LA PARESSE
Mes Frères,
La colère, dont nous parlions dimanche dernier, est une passion qui exige quelque mouvement.
Celle dont je voudrais vous parler aujourd'hui, la paresse, est une passion de tout repos. C'est là son essence même, puisqu'elle consiste toujours en un dérèglement dans l'usage du repos.
Il est facile de faire cette remarque que si certaines natures ne sont pas prédisposées, par leur tempérament, à la colère, il est dans notre tempérament à tous d'èire prédisposés à la paresse.
La raison est que nous avons besoin de repos. Le repos est nécessaire à notre organisme intellectuel, comme à notre organisme physique. J'ajoute même que le repos est plus ou moins exigé, selon
la diversité des tempéraments, et que tel ferait une imprudence, en ne prenant que la somme de repos dont d'autres, plus robustes d esprit ou de corps, peuvent se contenter.
Ces constatations faites, afin d'écarter les objections et de ne rien exagérer, il ne nous sera que plus facile de préciser les différents modes par lesquels la paresse se manifeste, aOn que nous puissions, par nous-mêmes, la mesurer et la combattre.
La paresse intégrale consiste à ne rien faire. De cela, certaines personnes s'acquittent avec une rare perfection. Elles se livrent habituellement à l'oisiveté, elles passent des heures et des heures sans occupation, et méritent bien ce vocable si expressif : fainéant, dont les deux mots qui le composent : faire le néant, faire rien, reflètent à merveille leur genre d'activité. La Sainte Écriture les vise par ces paroles : Miillam malitiam docuit otiositas (Eccli., xxxiii, 29). L'oisiveté nous enseigne le mal en abondance.
Les parents savent bien qu'ils n'aiment pas que leurs enfants restent à ne rien faire : ils y voient un danger. Ce danger existe à tout âge, il y a toujours à craindre lorsque l'esprit, le corps, la vie, sont inoccupés.
Que de fois on est amené à constater que certain amoindrissement de vaillance ou de vertu est
arrivé après un repos, légitime dans son principe, mais qui a fini par devenir excessif, parce qu'il a trop duré. De même, Feau nous rafraîchit, dans les chaleurs de l'été, mais, prise en trop grande quantité, le bien-être qu'elle produit se changera en mal.
D'autres, qui ne vont pas jusqu'à ne rien faire, se compensent en employant mal leur temps, forme fréquente de la paresse. Ils sont nombreux, très nombreux, ceux qui n'ont pas l'amour du travail. On sait que, quand un chef trouve, dans son personnel, un vrai travailleur, il s'en réjouit, comme d'une découverte lieureuse, non pas avec la pensée de l'accabler plus que les autres, mais avec le sentiment que son travail sera fait de bon cœur et bien fait.
Pourquoi n'aime-t-on pas le travail? Parce qu'il faut se donner du mal, prendre de la peine : c'est à cause de cela qu'on recule. Qu'on le veuille ou non, le travail continu sera toujours pénible. Ce n'est pas en vain que la Sainte Écriture nous avertit, dès ses premières pages, que nous aurons à manger notre pain à la sueur de notre front, forme de pensée suffisante pour nous indiquer que peine et souffrance accompagneront nos efforts. Puisque le travail est imposé à notre activité comme une loi, ce n'est pas une raison pour l'accomplir négligemment, sous prétexte qu'il nous fatigue.
Et si Dieu prend soin de nous avertir qu'il aura ce caractère d'être pénible, c'est une raison de plus de l'accepter généreusement, comme un devoir.
C'est la grande notion du devoir, du devoir imposé par Dieu, du devoir volonté de Dieu, qui doit éclairer, pour nous, le problème, et nous aider à triompher de la négligence, de la nonchalance, de la paresse.
Voyons donc, mes Frères, la menue monnaie de ce défaut qui nous fait négliger le devoir parce qu'il est pénible. Nous pourrions tout d'abord assimiler la paresse à cette torpeur, cet engourdissement, qu'éprouve parfois notre nature physique.
Dès le matin, la paresse du lever qui fait tant de victimes. On en plaisante, on s'en ferait presque une gloriole. Cependant, si Ton veut bien y réfléchir, en laissant de côté les plaisanteries faciles, on verra que cette habitude de paresse matinale, si elle est de tous les jours, a une influence très réelle sur la journée qui commence. En effet, on l'inaugure, en faisant tout, mal — tout, j'entends ce qui serait important, élevé, sérieux.
Pour ne prendre qu'un exemple, combien sontils qui, presque chaque jour, laissent de côté la prière du matia, ou font cette prière, avec inconvenance, en marchant, en s'babillant, alors qu'il serait correct à l'égard de Dieu de saluer
Celui qui est notre créateur, par un acte grave et précis d'adoration? On est pressé, on n'a pas le temps, parce qu'on s'est attardé dans son lever. C'est la comédie de tous les matins, avec le rôle du personnage aiflfairé, qui se hâte, bouscule tout, se précipite à ses occupations, haletant, effaré, alors qu'il aurait suffi de sacrifier quelques minutes de paresse, pour rester dans le calme et mettre tout à sa place.
Ces tardigrades du lever du matin m'amènent, par une association d'idées toute naturelle, à cette catégorie d'êtres humains qui sont toujours en retard. Impossible d'arriver à l'heure, parce qu'il leur est impossible de partir à tenips. Pourquoi? C'est le mystère de la paresse invétérée : c'est elle qui crée le traînard , le lambin, le retardataire impénitent.
Que ces récidivistes du retard veuillent bien y penser. Dès qu'on voit quelqu'un toujours en retard, on chuchote autour de ce personnage :
« Fleur de paresse ! Fruit de paresse ! » Et l'on n'a pas tort, pas plus qu'on n'a tort de sourire du monsieur ou de la dame qui arrivent essoufflés, après l'heure, et cela tous les jours, ayant oublié la fable de La Fontaine, qui a nourri notre enfance :
Rien ne sert de courir, il faut partir à temps.
Parmi les habitués du travail mal fait, nous trouvons les flâneurs. Ils ont toujours le temps, ils pensent à autre chose qu'au travail, ils prétendent qu'ils arriveront; en réalité, ils n'arrivent pas, ou ils arrivent avec un travail incomplet, « saboté » selon l'expression du jour.
Ils diront comme les paresseux de race : « J'en fais autant que les autres. » Le travail des autres n'est pas la mesure de notre responsabilité personnelle : ce sont nos œuvres qui nous suivront dans l'éternité et non pas celles du prochain.
L'armée des flâneurs compte aussi dans ses rangs ces gens sans ordre, sans méthode, qui papillonnent, émiettent leur activité et leur esprit dans une quantité de riens qui ne sont pas le devoir, gens légers qui ont l'air de se remuer beaucoup et en somme ne font rien que de s'agiter sans agir. Saint Paul, dans une de ses épîtres, parlait déjà d'un groupe de ce genre : « Ces femmes oisives qui ont l'habitude d'aller de maison en maison » (pour faire des visites), et il insistait : « non seulement oisives, mais bavardes et curieuses, parlant à tort et à travers, surtout de ce dont il ne faudrait pas parler » (I Tim., v, il, 13). On dirait que ce croquis a été pris de nos jours.
Nous avons à tâcher de voir, mes Frères, où nous en sommes. Nous avons sûrement quelque attache à l'une ou Tautre forme de ces défauts. Le
tout est de nous en rendre compte et de voir jusqu'où cela va. Puis, celte enquête achevée, prenons les remèdes indispensables. On dira sans doute : « Ce n'est pas très facile de se rendre compte puisque le repos est nécessaire. Où donc finit l'usage légitime et où commence l'excès? La ligne est difficile à préciser. »
Croyez-vous que ce soit si difficile? Du moins, je vous donnerai un moyen de contrôle, une marque. Ce ne sera pas de trouver le travail agréable. On peut être très laborieux et trouver toujours le travail douloureux.
La marque, la voici : celui-là ne tombera pas dans la paresse qui ne sacrifie jamais son devoir à sa lâcheté. Son devoir, non pas seulement les devoirs visibles, ceux qu'on est forcé de remplir, sous peine de se disqualifier, mais les devoirs de détail, tels qu'ils s'imposent à nous, tout le long du jour. Encore une fois, la marque, c'est cellelà.
Si vous ne pouvez pas convenir devant Dieu que vous l'avez cette marque, cette estampille du combattant qui lutte contre la paresse, exercez-vous à la conquérir, ce sera une mortification profitable. Rien ne fortifie l'âme davantage que de combattre la lâcheté, la nonchalance, la négligence par le devoir voulu toujours, voulu opiniâtrement, voulu quand même.