LA TRISTESSE
LA TRISTBSSK
Mes Frères,
Les moralistes comptent la tristesse au no des passions humaines. Ils la définissent co étant la résultante de la douleur que produ nous un mal physique ou moral. Parlons dot ce sujet, malheureusement trop pratique, af l'examiner en chrétiens.
■ Quelles sont les formes que la tristesse prei nous?
Elle prend la forme de l'abattement, quam cœurs sont écrasés par un deuil qui nous si d'être chers, ou lors d'un événement péi L'àme se sent angoissée, elle étouffe, il sembl toutes ses puissances soient anéanties.
La tristesse prend aussi la forme de l'ansiét l'inquiétude, lorsqu'un péril paraLt mena
lorsqu'une situation se présente, dont Tissue nous parait redoutable, quil s'agisse d'une maladie, dont nous suivons avec une préoccupation cruelle les diverses phases, ou d'un concours de circonstanceSy de nature à briser une carrière ou une vie.
Entin, elle prend la forme de la mélancolie. Le tempérament de certaines personnes peut accentuer cet état, mais il dérive chez plus d'une de l'impression que leur cause la vie, avec son instabilité, ses déchirements, ses séparations, la vie où rien n'est solide, la vie où, selon l'expression d'un poète, Lord Byron, « le rire aujourd'hui trace sur nos joues le sillon des larmes à venir ».
Telles sont les principales formes que prend en nous la tristesse. Il n'était pas inutile de les préciser, afin de mieux comprendre quelle conduite morale nous devons tenir à l'égard de nous-même, lorsque la tristesse nous étreint, sous quelqu'une de ces formes.
Prenons la première d'entre elles, celle de l'abattement, OH nous jette une grande douleur. On dit parfois de ceux qui en sont saisis qu'ils sont « fous de douleur ». Le mot exprime bien la secousse violente et terrible, le choc affreux qu'ils ont reçu. C'est ce que notait saint Thomas d'Aquin d'une autre manière, quand il disait que « de toutes les passions, la tristesse est celle qui ravage le plus l'organiâme » {Sum. TheoL, V IP, q. 37, art. k).
Si violent que soit le choc, mes Frères, tâchons de rester debout. Faisons effort sur nous-même pour ne pas perdre Tempire de notre âme, pour ne pas abandonner les rênes de notre volonté.
Ne laissons pas Timagination exaspérer notre sensibilité. Ces grandes exaspérations que nous voyons quelquefois, tombent souvent bien vite pour faire place à des lendemains dont l'indifférence étonne. Cela montre que les nerfs et Timagination étaient beaucoup plus touchés que le cœur.
Puis, dans ces tristesses qui durent parce que la cause en persiste, n'allons pas faire comme ces imprudents qui croieot honorer leurs morts, en revivant par l'imagination les détails les plus cruels de la douleur qui les a éprouvés. Ils agissent comme un blessé qui égratignerait avec rage la cicatrice de ses plaies. Le cœur n'a rien à voir dans ces procédés de l'imagination. Agir ainsi, ce n'est pas s'attrister avec son cœur, c'est savourer sa souffrance, dans une déformation des sentiments les plus purs de l'affection humaine.
Nous avons indiqué, à la suite de l'abattement, l'anxiété et l'inquiétude.
Quand on est inquiet, quand on redoute un mal possible, probable, que faire? — Ne rien exagérer. Combien de personnes se torturent d'anxiété pour des maux hypothétiques qui, en définitive, n'arrivent jamais. Elles déroulent toutes les conséquences
possibles d'une fièvre qui saisit Tun des leurs, et le moindre malaise de\'ient Toccasion d'inquiétudes mortelles.
La source de ces inquiétudes est trop pure, venant du cœur, pour que je veuille les censurer de façon absolue. Mais ces âmes qui s'inquiètent de tout me permettront bien de leur dire que nous avons, en ce monde, assez de soufiPrances réelles à supporter, sans nous en forger d'imaginaires, que c'est bien assez de notre croix, sans que nous l'alourdissions par un superflu d'inventions crucifiantes. C'est là que votre volonté doit se montrer pour restreindre le domaine de l'imagination et nous maintenir en équilibre. A quoi servent du reste ces prévisions pessimistes? Ont-elles la moindre influence sur les événements? Si elles ne se réalisent pas, nous nous sommes imposé d'inutiles souffrances ; si elles se réalisent, nous nous sommes fait souffrir deux fois, au lieu d'une.
La troisième forme de la tristesse est la mélancolie. Il faut la comprendre chez ceux qui en souffrent, même lorsqu'on n'en connaît pas les morsures.
Quand saint Paul écrivait, lui, le vaillant, l'homme de conquête et d'ardeur : « Ma tristesse est grande et ma douleur continueUe » {Rom,, v, 2), il montrait bien que les horizons de la vie ne se reflétaient pas en couleurs riantes dans son âme.
Oui, il est des âmes qui sentent plus vivement le néant de ce monde, qui portent à travers la vie la nostalgie de quelque chose de plus grand et de plus beau, dont leur âme est éprise. Elles ne sont pas à blâmer, à condition que ce sentiment ne se transforme pas en une amertume et un pessimisme, qui seraient un excès et une déviation.
L'excès de ceux qui voient le mal partout, qui ne croient pas à Thonnèteté humaine, qui attribuent à tous de mauvais sentiments, qui se persuadent que nul n'agit que par des motifs intéressés, et qui ajoutent à cet ensemble, déjà assez lugubre, la pensée qu'on s'occupe d'eux toujours, et toujours pour les persécuter. II y a là un excès et une déviation. De ce que la vie a des ombres, ce n'est pas une raison pour y méconnaître la clarté du soleil, dont les rayons sont assez visibles pour qu'on en reconnaisse l'existence.
Je viens de vous indiquer Teffort à faire, la tenue morale à garder pour nous maintenir fermes, vaillants dans nos tristesses. N'y a-t-il rien de plus à dire? N'avons-nous pas à voir si nous ne pouvons chercher et trouver un adoucissement à nos tristesses? Sera-ce du côté de l'humanité qui nous entoure? Sans doute, on y peut trouver parfois de bienfaisantes consolations. Mais qu'elles sont rares! Dans les douleurs profondes, que de fois la main des hommes envepime la plaie, au
lieu de la cicatriser! Que de fois nous poumons dire, avec un ancien, que ces consolations banales, sèches, maladroites, sont une aggravation de nos peines, et répéter avec le vieux patriarche Job : onerosi consolatores. Vous êtes des consolateurs insupportables.
Mes Frères, ce que Thonime ne peut pas, Dieu le peut. Seul, il sera le refuge assuré et tutélaire de nos tristesses. Il y a des âmes qu'une grande épreuve irrite et révolte, elles se replient sur ellesmêmes, égoïstes et farouches : « Non, je ne crois plus en Dieu... s'il existait, il ne me ferait pas souffrir ainsi... s'il existe, c'est un tyran cruel. » Paroles impies auxquelles on pourrait répondre avec un poète :
Si Dieu n'est pas, pourquoi lui montrez-vous le poing?
Et j'ajouterai, donnant la contre-partie de ce vers : Si Dieu est, comment osez-vous lui montrer le poing? Rien n'excuse ces blasphèmes. Eu dehors de toute autre considération, comment des êtres humains, dans un monde où la douleur s'étale en dominatrice, où chacun est atteint à son tour, comment auraient-ils la prétention d'être seuls à ne pas souffrir?
Est-ce qu'ils ne participent pas, comme nous tous, à la nature humaine, avec ses infirmités et ses souffrances? Us ont soif de bonheur... Nous aussi;
mais pourquoi le veulent-ils tout de suite, sous la forme de leurs rêves, alors qu'aucun de nos rêves ne se peut réaliser complètement ici-bas?
Ce qui manque à ces âmes blessées c'est d'aller à Dieu pour lui demander de panser leurs plaies. Dieu n'exige pas que nous trouvions douces les amertumes de ce monde, il ne réclame pas davantage de nous l'héroïsme de certains Saints : ou souffrir ou mourir. Il nous demande de ne pas compter sur un bonheur qu'il ne nous a pas promis pour ce monde et par conséquent de nous résigner; il nous demande en même temps de compter sur son cœur paternel et sur le bonheur de la vie à venir.
La parole décisive dans nos tristesses, Notre- Seigneur l'a prononcée, le jour où tombèrent de ses lèvres divines ces mots : « Bienheureux ceux qui pleurent. » Elle rompait avec tout ce qu'on avait professé dans le monde antique où la joie, le plaisir, étaient le fonds unique de la vie. Mais le divin Maître expliqua aussitôt sa pensée. Ce ne sont pas les larmes, ni les tristesses, qu'il nous demande de considérer comme étant le bonheur, c'est que ces larmes de nos douleurs humaines auront la compensation des consolations éternelles. « Bienheureux... parce qu'ils seront consolés. »
Telle est la perspective nouvelle que le Christ ouvrait à la tristesse humaine : les larmes de la terre
disparaîtront, noyées dans la félicité suprême, comme un filet d'eau se perd dans la mer. Elles seront changées en joies, Dieu nous Taffirme, tandis qu'il n'a jamais promis que nos joies terrestres seraient durables, ni qu'elles se prolongeraient dans r éternité.
Fortifions-nous donc, dans nos tristesses, par cette conviction que Dieu nous donnera le courage de les supporter, pourvu que nous le priions, selon le conseil de la Sainte Écriture : « Si vous êtes triste, priez. »
Fortifions-nous aussi par les espérances d'en haut qui ne trompent pas, appuyées qu'elles sont sur la parole de Dieu. Elles seront le rayon du ciel qui éclairera et tempérera nos tristesses terrestres.