, ils redeviennent bonasses ; on s'embrasse en famille, pour recommencer à « se chamailler », le lendemain. Remarquez que ces fureurs naissent ordinairement d'un rien : une imperfection dans une sauce, ou l'une de leurs manies qu'on a oublié de satisfaire. Le moindre incident déclanche la colère de ces égoïstes.
Vous connaissez ces familles où le père aurait, en rentrant le soir, à faire d'utiles observations à un enfant qui a besoin, comme tous les enfants, d'être élevé avec un judicieux mélange de douceur et de fermeté. Mais le père est tellement porté à la colère que l'observation va devenir orage et cyclone, il en résulte que la mère s'oblige à mentir périodiquement pour éviter ces excès.
Dans d autres familles — parfois c'est la même — la mère exhale une colère continue en des notes suraiguës de soprano : c'est le glapissement le plus aigre qu'on puisse entendre. Inconsciemment, le petit enfant, pour répondre à sa mère, prend la même voix, voix de tête, voix de fausset, afin de se mettre au diapason. C'est par ces procédés que
ce père et celte mère à colère rouge se figurent pourvoir à Téducatioii de leur enfant. Ils devraient comprendre combien ces façons de faire sont excessives et disproportionnées avec la cause qui les produit.
Les seconds sont les amarij les amers, les gens de la colère blanche, toute la classe des rageurs, des rancuniers, des vindicatifs qui, en famille, ne laissent rien passer.
Leur colère se manifeste à froid. Elle vient de Tenvie, de la jalousie, de Forgueil froissé, toujours de Tégoïsme lésé par quelque endroit. Leurs lèvres distillent non plus du miel, mais du vinaigre. Que de brouilles et de chagrins causent ces caractères- là, dans les relations de famille !
Dans Tintimité même, entre mari et femme, combien de discussions dures, cruelles, froidement méchantes, sont le fruit de cette amertume de Tâme et se nourrissent des reproches les plus invraisemblables. Tel ce ménage, déjà ancien, puisqu'il était formé depuis quarante ans, où, dans une discussion de ce genre, la femme disait à son mari : « Je vous avais bien deviné... vous avez toujours été pingre... rappelez-vous ce bouquet à demi fané que vous m'avez apporté un mois avant notre mariage... vous n'aviez pas voulu y mettre le prix! » C'était chercher un peu loin; cela représente bien le genre de ces discussions.
Au lieu d'entretenir cette rage sourde, ces rancunes, ne devrait-on pas penser que la paix de la famille mérite qu'on fasse des concessions et qu'on aurait tout bénéfice à dominer ses instincts de colère par les sentiments du cœur?
Enfin les difficiles, les gens de la colère verte, toujours difficiles à contenter, les exigeants qui imposent aux autres tous les devoirs, tandis qu'ils s'arrogent tous les droits, les despotes qui voudraient asservir le monde entier à leurs fantaisies.
Détaillons. Nous trouvons dans cette aimable catégorie une collection compacte, dont le commerce est sans charmes. Les ombrageux, qui, comme leur nom l'indique, ont toujours quelque ombre entre le soleil et eux. Si on les regarde, ils trouvent de mauvaises intentions dans ce regard. Si on ne les regarde pas, on les dédaigne.
Rien ne prédispose au caractère hargneux, comme le caractère ombrageux, parce que les ombrageux sont plus ou moins en proie au délire de la persécution. Tout le monde conspire contre eux; il faut bien qu'ils se défendent. Tel était Don Quichotte de funambulesque mémoire.
Eux, ils lancent un coup de dent par ci, un coup de griffe par là, avec parfois un ton sarcastique de rage concentrée, qui donnerait à rire — si on ne préférait les plaindre, ou bien ils gro-
gnent avec suite et âpreté. Ils grognent pour tout. Us inventeraient des occasions de grogner, s'il n'était toujours facile d'en trouver. Ils se font plaindre pour les persécutions imaginaires dont ils sont l'objet — car on veut les écraser, c'est positif — et, en les plaignant, on augmente encore la colère intérieure de ces « difficiles ».
Qui ne connaît aussi les impatients, gens insupportables comme des mouches? Ils ne peuvent rester en place, tout les agace, ils s'exaspèrent, s'énervent, récriminent. Ils se plaignent qu'on les fasse attendre, on abuse de leur patience; ou encore, on ne les comprend pas du premier coup. D'après eux, la race humaine est intolérable.
Les quinteux terminent le défilé du gracieux bataillon des héros de la colère verte. Le quinteux est bien nommé. Il a dans son caractère l'équivalent de ces quintes de toux qui nous saisissent inopinément et nous écorchent la poitrine. Lui, il aces quintes de toux, au moral; seulement ce n'est pas sa poitrine qu'elles écorchent, c'est celle des autres. Soudaiu, sans raison apparente, sa colère gronde. On cherche le motif, on ne l'aperçoit pas et c'est ainsi de tous les jours : il faut supporter l'averse.
Il est probable que Fontenelle pensait au déplaisir que causent à leurs proches ces quinteux, quand, dans un éloge académique, il disait solen-
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nellement d'un personnage, sans doute plus équilibré, « qu'il était d'une humeur agréable, même dans sa famille ». Le trait était digne de passer à la postérité pour l'enseignement des générations suivantes. Il y a là un bon exemple, pas assez suivi peut-être, car il y a des caractères aimables, qui ne le sont que hors de leur maison. Dans la famille, c'est le fagot d'épines qui déchire tout le monde. C'est de ceux-là que la Sainte Écriture parle, quand elle nous montre ces gens « qui sont des lions dans la maison, gourmandant tout le monde et opprimant chacun » (Eccli., iv, 35).
Que faire pour se corriger de la colère, sous quelque forme qu'on s'y livre? — Il faut se modérer. C'est toujours difficile, quand les habitudes sont prises et invétérées. Est-ce une raison pour n'y pas travailler? Nous sommes responsables de nos habitudes. Il n'y a pas à dire avec un sourire satisfait : « C'est mon tempérament! » Ce ne sera pas une excuse devant Dieu. Si le tempérament est réfractaire, la lutte sera plus méritoire, la victoire plus belle.
Se modérer, c'est écouter la voix de la raison* Le vieil Aristote disait : « La colère, quand elle écoute la raison, n'écoute jamais qu'à moitié. » Tâchons de l'écouter tout à fait, et de l'écouter si bien que nous lui obéissions.
Puis, nous avons à écouter la voix de Notre-Sei-
gneur nous demandant, à son exemple, la douceur, non pas la douceur qui est apathie et mollesse, cette douceur qui laisse tout faire, de peur de se créer des embarras, la douceur des faibles qui se confond avec la torpeur et la lâcheté. Non, il s'agit de cette douceur voulue, qui est une conquête sur nous-même, une conquête laborieuse, pour certains tempéraments. Mais nous avons à nous souvenir qu'on est bien plus fort en dominant les bouillonnements de la colère qu'en y cédant. Céder est facile, puisqu'il n'y a qu'à se laisser glisser. Résister, c'est au contraire l'acte du vaillant qui dompte sa volonté, pour se laisser conduire par la volonté de Dieu.